DEUXIÈME PARTIE
Une des tentations les plus dangereuses à quoi l'homme sur la terre soit exposé, c'est le scandale-, mais aussi, par une règle toute contraire , puis- je ajouter qu'une des grâces les plus fortes et les plus efficaces que Dieu emploie pour ménager notre conversion et notre salut, c'est le bon exemple. En quelque dérèglement de vie que nous puissions être , et quelque opposition que nous ayons à rentrer dans Tordre et dans la soumission que nous devons à Dieu , si nous considérons bien l'exemple des Saints , il n'est presque pas possible qu'il n'opère en nous trois merveilleux effets ; je veux dire qu'il ne nous persuade la sainteté , qu'il ne nous adoucisse la pratique de la sainteté , et qu'il ne nous ôte tout prétexte pour nous défendre d'embrasser la sainteté. D'où je conclus qu'il nous réduit à une heureuse nécessité d'être Saints par imitation, comme les Saints l'ont été par devoir et par esprit de religion. Et voilà en quoi je dis que Dieu est admirable de nous avoir donné les Saints pour modèles : Mirabilis Deus in Sanctis suis.
Oui , Chrétiens , les Saints sont des modèles qui nous persuadent la sainteté ; et il y a dans celte persuasion un certain charme qui gagne également le cœur et l'esprit. Ce n'est ni raisonnement , ni autorité ; c'est quelque chose qui tient de l'un et de l'autre , qui a tout le poids de l'autorité , qui a toute la force du raisonnement , mais qui de plus a je ne sais quoi que tous les raisonnements et toutes les autorités n'ont pas ni ne peuvent avoir. Comment donc la vie d'un Saint nous persuade-t-elle? En nous faisant comprendre, dune simple vue, toute la perfection et tout le mérite de la sainteté. Qu'est-ce qu'un Saint? Un Saint, répond Guillaume de Paris, c'est une idée réelle, visible , palpable et substantielle de toute la perfection évangélique. Et quand Dieu nous met un Saint devant les yeux, que nous d i t-ii ? Ce qu'il dit autrefois à Moïse , en lui faisant voir la figure du tabernacle : Inspice, et fac secundùm exemplar1 : Regarde, Chrétien, ce portrait vivant :t animé : voilà ce que tu dois être, et sur quoi je veux que tu te formes ; c'est dans l'exemple de ce prédestine et de ce Saint que tu apprendras à observer ma loi , à accomplir la justice, à garder la
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eha rite , à satisfaire aux devoirs de la religion , à régler toute la conduite de ta vie : fnspice. Cet exemple t'instruira de ce que tu dois à ton Dieu , et de ce que tu dois à ton prochain; comment il faut user des biens de la terre, et comment il faut s'en abstenir; quelle doit être la mesure de tes occupations , et quelle doit être celle de tes divertissements ; en un mot , ce que tu as à faire et ce que tu as à éviter pour vivre en chrétien : Inspice. Ainsi Dieu nous donne-t-il dans les Saints de quoi nous instruire, et nous toucher. Il ne faut pour cela ni discours, ni préceptes : la vue d'un Saint est une leçon intelligible à tout le monde ; les grands esprits et les simples , les spirituels et les ignorants sont également capables de la comprendre. Car on peut bien appliquer ici ce que saint Chrysostome disoit du firmament. Vous me demandez comment le ciel parle, et comment il nous annonce les grandeurs de Dieu ? C'est, répondoit ce Père , par sa splendeur et par la variété de ses étoiles ; il n'a point d'autre langage que celui-là , ni d'autre voix ; mais cette voix, toute muette qu'elle est, a retenti dans toutes les parties du monde : le Scythe , l'Indien , le Grec , le Barbare , tous l'entendent : Et Scylha et Barbarus et Indus hanc vocem audiunt\ Disons le même des Saints ; leur vie nous parle, et nous explique toute la loi de Dieu: comment? par les vertus dont elle a été ornée ; et ce que nous aurions peine à concevoir dans la loi même, ce qui nous paroîtroit obscur dans les livres, ce que toutes les paroles des hommes ne nous développeroient qu'imparfaitement, nous est mis sous les yeux, et clairement exprimé dans l'exemple de ces élus de Dieu ; de sorte que les plus grossiers en sont instruits : Barbarus et Indus hanc vocem audiunt. Or il n'est pas possible de voir la sainteté , je dis la vraie