TROISIÈME PARTIE
II ne faut pas s'étonner si l'Apôtre, instruisant les premiers fidèles, entre les autres maximes de religion qu'il leur proposoit , s'attachoit particulièrement à celle-ci, que nul de nous ne vit pour soi-même, et que nul de nous ne meurt pour soi-même; mais que, soit que nous vivions, soit que nous mourions, c'est pour le Seigneur que nous devons vivre et mourir , puisque vivant et mourant nous sommes à lui : Sice ergô vivimus, site morimur, Domini sumus \ Il parloit ainsi, dit saint Chrysostome, parce qu'il savoit que le domaine de Dieu est un dt «naine éternel ; et qu'en conséquence de cette éternité de domaine, il n'y a pas un moment de notre vie qui lui puisse être disputé. En sorte que dès que nous commençons d'être, nous commençons à dépendre, ne sortant du néant que pour entrer dans la possession de Dieu , c'est-à-dire dans un état où nous appartenons à Dieu, et où nous ne pouvons être justement possédés d'aucun autre que de Dieu. C'est sur ce principe que l'Ange de l'école, saint Thomas, a établi cette opinion si raisonnable, que l'homme, dès le premier instant qu'il connoit Dieu , est obligé de l'aimer, et de s'élever vers lui ; et que le premier péché que nous commettons dans le moment que notre raison se développe, et que nous pouvons user de notre liberté, est de ne pas faire à Dieu ce sacrifice de nous-mêmes, que l'Ecriture appelle le sacrifice du matin : Holocamtum matutinum* . Opinion , dis-je, quelque apparence qu'elle ait de sévérité , la plus conforme à la lumière même naturelle. Car, selon le raisonnement d'un savant cardinal, expliquant là-dessus la pensée et la doctrine de saint Thomas, pourquoi l'homme, au sortir de l'enfance , et lorsqu'il commence à ouvrir les yeux , ne les tournera-t-il pas vers son souverain auteur? pourquoi différera-t-il un moment à le reconnoître, et pourquoi auroit-il droit de ne lui pas offrir les prémices de cet être qu'il n'a reçu et qu'il n'a pu recevoir que pour lui en faire hommage?
C'est dans cette vue que saint Augustin , touché d'une douleur amère, et repassant devant Dieu les années de sa vie, s'écrioit : Beauté plus ancienne que le monde, c'est trop tard que je vous ai aimée! Sera te amavi , pulchritudo tam antiqua* ! Prenez garde : il ne s'ai rètoit point à tous les autres motifs que la pénitence chrétienne auroil pu lui fournir, pour pleurer ces délais criminels qu'il avoit apportés à sa conversion ; mais il mesuroit le temps de sa conversion à celui de ses obligations ; et comparant l'un à l'autre, il se confondoit d'avoir si mal rempli celui-ci , par l'abus qu'il avoit fait de celui-là! Car quelle honte pour moi , disoit ce saint pénitent , que Dieu m'ait
i Rom., n. — 2 i heg„ 16. — s August,
aimé pendant des siècles infinis , et que le monde, ma passion, d'indignes objets et une aveugle cupidité, lui aient enlevé la meilleure partie de ce petit nombre de jours que j'avois pour répondre à son amour ! quel désordre , que Dieu ayant toujours été mon Dieu , je me sois soumis et donné si tard à lui , comme sa créature ! Voilà quel étoit le sujet de son repentir et de ses regrets : Sera te amavi , pulchritudo tam antiqua !
Aussi est-ce par cette règle que les prophètes , qui furent les oracles de l'ancienne loi , ne demandoient pas moins à l'homme qu une éternité de culte et d'adoration , pour honorer cette éternité de domaine qui est l'un des plus nobles attributs de Dieu. Et comme la vie de l'homme, prise dans toute sa durée, est une espèce d'éternité pour lui ; comme Moïse , en parlant de Dieu , et usant d'une expression divine et mystérieuse , assuroit que le Seigneur régneroit éternellement, et au-delà de l'éternité même, Dominus regnabit in œternum et ultra l : ainsi le prophète Michée ne craignoit point de s'engager trop, quand il promettoit à Dieu de lui rendre un hommage éternel et plus qu'éternel, Ambulabimus in nomine Domini Deinostri in œternum et ultra - : comme s'il n'eût pas voulu, remarque saint Jérôme, que le domaine de Dieu sur sa personne l'emportât sur le zèle de sa piété , et que, par une sainte émulation , il eût ambitionné d'être aussi longtemps et aussitôt à Dieu que Dieu avoit été à lui.
