‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 16 sur 124 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

C'est le sentiment de toute l'Eglise , qui nous doit ici tenir lieu da règle, que Marie, après Jésus -Christ, a été la première des élus do Dieu ; et il est d'ailleurs évident que le premier effet de son élection , ou de sa prédestination , a été la grâce singulière en quoi j'ai fait consister le privilège de sa conception. Grâce souveraine, dont elle put bien dire dès-lors : Tout ce que je suis , et tout ce que je s.îrai jamais , je le suis en vertu de cette grâce dont Dieu me prévient aujourd'hui : Gratiâ Dei sum id quod <um '. Grâce féconde , qui dès ce moment-là lui donna lieu de pouvoir ajouter avec l'Apôtre, mais bien plus justement que l'Apôtre : Etgratia cjus in me vacua non fuit - : Et cette grâce de mon Dieu n'a point été stérile en moi. Car il est vrai , Chrétiens, que cette grâce fut, à l'égard de Marie, comme une onction céleste dont Dieu ia remplit dans l'instant même qu'elle fut conçue. Mais pourquoi ? Pour sanctifier sa personne , et pour relever le mérite de toutes les actions de sa vie. iNe perdez rien de ces deux pensées. Pour sanctifier sa personne de la manière la plus parfaite et la plus avantageuse dont une pure créature peut être sanctifiée audessous de Dieu, et pour relever le mérite de toutes les actions de sa vie, c'est-à-dire pour rendre toutes ces actions précieuses devant Dieu , et dignes de Dieu. Deux merveilleux effets que je distingue, et qui, par les deux conséquences que j'en tirerai , en comparant toujours la conception de Marie avec la nôtre , nous feront connoître à nous-mêmes l'heureux état où nous élève , par le baptême , la grâce de notre adoption.

Grâce qui sanctifia la personne de Marie , et qui la sanctifia de la manière qui convenoit à une créature que Dieu formoit actuellement, et qu'il destinoit pour être la mère de son Fils ; car dans ce bienheureux moment, Marie, déjà pleine de grâce , et pleine de l'Esprit dp Dieu , eut droit de dire bien mieux qu'Isaïe : Dominus ab utero vacavit me 3 : Avant que je visse le jour , le Seigneur m'a appelée ; De ventre matris meœ recordatus est nominis met* : Dès le sein de ma mère il m'a fait sentir l'impression de sa grâce, et s'est souvenu de mon nom. Oui , dès cet instant le Verbe de Dieu se souvint de l'auguste nom , du sacré nom , du nom vénérable que Marie devoit un jour porter -, et parce que c'étoit d'elle qu'il vouloit naître, au lieu qu'il dit à isaïe , Servus meus es tu , quia in te gloriabor 8 : Vous êtes mon ser-

i i Cor., 15.—* Ibid. — 3 Isai., 49. — « Ibid. — 5 Ibid.

iv. 5

vitcur, et c'est en vous que je me glorifierai ; il dit à Mr.rio. quoiqu'elle fût son humble servante : Vous êtes celle que j'ai choisie pour être ma mère , car c'est en cette qualité que vous êtes aujourd'hui conçue ; et voilà pourquoi non-seulement je me glorifierai, mais dès maintenant je me glorifie en vous. Dès cet instant-là, dis-je, le Verbe de Dieu en vue de son incarnation prochaine , se fit comme une gloire particulière, et crut se devoir à lui-même de sanctifier cette vierge, de l'enrichir de ses dons, et de la combler de ses faveurs les plus exquises. Le souvenir que c'étoit celle dont il devoit être bientôt le fils , sa tendresse lui fit oublier les lois générales de sa justice rigoureuse, pour la séparer de la masse commune des enfants d'Adam ; pour la privilégier , pour la distinguer, pour l'honorer, en consacrant les prémices de son être par cette onction de sainteté dont elle fut remplie; et comme son fils présomptif, rendant par avance, si je puis ainsi parler , cette espèce de respect à sa maternité future : De ventre matris mcœ recordatus est nominismei. Ce n'est pas tout.

