TROISIÈME PARTIE
C'est une vérité, Chrétiens, qui ne peut être contestée, qu'après Jésus-Christ, l'exemple de Marie, sa mère , est l'idée la plus excellente que nous puissions nous proposer pour la conduite de notre vie. A quoi j'ajoute, en particulier, que l'usage qu'a fait Marie de la grâce de sa conception , est le modèle le plus parfait que Dieu pût nous mettre devant les yeux pour nous apprendre l'usage que nous devons faire de la grâce de notre sanctification. C'est, mes chers auditeurs, ce qui vous va paroître évident, par la comparaison de ces deux grâces , ou plutôt par l'opposition que je remarque entre Marie et nous, touchant la correspondance et la fidélité dues à ces deux grâces. Opposition qui d'une part nous confondra , mais qui de l'autre nous instruira , et dont il ne tiendra qu'à nous de tirer les règles les plus solides et les plus sûres d'une vie chrétienne.
Car, prenez garde, s'il vous plaît: Marie, quoique exempte de toute foiblesse, et confirmée en grâce dans sa conception, n'a pas laissé de fuir le monde et la corruption du monde. Marie, quoique conçue avec tous les privilèges de l'innocence , n'a pas laissé de vivre dans l'austérité et dans tes rigueurs de la pénitence. Marie, quoique remplie du Saint-Esprit dès l'instant de son origine, n'a pas laissé de travailler; et, sans mettre jamais de bornes à sa sainteté, elle a toujours été croissant en vertus et en mérites. Quelles conséquences pour nous, qui sommes, il est vrai, soit dans le baptême, soit dans la pénitence, régénérés et justifiés par la grâce, mais par une grâce qui n'a ni la stabilité de celle de Marie , ni son intégrité , ni sa plénitude 5 ou plutôt , par une grâce dont les caractères sont tout différents de celle de Marie! je veux dire par une grâce qui , toute-puissante qu'elle est, se trouve exposée à nos inconstances et à nos fragilités ; qui , toute sanctifiante qu'elle est , n'étant pas une grâce d'innocence, ne nous dispense pas de l'obligation de pleurer et de nous mortifier; qui, tout abondante qu'elle est, n'empêche pas qu'il ne reste encore dans nous un vide , je dis un vide de mérites que Dieu veut que nous remplissions par nos actions et par nos œuvres. Cependant, malgré la différence de ces caractères, nous nous obstinons à n'en croire que notre propre sens; et suivant des maximes et des voies contradictoirement opposées à celles de Marie, quoique fragiles et sujets à tous les désordres d'une nature corrompue, nous nous exposons témérairement aux plus dangereuses tentations du monde. Quoique conçus dans le péché et dans liniquité, nous pré-
tendons vivre dans la mollesse et dans le plaisir; quoique dénués de mérites jH de vertus , nous arrêtons le don de Dieu , et nous retenons sa grâce dans l'oisiveté d'une vie mondaine et inutile. N'apprendronsnous jamais à nous conduire selon les lois de cette parfaite sagesse, qui , comme parle l'Evangile, doit nous rappeler, tout pécheurs que nous sommes , à la prudence des Justes? et Dieu pouvoit-il nous y engager par des raisons plus fortes et plus pressantes que celles-ci, qui sont les suites naturelles du mystère que nous célébrons?