Mais , Chrétiens , sans chercher d'autres exemples , arrêtons-nous à celui que nous présente dans ce mystère le Sauveur de nos âmes : car voilà l'important devoir qu'il prétend encore aujourd'hui nous enseigner. C'est un Dieu enfant , un Dieu qui vient de naître ; et quarante jours à peine se sont écoulés depuis sa naissance , que déjà il veut être porté à l'autel du Seigneur , et là se sacrifier à son Père. D'une si belle vie qu'il doit mener sur la terre , il ne veut pas qu'il y ait un âge qui ne serve à la gloire de Dieu ; et l'engagement qu'il contracte par cette oblation de lui-même ne regarde pas seulement ses premières années et le temps présent, mais toute la suite de ses années et tout l'avenir ; tellement que le sacrifice de sa croix et de sa mort ne sera point un autre sacrifice que celui-ci, mais le dernier acte de celui-ci, le. perfection et la consommation de celui-ci. Et quand, la veille de sa passion , il dira à son Père , J'ai achevé l'ouvrage pour lequel vous m'avez envoyé et que vous m'avez confié, Opus consummavi quod dedisli mihi 3 ; quand sur la croix , prêt à remettre son âme entre les mains de son Père, il s'écriera, Tout est consommé, Consummatum est 4 ,• il ne parlera point d'un autre ouvrage que de celui même qu'il commence dans le temple et dans sa sainte présentation.
« Exod., 15. — 2 Mich., 4.-3 Joan., n. — i Ibid.. 19.
Figurons-nous donc , mes chers auditeurs , que Jésus-Christ , dans cette fête que nous solennisons , s'adressant à nous, et nous animant par son exemple , nous dit à chacun en particulier ce qu'il dit depuis à ses apôtres : Ecce ascendimus Jerosolymam , et Filius Hominis tradetur ' : Nous voici enfin à Jérusalem, et l'heure est venue où le Fils de THomme doit être livré; ne différons point, et ne faisons pas perdre à Dieu un moment de cette gloire qu'il attend de moi et de vous , et que nous pouvons lui procurer par une oblation prompte de nousmêmes. Quand le Fils de Dieu tint ce langage à ses disciples , l'évangéliste remarque qu'ils n'y comprirent rien, quoique ces paroles fussent néanmoins très-intelligibles : Et ipsi nihil horum intellexerunt*. Voilà , Chrétiens , l'état de notre misère , et à quoi nous en sommes réduits. Notre divin Maître nous prêche aujourd'hui, par son exemple, qu'il faut nous donner promptement à Dieu , et qu'autrement nous ne pouvons bien reconnoître le domaine éternel que Dieu a sur nous : vérité incontestable; mais, malgré toute son évidence, vérité que l'esprit du siècle, cet esprit aveugle et grossier , nous rend obscure; en sorte que nous ne la comprenons jamais , parce que nous ne voulons jamais la comprendre : Et erat verbum istud absconditum ab eiss. Car nous voulons être à Dieu; mais quand? toujours pour l'avenir, et jamais pour le jour présent. Ecoutez-moi, et tâchez à découvrir sur cela toute la perversité du cœur de l'homme , pour en concevoir toute l'horreur qu'elle mérite , et, s'il étoit possible, toute l'horreur que Dieu en conçoit. Nous voulons être à Dieu quand nous n'aurons plus rien qui nous attire ailleurs, ni qui puisse nous y retenir : être à Dieu quand il ne nous restera rien autre chose dans la vie , ni engagement à former, ni ambition à contenter, ni rang où aspirer, ni prétention à soutenir, ni fortune, ni figure à faire; que nous nous trouverons, pour ainsi dire , abandonnés à nous-mêmes, et qu'en nous présentant au Seigneur, nous ne lui présenterons qu'une vie désormais usée, caduque et inutile : être à Dieu quand nous aurons donné à nos passions tout le loisir et tous les moyens de se satisfaire ; que nous leur aurons mille fois sacrifié tous ses intérêts ; qu'aux dépens de sa gloire et de sa loi , nous aurons aveuglément suivi tous nos désirs, et brutalement assouvi toutes nos cupidités : être à Dieu quand il nous plaira, et non point quand il lui plaît ; quand la seule raison nous y engagera, et non point quand la religion nous y appelle; quand ce sera la dernière et Tunique ressource que nous aurons ou pour faire parler de nous dans le monde , ou pour charmer l'ennui de la vie, et non point quand le devoir nous y oblige et. que la piété nous l'inspire : enfin , être à Dieu quand il n'y aura plus à reculer, plus à remettre,