J'ai dit que la grâce de la conception de Marie, au même temps qu'elle sanctifia sa personne, fut en elle comme une source intarissable de mérites . pour consacrer et pour relever toutes les actions de sa vie. Ceci n'est pas moins digne de votre attention : car , selon les règles et les principes de la théologie , il est encore vrai que la mère de Dieu , durant tout le cours de sa vie , n'a pas fait une seule action qui n'ait tiré son mérite et sa valeur de cette première grâce. Autre abîme des trésors infinis de la miséricorde divine : 0 altiludo divitiarum iï Pour vous faire mieux entendre ce que je veux dire, je vais vous en donner une figure sensible; et la voici. Imaginez-vous, mes chers auditeurs, ce petit grain de l'Evangile, qui, semé dans le champ, et y ayant germé, croit peu à peu jusqu'à devenir un grand arbre. Rien de plus juste pour exprimer ma pensée. Dès que ce grain a pris racine , il pousse son germe , il sort de la terre -, à force de s'élever il jette des branches, il se couvre de feuilles, il se pare de fleurs , il porte des fruits ; mais en sorte que tout cela n'a de subsistance et de vie que par lui : car c'est de la racine et de ce grain que les plus hautes bianches de l'arbre tirent la sève qui les nourrit ; et cette sève ainsi répandue, entretient la fraîcheur des feuilles , fait la beauté des fleurs, donne aux fruits leur goût et leur saveur. Voilà le symbole de la grâce que reçut Marie dans sa conception. Ce fut comme un germe divin qui se forma dans son cœur , mais dont la vertu se répandit ensuite dans tout le corps de ses actions. Tout ce qu'a jamais fait Marie a été saint, et d'un mérite inestimable devant Dieu : pourquoi ? parce que tout ce qu'elle a fait partoit d'un principe de sanctification qui

» Rom., h

«toit en elle, et qui donnoit le prix à tout. Or quel étoit ce principe de sanctification? La grâce de sa conception. Cette grâce, je l'avoue, n'étoitquc la racine des dons sublimes dont le ciel ensuite la combla, et qui rélevèrent à une perfection si éminente : mais parce que la racine étoit sainte, les branches le furent aussi : Si radix sancta, et rami*. Qu'est-ce que j'entends par les branches? Ce sont les vertus ■que cette incomparable Vierge pratiquoit , les bonnes œuvres qu'elle faisoit, les devoirs qu'elle accomplissoit, le culte qu'elle rendoit à Dieu, les offices de charité dont elle s'acquittoit envers le prochain, les exercices d'humilité qui la rendoient si attentive sur elle-même. Car ce n'est point une vaine conjecture , mais une vérité solide , que tout cela fut sanctifié par la même grâce qui sanctifia son âme au moment de sa conception ; et que cette grâce qu'elle ne perdît jamais, fut, pour me servir du terme de l'Evangile , le levain sacré dont la bénédiction et l'efficace se communiqua à tous les temps de sa vie.

Or, de là , Chrétiens , faisant un retour sur nous-mêmes , il nous est aisé de conclure ce que nous sommes par la grâce et avec la grâce. Car le baptême, qui, selon les Pères, est, comme j'ai dit, le sacrement de notre conception spirituelle , et même la pénitence , qui est celui de notre justification, nous donnent une grâce qui, pour être d'un ordre bien inférieur à celle de Marie , ne laisse pas d'opérer en nous par proportion les mêmes effets. Je veux dire que nous recevons une grâce qui sanctifie nos personnes , en nous élevant jusqu'à la dignité d'enfants de Dieu , et qui répand sur toutes nos actions un mérite par où elles deviennent dignes de Dieu, et de la vie éternelle que nous devons posséder en Dieu. A quoi sommes-nous sensibles, si nous ne le sommes pas à ces deux avantages si précieux? En vertu de la grâce qui nous sanctifie, nous sommes les enfants de Dieu. C'est ce que nous a expressément déclaré celui d'entre les apôtres qui pouvoit mieux nous en instruire, et à qui ce secret fut révélé, quand il reposa comme bien-aimé disciple, sur le sein de son maître. C'est lui qui nous a mis en main ce titre authentique de notre adoption , et qui, nous apprenant ce que nous sommes , pose pour fondement de son Evangile , que le pouvoir d'être enfant de Dieu nous a été donné à tous : Quolquot autem receperunl eum , dédit eis poteslatem filios Dei fieri i. Or il est de la foi que ce pouvoir est essentiellement attaché à la grâce habituelle dont je parle. Si nous savions priser le don de Dieu ; si le péché ne nous aveugloit pas , jusqu'à nous ôter le sentiment de notre propre grandeur , c'est de cette grâce que nous ferions toute notre gloire : l'unique pensée qui nous occuperoit, et dont nous serions vivement touchés , ce seroit de respecter dans nous cette qualité