Marie, sanctifiée dès sa conception . n'a jamais perdu la grâce qu'elle avoit reçue de Dieu : je ne m'en étonne pas. Non-seulement elle ne l'a jamais perdue, mais elle n'en a jamais terni le lustre par le moindre péché. Ainsi, selon le témoignage et la décision du concile de Trente, Ta toujours cru toute l'Eglise : Quemadmodùm de beatâ Firgine tenet Ecclesia '. Ce n'est point encore ce qui me surprend ; mais ce que j'admire et ce qui fait le sujet de mon étonnement , c'est de voir la circonspection , l'attention , la vigilance avec laquelle Marie a conservé cette grâce, qu'elle ne devoit jamais perdre, et nu me qu'elle ne pouvoit perdre, l'ayant ménagée avec autant de précaution que si elle eût couru tous les risques; s'étant pour cela, dès sa plus tendre enfance, séparée du monde; ayant renoncé pour cela à tout commerce et à tout engagement avec le monde ; ayant consacré pour cela les prémices de sa vie par un divorce solennel et éternel avec le monde ; ayant vécu pour cela dans un si parfait éloignement du monde , que la vue même d'un ange la troubla, parce qu'il étoit transfiguré en homme : voilà, dis-je, ce qui me jette dans l'admiration. Car enfin, la grâce de la conception de Marie étoit à l'épreuve de la corruption du monde ; c'-étoit une grâce solide, que toute l'iniquité du monde ne pouvoit altérer ni ébranler : et la même théologie qui nous enseigne que la mère de Dieu ne pécha jamais , nous apprend qu'elle étoit impeccable par grâce , comme Jésus - Christ rétoit par nature ; parce qu'à l'instant même qu'elle fut conçue , Dieu la confirma et la fixa dans l'état de la sainteté. Le monde, tout perverti qu'il est, n'avoit donc rien de dangereux pour elle. En quelque occasion qu'elle se fût trouvée , elle auroit donc pu marcher sûrement ; et la grâce qu'elle portoit dans son cœur n'auroit pas plus été souillée de tous les désordres et de tous les scandales du monde , que le rayon du soleil de la boue qu'il éclaire , et qu'il pénètre sans en contracter l'impureté. Mais c'est en cela même que la conduite de cette reine des vierges devient aujourd'hui notre exemple, et que son exemple , par l'énorme contrariété qui se rencontre entre elle et nous, est une conviction seule capable de nous confondre devant Dieu. Car
1 Concil. Trid.
voici , Chrétiens, en quoi je la fais consister. Marie, en vertu de sa conception, possédoit une grâce inaltérable, et, comme parlent les théologiens , inamissible ; cependant elle marcha toujours dans l'étroite voie de la crainte du Seigneur : et nous , tout foibles que nous sommes , nous nous exposons témérairement à tous les dangers. Nous portons , comme dit l'Apôtre , le trésor de la grâce dans des vases de terre, c'est-à-dire dans des corps mortels et corruptibles : Habemus thesaurum istum in vasis fictilibus* ; et nous ne craignons rien. Nous le portons, ce riche et précieux trésor, dans un chemin glissant, parmi des ténèbres épaisses , au milieu des écueils et des précipices, poursuivis d'autant de démons qu'il y a d'ennemis de notre salut qui cherchent à nous l'enlever ; et rien de tout cela ne nous rend plus attentifs et plus vigilants. Je ne sais si je m'explique assez , et je ne puis trop insister sur ce parallèle. Marie, qui, par la grâce de son origine , étoit exempte des foiblesses du péché , s'est néanmoins, par zèle et par amour de ses devoirs , éloignée des occasions du péché ; et nous, à qui notre foiblesse fait souvent de ces occasions autant de péchés, nous nous y jetons présomptueusement , et nous y demeurons opiniâtrement. Marie , à qui Dieu, dans sa conception , avoit donné un préservatif infaillible contre le monde, se tint néanmoins dans une entière séparation du monde ; et nous , qui savons par tant d'épreuves combien le monde est contagieux pour nous , bien loin de le fuir, nous l'aimons, nous nous y plaisons, nous nous y intriguons, nous nous y poussons ; outre les engagements légitimes que nous y avons par la nécessité de notre état , nous nous en faisons tous les jours de volontaires et de criminels.
Or c'est en quoi paroît notre présomption , de vouloir que Dieu fasse continuellement pour nous des miracles. 11 n'en a fait qu'un pour sanctifier Marie, et nous voudrions qu'il en fit sans cesse de nouveaux pour nous conserver. Comme ces trois jeunes hommes dans la fournaise de Babylone, au milieu des flammes qu'allume partout l'esprit impur, nous voudrions qu'il nous soutînt en mille occasions où la curiosité nous porte, où la vanité nous conduit, où la passion nous attache, où nous nous trouvons contre l'ordre du ciel, et où la grâce même des anges ne seroit pas en sûreté. Nous voudrions, avec une grâce aussi peu stable que la nôtre, être aussi forts et avoir les mêmes droits que Marie avec la grâce saine et entière de sa conception-, et ce que Marie n'a pas osé dans l'état de cette grâce privi'égiée , nous l'osons dans le triste état où le péché nous a réduits. Mais abus , Chrétiens -, le prétendre ainsi , c'est nous aveugler et nous tromper nous-mêmes. Si cela étoit , les Saints auroient pris, pour ne
» 2 Cor., 4.
