SERMON POUR LE JOUR DE LÀ COMMÉMORATION DES MORTS
Amen, amen dico vobis , quia venit hora , et nunc est, quandb mortui audient vocem FïUi X>ci; et qui audierint , vivent.
Je vous dis en vérité que l'heure est venue, et c'est celle-ci , où les morts entendront la v < «Ju Fils de Dieu, et ou ceux qui l'entendront vivront. Saint Jean, chap. v.
C'est un mystère que Jésus-Christ nous propose aujourd'hui dans l'Evangile , mais un mystère qui , même après la déclaration que Jésus- Christ nous en a faite, a encore son obscurité, puisque les Pères de l'Eglise ne s'accordent pas sur le sens de ce passage : les uns ont cru, et c'est la pensée d'Origène, qu'il falloit l'entendre de la résurrection générale, où en effet les morts, pour comparoître devant le tribunal du Fils de Dieu , et pour recevoir leur dernier arrêt , sortiront de leurs sépulcres; d'autres, comme saint Cyrille, l'ont expliqué des résurrections particulières , c'est-à-dire des miracles qu'opéroit le Fils de Dieu, lorsqu'en vertu d'une seule parole il ressuscitoit les morts. Saint Augustin l'a pris dans le sens moral de la résurrection spirituelle et de la justification des pécheurs , qui , de morts qu'ils étoient par le péché , se sont vivifiés par la grâce intérieure de Jésus-Christ , et par la vertu de son sacrement. Trouvez bon, Chrétiens, que, dans un tel partage de sentiments , je m'attache à ce qui me paroît le plus conforme à l'esprit de l'Eglise , et que , sans entrer plus avant dans la discussion de ce mystère, je me contente de l'appliquera la fête que nous célébrons. Penil hora, et nunc est , quandà mortui audient vocem Filii Dei : C'est en ce jour que les morts ont entendu la voix du Fils de Dieu, parce que c'est en ce jour qu'on a offert pour les morts, dans toutes les parties du monde , le sacrifice solennel du corps et du sang de Jésus-Christ. Or le sang de Jésus-Christ a une voix aussi bien que le sang d'Abel , mais une voix bien plus forte que le sang d'Abel , une voix qui pénètre jusque dans les deux, et qui se fait obéir jusque dans le centre des abîmes de la terre. Oui, mes Frères, le sang de cet agneau sans tache a crié aujourd'hui sur nos autels; etqu'a-t-il demandé à Dieu ? Le soulagement de ces âmes fidèles , qui , quoique séparées de leurs corps et prédestinées , ne laissent pas de souffrir et de gémir dans l'attente de leur béatitude, parce qu'elles ont encore des restes de péchés à expier : c'est pour cela que ce sang divin a été immolé ; c'est pour cela qu'il a poussé sa voix , premièrement vers le ciel , pour y solliciter Dieu en faveur de ces âmes souffrantes, et ensuite jusques au lieu où. ces âmes sont arrêtées , pour leur annoncer i'heureuse nouvelle de leur liberté , et pour leur dire que l'heure est venue de sortir de leur prison : car c'est ce qui se fa»' ^ans cette so-
lennité plus authentiquement et plus généralement qu'à nul autre jour de l'année , puisque celui-ci est uniquement consacré à la mémoire de ces saintes âmes, et au devoir public que nous leur rendons, en offrant pour elles le sacrifice de notre religion : Venit hora, et nunc est , quandà mortui audient vocem Filii Dei. Au reste, Chrétiens, quiconque des morts entendra cette voix favorable du sang de Jésus-Christ , il jouira d'une vie bienheureuse : pourquoi ? parce qu'en même temps délivré des liens du péché , il entrera en possession de l'héritage des enfants de Dieu , où il trouvera une source de vie qui ne finira jamais : Et qui audierint, vivent. Voilà de quoi j'ai à vous entretenir, après que nous aurons imploré le secours du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
