‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 22 sur 124 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il est donc vrai, Chrétiens, que la chair de l'homme a été élevée

i Joan., i.

dans Jesus-Christ jusqu'à la souveraineté de l'être de Dieu ; et c'est ce que le Saint-Esprit a prétendu d'abord nous marquer par ces paroles : f^erbum caro factum est : Le Verbe s'est fait chair. Demander comment et pourquoi s'est accompli ce prodige , ce seroit le détruire, dit saint Augustin , en voulant le connoître ; puisqu'il est certain que ce mystère de l'incarnation du Verbe ne seroit plus par excellence l'œuvre de Dieu , si l'on en pouvoit rendre raison , et qu'il n'auroit plus l'avantage de se distinguer par sa singularité , si , dans l'ordre de la nature ou de la grâce, on en pouvoit trouver un seul exemple : Hic, si ratio quœritur , non erit mirabile : si exemplum , non erit singulare l. J'avoue que Marie , au moment que l'ange lui en fit la déclaration, ne laissa pas de dire : Quomodo fiet islud? Comment cela se fera-t-il? Mais saint Chrysostome remarque très-bien que cette demande fut alors l'effet d'une profonde et respectueuse admiration, et non pas d'une présomptueuse et vaine curiosité , et que si Marie voulut savoir de quelle manière se vérifieroit ce qui lui étoit annoncé de la part du ciel, ce ne fut point par incrédulité , mais par un pur zèle , et par un sincère amour de la virginité qu'elle avoit vouée.

Quoi qu'il en soit, Chrétiens, voilà le miracle qui vous est proposé dans cette fête , et que je dois vous expliquer : car je serois prévaricateur, et je ne m'acquitterois pas de mon ministère , si , préférablement à tout le reste, je ne m'attachois aujourd'hui à vous développer cet article essentiel de votre foi. Voilà, dis-je, le miracle que la foi nous révèle, un Dieu incarné , un Dieu-Homme, jusqu'à pouvoir dire, dans le sens propre et naturel , qu'il s'est fait chair : Verbum caro factura est. D'où il s'ensuit, par une conséquence nécessaire, que la chair de l'homme , considérée dans la personne du Rédempteur, est donc véritablement la chair d'un Dieu ; que dans l'instant bien heureux où fut conçue cette chair virginale , elle se trouva donc, toute chair qu'elle étoit, pénétrée, comme dit saint Paul, de l'onction de Dieu , inséparablement unie au Verbe de Dieu , n'ayant , selon le langage des théologiens, point d'autre substance que celle du Verbe de Dieu ; qu'en recevant l'être , elle entra donc d'abord en possession de toute la gloire qui appartient à Dieu , et que le Fils de Dieu la reconnoitra dans toute l'éternité pour une chair qu'il s'est appropriée , qu'il a consacrée , qu'il a déifiée ; car c'est ainsi qu'en ont parlé tous les Pères , dans des termes que la tradition même de l'Eglise aurcit eu peine à autoriser , s'ils n'étoient encore au-dessous de l'énergie et de la force de ceux-ci : Le Verbe s'est fait chair, Tune in utero virgo concepit, et Verbum caro factum est, ut caro fieret Deus i : Ce fut alors, dit saint Ambroise, qu'une vierge conçut miraculeusement, et que le

i August. — s Ambr,

Verbe fut fait chair, afin que la chair devînt Dieu. Ce Père pouvoit-ils'en expliquer d'une manière plus expresse? Et parce qu'une vérité aussi importante que celle-là ne peut être appuyée sur trop de témoignages, ajoutons celui de saint Augustin : Tali* fuit ista susceptio, quœ Deum hominem faceret '. et hominem Deum '. Oui , mes Frères, disoit ce saint docteur, l'effet de cette incarnation a été tel, que l'homme s'est vu dans Jésus -Christ élevé jusqu'à Dieu , et que Dieu , dans ce même Jésus- Christ , s'est vu réduit à la forme d'un homme. Expressions, je le répète, qui demandent toute la soumission de la foi, et qui nous paroîtroient avoir je ne sais quoi de dur, si elles n'éLoient évidemment fondées sur ce principe incontestable : Verbum caro factum est.