pas risquer la grâce de leur innocence, des mesures bien peu né sessaires. En vain l'Esprit de Dieu qui les gouvernoit, leur auroit-il inspiré tant de haine pour le monde; et en vain ce môme Esprit nous proposeroit-il la sainteté de Marie comme une sainteté exemplaire , puisque sans nous séparer du monde , et sans le combattre , il nous seroit aisé, au milieu du monde même, de nous maintenir dans la grâce. Non , non, il n'en va pas de la sorte. La grâce qui nous rend amis et enfants de Dieu, est une grâce que nous pouvons perdre ; et par conséquent nous devons veiller avec soin sur cette grâce, prêts à exposer tout le reste pour elle, parce qu'elle est la vie de notre âme, et déterminés à ne l'exposer jamais, parce qu'en la perdant nous perdons tout. Elle nous est enviée par le démon , et c'est ce qui nous doit rendre plus circonspects : de puissants ennemis l'attaquent dans nous , et c'est à nous de nous en défendre ; et puisqu'il a plu au Seigneur de nous soumettre à cette nécessité d'avoir toujours les armes à la main , il faut de cette nécessité, quelque gênante qu'elle puisse être , nous faire un mérite et une vertu : cela nous obligera à opérer notre salut avec crainte et avec tremblement ; ainsi le prétendoit saint Paul. Il faudra renoncer à un certain monde : heureux si par-là nous assurons le talent que Dieu nous a confié ! On ne nous dit pas qu'il faille renoncer à tous les engagements du monde : car il y en a qui sont d'un devoir indispensable, et ceux-là n'ont rien d'incompatible avec la grâce ; mais on nous dit qu'il faut renoncer à ceux qui n'ont point d'autre fondement que la passion , que le plaisir , que ia sensualité; parce que la grâce , toute sanctifiante qu'elle est , ne peut subsister avec eux. On ne nous oblige pas à fuir le monde en général , mais on nous oblige à fuir un monde particulier qui nous pervertit et qui nous pervertira toujours , parce que c'est un monde où règne le péché, un monde d'où la charité est bannie , un monde dont la médisance fait presque tous les entretiens , un monde où le libertinage passe non-seulement pour agréable, mais pour honnête; un monde dont nous ne sortons jamais qu'avec des consciences ou troublées de remords , ou chargées de crimes ; un monde au torrent duquel nous sentons bien que nous ne pouvons résister.
Voilà l'essentielle et importante vérité que nous prêche Marie par son exemple ; et c'est à vous , âmes fidèles , dont elle a honoré le sexe, de vous rappliquer personnellement : car l'exemple de Marie est fait pour vous ; et quand saint Ambroise parloit aux femmes chrétiennes de son siècle , c'étoit la règle qu'il leur preposoit. Considérez Marie, leur disoit-il ; il n'y a rien dans sa conduite qui ne vous instruise. Voyez avec quelle réserve et avec quelle modestie elle reçut la visite dun ange; et vous apprendrez comment vous devez
traiter avec des hommes pécheurs ! C'étoit un ange, mais sous une figure humaine; et voilà pourquoi elle prétendit avoir raison et même obligation de se troubler. C'étoit le ministre de Dieu, l'ambassadeur de Dieu ; mais elle savoit qu'une épouse de Dieu doit se défier des serviteurs de Dieu même. Elle étoit confirmée en grâce, et le Seigneur étoit avec elle-, mais il n'étoit avec elle, reprend saint Ambroise, que parce qu'elle ne pouvoit être sans peine avec tout autre qu'avec lui; et elle n'étoit confirmée en grâce, que parce qu'elle étoit confirmée dans la défiance d'elle-même. Voilà le modèle et le grand modèle sur lequel Dieu vous jugera , mais sur lequel j'aime bien mieux que vous vous jugiez dès aujourd'hui vous-mêmes. Parlà, je dis par votre conformité à ce modèle , et par le soin que vous aurez d'imiter cet exemple, votre conduite sera telle que la veut saint Paul, irrépréhensible et sans tache; par-là votre réputation, dont vous êtes responsables à Dieu et aux hommes , se trouvera à couvert de la médisance ; par-là vous serez au-dessus de la censure , et le monde même vous respectera; par-là cesseront tant d'imprudences malheureuses qui sont le scandale de votre vie; tant de libertés que le monde même, tout corrompu qu'il est, ne vous permet ni ne vous pardonne pas ; tant de conversations dont la licence n'aboutit qu'à l'iniquité : par-là les bienséances les plus exactes et les plus sévères vous deviendront dans la pratique aussi douces qu'elles vous sembloient importunes et fatigantes ; par-là votre régularité confondra le libertinage, et votre piété sera une piété solide: car qu'est-ce que votre piété sans cette régularité, sinon un fantôme que Dieu réprouve , et dont les hommes font le sujet de leurs railleries? En un mot, vous réglant sur l'exemple de Mairie, vous sanctifierez le christianisme dans vos personnes : car je vous l'ai déjà dit plus d'une fois, Mesdames, et j'ose encore ici vous le redire, c'est de vous, et presque uniquement de vous que dépend le bon ordre et la sanctification du christianisme; j'en appelle là-dessus à vos propres connoissances ; et pour vous convaincre de cette vérité, je ne veux point d'autres témoins que vous-mêmes.