Trois choses, selon saint Bernard, font la perfection d'un devoir chrétien , et doivent nécessairement y concourir une foi pure pour le connoître, une dévotion tendre pour l'aimer, et des œuvres solides pour l'accomplir-, et trois choses , selon le même Père, y sont essentiellement opposées , l'aveuglement de l'esprit , l'indifférence du cœur, et l'inutilité des œuvres : l'aveuglement de l'esprit , qui fait qu'on ignore ce devoir ; l'indifférence du cœur, qui fait qu'on y est insensible; et l'inutilité des œuvres, qui fait qu'on s'en acquitte mal : or c'est sur ce principe, mes chers auditeurs , que je fonde ce discours, où j'entreprends de vous engager à secourir les âmes de vos frères que la mort a séparés de vous , et à leur donner des marques de votre charité , dans l'état malheureux où je vais vous les représenter ; car voici tout mon dessein. Je trouve dans le christianisme trois sortes de personnes qui , par différentes raisons , ne contribuent en rien au soulagement des âmes du purgatoire : les premiers sont ceux qui ne croient pas leurs peines-, les seconds ceux qui les croient, mais qui n'en sont pas touchés; et les derniers, ceux mêmes qui en sont touchés , mais qui n'emploient pas les moyens efficaces pour les soulager : dans le premier rang , je comprends les libertins et les hérétiques , qui , par un esprit d'incrédulité , rejettent la foi du purgatoire ; dans le second , certains catholiques indifférents et sans compassion, qui, confessant la foi du purgatoire, ne se sentent émus d'aucun zèle pour la délivrance des âmes que la justice de Dieu y a condamnées; et dans le troisième, un nombre de chrétiens presque infini , qui, se flattant d'avoir là -dessus tout le zèle nécessaire, n'en ont que les apparences, parce qu'ils ne l'exercent que par des œuvres stériles et vaines , qui ne sont devant Dieu de nul effet. Or, pour vous inspirer, autant qu'il m'est possible , la dévotion qui occupe aujourd'hui toute l'Eglise, et dont les âmes du purgatoire font l'unique
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objet , j'établirai contre les premiers la vérité de cette dévotion , j'exciterai les seconds à cette dévotion , et je réglerai les derniers dans l'exercice et l'usage de cette dévotion. Permettez-moi de vous développer encore ma pensée : ne pas secourir les âmes du purgatoire, parce qu'on n'est pas persuadé des peines qu'elles souffrent , c'est une conduite aussi déraisonnable qu'elle est pleine d'erreur-, voilà la première partie : être persuadé des peines que souffrent les âmes du purgatoire, et ne pas s'intéressera les secourir, c'est une dureté aussi criminelle qu'elle est contraire à la piété et aux lois mêmes de l'humanité ; voilà la seconde partie : être disposé à les secourir, et ne se servir pour cela que de moyens inefficaces . c'est un désordre aussi commun qu'il est déplorable dans le christianisme ; voilà la troisième partie. La première tient lieu d'une controverse, mais d'une controverse aisée, qui ne fera que vous affermir dans les sentiments orthodoxes touchant la charité qui est due aux morts : la seconde sera une exhortation pressante pour vous porter à accomplir fidèlement le devoir de cette charité; et la dernière, une instruction pratique, pour vous apprendre en quoi doit consister cette charité ; c'est tout le sujet de votre attention.
C'est un des caractères de l'erreur, d'agir inconsidérément; et saint Jérôme remarque fort bien qu'il suffit, pour se préserver de l'hérésie, et pour ne pas suivre le torrent du libertinage , d'observer les fausses démarches et les égarements visibles de l'un et de l'autre : or voilà ce qui paroît d'abord dans le procédé de ceux qui , n'étant pas persuadés de la vérité du purgatoire , font profession de ne pas prier pour les morts. Car dans cette erreur, sans même en pénétrer le fond , et à n'en juger que par les simples lumières du bon sens, je découvre trois grands défauts de conduite; mais ne pensez pas, mes chers auditeurs, que pour vous en convaincre j'entreprenne ici une controverse réglée, ni qu'à force de preuves, je veuille établir la foi du purgatoire contre l'hérétique et le libertin qui la combattent : ce que j'ai en vue est plus court , et plus édifiant pour vous : car je veux seulement vous montrer combien l'hérétique et le libertin raisonnent mal ( je dis, supposé même leurs principes ) , lorsqu'ils refusent de prier pour les morts : appliquez-vous.