1 Mailh., 20. — « Lac, 18.— 3 Ibid.
et que, surchargés, accablés de dettes, il faudra , par une pénitence précipitée, apaiser sa justice, ou, par un affreux désespoir, consentir à notre éternelle réprobation. Tel est le plan de conduite que nous nous traçons à regard de Dieu ; tel est, dans le partage de nos années, le temps que nous lui assignons.
Mais est-ce là , mon cher auditeur, honorer Dieu , ou n'est-ce pas 'outrager? est-ce reconnoître sa souveraineté , que de lui prescrire ainsi le temps quïl nous plaît? est-ce rendre hommaga à son domaine , que. de lui assigner dans ce temps les dernières années de la vie, des années sur quoi nous ne pouvons compter, et qui ne viendra nt peut-être jamais pour nous, parce que la mort nous enlèvera avant qu'elles viennent? Quoi! Dieu, traité de la sorte, nous attendra? il se contentera de ce partage ? c'est-à-dire il se contentera que nous lui présentions ce que le monde avant lui aura longtemps possédé et mille fois profané? que nous lui présentions c« que le monde méprisera et rebutera; et que nous le lui présentions , parce que le monde commencera à le mépriser et à le rebuter? que nous lui présentions ce que nous ne pourrons plus lui refuser, sans attirer sur nous un arrêt de condamnation d'autant plus inévitable, qu'il sera prêta le lancer sur nos tètes? Ah! mon Dieu , seriez-vous ce que vous êtes , si vous étiez obligé de nous recevoir à de telles conditions ; et serions-nous ce que nous sommes, s'il nous éloit permis de vous les imposer? Non , non , Chrétiens, il n'en ira pas ainsi ; et Dieu, pour ce qu'il se doit à lui-même, a bien su établir, dans l'ordre de la prédestination des hommes, des lois rigoureuses qui le garantissent de cet outrage. Car si nous l'en croyons ( et qui en croirons-nous mieux que lui, puisque toutes ses paroles sont infaillibles et qu'il est la vérité même?) , si , dis-je, nous l'en croyons , après que nous l'aurons si indignement traité, il nous frappera de son mépris : et quels seront les terribles effets de ce mépris de Dieu? comprenez-le. Ce ne sera point d'être insensible à nos vœux , si nos vœux sont sincères et qu'ils partent du cœur : ce ne sera point de se tenir éloigné de nous , si c'est de bonne foi que nous nous tournons vers lui, et que nous le cherchons ; ce ne sera point de nous rejeter, si, par une vraie et solide oblation de nous-mêmes, nous nous présentons à lui. 11 a dit qu'à quelque temps que le pécheur voulût revenir à lui , il le recevroit -, qu'à quelque temps que nous fussions bien résolus d'être à lui , il agréeroit le don que nous lui ferions. Mais prenez garde : ce retour véritable, cette résolution ferme , cette bonne volonté dépend de Dieu et de sa grâce ; et que fera Dieu en vous méprisant , après que vous l'aurez méprisé? C'est qu'il vous privera de cette grâce, je dis de cette grâce efficace et forte , de cette grâce d'autant plus nécessaire que
vous serez plus foible , et que vous aurez plus d'efforts et plus de chemin à faire, après de longs égarements, pour le retrouver : il la retirera , et alors vous ne voudrez plus être à lui ; vous ne serez plus même guère en état de le vouloir, parce que vous ne l'aurez pas voulu lorsque vous en aviez le pouvoir. Ces années que vous lui destiniez, vous voudrez encore les donner au monde; du jour présent, vous remettrez toujours au lendemain, et de ce lendemain à un autre , jusqu'à ce que vous soyez enfin arrivé à ce dernier jour qui n'aura plus de lendemain pour vous. Ou s'il vient un âge avancé, et un temps auquel il semble que vous vouliez vous donner à Dieu , vous ne le voudrez qu'imparfaitement , vous ne le voudrez qu'à demi ; vous croirez le vouloir, et vous ne le voudrez pas. Et c'est en ce sens qu'il faut entendre cette menace qu'il a si souvent réitérée dans 1 "Ecriture, et exprimée en tant de manières différentes : Alors ils m'invoqueront , et je serai sourd et insensible à leurs prières ; ils me chercheront, et je me déroberai à leur vue, en sorte qu'ils ne me trouveront pas; ils frapperont à la porte, et ils me crieront, Seigneur, Seigneur ! mais moi, sans leur ouvrir, je leur répondrai que je ne les connois point ; et je les renverrai à ces faux dieux qu'ils m'auront préférés , et à qui ils auront consacré leurs plus beaux jours. Terrible mais juste châtiment, auquel vous vous exposez, mon cher auditeur, et dont vous n'aurez pas lieu de vous plaindre, puisqu'il n'aura rien de si rigoureux que vous n'ayez sans doute bien mérité. Vous me direz que cela doit donc désespérer ceux de mes auditeurs qui, jusqu'à présent, engagés dans le monde et dans les intrigues criminelles du monde, ont passé de longues années sans se donner à Dieu , et voudroient maintenant rentrer dans le devoir et le servir. N'y a-t-il plus de retour pour eux , et ne peuvent-ils plus faire à Dieu un sacrifice d'eux-mêmes qui lui soit agréable? Je n'ai garde, Chrétiens , de le penser et de le dire de la sorte : il ne m'appartient pas de marquer ainsi des bornes à la miséricorde de notre Dieu. Je sais qu'il y a eu des pénitents de tous les âges , c'est-à-dire des hommes qui, rebelles à Dieu et à ses grâces , avoient consumé presque toute leur vie dans une révolte et dans un désordre continuel , et qui néanmoins ont enfin ouvert les yeux , ont reconnu leur injustice, et l'ont réparée, en se soumettant au légitime empire du maître dont rien n'eût dû jamais les séparer ; des femmes qui, idolâtres du siècle , et plus idolâtres encore d'elles-mêmes , s'étoient fait une divinité de leur corps , et avoient consacré à cette divinité prétendue , non-seulement tout le cours d'une florissante jeunesse, mais tout ce qu'elles avoient reçu de jours au-delà, et qui tout-à-coup ont renoncé à leurs .anciennes habitudes , ont pris le parti de la piété et
d'une piété solide, se sont enfin rendues, si je puis ainsi parler, au souverain Seigneur à qui elles s'étoient dérobées, et lui ont offert dans leurs personnes autant de victimes qu'il a bien voulu accepter ; voilà ce que je sais, et de quoi je suis obligé de convenir. Mais aussi convenez avec moi que ces exemples où notre Dieu fait paroître les richesses de sa miséricorde sont moins communs que nous ne le pouvons penser, et qu'il y en a mille autres contraires, où il exerce toute la sévérité de sa justice : et de là concluez deux choses trèsimportantes, et dignes de toute votre réflexion. Carde ces deux sortes d'exemples, les uns de miséricorde, et les autres de justice, je vous propose les premiers pour soutenir encore votre confiance, si vous êtes de ceux à qui la conscience reproche de s'être depuis longtemps soustraits au domaine de Dieu, et d'avoir vieilli dans le service du monde et dans l'esclavage de leurs passions: et je vous propose les seconds pour vous inspirer une crainte salutaire et bien fondée, et pour vous engager fortement à consacrera Dieu les prémices de votre vie, si vous êtes de ceux qui se trouvent dans l'heureux état de le pouvoir faire. Développons ceci, et expliquons-nous. Je parle d'abord à vous , mon cher auditeur; à vous , dis-je, qui, sur le retour de l'âge, commencez à comprendre le devoir capital de la religion que nous professons , qui est de nous donner à Dieu de bonne heure , et d'honorer, par cette prompte oblation de nousmêmes , l'éternité de son domaine : vérité fondamentale que vous reconnoissez , mais que vous craignez de reconnoître trop tard. Justement effrayé des menaces du Seigneur que je viens de vous faire entendre , et pressé par le remords de votre cœur, il vous semble qu'elles doivent s'accomplir en vous ; et cette pensée vous décourage, comme s'il n'étoit plus temps de vous réduire sous la loi de Dieu , et de lui offrir une victime qu'il rebuteroit. Mais à Dieu ne plaise