‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 80 sur 124 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

De dire que la Providence ait permis la propagation de l'hérésie dans le diocèse de Genève, pour donner à François de Sales une matière de triomphe, c'est une pensée, Chrétiens, qui n'est pas hors de toute vraisemblance, et qui peut absolument s'accorder avec les secrets et adorables conseils de la prédestination divine. J'aime mieux dire néanmoins ( et ce sentiment est plus conforme à la conduite ordinaire du ciel), que, supposé le désastre de ces peuples voisins de la France , Dieu suscita cet homme apostolique pour être tout ensemble et leur prince et leur pasteur ; de même qu'autrefois il suscita David en faveur des Israélites : Et suscilabo paslorem unum , servum meum David; ipse erit princeps in medio corum \ Vous savez en j.uel état se trouvoit réduit ce pays infortuné , quand Dieu usa envers iui de cette miséricorde. Genève, dont le seigneurie avoit été contestée pendant plusieurs siècles entre les évèques et les comtes ge-

i Ezecli., 34.

nevois , étoit à la fin devenue sujette de l'hérésie. Depuis soixante ans elle avoit secoué le joug des puissances de la terre et du ciel, pour se soumettre à celles de l'enfer; la religion nouvelle de Calvin s'y étoit retranchée comme dans son fort; et la France avoit eu au moins le bonheur de pousser ce poison hors de son sein , après l'y .voir malheureusement conçu, Dieu ne voulant pas que ce royaume très-chrétien fût le siège et le rempart de l'erreur. C'étoit un triste spectacle de voir tous les environs de Genève , c'est-à-dire des provinces entières, embrasées du même feu que cette ville infidèle : plus de loi , ni de prophète; les pierres du sanctuaire étoient dispersées , les temples détruits ou profanés. Jérusalem ne fut jamais plus digne de larmes, car elle n'avoit été violée que par ses ennemis : Manum suam misit hostis ad omnia desiderabilia ejus ' ,• au lieu que Genève , selon l'expression d'Isaïe , étoit infectée de ses propres habitants : Terra infecta est habitatoribus suis s. Eux-mêmes avoient porté les mains sur l'autel du Seigneur , pour le renverser ; euxmêmes avoient aboli les sacrifices , et rompu l'alliance que Dieu avoit faite avec leurs pères : Quia transgressi sunt leges , dissipaverunt fœdus sempiternum 3. Or qui réparera ces ruines? ne faut-il pas la force d'un conquérant, pour purger cette terre de tant de monstres? Non; il ne faut que la douceur de François de Sales.

II me semble que j'entends les anges tutélaires de Genève, qui en font à Dieu la demande et le vœu public , en lui adressant ces belles paroles de l'Ecriture : Emitte A 'gnum , Domine , dominatorem terrœ* : Seigneur, vous vous voyez ici désormais comme dans une terre étrangère, depuis qu'elle n'est plus de votre obéissance ; envoyez au plus tôt l'Agneau que vous avez choisi , pour la soumettre et pour y rétablir votre empire. Dieu les exauce, mes chers auditeurs : François , quoique l'aîné d'une illustre maison dont il devoit être l'appui, éclairé des lumières du ciel, abandonne tous les avantages de sa naissance , renonce même à son patrimoine , pour se consacrer et pour donner ses soins à l'Eglise de Genève. Le duc de Savoie forme un dessein digne de sa piété : ce prince entreprend la conversion de e grand diocèse, et François le seconde dans cette entreprise. Il en îeçoit la mission de son évêque , qui put bien lui dire en cette rencontre ce que le Sauveur disoit à ses disciples : Ecce ego mitto vos sicut agnos inter lupos s : Je vous envoie comme un agneau au milieu des loups. Le saint Siège autorise ce choix; et afin qu'il soit encore plus authentique , le nouvel apôtre est nommé successeur à l'évèché de Genève. Dignité qu'il ne cherche point , et qu'il ne refuse point : qu'il ne cherche point , parce que c'est un titre d honneur ; mais aussi

i Jerem.r Thren., 1. — « isai.M 24. — 3 lbid.. 3.-4 Ibià- s«- •=» G Luc, 10.