Voici leur premier égarement : ils n'ont point d'assurance, disentils, qu'il y ait un purgatoire après cette vie; et n'en ayant nulle assurance, ils ne travaillent point au soulagement des âmes qui y sont condamnées. Je soutiens que cette conduite est au moins téméraire et imprudente : pourquoi? parce que d'une erreur de spéculation, ils
tombent par-là dans un désordre pratique, en renonçant h l'usage de «'Eglise, et comptant pour rien le hasard où ils se mettent de manquer à un des plus importants devoirs de la justice et de la charité chrétienne. Comprenez ceci , s'il vous plaît : car enfin , et les hérétiques , et ceux qui par libertinage de créance entrent sur ce point dans leurs sentiments , sont forcés malgré eux de reconnoître que comme ils n'ont point d'assurance qu'il y ait un purgatoire, aussi n'ont-ils nulle assurance qu'il n'y en ait pas : ils prétendent que l'Ecriture ne leur a point révélé l'un ; mais ils conviennent en même temps qu'elle ne leur a point non plus révélé l'autre : cela étant , le témoignage que nous leur rendons de cette vérité catholique; les preuves non-seulement plausibles, mais solides , sur lesquelles nous la fondons ; la possession immémoriale où nous sommes de la croire , doivent au moins les tenir dans le doute ; et comme, de leur propre aveu , ils n'ont point d'évidence du contraire, ils ne peuvent tout au plus se retrancher que sur l'incertitude. Or dites - moi si, dans l'incertitude prétendue de cette vérité , ils sont excusables d'abandonner la pratique et l'usage de toute l'Eglise, en cessant de prier pour les morts? Etant incertains si les âmes de leurs frères sont dans un état de souffrance ou non, qu'y a-t-il de plus juste que de prier toujours pour eux? le seul doute ne devroit-il pas les y déterminer, et en faudroit-il davantage pour les rendre inexcusables, quand ils négligent de satisfaire à ce devoir? Il me semble que je ne dis rien que la droite raison ne fasse d'abord sentir.
Mais voyez combien cette raison a de force , surtout dans le sujet que je traite: je demande aux partisans de l'hérésie, me servant contre eux de leurs propres dispositions : Si vous étiez certains, comme nous le sommes, qu'il y a un purgatoire, ne vous croiriezvous pas obligés aussi bien que nous à prier pour vos frères dont vous pleurez la mort ; et dans l'intention de les soulager, vous conformant à notre exemple, ne feriez-vous pas pour eux tout ce que nous faisons nous-mêmes ! Ils en conviennent avec moi : sur cela j'ajoute, et je leur dis : Vous ne seriez pas néanmoins sûrs alors que les âmes de vos frères fussent du nombre de celles pour qui l'on peut prier utilement -, car elles pourroient être , ou déjà bienheureuses , sans avoir besoin de ce secours , ou éternellement réprouvées et incapables d'en profiter : cesseriez-vous pour cela de solliciter Dieu en leur faveur? non ; mais , dans le doute où vous seriez de leur sort, vous prendriez le parti le plus favorable : ainsi, pourquoi nous , qui croyons le purgatoire et qui nous en faisons un point de foi, prions -nous pour ces âmes fidèles? parce qu'il se peut faire, disons- nous , que ces âmes, quoique fidèles, n'ayant pas achevé de payer à Dieu ce
qu'elles doivent à sa justice, souffrent au milieu des flammes qur les purifient : nous ne savons pas précisément si cela est; mais il nous suffit de ne savoir pas non plus précisément si cela n'est point, et de savoir que cela peut être : bien loin que cette incertitude refroidisse notre charité pour les morts , c'est au contraire ce qui l'excite; et, comme dit excellemment saint Augustin, nous aimons bien mieux nous exposer à faire pour ces saintes âmes des prières superflues , que de nous mettre en danger de manquer à celles qui leur sont nécessaires. Remarquez ces paroles , qui sont décisives , et qui semblent