De là vient , mes chers auditeurs ( appliquez-vous à ceci, et ne pensez pas que la grandeur de mon sujet m'emporte trop loin, puisque autant qu'il est relevé , autant me suis-je étudié à le traiter exactement ) ; de là vient que dans Jésus-Christ, entre la chair et le Verbe, il n'y a rien de divisé; et que ce quiétoit vrai de l'un, par une communication d'attributs , l'est encore de l'autre. Ainsi , parce que la chair de Jésus -Christ a été passible et mortelle, nous disons, sans craindre d'être accusés de blasphème , que le Verbe de Dieu a souffert et est mort pour nous : et d'ailleurs, parce que le Verbe de Dieu est égal à Dieu, nous ne craignons point la censure, en disant que la chair de Jésus-Christ est assise à la droite de Dieu. Et quoiqu'il n'y ait point d'extrémités plus opposées que la croix et le trône de Dieu . nous ne faisons pas plus de difficulté d'attribuer à cette chair du Fils de l'Homme , qui a été crucifiée , la prééminence du trône de Dieu , que d'attribuer au Verbe de Dieu , qui est la splendeur de la gloire du Père , l'humiliation et l'ignominie de la croix. Pourquoi ? parce que tout cela n'est qu'une suite de ce que nous professons par ces paroles, Verbum caro factum est.

11 est vrai, et je suis toujours obligé de le reconnoître, ce mystère est difficile à croire , et c'est là que nous devons captiver nos esprits. Mais puisqu'un Dieu veut bien anéantir pour nous dans ce mystère sa souveraine majesté , ne refusons pas au moins de lui soumettre notre raison. Soumission nécessaire : car, comme disoit saint Athanase, je ne puis savoir comment le Verbe s'est incarné ; mais il ne m'est pas permis d'ignorer qu'il se soit incarné, et qu'il ait pris une chair semblable à la mienne. Au lieu donc de m'engager dans une recherche inutile, et qui passe toutes mes vues ; au lieu de vouloir pénétrer dans ces ineffables secrets de l'incarnation divine , lorsque je ne me connois pas moi-même-, ce que j'ai surtout à faire , c'est de bénir mille fois la miséricorde infinie de mon Dieu , non-seulement parce qu'il

1 Augual.

est descendu de sa gloire pour moi , et qu'il s'est fait homme comme moi, mais parce qu'il m'a révélé, et qu'il m'a fait annoncer ce mystère de mon salut. Car si je puis être sauvé sans la science de l'incarnation, je ne puis l'être sans la foi de l'incarnation; c'est-à-dire si je puis être sauvé sans savoir par quelle vertu et de quelle manière le Verbe de Dieu a élevé la chair de l'homme à une si noble alliance , je ne puis l'être sans savoir que cette merveilleuse alliance s'est faite dans la personne de Jésus-Christ-, en sorte que , dans la personne de Jésus-Christ, il y a eu tout à la fois et un vrai Dieu et un vrai homme : Verbum caro factum est.

C'est de quoi tant d'hérétiques n'ont pas voulu convenir; et c'est pour mieux affermir la créance de ce mystère , que Dieu a permis qu'elle fût attaquée par tant d'endroits. Les uns ont combattu la divinité de Jésus-Christ, ne considérant pas qu'il est aujourd'hui formé dans le sein de Marie par la seule opération de l'Esprit divin , Spiritus sanctus superveniet in te ' ; que l'ange l'appelle absolument saint et la sainteté même, Sanclum vocabitur *; qu'il est conçu par une mère vierge, et demeurant toujours vierge , quoique mère ; enfin, qu'il vient dans Je monde pour être le Sauveur du monde : principes d'où il s'ensuit incontestablement qu'il est Dieu; car, comme raisonnent saint Ambroise , saint Augustin , saint Cyrille et saint Bernard, il n'appartient qu'à un Dieu d'être saint par lui-même et la source de toute sainteté; qu'à un Dieu d'être fils d'une vierge, sans que cette vierge y perde rien de sa virginité ; qu'à un Dieu de sauver le monde, après qu'il l'a créé.

D'autres ont refusé, par une erreur toute contraire , de reconnoître l'humanité de Jésus-Christ; tantôt ne lui attribuant qu'un corps imaginaire et fantastique; tantôt lui accordant un vrai corps, mais sans âme et sans intelligence ; tantôt lui donnant un corps parfait , mais formé d'une matière toute céleste, et non de la substance de Marie : dogmes insoutenables , à quoi les docteurs de l'Eglise , et entre autres TertuIIien, saint Athanase et saint Léon pape , ont opposé toutes les Ecritures et les plus solides raisons. Car, disoient-ils, si Jésus- Christ n'a eu qu'un corps imaginaire, comment nous a-t-il rachetés de son sang? s'il n'a eu qu'un corps sans âme, comment a-t-on pu l'appeler homme; et s'il n'étoit pas homme , comment a-t-il satisfait pour les hommes? si son corps a seulement été formé dans le sein de Marie , et non de la substance de Marie , comment Elisabeth l'appelat-elle la mère de son Seigneur? Mater Domini mei %• et comment l'ange lui dit-il que l'Homme-Dieu , qu'elle devoit porter dans ses phastes flancs , naitroit d'elle ? Nascetur ex te*?