qu'il ne refuse point , parce qu'il l'envisage comme un moyen que la Providence lui fournit , pour travailler plus efficacement à la destruction de l'hérésie. Ainsi, Chrétiens, le voilà, cet agneau choisi de Dieu pour exercer sur ces peuples égarés une domination aussi puissante que sainte. Oui, Genève lui obéira; il est son prince, et clic relève de lui 5 il est son pasteur, et elle est son troupeau ; les droit? qu'il a sur elle ne souffrent point de prescription ; tant quelle portera le caractère du baptême, elle n'effacera jamais les marques de sa dépendance. Si les arme* lie la Savoie n'ont rien pu sur elle, il faut qu'elle soit vaincue par la douceur de François de Sales.

11 entre, mes chers auditeurs, dans cette vigne désolée, qui refleurit à sa vue pour porter bientôt des fruits de grâce ; il y marche , mais comme un géant; autant de pas qu'il fait, autant de conquêtes. Partout il arbore l'étendard de la vraie religion ; partout on ne voit que des églises renaissantes; partout les Saints, dégradés, pour ainsi dire, et privés du culte qui leur est dû, sont rétablis dans leurs anciens titres et dans tous leurs honneurs. Chaque jour ramène de nouveaux sujets à Jésus-Christ , et chaque jour grossit la moisson que François prend soin de recueillir. Ah ! Chrétiens , que ne peut point un homme possédé de l'esprit de Dieu , et libre des intérêts de la terre ! Vous savez combien la conversion dune àme engagée dans Terreur, est un ouvrage difficile ; ce retour du mensonge à la vérité, surtout dans un esprit opiniâtre, est mis au nombre des miracles, tant il est rare. Rappeler un homme du péché à la grâce , c'est beaucoup , disoit Pierre de Blois ; de l'idolâtrie païenne le convertir à la connoissance d'un Dieu, c'est quelque chose de plus; mais de l'hérésie embrassée volontairement et défendue avec obstination, le faire revenir à la créance orthodoxe et catholique , c'est une espèce de prodige. Nous avons bien vu des peuples , dit un savant historien , quitter tout d'un coup la superstition pour se soumettre à la foi chrétienne , tin Xavier a de la sorte converti lui seul des millions d'âmes ; l'hérésie a eu ses décadences , tantôt par la succession dey temps, comme la pélagienne, tantôt par le changement des états, comme l'arienne, quelquefois parla force des armes , comme plusieurs autres : mais que des provinces entières , sans autres secours jue celui de la parole , aient été réduites d'une créance hérétique à l'obéissance de la foi , c'est ce que nous ne lisons point dans l'histoire de l'Eglise. Non, mes chers auditeurs, on ne le lisoit point avant que l'homme de Dieu , François de Sales , eût opéré cette merveille : elle étoit réservée à nos jours , ou plutôt à sa vertu ; car il est vrai que jamais apôtre ne travailla avec de plus prompts et de plus merveilleux succès. A peine eut-il prêché dans Thonon , ville

du Chablais , que plus de six cents personnes ouvriront les yeux et renoncèrent à Terreur qui les aveugloît. Le démon de l'hérésie fuit de toutes parts , et le zélé prédicateur de la vérité le poursuit jusque dans Genève, où ce fort armé régnoit en paix; l'enfer est confondu, ses ministres mêmes sont ébranlés ; François les gagne , et en fait des ministres de l'Evangile.

Dispensez-moi , Chrétiens , de vous dire en détail tous les avantages qu'eut ce saint prélat , et qu'il remporta sur l'hérésie : ce qui n'a pas épuisé sachante, lasséroit peut-être votre patience. Tout le Chablais fut étonné de se voir catholique, mais d'un étonnement bien plus heureux que celui dont le monde, selon les termes de saint Jérôme , fut autrefois surpris en se voyant à rien. Genève est forcée de payer le juste tribut d'un grand nombre de ses citoyens , qui discernent enfin la voix de leur pasteur. De tous les endroits de la France l'hérésie vient lui faire hommage , et presque tous ceux de ce royaume qui pensent à leur conversion , vont chercher l'évêque de Genève -, il y dispose , par ses soins , l'un des plus grands hommes de notre siècle, le connétable de Lesdiguières-, et , pour vous faire voir que je ne dis rien qui ne soit établi sur les preuves les plus certaines , je vous prie de remarquer que ce n'est point ici un sujet dont la vérité puisse être altérée ou par l'éloignement des lieux, ou par l'antiquité des faits : je parle suivant la déposition publique et juridique des témoins les plus irréprochables; témoins oculaires, témoins illustres, et pour leur doctrine et pour leur piété , qui nous apprennent que François de Sales , par l'ardeur de son zèle et ses glorieux travaux , gagna à l'Eglise et convertit plus de soixante-dix mille hérétiques.