faites pour mon sujet : Melius enim ista viventium suffragia Us supererunt animabus , quibus nec prosunt nec obsunt , quàm deerunt us quibus prosunt \ Voilà comme nous raisonnons, et nos adversaires sont obligés de confesser que selon nos maximes nous raisonnons bien : or je me sers contre eux de cette règle , et je reprends de la sorte : Vous ne savez pas s'il y a un purgatoire; priez donc toujours pour vos frères , afin que s'il y en a un , ils n'y soient pas abandonnés à la rigueur des jugements de Dieu : car la vérité du purgatoire ne dépend ni de votre opinion , ni de la mienne ; et quoi que vous et moi nous en croyions , il est ou il n'est pas : s'il n'étoit pas , comme il vous plaît de le penser, ma prière seroit inutile à ces âmes ; mais s'il est, comme je le crois , vous ne pouvez disconvenir que vous ne soyez coupables envers ces âmes souffrantes : moi qui m'intéresse pour elles, je ne cours aucun risque; mais vous qui les délaissez, vous risquez et pour elles et pour vous-mêmes. Quand vous me dites , A quoi bon prier pour les morts , s'il n'y a point de purgatoire? il m'est aisé de vous répondre que quand mes prières seroient inutiles pour les morts, elles seront toujours méritoires pour moi , parce qu'elles procèdent toujours de la charité qui en est le principe et la fin : mais quand je vous dis que s'il y a un purgatoire, en ne priant pas pour les morts , vous manquez à un des devoirs les plus indispensables de la charité , vous n'avez rien qui vous défende ni qui vous mette à couvert de reproche.
En effet , Chrétiens, que diriez-vous (la comparaison est sensible, mais elle en est d'autant plus propre pour donner jour à ma pensée ) , que diriez-vous d'une mère affligée et désolée qui , ne sachant, après une sanglante bataille, quel a été le sort de son fils , ni ce qu'il est devenu, se contenteroit de le pleurer, sans lui donner nulle autre marque de son zèle? Elle est en doute s'il n'a point été pris dans le combat, et s'il n'est point réduit actuellement dans une dure captivité; mais on lui fait entendre qu'en ce cas-là même elle a une ressource aisée, parce que la liberté de son fils ne dépendra que de ses
soins , et des poursuites qu'elle fera pour le racheter : que diriezvous , encore une fois , si cette mère, au lieu de prendre pour cela les mesures convenables, s'arrètoit à contester, et à répondre qu'il n'y a nulle apparence que son fils soit tombé dans cette disgrâce ; si toute son application étoit à chercher des raisons pour se persuader que cela n'est pas , et qu'elle protestât qu'à moins d'une évidence entière de la chose, elle ne veut pas faire la moindre démarche pour lui? ne la traiteroit-on pas d'insensée ou de dénaturée? Or voilà justement le procédé des hérétiques que je combats : on leur dit que des âmes qui leur sont chères , et dont ils avouent qu'ils doivent avoir à cœur les intérêts , sont peut-être dans un lieu de souffrance , que nous appelons purgatoire ; et que si elles y sont , ils peuvent par des moyens faciles les en tirer : que font-ils ? ils s'opkiiâtrent à soutenir qu'elles n'y sont pas ; ils argumentent, ils disputent contre la vérité de ce purgatoire ; ils prennent à partie ceux qui le croient , et ils se fatiguent à inventer des preuves pour montrer que c'est une chimère. Mais si , indépendamment de leurs preuves , ce purgatoire est quelque chose de réel , et si ces âmes, dont ils reconnoissent que les intérêts ne doivent pas leur être indifférents , y souffrent des peines extrêmes , c'est à quoi ils ne veulent pas penser; qu'elles y souffrent et qu'elles y gémissent dans l'attente de leur bonheur , ils vivent tranquilles ; et pourvu qu'ils n'en croient rien , ils se tiennent quittes envers elles de tous les devoirs de la piété : raisonner et agir ainsi, est-ce une conduite prudente et sage?