sainteté telle qu'elle a été dans les Saints, sans en reconnoitre d'abord tout le mérite, et sans lui donner notre estime. Ces excellents caractères qui lui sont propres , et en quoi consiste sa perfection , cette piété , cette humilité , ce désintéressement , ce détachement de soi-même, cet esprit de justice et de charité , cette droiture et cette bonne foi , cette règle et cette sagesse , celte constance et cette force héroïque , tout cela nous convainc malgré nous qu'il n'y a rien de plus respectable, rien de plus aimable , et par conséquent rien de plus désirable : or nous remplir de ces sentiments à l'égard de la sainteté, n'est-ce pas nous la persuader? Tout ce que nous pourrions lui opposer , ce seroit d'être , ce semble, trop parfaite , et d'exiger trop de nous , puisque , pour nous faire Saints, elle nous engage à être ennemis de nous-mêmes , jusqu'à faire à Dieu le sacrifice de notre vie. Mais cela même, reprend saint Augustin, est encore bien justifié par l'exemple de ces glorieux athlètes que
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le christianisme honore sous le nom de martyrs. Car leur exemple , tout admirable qu'il est, nous apprend qu'ils n'ont rien fait pour Dieu que ce que font tous les jours des sujets fidèles pour le service de leur prince , et que ce devoir si éminent de sainteté n'est , après tout , qu'un devoir commun, fondé sur la première loi de la nature, qui oblige l'homme à mourir, plutôt que de trahir son Dieu et sa religion.
Voilà, dis-je, ce que l'exemple des Saints nous persuade : celui de Dieu , quoique infiniment plus relevé, ne pouvoit sur tout cela nous donner les mêmes lumières; pourquoi? saint Grégoire pape en apporte une belle raison : Non-seulement, dit-il, parce que la sainteté de Dieu est une sainteté invisible, inaccessible, incompréhensible, et par-là, si j'ose ainsi m'exprimer, incapable de nous servir d'exemple ; mais beaucoup plus ( écoutez ceci ) parce qu'à le bien prendre , Dieu n'est pas Saint de la manière que nous devons l'être, et que la sainteté n'est point dans lui ce qu'elle doit être dans nous. Car dans nous, la sainteté est inséparable de la pénitence ; or la pénitence ne peut non plus convenir à Dieu que le péché : dans nous, une partie de la sainteté est de nous soumettre, de dépendre , d'obéir, voilà ce qui nous sanctifie; et en Dieu c'est tout le contraire : nous sommes Saints par le mépris que nous faisons de nous-mêmes, et Dieu est Saint par la gloire qu'il se donne à soi-même ; il est Saint dans une possession entière et parfaite de sa béatitude, et nous sommes Saints par la patience dans nos misères , et ainsi du reste. Dieu pouvoit donc bien, conclut saint Grégoire , nous commander la sainteté ; mais il ne pouvoit nous persuader par son exemple la sainteté , parce qu'il ne pouvoit pas être notre modèle sur la plupart des vertus dont il faut que notre sainteté soit composée , et qui en font les principales parties. Mais qu'a-t-il fait? 11 nous a donné des hommes comme nous , et de même nature que nous , qui se sont sanctifiés par toutes ces vertus; et en nous les mettant devant les yeux , il a suppléé , pour ainsi dire , par leur exemple , ce qui manquoit au sien. Car il nous falloit des modèles de sainteté qui nous touchassent et qui eussent une certaine proportion avec nous, pour pouvoir remuer les ressorts les plus intimes de notre cœur : or il n'y avoit que les Saints propres pour cela , et capables de faire cette impression sur nous. Et en effet, Chrétiens, c'est ainsi que l'Esprit de Dieu a de tout temps excité les hommes , et qu'il leur a inspiré les désirs ardents de la sainteté. C'est par- là que ce généreux prince des Machabées , l'illustre Matathias, étant proche de la mort , confirma ses enfants dans le culte du Seigneur et dans la vraie religion. Tout ce que je vous demande , leur dit-il , mes chers enfants, c'est que vous ne perdiez jamais le sou-