Mais, dites -moi, Chrétiens, comment s'accomplit ce miracle? comment François trouva le secret de dompter ces esprits rebelles? quelles armes il opposa à l'esprit de ténèbres , et de quel charme il usa pour adoucir la fierté de l'hérésie, et pour la rendre traitable? Ce fut un charme sans doute, mais un charme innocent que lui fournit la sagesse incréée : Beati miles , quoniam ipn possidebunt lerram l. La douceur de son esprit le mit en possession de tant de cœurs ; et si vous m'en demandez la raison , je la donne en deux mots : c'est que , pour exécuter ce grand ouvrage , il fallut souffrir beaucoup , et agir de même : or ce fut la douceur chrétienne qui lui rendit tout supportable et tout possible : tout supportable, car ce^ut une douceur patiente ; tout possible , car ce fut une douceur entreprenante et agissante. D'où je conclus que c'est par cette vertu qu'il a si glorieusement triomphé de l'erreur.

Douceur patiente et à l'épreuve de tout. Par combien de calomnies

« Matiti.. 5.

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l'en fer s'efforce-t-il de décrier son ministère? Autant que sa réputation est entière et sainte en elle-même , autant est-elle déchirée par les ennemis de Dieu. Mais ce sont les partisans du mensonge, disoit-il ; permettons -leur cette vengeance 5 il y a quelque espèce de justice pour eux , et beaucoup de gloire pour nous : aimons-les , et gagnons-les à Dieu ; ils seront les premiers à nous justifier. De là ses propres calomniateurs, en l'outrageant par intérêt, I'aimoient par inclination; cette inclination, quoique forcée, préparait la voie à François de Sales pour entrer dans ces cœurs endurcis ; et je puis 'lire que c'étoit aussi comme la grâce prévenante qui les disposoit à se reconnoitre et à sortir de leur égarement. Combien d'insultes a-t-il reçues , et combien sa douceur en a-t-elle remporté de signalées victoires sur ceux mêmes qui TinsultoientPH veut rétablir l'église de Thonon ; toute la ville se soulève contre lui ; on court aux armes ; les nouveaux convertis les prennent pour sa défense. Ah ! mes chers enfants, s'écrie-t-il en s'adressant à ses défenseurs, vous ne savez pas encore sous quelle loi vous vivez, et de quel esprit vous devez être animés ; en pensant défendre le pasteur , vous allez dissiper le troupeau. L'Eglise est fondée sur la croix, et nous ne pouvons la rebâtir sur un autre fondement : prions pour nos persécuteurs ; c'est ainsi que nous devons les combattre et nous garantir de leurs coups. Evénement merveilleux, Chrétiens! ces paroles calment l'orage de la sédition ; François fait avec solennité l'ouverture de son église; trois bourgades entières viennent, par leur présence et par leur soumission , la consacrer ; et sa douceur opère ce qu'on n'eût pu espérer delà violence. Seigneur, disoit David, vous m'avez donné un bouclier de salut, Clypeum salutis ' (c'étoit après avoir échappé à mille périls); cet esprit débonnaire et doux que vous m'avez inspiré ne m'a pas seulement préservé de mes ennemis, il a même multiplié le nombre de mes sujets : Mansuetudo multiplicavit me 2. N'est-ce pas François de Sales qui parle , mes chers auditeurs, ou ne pouvoit-il pas parler de la sorte , lorsqu'un parti lui ayant dressé des embûches sur le chemin des Alinges, il en dressa lui-même d'autres à ses assassins, mais bien différentes? Ils venoient pour lui ôter la vie, et ils la reçurent de lui ; sa douceur les désarma , les entraîna , et sur lheure même les arracha à l'hérésie et les éclaira. Je passe tant d autres exemples où la douceur de notre saint évêque fut toujours victoicuse : douceur, non-seulement patiente et souffrante, mais entreprenante et agissante.