que ce discours serve à ralentir la ferveur de vos résolutions, et à rendre inutiles les efforts de la grâce! Non, mon cher Frère, ces menaces divines qui vous troublent ne sont point si générales qu'elles ne puissent avoir et qu'elles n'aient eu leurs exceptions : elles ne sont point si décisives ni si précises , que d'autres que vous n'en aient appelé, et que vous ne puissiez en appeler comme eux à la miséricorde du maître qui les a prononcées. Or pourquoi ne serez-vous pas de ce nombre, et pourquoi ne prendrez-vous pas toutes les mesures nécessaires pour en être? vous le pouvez , et c'est à vous en particulier que je l'annonce-, à vous qui m'écoutez , et que Dieu appelle tout de nouveau par ma voix; à vous en qui ce discours excite certains sentiments qui sont les effets d'une grâce spéciale; à vous à qui Dieu ouvre les voies du retour oar ces pensées et ces désirs
secrets qu'il vous inspire ; à vous qu'il a conservé pour cela jusqu'à ce précieux moment, qui peut-être est le dernier, mais qui peut devenir le principe de votre éternelle prédestination. Il est vrai, vous n'aurez plus l'avantage de vous être donné au Seigneur de bonne heure, et c'est de quoi vous gémirez en sa présence; mais du moins aurez-vous désormais l'avantage d'être à lui constamment, d'être à lui jusqu'au dernier soupir de votre vie, et de réparer, par votre persévérance, vos révoltes passées ; c'est ainsi, dis-je, que je vous parle : mais voici ce que j'ajoute pour les autres.
Car de compter aussi, mon cher auditeur, qu'il sera toujours temps de reprendre le joug du Seigneur, après l'avoir secoué, et sur ce principe vous livrer au monde dès vos premières années , et ne réserver à Dieu qu'un reste de vie; de se promettre que Dieu sera toujours également prêt à vous prévenir, et à faire toutes les avances pour vous rechercher-, de s'attendre que le trésor de ses miséricordes vous sera toujours ouvert, et que vous y trouverez au besoin tous les secours et tous les moyens sur quoi vous faites fond, c'est une confiance présomptueuse à laquelle j'oppose les exemples de tant de mondains et de mondaines qui y ont été trompés avant vous, et après qui je n'ai que trop lieu de craindre que vous ne le soyez vous-même. Quelle raison avez-vous d'espérer, qu'ils n'eussent pas comme vous ? et si d'affreuses suites leur ont fait voir combien leurs espérances étoient fausses , qui vous assure que de semblables épreuves ne vous convaincront pas un jour, mais à votre ruine éternelle , que vos prétentions n'étoient pas mieux établies? Ah ! Chrétiens, ne nous exposons pas à un danger dont les conséquences sont si terribles. Ne remettons point à une autre occasion ce que nous pouvons faire dans les conjonctures présentes ; elles ne seront jamais plus glorieuses pour Dieu , ni plus salutaires pour nous. Autant de moments que nous refusons à Dieu, ce sont autant de moments perdus, non-seulement pour lui, mais pour nous-mêmes : encore s'ils étoient seulement perdus! mais parce qu'ils auront été perdus, ce seront contre nous autant de sujets de condamnation. Offronsnous, comme Jésus-Christ, dès que nous le pouvons, dès que nous nous y sentons attirés, dès que Dieu nous y invite, et par luimême et par ses ministres ; mais surtout offrons-nous comme Jésus-Christ, par qui? par Marie : car c'est par Marie qu'il veut être otfert , par Marie qu'il veut être porté dans le temple, par Marie qu'il veut êlic mis entre les mains du grand prêtre ; et si nous pensons à faire à Dieu le sacrifice de nous-mêmes, faisons-le parla mère de Dieu, que ce sacrifice de nous-mêmes soit comme la consommation du sacrifice qu'elle fait aujourd'hui de son fils. Avec la médiation de cette
Vierge toute-puissante , il n'est rien que le ciel n'agrée , et c'est ainsi que nous honorerons le domaine de Dieu , ce domaine essentiel , ce "domaine universel , ce domaine éternel.