venir de ce qu'ont fait vos ancêtres pour le Dieu d'Israël; car avec cela je me promets tout de vous. Représentez-vous souvent l'obéissance d'un Abraham , jusqu'à ne pas épargner son fils unique; la fidélité d'un Joseph envers son maître, aux dépens de sa fortune et de sa liberté ; la modération d'un David envers ses ennemis , au préjudice des intérêts les plus délicats de sa couronne ; le zèle d'un Elie dans la cour des rois , au péril même de sa vie : et ainsi , parcourant de siècle en siècle et de génération en génération , vous trouverez qu'il n'y a point de parti dans le monde plus honorable ni plus solide que celui de servir Dieu. Ce furent les paroles de ce saint vieillard , que je puis bien appeler, avec saint Jérôme, un homme évangélique avant l'Evangile même , Virum ante Christi Evangelia evangelicum ' : et ces paroles produisirent dans la personne des jeunes Machabées , non pas les effets, mais les miracles de vertu dont vous avez entendu le récit. C'est pour cela même que le second concile de Nicée autorisa si fortement et si constamment l'ancienne tradition d'exposer les images des Saints à la vénération des peuples ; et nous savons, par le rapport de saint Damascène, qu'une des raisons qui détermina les Pères du concile fut celle-ci : savoir, que les fidèles voyant ces images, seroient excités à imiter dans la pratique ce qu'ils honoroient dans la figure et dans la représentation. Enfin , c'est pour cela que l'Eglise, après nous avoir présenté l'exemple de chaque Saint en particulier dans les autres fêtes de l'année, tire aujourd'hui le rideau, s'il m'est permis d'user de cette expression , et nous les montre tous, espérant que la vue de tant d'exemples nous convaincra et nous convertira ; comme si elle nous disoit : Voyez , Chrétiens , voilà les héros de votre foi; voilà ces hommes dont le monde n'étoit pas digne, et qui, en méprisant le monde, se sont rendus dignes de Dieu ; voilà ceux qui remplissent le ciel. Comparez-vous à eux , et , dans l'éloignement infini que cette comparaison vous fera découvrir entre eux et vous , confondez-vous de ce que vous êtes , et aspirez à ce que vous n'êtes pas. Au lieu de ces vertus mondaines que vous affectez , et qui n'ont ni vérité ni solidité ; au lieu de cette prudence de la chair qui vous aveugle , et qui est ennemie de Dieu ; au lieu de cette politique dont vous vous faites une conscience , et qui vous jette dans un abîme de péchés ; au lieu de cette science du monde que vous vantez tant, et dont tout le fruit est de vous bâtir sur la terre des fortunes périssables que la mort détruira bientôt ; au lieu de tout cela, attachez-vous aux vertus chrétiennes , qui font les élus et les prédestinés. 11 n'y a pas un Saint dans le ciel , dont l'exemple ne soit pour vous une leçon : étudiez-les tous , et si vous voulez sanctifier votre
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ambition jusqu'à en faire une vertu , tâchez même à l'emporter sur eux : yEmulamini charismala meliora1. C'est ce que l'Eglise nous dit , et à quoi il faut que nous répondions.
Mais ce que l'Eglise ou plutôt ce que Dieu demande de nous, le pDuvons-nous dans l'extrême foiblesse où nous sommes, et au milieu ietant d'obstacles que nous rencontrons dans le monde? Ah ! Chrétiens , c'est ici le grand point de notre instruction , et le second effet de l'exemple des Saints. Oui , nous le pouvons ; et quoique l'esprit dïmpénitence et de libertinage, qui règne dans nous, puisse nous faire penser le contraire , ces élus de Dieu seront des preuves éternelles que la sainteté n'a rien d'impossible ; qu'elle n'a rien même de fâcheux ni de difficile pour ceux qui aiment Dieu ; qu'elle a ses douceurs, ses consolations, aussi bien que le monde, et des consolations , des douceurs infiniment plus pures que celles du monde. Vérités, mes chers auditeurs, dont les Saints rendront témoignage contre nous au jugement de Dieu , et le témoignage le plus convaincant. Appliquez-vous. Nous mettons la sainteté au rang des choses impossibles ; c'est par où notre libertinage voudroit se maintenir. Mais Dieu nous empêche bien aujourd'hui de nous prévaloir de cette pensée. Il est vrai que pour être Saint il faut faire effort, prendre sur soi , renoncer aux sentiments naturels, fuir les plaisirs, dompter ses passions , mortifier ses sens ; et le moyen , dit-on, d'en venir là, et de s'y •soutenir? Ah î Chrétiens, autre merveille