Il l'a bien fallu, Chrétiens, pour porter les affaires de la religion au point où il les a conduites. Un sage profane s'étonnoit autrefois que

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nos anciens prophètes se fussent trouvés si souvent dans les cours des princes, traitant et conversant avec eux. Pour des hommes du ciel, disoit-il, c'étoit avoir beaucoup de commerce avec la terre. Oui, répond saint Jérôme; mais ils iren avoient que pour les affaires de Dieu ; et s'ils les eussent abandonnées , qui en eût pris soin? L'evêque de Genève a paru d»jy~ "' i palais des grands; mais comment ? comme jn Elie, pour y soutenir les intérêts du Seigneur et de la vraie foi. Je puis même ajouter qu'il y a plus fait par sa douceur, que ce prophète avec son esprit de feu. On n'eût jamais pensé que ce qu'il proposa au conseil de Savoie pour l'extirpation de l'hérésie, dût être agréé : la prudence humaine s'y opposoit , et le projet étoit trop conforme aux maximes de Dieu pour s'accorder avec la politique des hommes. Mais laissez agir François de Sales. Tandis qu'on tient conseil en la présence du duc , il en tient un autre avec Dieu même , et c'est assez ; le sentiment du saint apôtre l'emportera, l'interdit de la nouvelle secte sera publié, les ministres seront bannis, les catholiques maintenus , ceux de Genève exclus de leurs demandes ; tous ces articles arrêtés , ratifiés, exécutés. N'en soyons point surpris : c'est que Dieu, qui tenoit en sa main le cœur du prince, l'a remis en celle de François; et François, par l'impression de sa douceur, lui fait prendre tous les mouvements de son zèle.

Mais , ô Providence, que faites- vous? pendant que la paix entre les couronnes de France et de Savoie favorise la guerre que cet apôtre a faite à l'hérésie , vous laissez une autre guerre s'allumer entre ces deux états, et cette guerre, portée jusque dans le sein de son Eglise, va donner la paix aux rebelles. Avez -vous donc entrepris de troubler vos propres desseins? Non , Chrétiens: mais elle veut faire part à la France du bien que la Savoie possédoit ; et parce que ce bienheureux prélat est attaché aussi fortement à Genève qu'une intelligence à l'astre qu'elle remue , il faut que les intérêts de ce diocèse 'en séparent , afin qu'il puisse dire avec le Sauveur du monde , en quittant son troupeau : Il est à propos pour vous que je vous quitte : Expedit vobis ut ego vadam \ Ce coup sans doute fut un des plus favorables pour la France. Notre invincible héros , Henri le Grand , fit bien des conquêtes sur la Savoie -, mais une des plus avantageuses fut d'attirer à sa cour cet homme de Dieu. Il y est conduit parle même esprit qui conduisit Jésus -Christ au désert : l'opinion de sa sainteté , le bruit de ses merveilles préviennent les cœurs en sa faveur; les peuples le comblent d'honneurs, et Henri , c'est-à-dire le plus grand roi qui portât alors la couronne , n'épargne rien pour lui donner toutes les marques d'une singulière estime. Cet auguste mo-