« Luc, i. — * Ibid.— 3 Ibid. — 4 Ibid.

lCi SUR L'ANNONCIATION

Enfin , conclut saint Augustin , plusieurs so. sont trompes , tout à la fois, et à l'égard de la divinité de Jésus-Christ, et à l'égard de son humanité ; non pas en niant ni l'une ni l'autre , mais l'union de l'une et de l'autre , telle que le Saint-Esprit l'a faite et telle qu'elle subsistera toujours. Car ils reconnoissoient en Jésus-Christ et une vi ne divinité , et une vraie humanité. Mais comme le propre de l'hér pie est de donner dans toutes les extrémités , ou bien , d'une part , ils prétendoient que Dieu et l'homme dans Tincarnation avoient été seulement unis de volonté, unis de sentiments et d'intérêts, unis par adoption, par affection , par communication de gloire, et non point d'une union réelle et substantielle; ou bien, d'autre part, ils confondoient tellement ensemble la divinité et l'humanité, qu'outre l'unitc de personne, ils établissoient encore dans l'Homme-Dieu une unité de nature : erreurs foudroyées par l'Eglise dans ces fameux conciles dont les célèbres décisions nous servent de règles , et qui nous apprennent qu'en vertu de l'incarnation le Verbe divin s'est réellement et substantiellement uni à notre chair ; que par cette union le Verbe incarné s'est rendu propres toutes les misères de l'homme, et que l'homme est entré en participation de toutes les grandeurs de Dieu; qu'il y a néanmoins entre les deux natures qui composent cette adorable personne, la nature divine et la nature humaine, une distinction essentielle, sans qu'elles aient été confondues, et que l'une, comme parloient quelques hérétiques, ait absorbé l'autre. Tel est, Chrétiens , le précis de la doctrine orthodoxe touchant le mystère d'un Dieu fait homme , et c'est de quoi il falloit d'abord vous instruire : Fcrbum caro factum est.

N'en demeurons pas là ; mais réduisant à la pratique et aux mœurs cette première vérité , profitons de la fête de ce jour pour nous disposer à la solennité de Pâques qui approche, et faisons-nous du mystère de l'incarnation une préparation solide à l'accomplissement du grand précepte de la communion. Car voilà sur quoi est fondée cette loi si sainte, qui nous oblige à nous éprouver nous-mêmes avant que de recevoir le corps de Jésus-Christ, et à n'y participer jamais qu'avec une conscience pure, et dans un état où, sans être absolument assurés que nous sommes dignes d'amour, nous puissions toutefois, quoique pécheurs , dire avec humilité, comme saint Paul : Nihil mihi conscius sum ' : Ma conscience ne me reproche rien , du moins rien de capital et de grief. On demande pourquoi l'Apôtre a fait un crime si atroce de ce qu'il appelle communion indigne ; et l'on s'étonne qu'animé du zèle apostolique dont il étoit rempii , il ait fulminé de si terribles anathèmes contre ceux qui, dans un état de mort, osent

• 2 Cor., i.

manger le pain de vie; qu'il leur ait déclaré que c'est alors leur jugement qu'ils mangent, et leur condamnation ; qu'il les ait traités de profanateur "> et de sacrilèges; et que, sur sa parole, malgré la corruption du siècle, îa seule pensée de communier indignement fasse encore hcrreurajx chrétiens les plus imparfaits et même les plus mondains Non, non, mes chers auditeurs , il ne faut point en être surpris. Supposé ce que je viens de vous dire , et ce que la foi nous enseigne de l'incarnation du Verbe , il n'y a rien en tout cela qui ne soit facile à comprendre; et quand une fois j'ai conçu que ce pain dont parle saint Paul est le corps du Seigneur, et le Seigneur même, je souscris sans peine à tous les anathèmes qu'il prononce contre ceux qui prennent sans discernement cette nourriture céleste. Quelque formidables qu'ils soient, je n'ai, pour les trouver équitables, qu'à m'appliquer personnellement le mystère du Verbe fait chair, en me disant à moi-même : Cette chair que je mange dans le sacrement est la chair d'un Dieu , et je la profane quand je la mange dans l'état de péché. Par l'incarnation elle est unie à une personne divine ; et par l'indigne communion que je fais , je l'unis , touts sainte qu'elle est, à une âme criminelle et ennemie de Dieu. Cela seul me fait sentir la raison qu'a eue saint Paul de condamner si sévèrement ces sacrilèges qui se présentent à la table du Sauveur sans avoir la robe de noces , qui est la grâce, et il n'y a point ensuite de châtiment qui ne me paroisse encore au-dessous d'une telle profanation.