de la sagesse de Dieu. Mirabilis Deus in Sanctis suis. Car je conviens que cela surpasse les forces de la nature , je conviens qu'il n'y a rien là que de grand ; mais Dieu n'est-il pas admirable de nous avoir facilité tout cela , de nous l'avoir adouci jusqu'à pouvoir dire que si sa loi est un joug, c'est un joug léger et un fardeau aisé à porter? Jugum meum suave } et onus meum levé2. Or il l'a fait, en nous donnant les Saints pour exemple. Avant cet exemple des Saints , nous pouvions trembler , et notre crainte sembloit raisonnable; mais maintenant qu'on nous montre tant de martyrs, tant de vierges, tant de glorieux confesseurs qui ont marché devant nous , et qui nous ont tracé le chemin , que pouvons-nous trouver d'impossible? Eh quoi ! ils ont pu vivre dans les déserts et sur des rochers escarpés ; ils ont pu s'ensevelir dans l'obscurité du cloître , et en supporter toutes les austérités 5 ils ont pu joindre ensemble les prières presque continuelles, les longues et fréquentes veilles, les jeûnes rigoureux, les sanglantes macérations, tout ce qu'inspire l'esprit de pénitence et l'abnégation évangélique ; ils ont pu se laisser condamner aux tourments les plus affreux , et les endurer. Voilà , disoit l'Apôtre, ce qu'ont fait et ce qu'ont souffert tant
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de Saints ; ils ont bien voulu servir de sujets à la cruauté des hommes ; ils se sont exposes aux outrages, aux fouets, aux chaînes, aux prisons ; les uns ont éprouvé toute la violence du feu , les autres ont passé par le tranchant des épées , plusieurs ont été dévorés des bêtes féroces, ont été lapidés, ont été sciés : Lapidait sunt , secti sunt * Après cela , mes chers auditeurs, retranchez-vous sur votre foiblesse et sur une impossibilité prétendue. Avez-vous les mêmes combats à livrer? vous trouvez -vous dans les mêmes occasions de signaler votre courage et d'exercer votre patience ? ce qu'on vous demande est-il comparable aux victoires que les Saints ont remportées , et aux obstacles qu'ils ont surmontés? Mais, dites-vous , si la sainteté n'est pas impossible, du moins est-elle bien difficile. Non, mes Frères, rien n'est difficile à ceux qui aiment Dieu comme les Saints. L'ardeur de leur zèle, la ferveur de leur amour, leur générosité et leur résolution , leur ont aplani toutes les voies. Quand ont-ils senti les difficultés? ou s'ils les ont senties, quand s'en sont-ils plaints? quand en ont-ils été étonnés? quand ont-ils balancé et délibéré? Dès que vous serez animés du même zèle , que vous serez brûlés du même amour, que vous aurez pris les mêmes résolutions et avec la même générosité, ces peines que vous vous figurez comme des monstres disparoîtront et s'évanouiront. Tout vous deviendra facile, et même agréable. Je dis agréable : car nous voulons trouver du plaisir jusque dans la sainteté : sentiment, bien indigne d'un chrétien; mais tout indigne qu'il est , reprend saint Chrysostome, Dieu s'est accommodé en cela même à notre délicatesse , et l'exemple des Saints en est la preuve. Dès cette vie, ils ont goûté des douceurs et des consolations infiniment au-dessus de toutes les douceurs et de toutes les consolations du siècle. Au lieu de ces plaisirs infâmes et criminels que leur présentoit le monde, et dont ils ont eu tant d'horreur, Dieu leur en a préparé d'autres tout célestes et tout divins. Peut-être ne les concevons-nous pas, parce que, plongés dans les sens , nous ne voulons pas nous mettre comme eux en état de les comprendre. Mais les fréquentes épreuves qu'ils en ont faites , et que nous ne pouvons désavouer, doivent bien nous convaincre là-dessus, et nous confondre. Tandis qu'au milieu des flammes, ainsi que nous l'apprend l'Ecriture, les réprouvés protestent qu'ils se sont lassés dans le chemin de l'iniquité, Lassali sumusin via iniquitatis %• tandis que les esclaves du monde nous rendent eux-mêmes témoignage, qu'il n'y a pour eux dans la vie qu'amertume , que trouble , qu'affliction d'esprit, Exspeclaoimus pacem , et cccc lurbalio* : ces élus de Dieu nous assurent, tout au contraire , qu'ils n'ont jamais trouvé qu'en
l fleur. j 11. — 2 Sap., 5. — 3 Jcrcm., H.