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narque, qui ne prisoit que le mérite, et dont le discernement étoit admirable pour le eonnoitre, découvrit d'abord dans le saint prélat d'éminentes qualités; et, s*cn expliquant un jour : Non, dit-il , je ne connois point d'homme, dans tout mon royaume, plus capable de soutenir les intérêts de la religion et ceux de l'état. Comme la ressemblance forme les liaisons, ce prince, également belliqueux et débonnaire, aima François , en qui il voyoit tant de courage à combattre les ennemis de l'Eglise, et au môme temps une douceur si engageante : il l'aima, dis -je, jusqu'à l'honorer de sa plus intime familiarité, n'estimant pas qu'il y eût de la disproportion, quand la majesté se trouvoit d'une part et la sainteté de l'autre. Les belles es- • pérances de fortune ! dira peut-être ici quelque mondain : si ce prélat eùf. su profiter de son crédit, il pouvoit parvenir au plus haut rang. Ce n'étoient pas seulement des espérances , mes chers auditeurs , c'étoient de la part de Henri des preuves effectives d'une bienveillance et d'une magnificence toute royale. Déjà, par son ambassadeur auprès du souverain pontife , il demandoit pour François le chapeau de cardinal ; déjà il lui assuroit des évêchés de son royaume le premier vacant; déjà pour l'attacher de plus près à sa personne, il lui offroit le siège de Paris , sous le titre de coadjuteur. La fortune ne lui a donc pas manqué; mais cet homme évangélique se crut obligé , pour l'intérêt de Dieu , de manquer à une si éclatante fortune; et quelque jugement qu'en puisse faire la sagesse du siècle, si François de Sales eut usé de sa faveur suivant les vues du monde , jamais il n'eût eu dans l'estime de Henri la place qu'il y occupoit , et nous ne ferions pas aujourd'hui son éloge : c'eût été un grand cardinal, et non un grand Saint ; on eût parlé de lui tandis qu'il vivoit mcore sur la terre , mais maintenant son nom seroit dans l'oubli ; au lieu que, par un renoncement si généreux et si rare, il l'a rendu immortel.

Ce fut, après tout, un langage bien nouveau à la cour, que celui de François de Sales. Que répondit-il à notre glorieux monarque , et que lui représenta-t-il? qu'il étoit à la suite de la cour, non poioj pour ses propres affaires , mais pour celles de son diocèse; qu'il se roit bien condamnable s'il négligeoit les unes pour avancer les autres, <iue l'Eglise de Genève étoit son épouse , et qu'il lui seroit d'autant plus fidèle, quec'éloit une épouse affligée , dont il devoit être la consolation et le soutien : que Dieu l'avoit appelé à la conversion de sa patrie , et qu'il mourroit dans la poursuite de ce dessein ; que pour cela il avoit besoin de toutes les bontés de sa Majesté, et qu'il n'en atlendoit nulle autre grâce. Voilà, pour m'exprimer de la sorte, comment les Saints font leur cour ; voilà comment les Athanase l'ont faite

auprès de Constantin , les Rémi auprès de Clovis , les Thomas au| rès de Henri , roi d'Angleterre, toujours pour la gloire de Dieu el la ( de l'Eglise. Grand roi, ajouta François, Dieu vous demande trois choses : le rétablissement de la religion catholique dans le pays de Gex , main-levée de tous les bénéfices usurpés par l'hérésie , et sûreté pour les églises qu'il 'ui a plu édifier par mes soins. Tous ces chefs étoient importants , Mirétiens ; et je me suis trompé quand j'ai dit que François de Sales n'avoit point usé de son crédit : il en eût moins fallu pour s'élever aux plus grandes dignités; mais possédant le cœur de Henri , que ne pouvoit-il pas se promettre et obtenir? On lui dépêche toutes les expéditions nécessaires : de là il se transporte à Dijon; il y annonce la parole de Dieu; et, pour toute reconnoissance , il souhaite que ses lettres soient enregistrées au parlement de Rourgogne : elles le sont. Il retourne en Savoie , il les fait exécuter avec une vigueur tout apostolique : l'hérésie est déconcertée de se voir enlever le patrimoine de l'Eglise, et il triomphe de voir tout le pays de Gex reconquis à Jésus-Christ. Or , encore une fois , qui fit tout cela? La douceur agissante de notre apôtre. Tel fut le moyen qu'il mit en œuvre pour se rendre maître de tant d'esprits. Est-ce par sa doctrine qu'il persuadoit? il est vrai , c'étoit un des plus savants prélats de son siècle : sa profonde capacité fut admirée par les premiers hommes du monde, j'entends les cardinaux Baronius et Bellarmin; le saint Siège le consulta sur les points les plus difficiles de notre religion; il a donné cent fois le défi aux ministres de l'hérésie, cl leur fuite n'étoit pas tant une marque de leur peu de capacité et d'érudition , puisqu'ils passoient pour les plus habiles qui fussent dans leur secte, qu'une preuve de la haute suffisance de François. Mais vous savez la belle parole du grand cardinal Du Perron : J'ai, disoit-il, assez de science pour convaincre les hérétiques; mais l'évêque de Cenève a la grâce pour les convertir. Quoi donc ? étoit-ce une grâce de miracles , comme celle d'un saint Grégoire? II en a fait , Chrétiens, et de tels que les plus sévères informations n'ont servi qu'à les autoriser. Quand il n'y en auroit point d'autre, celui-ci seroit le plus authentique de tous, d'avoir converti tant d'hérétiques sans miracles. Mais disons toujours, et reconnoissons que c'est sa douceur qui le rendit si habile dans l'art tout divin de gagner les âmes : c'est elle qui lui concilia les esprits les plus indociles et les plus farouches , pour les ramener à Dieu; c'est par elle que les hérétiques mêmes, comme Théodore de Bèze , ont été si fortement combattus, que, sans les intérêts humains qui les dominoient , elle les eût soumis ; c'est elle qui tant de fois a engagé les plus obstinés hérétiques à le choisir pour arbitre de leurs différends : en sorte qu'on peut dire de lui ce