i Rom., n. — « Joan , i

d'enfants de Dieu, de la soutenir par notre conduite, de la préférer à tous les Honneurs du siècle, et de rentrer souvent dans nous-mêmes , pour faire cette sainte réflexion : Qui suis-jc devant Dieu et auprès de Dieu ? tandis que je suis dans l'état de sa grâce, j'ai droit de l'appeler mon père, et il veut bien, tout Dieu qu'il est, me reconnoître parmi ses enfants. Voilà ce qu il estime en moi , et sur quoi je dois faire fond pour me glorifier et pour me confier en lui. Tous les autres titres, ou de naissance, ou de fortune , qui pourroient dans le monde me distinguer, sont titres vains, titres périssables , litres dangereux : titres vains, puisqu'ils ne sont pas capables par eux-mêmes de me rendre agréable à Dieu ; titres périssables , puisque la mort les efface si tôt et les fait évanouir; titres dangereux pour le salut, puisqu'il est si facile d'en abuser*, et si difficile de n'en abuser pas, et qu'on n'en peut attendre autre chose que d'être jugé de Dieu plus exactement et plus rigoureusement. Toute ma confiance doit donc être dans ce titre honorable d'enfant de Dieu : et malheur à vous , mes chers auditeurs , si jamais il vous arrivoit de faire consister la vôtre dans une grandeur seulement humaine ! Je ne prétends point pour cela diminuer les avantages , même extérieurs et temporels, que vous avez reçus de Dieu dans votre naissance. Ce que nous voyons dans la conception de Marie, je dis la grandeur du monde sanctifiée par la grâce du Créateur , doit m'inspirer un autre sentiment. Car Dieu n'a point méprisé dans Marie cette grandeur de la naissance, dont l'Eglise même semble aujourd'hui lui faire honneur. Au contraire, il a voulu que Marie fût d'un sang noble et royal : pourquoi ? pour faire éclater , dit saint Chrysostome , la vertu de sa grâce , et pour donner aux grands du monde cette consolation dans leur élat , non-seulement que la grandeur peut servir de fonds à la plus eminente sainteté , mais que la sainteté , pour être eminente , ne trouve point de fonds qui lui soit plus propre que la grandeur : pour leur marquer que, selon le dessein de la Providence, ils peuvent , sans rien confondre , être grands et être saints ; mais qu'ils ne sont grands que pour être saints , et que plus ils sont grands, plus ils sont capables d'honorer Dieu , quand ils sont saints.

Divine leçon que leur fait aujourd'hui le Saint-Esprit, en leur proposant la généalogie de la mère de Dieu , comme la plus auguste de l'univers. Mais cette leçon , qui ne regarde que les grands , n'auroit pas assez d'étendue. Je parle donc à tous sans exception, puisqu'il n'y a point de Juste sur la terre , de quelque condition qu'il soit , qui n'ait droit de dire comme chrétien : Je suis né de Dieu , et cette grâce qui me sanctifie n'est rien moins, dans moi, qu'une participation de la na ture de Dieu. C'est l'idée que chacun de nous, sans présomption,

peut et doit avoir de soi-même , s'il est en grâce avec Dieu , puisque Dieu , en termes exprès , nous le témoigne par le premier de ses apôtres : Ut per hœc efficiamini divinœ consortes naturœ*. Quelque languissante que soit notre foi, si nous raisonnions et si nous agissions suivant ce principe, en faudroit-il davantage pour la ranimer? Voyez, mes Frères , disoit saint Jean , exhortant les premiers fidèles ( et pourquoi dans le même sens ne vous le dirois-je pas aujourd'hui)? voyez quel amour le Père , qui est notre Dieu , nous a marqué en voulant qu'on nous appelât ses enfants , et que nous le fussions en effet : Videte qualem charilatem dédit Pater nobis , ut fdii Deinominemur et simus*. Mais voyez aussi, ajoutoit-il, et dois-je ajouter, quel retour de zèle, de ferveur, de reconnoissance , demande cette charité d'un Dieu ; voyez à quelle pureté de mœurs elle vous engage ; voyez l'obligation qu'elle vous impose de vous sanctifier en esprit et en vérité, pour n'être pas indignes de cette adoption , qui vous donne un Dieu pour père; voyez si c'est trop exiger de vous , quand Dieu prétend que pour cela vous cessiez d'être des hommes charnels, et que vous commenciez à vivre en hommes raisonnables-, voyez si toute la perfection contenue dans la loi chrétienne est trop pour des enfants de Dieu : Videle. Ah! Seigneur, s'écrioit saint Léon pape, méritons-nous de porter un si beau nom, si nous venons à le flétrir, oubliant la noblesse de notre origine , pour nous laisser dominer par des vices honteux ; et ne faut-il pas que nous renoncions pour jamais à l'honneur de vous appartenir , si nous marchons encore dans les voies corrompues du siècle ? Etre enfant de Dieu , et succomber à toutes les passions de l'homme, et être sujet à toutes les foiblesses de l'homme, et s'abandonner aux désirs déréglés de l'homme, ne seroitce pas un monstre dans l'ordre de la grâce? C'est néanmoins, mes chers auditeurs, ce qui doit confondre tant d'âmes mondaines, et sur quoi je veux bien me promettre que , dans l'esprit d'une sainte componction , chacun s'appliquera de bonne foi à reconnoître devant Dieu son injustice, et à la pleurer. Poursuivons.