Dieu Ja source des vraies consolations; que plus ils ont eu soin de se mortifier pour lui, plus il leur a fait sentir l'onction intérieure de la grâce ; et que cette vie , qu'ils ont passée dans les pratiques les plus sévères du christianisme, bien loin de leur avoir paru dure et fâcheuse, étoit pour eux comme une béatitude anticipée. Pourquoi nous obstinerions-nous à ne les en pas croire, et quel intérêt auroientils eu à nous tromper? mais si nous les en croyons, pourquoi nous opiniâtrerions-nous à être plutôt malheureux avec le monde qu'à chercher dans Dieu notre véritable bonheur.
Ce n'est pas que j'ignore de combien de prétextes la nature corrompue tâche à se prévaloir pour nous éloigner de la sainteté. On dit , Le moyen de vivre en tel ou en tel état, et de s'y sanctifier? prétexte de la condition : on dit , Je suis détourné par mille autres soins qui m'occupent, et qui ne me donnent point de relâche; prétexte des affaires : on dit, J'ai un tempérament délicat que le moindre effort altère, et que je dois ménager; prétexte de la santé : on dit, J'ai des passions vives qui m'entraînent , et auxquelles je ne puis presque résister ; prétexte des dispositions intérieures : on dit , J'ai des engagements qui m'attachent, et mon cœur est pris; prétexte de l'habitude : enfin , que ne dit-on pas? mais quoi qu'on dise, je prétends qu'un troisième effet de l'exemple des Saints est de nous ôter tout prétexte dont notre lâcheté cherche à se couvrir et à s'autoriser. Car je le veux, mon cher auditeur, vous êtes dans des conditions dangereuses; mais dans ces mêmes conditions n'y a-t-il pas eu des Saints, et même n'y en a-t-il pas eu dans des conditions qui les exposoient encore à de plus fréquents et à de plus grands dangers? Vous êtes obligé de vaquera des emplois fatigants et embarrassants ;mais dans ces mêmes emplois, tant d'autres avant vous ne se sont-ils pas sanctifiés? Avez- vous moins de loisir pour penser à vous-même , que saint Louis sur le trône; et lorsqu'il gouvernoit un royaume, qu'il passoit les mers, qu'il commandoit les armées, qu'il donnoit des batailles , lui étoit-il plus libre qu'à vous de se recueillir et de se défendre des distractions du monde? Vous êtes foible , et d'une complexion qui vous engage à bien des ménagements, et qui vous met hors d'état d'agir ; mais combien de Saints, surtout combien de vierges déjà foibles par elles-mêmes , encore plus affoiblies par les abstinences , par les jeûnes , par de longues veilles, par de continuelles austérités , par tous les exercices de la pénitence et de l'abnégation chrétienne, n'ont pris néanmoins jamais aucun relâche, et, selon la parole de l'Apôtre, ont fait de leurs corps des hosties vivantes? Vous avez des passions à vaincre ; mais en avez- vous de plus difficiles à surmonter que des millions de pécheurs et de pécheresses,
qui , par de salutaires violences , aidés de la grâce, ont triomphé de leur cœur, et en ont réprimé tous les mouvements? Enfin vous êtes dominé par l'habitude , vous êtes endurci dans le péché , vous êtes surchargé de dettes devant Dieu, vous êtes coupable à ses yeux d'un nombre infini d'offenses , et d'offenses très-grièves ; vous n'osez plus rien attendre de sa miséricorde. Ah ! mon cher Frère, souvenez-vous des Saints, et vous apprendrez qu'il n'y a point d'habitude si invétérée que vous ne puissiez détruire, qu'il n'y a point d'attachement si étroit que vous ne puissiez rompre, qu'il n'y a point d'état de péché d'où il ne soit en votre pouvoir de sortir, et qu'en quelques désordres que vous soyez tombé, vous n'avez point encore tellement éloigné Dieu de vous , que vous n'ayez des moyens prompts et sûrs pour le retrouver , et vous réconcilier avec lui. Car combien y a-t-il eu de saints pénitents qui, à certains temps de leur vie, ont été dans les mêmes habitudes que vous, ont été aussi redevables à la justice de Dieu que vous, ont eu autant de sujet , et peut-être même plus de sujet que vous de se défier de sa miséricorde et de désespérer de leur retour? Cependant ils sont revenus , ils se sont convertis, ils se sont remis dans leur devoir , ils s'y sont perfectionnés, ils se sont élevés à la plus sublime sainteté. Est-ce que la grâce étoit plus puissante pour eux qu'elle ne l'est pour vous ? est-ce que les trésors de la divine miséricorde, si abondants pour eux, sont épuisés pour vous? Non , sans doute ; et dès que