que ['Ecriture a dit de Moïse , que ce fut le plus affable le plus prévenant, le plus condescendant de tous les hommes qui . ivoient sur la terre : Vir mitissimus super omnes homines qui morabantur in terra '. A quoi nous pouvons ajouter que ce fut par-là même le plus efficace el le plus heureux dans les saintes entreprises , c Vil * dompte Pharaon , ou plutôt qu'il a dompté l'hérésie, plus intraitable encore que Pharaon , et qu'il a délivré le peuple de Dieu de la servitude, en le réduisant sous l'obéissance de son légitime pasteur.

De là, mes chers auditeurs, double instruction pour nous : l'une, par rapport à la vraie foi , que François a prèchée et rétablie ; et l'autre, par rapport à la manière dont il l'a prèchée, et au moyen dont il s'est servi pour la défendre et la rétablir. Car apprenons d'abord à estimer notre foi , pour laquelle ce digne ministre du Dieu vivant a si glorieusement combattu. Cultivons-la dans nous-mêmes, comme il l'a cultivée dans les autres : gardons surtout cette importante maxime , qu'il recommandoit si souvent, de faire paroitre notre foi dans les moindres observances de notre religion , et particulièrement en celles dont l'hérésie a témoigné plus de mépris et plus d'horreur : car ces pratiques, disoit-il, supposé les principes de notre créance , sont saintes et vénérables -, il faut donc , autant qu'il nous est possible , les maintenir , et d'autant plus les respecter en les observant , que l'erreur s'est plus attachée à les décrier en les rejetant. Plus elles sont petites , plus elles servent d'exercice à notre soumission et. à notre foi : c'est bien mal travailler à la conversion des hérétiques, que d'entrer dans leurs sentiments, sous prétexte de ne retenir que les choses essentielles. Enfin , ajoutoit-il, je n'ai jamais vu personne respecter et observer les points les plus légers de la discipline de l'Eglise, qui ne demeurât ferme dans la foi ; mais j'en ai bien vu de ceux qui les négligeoient , se démentir peu à peu, et tomber malheureusement dans l'incrédulité. Voilà pourquoi il faisoit état de ces confréries saintement instituées dans l'Eglise, en ayant lui-même établi une sous le titre de la Croix. Plus les novateurs s'efforçoient de décréditer la pratique des vœux , plus il s'appliquoit à la relever , s'étant lui-même engagé par vœu à réciter le chapelet tous les jours de sa vie. Plus ils railloient des jeûnes et des austérité.* corporelles, plus il en exaltoit l'usage. Plus ils se déchainoient avec fureur contre les ordres religieux , plus il portoit leurs intérêts et s'en déclaroit le protecteur.

Mais , d'ailleurs , quelle autre leçon , que cette douceur dont il assaisonnoit toutes ses paroles, tous ses discours, et dont À ne se départit jamais dans toutes les occasions où il eut à traiter avec lepro-

» Num., 12.