En vertu de la grâce qui nous sanctifie comme enfants de Dieu , nous sommes les héritiers de Dieu , et les cohéritiers de Jésus-Christ dans le royaume de Dieu : Si autem filii , et hœredes ; hœredes quidem Dei, cohœredes autem Christi 8. Héritiers de Dieu, parce que Dieu, dit saint Augustin , ne nous a point promis d'autre héritage que la possession de lui-même. Or c'est la grâce sanctifiante qui nous assure cet héritage céleste ; et Dieu , le meilleur et le plus libéral de tous .es pères, ne peut nous le refuser, tandis que sa grâce est en nous , et que nous sommes en grâce avec lui. Cohéritiers de Jésus-

t a Petr., i.— ■ i Joan., 3.— 3 Rom., 8.

Christ; car nous devenons capables, non -seulement de posséder, mais démériter le royaume de Dieu, et de le mériter par autant de titres que nous pratiquons de bonnes œuvres, et que nous faisons d'actions chrétiennes : puisqu'il est encore de la foi que toutes nos œuvres élevées, sanctifiées et comme divinisées par la grâce, nous servent île mérite pour la gloire; que chacune, en particulier, est pour nous comme un droit acquis à cette gloire, que les plus viles et les plus basses en apparence , ont une sainteté proportionnée à cette gloire, qu'à un verre d'eau donné pour Dieu, est dû, par justice et par récompense , un degré de cette gloire ; et qu'ainsi la vie du Juste sur !a terre devient un mérite continuel , dont Dieu , selon saint Paul . veut bien être dès maintenant le dépositaire , pour en être éternellement le rémunérateur. Il est vrai : mais aussi , renversant la proposition , concluez de là quelle perte fait un pécheur qui vient à déchoir de l'état de grâce, puisqu'il n'est pas moins de la foi, que hors de cet état toutes nos œuvres sont des œuvres mortes, de nul prix devant Dieu , et incapables de nous obtenir la récompense des élus de Dieu. Ce n'est pas que, dans l'état du péché, quoique privés de la grâce habituelle, nous ne puissions faire des actions louables et vertueuses, des actions saintes et surnaturelles, des actions même utiles pour le salut, puisqu'au moins elles peuvent nous servir de disposition pour nous convertir à Dieu : mais je ne vous instruirois pas à fond de votre religion , si je ne vous avertissois que toutes ces actions, quoique saintes, quoique surnaturelles, quoique utiles, hors de l'état de la grâce ne méritent rien pour le ciel ; que Dieu ne nous en tiendra jamais compte dans l'éternité , et qu'au lieu qu'étant consacrées par la grâce, elles nous auroient acquis des trésors de gloire ; du moment qu'elles n'ont pas cet avantage , elles ne peuvent nous conduire à ce royaume, que Dieu, comme juge équitable, réserve à ses amis. Or ma douleur est de voir des chrétiens insensibles à de si importantes vérités , des chrétiens qui perdent la grâce tranquillement, qui la perdent sans chagrin et sans trouble, et qui par-là ne montrent que trop leur peu de foi et même leur secrète irréligion. 0 homme! concluoit le grand saint Léon, indigné du scandale que je déplore, et touché d'un si prodigieux aveuglement; ô homme! qui que vous soyez, reconnoissez donc aujourd'hui votre dignité, et, sanctifié comme vous l'êtes par la grâce qui vous associe à la nature divine , ne retombez pas dans votre première bassesse : Jgnosce , ô homo , dignitalem tuam, et divinœ consors factus naturœ , noli in veterem vilitatem degeneri conversatione redire l. Mais il faut pour cela, mes chers auditeurs, que, nous appliquant

i Léo.

l'exemple de Marie , nous apprenions ce que nous devons à la grâce : c'est la dernière partie.

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