Que faudroit-il donc dire à un chrétien qui se trouve sur le point de célébrer la pâque, et de prendre part au sacrement de Jésus- Christ? Ecoutez-moi, hommes du siècle, et n'oubliez jamais cette instruction. 11 faudroit lui dire à peu près , et avec la proportion qui doit être ici gardée, ce que l'ange dit à Marie : Ideùque et quod nascetur ex le sanctum, vocabitur Filins Dei : Prenez garde, mon Frère! ce qui est caché sous les symboles de ce pain , c'est le Saint des saints et le Fils de Dieu , le même qui est né d'une vierge, le même dont l'ange fit à cette vierge un si magnifique éloge. Voilà celui que vous allez recevoir. Ainsi rentrez en vous-même, et vous mesurant sur l'exemple de Marie , puisque vous êtes destiné à porter dans votre sein le même Dieu , voyez si vous êtes dans les mêmes dispositions ; voyez si vous avec reçu comme elle l'Esprit divin ; voyez si l'esprit corrompu du monde ne règne pas encore dans vous : car il ne s'agit pas moins pour vous que d'être , aussi bien que Marie , le temple vivant où un Dieu fait chair doit et veut faire sa demeure : Verbum caro factura est, et kabitavit in nobis.

Ah ! Chrétiens , quelle épreuve Marie ne fit-elle pas d'elle-même , avant que de consentira ce que l'ange lui proposoit ! et quand elle ap-

prit que l'heure étoit venue où le Verbe , avec toute la plénitude de sa divinité , devoit s'incarner en elle, avec quelle foi et quelle humilité ne répondit-elle pas à l'honneur que Dieu lui faisoit, et aux miséricordes dont il la combloit ! avec quelle pureté, avec quelle obéissance, avec quelle confiance , avec quel amour ne conçut-elle pas ce Dieu- Homme dans son chaste sein! par combien de vertus héroïques ne se mit-elle pas en état de coopérer à cet ineffable mystère! Or tel est, mes chers auditeurs , l'excellent modèle sur quoi nous devons aujourd'hui nous former. Marie étoit sainte dès sa conception ; depuis sa conception, croissant en âge, elle avoit toujours crû en sainteté. Avant que l'ange la saluât, elle étoit déjà pleine de grâce : mais cela ne suffisoit pas. Il fallut que le Saint-Esprit lui-même, selon l'expression de l'Evangile, survînt en elle, et qu'il la sanctifiât tout de nouveau par des grâces plus abondantes. Encore apr^s cette nouvelle sanctification, saint Ambroise ne croit point offenser Marie , quand il dit au Sauveur du monde : Tu ad liberandum suscepturus hominem , non horruisti virginis ulerum ' ! Ah ! Seigneur, pour sauver l'homme, vous, qui êtes la sainteté même, n'avez point eu horreur de vous renfermer dans le sein d'une vierge ! Approchons , Chrétiens, de la communion, prévenus de ce sentiment, et nous n'en approcherons plus avec tant de lâcheté et tant de négligence : nous ne nous y présenterons plus avec une indévotion et une tiédeur dont nous ne pouvons trop gémir; nous n'en sortirons plus aussi froids, aussi indifférents, et, ce qui est encore plus déplorable , aussi imparfaits, que si nous n'y étions jamais venus. Nous préparer à ce sacrement, ce sera la plus grande et la plus sérieuse occupation de notre vie : en profiter, ce sera le plus ardent de nos désirs : en abuser, ce sera la plus mortelle de nos craintes. Nous irons à la sainte table avec des cœurs embrasés d'amour ; comme des lions, dit saint Chrysostome, respirant le feu delà charité-, comme des aigles , ajoute saint Augustin, élevés au-dessus de la terre par des pensées toutes célestes nous y recevrons ce Dieu de gloire, dans le même esprit que Marie le conçut, et son exemple nous servira de règle. Du reste, tirer de là des conséquences spécieuses , mais qui , sous une fausse apparence de respect, nous éloigneroient pour jamais du corps de Jésus-Christ; faire consister les dispositions nécessaires dans des degrés de sainteté où personne ne peut atteindre; demander pour ce sacrement un état aussi parfait que celui de Marie; en un mot, de l'obligation d'imiter Marie, se faire, contre l'intention de Jésus-Christ même, un obstacle insurmontable à la communion, c'est à quoi porte le raffinement du libertinage ( mais c'est le piège grossier dont votre piété, aussi prudente qu'éclairée

saura bien se garantir. Au contraire, de la nécessité de communier, conclure celle de se sanctifier, y travailler en effet et y donner tous ses soins, c'est par-là que nous honorerons le mystère du Dieu incarné. Alliance de notre chair avec le Verbe , premier miracle que nous avons vu dans un Homme-Dieu. Passons au second , qui nous fera voir dans une vierge une mère de Dieu : c'est le sujet de la seconde partie.

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