Cependant Marie n'ayant jamais perdu , ni même souillé par le moindre péché , la grâce de sa conception, selon les lois communes, ne devoit-elle pas être exempte des rigueurs de la pénitence? Tel étoit sans doute le privilège de son état; mais prétendit-elle en jouir? Non, mes chers auditeurs. Mère d'un Fils qui, sans avoir connu le péché, venoit au monde pour être la victime publique du péché, elle voulut avoir part à son sacrifice. Mère d'un Dieu qui, étant l'innocence même, venoit par sa mort faire pénitence pour nous, elle se fit un devoir et un mérite d'entrer dans ses sentiments : elle ressen-
tit comme iui les péchés des hommes , elle les pleura ; et la douleur qu'elle en conçut, selon l'oracle de Siméon, fut comme une épéequi perça son âme et qui déchira son cœur. Quoique sainte et remplie de grâce , elle passa ses jours dans la pénitence la plus austère; et c'est ce que nous avons de la peine à comprendre. Mais ce que je comprends encore moins, c'est que des pécheurs, et des pécheurs chargés de crimes, par une conduite directement opposée, veuillent goûter toutes les douceurs de la vie. Car voilà notre désordre ; déchus de la grâce de l'innocence, nous en voulons avoir tous les avantages; conçus dans le péché, nous n'en voulons pas suhir les châtiments, ni prendre les remèdes. Les avantages de l'innocence sont le repos , la tranquillité, le plaisir, la joie; je dis une joie pure, sans disgrâce et sais amertume. Or n'est-ce pas là ce que nous recherchons avec tant d'empressement et tant de passion ; et à nous entendre parler , à nous voir agir, ne diroit-on pas que nous y avons droit? Au contraire, l'assujettissement, le travail, l'humiliation, la souffrance , les larmes, selon l'Apôtre, sont le juste paiement et la solde du péché, Stipendia peccati 1 : mais qu'avons-nous plus en horreur? de quoi cherchonsnous plus à nous préserver? et nous prêcher une telle morale , n'estce pas, à ce qu'il paroît, nous offenser? La pénitence, disent les conciles , est comme le supplément et comme le recouvrement de la grâce de l'innocence ; et malgré la perte de notre innocence , nous ne voulons point de pénitence. Si Dieu nous la fait faire par lui-même, nous en murmurons ; si cette pénitence se trouve attachée à nos conditions, nous nous la rendons inutile; d'une pénitence salutaire qu'elle pouvoit être , nous nous en faisons une pénitence forcée ; et voilà, mes chers auditeurs , votre malheureux état. Car où voit-on plus de sujets et plus de matière de pénitence qu'à la cour ; et en même temps où voit-on dans la pratique moins de pénitence chrétienne qu'à la cour? Là où le péché abonde , c*est là , par un renversement bien déplorable, que je trouve moins la vraie pénitence, et que règne avec plus d'empire l'orgueil de l'esprit, la mollesse des sens, et l'amour de soi-même.
Enfin , par une dernière opposition entre Marie et nous , quoique la grâce de sa conception fût une grâce surabondante et presque sans mesure, Marie néanmoins n'en est pas demeurée là ; mais toute son application, tandis qu'elle vécut, fut d'augmenter cette grâce , croissant tous les jours de mérite en mérite, de sainteté en sainteté :et nous, en qui la grâce même laisse un si grand vide , nous n'avons nul zèle pour le remplir; nous nous contentons de ce que nous sommes : pour un homme du monde , dit-on , pour un courtisan , il n'en faut pas davan-
' Rom., 6.