Cette morale , Sire , est pour les rois aussi bien que pour les autres hommes ; et je le dis avec d'autant plus d'assurance et plus de consolation en présence de Votre Majesté , qu'entre tous les autres monarques , il n'en lA point qui rende au souverain maître du monde de plus éclatants témoignages d"une soumission vraiment chrétienne. Nous vous voyons , Sire , au comble de la grandeur humaine : tout ce qui peut relever un roi , et lui donner dans le monde un grand nom , le ciel l'a réuni dans votre personne sacrée -, l'éclat de la majesté, l'étendue de la puissance, la sagesse des conseils, le succès des entreprises, la gloire des armes : voilà ce que nous admirons; voilà ce que toute l'Europe , attentive à vous considérer, est forcée de reconnoître elle-même, et à quoi elle ne peut refuser des éloges d'autant plus glorieux, qu'elle auroit plus d'intérêt à les diminuer et à les obscurcir. Mais, Sire, dans ce haut degré d'élévation, ce qu'il y a de plus digne de nos admirations et de plus grand , c'est que Votre Majesté ne se laisse point éblouir par sa grandeur ; c'est que , dans la splendeur de sa puissance , elle n'oublie point qu'il y a audessus de toutes les puissances mortelles un Tout-Puissant ; c'est que , prévenue des sentiments d'une religion pure et sincère, elle se souvient , comme Salomon , ce prince si sage et le sage même par excellence, qu'il y a au plus haut des cieux un plus grand qu'elle , le créateur de tous les hommes et le Roi des rois. C'est dans cet esprit, Sire, que vous vous êtes aujourd'hui prosterné devant l'autel de ce Dieu de gloire, et de ce suprême dominateur de l'univers. Nous avons vu Votre Majesté , humiliée en sa présence, lui faire hommage de tout ce que vous êtes; nous vous avons vu , au milieu de la plus florissante cour, lui présenter, en vous présentant à lui, ce qu'il y a sur la terre, et selon le monde , de plus vénérable et de plus auguste. Qu'il est beau, Sire, après avoir paru sur le trône en souverain, pour imposer au peuple la loi ; après avoir tant de fois paru à la tète des armées en conquérant , pour soutenir les droits de votre empire , et pour abattre l'orgueil et confondre les projets de tant de nations ennemies, de paroître ensuite aux pieds du Seigneur en suppliant, pour honorer son domaine, supérieur à toute domination , ou plutôt le principe et l'appui de toute domination-, pour lui faire une protestation solennelle de la plus religieuse et de la plus humble dépendance; pour lui soumettre, par l'oblation la plus parfaite, tout ce qu'il vous a soumis ! Qa'ii y a là de fermeté d'âme et de noblesse, qu'il y a d'équité et de droiture, qu'il y a de solide piété , et par con-
séquent de véritable grandeur! 11 est , si je l'ose dire, de l'intérêt et de l'honneur de Dieu , de maintenir Votre Majesté dans ce même lustre qui lui attire les regards du monde entier; puisque, plus vous serez grand, plus Dieu tirera de gloire des hommages que vous lui rendez. 11 aura, Sire, dans votre personne royale, aussi bien que dans la personne de David, un roi selon son cœur, fidèle à sa loi , zélé pour sa loi , protecteur et vengeur de sa loi. Mais ce ne sera pas sans retour de sa part, ni sans récompense : après vous avoir couronné si glorieusement sur la terre, il vous prépare dans le ciel une couronne immortelle, que je vous souhaite au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.