Mais en voici une autre qui ne l'est pas plus , et qui ne vous surprendra pas moins. En quoi consiste l'erreur pratique des partisans de l'hérésie sur le sujet dont il est question? A ne pas prier pour les morts parce qu'ils ne croient pas la vérité du purgatoire ; et c'est ce que j'appelle leur second égarement. Car ils devroient renverser ta proposition , et croire la vérité du purgatoire , parce qu'il est évident et incontestable qu'il faut prier pour les morts. Comment ceci doit-il s'entendre? Je m'explique : c'est qu'à comparer ces deux articles , dont l'un n'est , ce semble , que la suite de l'autre , il faut néanmoins tomber d'accord que celui qui établit la prière pour les morts nous est bien plus expressément et plus distinctement marqué dans toutes les règles de la foi , que celui qui regarde le purgatoire. Pour le purgatoire, peut-être pourroit-il y avoir de l'obscurité; mais tous les oracles de. la religion nous parlent clairement et hautement de la prière pour /es morts : car l'Ecriture nous la recommande en termes formels , toute la tradition nous l'enseigne , les plus anciens conciles l'ont autorisée, c'a toujours été la pratique de l'Eglise, et les Juifs eux-mêmes l'ont observée et l'observent encore aujourd'hui dans
leurs synagogues. Or, selon saint Thomas, ce consentement du christianisme et du judaïsme est une espèce de démonstration. Judas, l'un des princes Machabées, ordonna des sacrifices pour ceux qui, défendant la loi du Seigneur, avoient été tués dans le combat, et l'on ne doutoit point alors que la pensée de prier pour les morts ne fût salutaire et inspirée de Dieu : Sancla ergo et salubris est cogitatio '. Or l'histoire, qui rapporte ce fait , est tenue parmi nous pour canonique, disoit le grand saint Augustin : Machabœorum librospro canonicis habemus-; et quand nous n'aurions pas, ajoutoit-il, ce témoignage des livres sacrés, il nous suflîroit d'avoir celui de l'Eglise universelle , qui est encore plus authentique, puisque nous voyons qu'à l'autel et dans les saints mystères on n'a jamais oublié de prier pour les morts : Sed et si nusquam in Scripturis veteribus legeretur , in hoc universœ Ecclesiœ claret auctoritas , ubi in precibus quœ ad altare funduntur , locum habet commendatio mortuorum 3. Sur quoi vous remarquerez que saint Augustin ne parloit point en simple docteur , mais en historien de l'Eglise, dont il rapportoit l'usage. Nous faisons, avoit dit Tertullien deux siècles avant ce Père , nous faisons des offrandes pour les morts ; et si vous nous en demandez la raison , nous nous contenterons de vous alléguer la tradition et la coutume : Oblationes pro defunctis facimus ; harum si rationem expos/ules , traditia tibi prœtenditur auctrix , confirmatrix consueludo , fides servatrix * ,* paroles qui font voir que dès la naissance du christianisme , la prière pour les morts étoit regardée comme une tradition divine et un dépôt de la foi : /ides servatrix. Que peut-on dire de plus fort? S'il étoit donc vrai que les hérétiques fussent aussi éclairés qu'ils se flattent de l'être , voici comment ils raisonneroient : Il faut prier pour lesmorts , toutes les lumières de la religion le démontrent ; donc je dois être convaincu qu'il y a un purgatoire : car qu'est-ce que le purgatoire , sinon un état de souffrances et de peines , où les morts sont soulagés par les prières des vivants? Je ne puis admettre l'un sans convenir de l'autre ; et puisque la foi me révèle évidemment l'un , il est juste que je me soumette à l'autre , quoi qu'il me paroisse obscur, 3t que je croie le purgatoire , parce que je ne puis me défendre de reconnoître qu'il faut prier pour les morts. Voilà, dis-je, la conséquence qu'ils tireroient, et cette conséquence seroit légitime. Mais que font-ils ? tout le contraire ; car ils renversent l'ordre , et ils disent : La révélation du purgatoire m'est obscure, donc je ne m'y soumettrai pas; et parce que, ne croyant pas le purgatoire, je détruis le fondement de la prière pour les morts , quelque sainte qu'elle puisse être , je renoncerai à la prière pour les morts ; et parce que l'usage
« 2 Macliab., 12. — 2 JurjuM. — 3 lbid. — * Terlull.