tage. Et qui sommes-nous pour borner crnsi la grâce de notre Dieu : Qui estis vos1? Si Dieu veut se servir de nous, et s'il demande de nous plus de perfection , pourquoi ne lui obéirons-nous pas, et pourquoi faudra-t-il que sa main et sa miséricorde soient raccourcies par notre infidélité ? Ah ! Chrétiens, la consistance dans la grâce n'est que pour la gloire. Dans cette vie, ou il faut croître, ou il faut déchoir. C'est ce que saint Paul enseignoit aux premiers fidèles. Croissez , mes Frères, leur disoit-il, dans la science de Dieu; croissez dans son amour et dans sa grâce ; croissez dans la foi et dans toutes les vertus ; sans cela vous êtes dans la voie de perdition. Or, pour croître de la sorte, il faut agir; et c'est ce qu'a fait Marie. Sans laisser jamais la grâce oisive, elle l'a rendue agissante , fervente, appliquée à de continuelles pratiques de piété et de charité. Mais quelles bonnes œuvres pratiquez-vous, et à quels devoirs de charité envers les pauvres vous adonnez-vous? S'il y a pour vous un moyen sûr et infaillible de persévérer dans la grâce, au milieu du monde où vous vivez, c'est celuilà. Car au lieu que saint Bernard vous déclare , et avec raison , que, quoi que fassiez, vous ne conserverez jamais l'humilité dans le luxe, la chasteté dans les délices , la piété dans les intrigues et dans les vaines occupations du siècle , je vous dis , pour votre consolation , qu'en donnant vos soins aux pauvres de Jésus -Christ, et en vous employant pour eux, vous corrigerez votre délicatesse par la vue de leurs misères , votre vanité par les services que vous leur rendrez , votre froideur et votre indévotion par la sainteté de cet exercice; et qu'ainsi , malgré les périls mêmes de votre état , mettant cette grâce en œuvre et la faisant agir pour Dieu , vous la sauverez pour vousmêmes. Zt de quoi nous sert -il, mes chers auditeurs, de posséder cette grâce si précieuse, et de n'en faire, aucun usage ?
C'est donc ainsi que Marie a honoré la grâce , et que nous devons l'honorer. Quand Tertullien parle de la défiance salutaire que nous devons avoir de nous- mêmes pour nous préserver du péché, il dit un beau mot, savoir : que la crainte de l'homme est alors un respect et un honneur que l'homme, en vue de sa foiblesse et par esprit de religion, rend humblement à Dieu : Timor hominis honor Dei %• parce qu'en effet rien n'est plus honorable à Dieu que cette circonspection de lhomme, et ce. te attention non-seulement à ne point offenser son Dieu , mais à ne courir pas même volontairement le moindre risque de perdre sa grâce. Et le même Tertullien expliquant davantage sa pensée , dans l'exemple de certains pécheurs qui, sortis de leurs désordres et des occasions malheureuses où ils étoient engagés , y renoncent pour jamais et de bonne foi, semblables à ceux qui , s'étant
I Judith, 8.-2 Terlul.
sauvés d'un naufrage, disent un éternel adieu à la mer; il ajoute que ees pécheurs honorent le bienfait de Dieu et la grâce de leur conversion , par le souvenir efficace du danger qu'ils ont couru : Et bcncfxcium Dei , salutem suam scilicet , memoriâ periculi honorant '. Faisons encore plus : comme Marie, ne nous contentons pas d'honorer la grâce en la conservant , mais honorons-la en lui laissant toute son action ; honorons-la en lui faisant prendre tous les jours de nouveaux accroissements , et en lui disposant pour cela nos cœurs.