vous voudrez en faire l'épreuve comme les Saints, vous trouverez toujours un Dieu patient pour vous attendre, un Dieu prévenant pour vous rechercher, un Dieu bienfaisant pour vous combler de ses grâces , un Dieu tout-puissant pour opérer en vous des miracles de conversion et de sanctification. C'est ainsi qu'il renverse tous vos prétextes par l'exemple des Saints , et c'est en cela toujours qu'il est admirable : Mirabilis Deus in Sanctis suis. Mais en quoi vous êtes condamnables, Chrétiens, c'est de ne pas profiter de cet exemple. Qu'aurez-vous à répondre, quand Dieu , dans son jugement dernier, produira contre vous ces glorieux prédestinés , et qu'il vous demandera compte de l'affreuse différence qui paroîtra entre eux et vous , entre leur pénitence et votre obstination, entre leur courage et votre lâcheté, entre leur zèle, leur activité, leur ferveur, et votre mollesse, votre indolence , vos froideurs ; entre leur sainteté , et les abominations de votre vie libertine et corrompue? Car voilà le jugement de comparaison que vous aurez à soutenir , et qui vous convaincra, qui vous confondra, qui vous réprouvera. Prévenons-le, mes chers auditeurs; et, comprenant qu'il ne tient qu'à nous de détourner ce triste malheur dont nous sommes menacés, aimons-nous assez nousmêmes pour ne nous l'attirer pas volontairement. Si nous ne sommes
pas encore Saints, et si même nous ne sommes rien moins que Saints, souhaitons de fêtre, demandons à l'être, prenons toutes les mesures nécessaires pour l'être. Car, dit le Fils de Dieu , bienheureux ceux qui sont affamés et altérés de la sainteté et de la justice ! Beati qui esuriunt et siliunt justitiam ! ! Pourquoi ? parce que cette faim et cette soif, parce que ce désir sincère , ardent, efficace, les fera travailler fortement et solidement à acquérir le bien qu'ils souhaitent , et qui , sans contestation, est le plus précieux de tous les biens.
C'est, Sire, le soin important , le premier soin qui doit occuper les rois aussi bien que les autres hommes , et même en quelque sorte plus que les autres hommes. Qui que nous soyons , nous avons tous une obligation générale de nous sanctifier, mais il est vrai que les grands en ont une particulière; et je ne craindrai point d'ajouter que ■cette obligation particulière pour les grands est encore plus étroite pour Votre Majesté. Ce n'est point assez ; et pourquoi ne dirai-je pas que vous avez sur cela une obligation qui vous est personnelle, et qui ne peut convenir à nul autre qu'à vous ? Cette obligation , Sire , qui vous est si propre, cette raison d'aspirer à la sainteté et à la plus sublime sainteté , c'est votre grandeur même, et le haut point d'élévation où nous vous voyons. Car , puisque le ciel a mis Votre Majesté au-dessus de tous les monarques de l'univers, et puisque entre toutes les puissances humaines il n'y a rien qui l'égale, elle se trouve spécialement obligée par-là, pour ne pas descendre, de se porter vers Dieu , de ne rechercher que Dieu , de ne s'attacher qu'à Dieu. C'est pour cela que Dieu vous a donné ces qualités éminentes qui font l'admiration de tous les peuples ; c'est pour cela et pour cela seul qu'il vous a fait naître. Non , Sire , il ne vous a point fait naître précisément pour être grand dans le monde, ni pour être roi; mais il vous a fait roi , et le plus grand des rois , pour être Saint. Sans la sainteté, tout l'éclat de votre couronne, toute la splendeur de votre règne, tous ces titres qui vous sont si justement dus, de roi puissant, de roi sage, de roi magnifique, de roi conquérant, ne sont rien, ou ne sont , selon le langage de l'Ecriture , qu'illusion et que vanité : Fanitas vanitatum. Voilà, Sire, ce qu'ose représenter à Votre Majesté le dernier de vos sujets , qui , jugeant des choses par les lumières de l'Evangile qu'il a l'honneur de vous prêcher, s'estimeroit mille fois plus heureux de donner sa vie pour le salut de votre âme, que pour l'accroissement de vos états. Non point qu'en fidèle et zélé sujet , je ne puisse et ne doive prendre part à ces succès éclatants qui font de votre royaume le plus florissant empire du monde : mais après tout , ce royaume de la terre passera , et le royaume du
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ciel ne finira jamais : l'un aura son temps, et l'autre, que Dieu réserve à ses Saints, n'aura pour terme que l'éternité bienheureuse, où nous conduise, etc.