de cette prière est ce qu'il y a de pins ancien dans la tradition , je compterai pour rien la tradition ; et parce que le livre des Machabées parle ouvertement à l'avantage de cette prière , je rejetterai le livre des Machabées; et parce que cette prière est autorisée par tous les Pères et par tous les conciles, je n'en croirai ni les Pères ni les conciles ; et parce que dès les premiers siècles cette prière étoit solennellement établie dans l'Eglise de Dieu, je dirai que dès les premiers siècles l'Eglise de Dieu est tombée dans la corruption -, et parce que saint Augustin s'est fait un devoir, et un devoir de religion, de prier pour l'àme de sa mère , je répondrai que saint Augustin a donné sur ce point dans les rêveries et les illusions populaires. Car voilà , mes chers auditeurs, jusqu'où va l'opiniâtreté des hérétiques; je ne leur attribue que ce qu'ils soutiennent eux-mêmes , et que ce qu'ils ont cent fois écrit : or qu'y a-t-il de moins soutenable et de plus opposé à la raison ?
Enfin , leur troisième et dernier égarement est que des choses qui ne sont ni certaines ni révélées touchant le purgatoire, ils se font des préjugés contre la foi du purgatoire , au lieu qu'ils devroient se servir de la foi du purgatoire , qui est solide et raisonnable , pour combattre en eux-mêmes ces préventions , qui ne sont que l'effet de leur foiblesse : car qu'est-ce qui les choque sur le sujet du purgatoire? Les images ouïes peintures affreuses sous lesquelles, selon eux , nous le concevons ; diverses circonstances non révélées , à quoi ils prétendent que nous nous attachons : voilà ce qui les révolte. Et moi , si je me trouvois à leur place , je me délivrerois sans peine de ces préventions, en opposant à tout cela la substance de la foi du purgatoire , qui est la chose du monde la plus simple , mais la plus sensée; car je me dirois à moi-même : L'état de ces âmes qui ont besoin, après cette vie , d'être purifiées , ne m'est pas connu , c'est-àdire je ne sais où elles souffrent , ni ce qu'elles souffrent, ni comment elles souffrent ; ce sont autant de secrets que Dieu a voulu me tenir cachés , et qu'il ne sert à rien de vouloir approfondir : mais c'est assez pour moi de savoir qu'elles souffrent , par la justice de Dieu , de véritables peines , et qu'il est de l'ordre de la Providence qu'elles souffrent ;,car seroit-il juste que des âmes criminelles et souillées de péchés, quoique véniels, sortant de leurs corps, fussent aussitôt glorifiées que celles qui sont pures et sans tache ? seroit-il juste que des péchés qui n'ont jamais été expiés par la pénitence , ou qui ne l'ont pas été suffisamment , entrassent dans le séjour de la béatitude , où il n'y a que la sainteté qui soit admise? seroit-il juste qu'un chrétien lâche , qui n'a fait à Dieu nulle réparation de ses lâchetés , reçût le prix et la couronne aussi promptement et aussi aisément que celui
dont I.i vie , d'ailleurs innocente , a été toute fervente ? cela répugneroit à tous les droits de la justice de Dieu. 11 faut donc qu'après cette vie il y ait un état où, comme parle saint Augustin , Dieu rappelle les choses à l'ordre, où il achève de punir véritablement ce qui est punissable ; où ces âmes qu'il a prédestinées comme ses épouses soient mises à leur dernière épreuve, où leurs taches soient effacées, où, passant par le feu, selon l'expression de saint Paul, elles acquièrent ce degré de pureté , mais de pureté consommée , qui leur est nécessaire pour voir Dieu : or cet état n'est rien autre chose que le purgatoire ; tout le reste m'est incertain , et par conséquent ne doit point être pour moi un sujet de trouble, puisque peut-être je me troublerois de ce qui n'est pas. Quoi qu'il en soit, je ne puis concevoir le purgatoire comme l'Eglise me le propose, que je ne sente ma raison s'accorder avec ma foi. Voilà comment j'évite recueil de la prévention ; mais l'hérétique , au lieu d'y procéder de la sorte, donne dans cet écueil : et des circonstances douteuses du purgatoire , qui ne reviennent pas à son sens , il se préoccupe injustement contre le purgatoire même.