C'est dans cette sainte résolution, ô glorieuse Mère de mon Dieu, que nous vous présentons nos vœux; et que, touché d'un zèle particulier comme prédicateur de l'Evangile , j'ose vous présenter les miens, non-seulement pour attirer sur tous mes auditeurs les effets de votre protection, mais afin que Dieu , par votre intercession toutepuissante, sanctifie l'auguste mariage qui fait maintenant le sujet de notre joie ¥. C'est votre ouvrage , Sire ; et par l'intérêt que l'Eglise et la religion , aussi bien que l'état , y doivent prendre , le devoir de mon ministère m'oblige ici à vous en féliciter. Le jeune prince que vous éleviez, et que la Providence a destiné pour être dans la suite des temps assis sur le trône, formé par vous, étoit déjà le prodige de son âge et l'admiration de la cour. Dans la première fleur de ses années , capable de juger de tout, intelligent, savant, pénétrant, plein d'une solide raison , et, ce qui est encore plus , d'une solide religion, aimant le bien, ayant en horreur l'injustice et l'impiété , né avec des inclinations toutes royales , équitable, humain, généreux, ce prince étoit déjà parvenu à être , non plus l'espérance, mais la consolation de Votre Majesté. 11 lui falloit une princesse digne de lui : Votre Majesté l'a trouvée. Nous la voyons , et j'ai l'honneur d'être le premier qui, dans le haut rang où elle nous paroît aujourd'hui , lui annonce les vérités du salut. Il me suffiroit , pour faire en deux mots l'éloge de celte princesse, de dire que Votre Majesté l'a préférée à toutes les princesses de l'Europe ; et que , toute jeune qu'elle est , elle a su gagner votre estime. Mais il n'est pas ici question de faire l'éloge de la princesse, il s'agit de rendre grâce à Dieu de nous l'avoir donnée, et de lui faire connoître à elle-même les desseins de Dieu sur elle. Elle nous a apporté la paix, et par-là sa personne nous doit être chère; mais nous nous en promettons encore quelque chose de plus important. On admire en elle des qualités qu: la rendent parfaite selon le monde; on est charmé de ses manières, de la vivacité de son esprit, de la maturité de son jugement, de cette science du monde si avancée,
1 Ttrlul.
* Le P. bourdaloue fit ce compliment au roi deux jours après le mariage de monseigneur le duc de Bourgogne.
de ce talent qu'elle a de savoir plaire à qui elle doit plaire : mais pour moi qui ne dois avoir égard qu'à ce qui la rend parfaite selon Dieu , je bénis le ciel de nous avoir donné dans sa personne une princesse chrétienne, une princesse qui, instruite de la religion qu'elle professe, fera son capital de la pratiquer-, qui, occupée de ses devoirs, n'aura rien , Sire , plus à cœur que de seconder le zèle de Votre Majesté , que de se conformer en toutes choses à ses intentions , que de mériter les bonnes grâces de Monseigneur, que d'édifier le prince son époux, que de servir de modèle à toutes les princesses de la cour, que de leur inspirer, par sa conduite, l'amour ùa la vraie piété, que de leur en donner le goût ; une princesse qui , s'élevant au-dessus de la vanité, emploiera le discernement et les lumières dont Dieu l'a pourvue, à démêler la vérité d'avec le mensonge , à éloigner de soi la flatterie , à se préserver de l'erreur, à ne pas donner dans le piège des passions d'autrui , à être en garde contre l'intrigue, à ne se pas laisser séduire par la médisance, à bannir le libertinage de sa maison, à en exterminer le vice, à y maintenir la probité, à y faire craindre et honorer Dieu; une princesse dont bientôt les exemples seront plus puissants que toutes mes paroles , pour établir dans cette cour le règne des vertus , et qui , marchant sur les pas de ces grandes reines et des ces vertueuses princesses dont la mémoire toute récente est encore parm i nous en bénédiction , sera comme elles la protectrice déclarée des intérêts de Dieu, la mère des pauvres, le refuge et l'asile des malheureux. Voilà, plus que son rang, ce qui me la rend vénérable, et ce qui me fait dire , comme le serviteur d'Abraham , lorsque , voyant pour la première fois l'épouse du fils de son maître, il s'écria, dans un transport d'admiration et d'action de grâces : Ipsa est mulier, quam prœparavit Dominus filio domini mei ' : Oui , la voici , celle que Dieu , par son aimable providence , a choisie pour être l'épouse du fils de mon seigneur : Filio domini mei. Ces paroles d'Eliézer furent une espèce de prédiction , qui s'accomplit dans la suite par l'abondance des grâces que Dieu répandit sur la maison d'Abraham et sur le mariage d'Isaac. Faites, ô mon Dieu , que ces mêmes paroles, appliquées à notre invincible monarque et à son auguste famille, soient suivies des mêmes effets ; et puisque vous êtes l'auteur de cette glorieuse alliance qui vient de mettre le comble à notre bonheur, versez, sur les deux royales personnes qu'elle a unies d'un lien si sacré, vos plus singulières faveurs, non-seulement par les prospérités temporelles dont ils méritent d'être comblés, mais encore plus abondamment par les grâces du salut, qui seront pour l'un et pour l'autre le principe dune éternité bienheureuse que je leur souhaite, au nom du Père, etc
< Gènes.. 24.