Ah ! Chrétiens , bénissons Dieu de ce qu'il nous a donné une foi , non-seulement plus sainte et plus soumise, mais plus édifiante pour nous et plus consolante ; remercions-le de nous avoir appelés à une veligion où le zèle et laeharité s'étendent au-delà des bornes de notre mortalité; estimons-nous heureux d'être les enfants d'une Eglise qui, après nous avoir fermé les yeux , prend encore soin de nous assister. Celle des hérétiques les abandonne à la mort , et dès qu'elle ».esse de les voir , elle cesse de penser à eux : comme il n'y a point pour eux de purgatoire, et qu'étant dans la voie du schisme , ils sont hors de la voie du salut , c'est une conséquence de leur erreur qu'elle les traite ainsi. Mais l'Eglise de Jésus-Christ ayant pour nous d'autres espérances et d'autres vues, tient aussi une conduite toute différente; elle ne cesse point de s'intéresser en notre faveur, qu'elle ne nous ait portés dans le sein de notre béatitude ; jusque-là elle est en peine de notre état : preuve évidente qu'elle est notre véritable mère. Or quelle consolation de savoir que , quand nous serons dans cet affreux passage du jugement de Dieu à l'éternité bienheureuse , toute l'Eglise sera pour nous en prière , comme elle y étoit pour saint Pierre , selon le rapport de l'Ecriture, tandis que saint Pierre fut dans la prison ! quel avantage de pouvoir se promettre que tout ce qu'il y a de fidèles au monde s'emploiera pour notre délivrance; que , sans qu'ils y pensent eux-mêmes, nous aurons part à leurs bonnes œuvres et à leurs sacrifices ;quc , comme nous rendons aujourd'hui à nos amis et à nos proches ce tribut que notre religion prescrit . on nous ren-
dra un jour le même office ; que notre mémoire ne périra pas comme celle de l'impie , mais qu'elle sera , selon la parole du Saint-Esprit même , dans une éternelle bénédiction , puisque , jusqu'à la fin des siècles , on se souviendra de nous dans les mystères divins ! Voilà, mon Dieu, ce que j'espère et ce que j'attends, et voilà ce qui mo soutient et ce qui me fortifie ; sans cette espérance , je tomberois dans l'abattement, et vos jugements, déjà pour moi trop redoutables, achèveroient sans ressource de me consterner ; quelque témoignage que je pusse me rendre de m'être justifié auprès de vous , et d'avoir recouvré par vos sacrements la grâce que j'avois perdue , les dettes de mes péchés, multipliées à Tinfini, me rempliroient de terreur; car je sais, ô mon Dieu , que rien de souillé ne sera reçu dans votre royaume; je sais qu'on ne sortira point des mains de votre justice qu'on n'ait payé jusqu'à la dernière obole; je sais que, par cette règle, la plus exacte sainteté ne doit point faire de fond sur elle-même, et c'est ce qui me jetteroit dans un secret désespoir. Mais quand je fais réflexion , Seigneur , aux miséricordes que la foi me découvre en vous ; quand je viens à considérer que si je suis assez heureux pour mourir dans votre grâce , quelque redevable que je sois à votre justice, j'aurai de quoi m'acquitter ; que toute votre Eglise, par ses prières, viendra à mon secours; que le trésor des satisfactions de votre Fils me sera ouvert ; que les mérites de sa passion et de sa mort me suivront même après le trépas, et que je pourrai encore alors puiser avec joie dans les précieuses sources de mon Sauveur : ah ! Seigneur, si je ne cesse pas absolument de craindre, au moins je commence à espérer ; cette espérance me console , elle me rassure , elle me ranime; ne la séparant point d'une sincère et véritable pénitence , j'y trouve un ferme et solide appui ; et voilà pourquoi , à l'exemple de votre serviteur Job , je conserve chèrement cette espérance dans mon cœur : Reposita est hœc spes mea in sinu meo '. Poursuivons , Chrétiens ; et après avoir établi la dévotion pour le soulagement des âmes du purgatoire , contre ceux qui ne croient pas leurs peines , inspirons-la , s'il est possible , à ceux qui les croient , mais qui n'en sont point touchés : c'est le sujet de la seconde partie.