Chain ! En cela imitant Dieu même , qui, selon le beau mot du Sage, nous gouverne d'autant plus efficacement qu'il nous conduit doucement : Altingit à fine usque ad finem forliter . et dùponit omnia suaviter '. Car pour développer ce fonds de morale si étendu et si nécessaire dans tous les états, prenez garde, s'il vous plaît, ce n'est point par la souveraineté de son empire que notre Dieu gagne no;, cœurs. Il nous fait par-là dépendre de lui , mais par „ il ne nous attire pas à lui. Ce n*est point par la sagesse de son entendement di vin ; il peut bien nous éclairer par-là , mais non pas nous toucher. S. donc il s'insinue dans nos âmes et s'il s'en rend le maître , c'est par la douceur de son esprit et de sa grâce. Ainsi, Chrétiens, ce n'est point par la hauteur et par la domination , beaucoup moins par la fierté et l'arrogance , que nous nous concilierons les cœurs de ceux avec qui nous avons à vivre , ou dont la Providence nous a chargés; ce n'est point par nos belles qualités , ni par tous les avantages de notre esprit, mais par la douceur de notre charité. Nous avons des monstres à combattre, aussi bien que François de Sales, Placavit monstra* , les uns dans nous-mêmes , et les autres dans le prochain. Dans nous-mêmes , ce sont nos vices qui nous corrompent , nos passions qui nous dominent, l'esprit du monde, l'amour du plaisir , le libertinage , l'impiété, l'avarice, l'orgueil, l'ambition. Or ces monstrefdomestiques, j'en conviens , c'est parla sévérité que nous devons les exterminer de notre cœur, et les détruire. Soyons sévères alors, et ne nous épargnons point, ne nous flattons point; notre douceur nous seroit pernicieuse , et bien loin d'étouffer nos passions, elle ne serviroit qu'à les nourrir et à les fortifier. Mais il y a d'autres monstres que nous devons attaquer dans le prochain , surtout dans ceux avec qui nous avons certains rapports de supériorité, de proximité , d'amitié ; et ces monstres, par exemple, ce sont la colère de l'un, ses emportements et ses violences ; la haine de l'autre , ses animosités et ses ressen ments ; l'humeur de celui-là, ses bizarreries et ses caprices ; les désordres de celui-ci , ses habitudes criminelles et ses débauches : voilà souvent la matière de nos combats. Or je prétends que dans ces combats vous ne pouvez espérer de vaincre que par la douceur ; vous aurez beau chercher d'autres voies , il en faudra toujours revenir à celle quel Evangile nous a enseignée : Beati mites, quoniam ipsipossidebunt terrain 3 : Heureux ceux qui sont doux et pacifiques, parce qu'ils posséderont la terre, c'est-à-dire parce qu'ils se rendront maîtres des cœurs, et qu'ils les tourneront où il leur plaira. Non, tout autre moyen ne nous réussira pas ; autorité , rigueur du droit , raison , adresse de i cspnl : car les autres ne déféreront pas à nos belles pensées , et ils

i Sap., 8. — * Eccli., 45. — s Mallh., 5.

oroinnt juger dos choses aussi sainement que nous. Nous diroi*. bien des raisons ; mais on ne prendra pas toujours pour règle notre raisin : nous ferons valoir notre autorité ; mais ce ne sera souvent jju" pour causer de plus grandes révoltes. D'y procéder par la rigueur du droit, c'est s'engager dans des contestations éternelles, dans des examens infinis , et susciter des guerres qui ne s'éteindront jamais. Il ne reste donc que la douceur, qui gagne peu à peu, qui persuade sans dispute , et qui entraîne sans efforts. Apprenez de moi, disoit le Sauveur du monde, que je suis doux et humble de cœur; soyez-le comme moi , et vous entretiendrez le bon ordre et la paix : Discite à me quia mitis sum et humilis corde , et invenietis requiem animabus vestris*. Je sais que pour cela il faudra prendre sur soi, compatir, excuser, dissimuler, céder, condescendre, se soumettre et s'humilier ; et de plus , je sais que tout cela est difficile. Mais voilà pourquoi je vous disois , il y a quelque temps , que la grande sévérité du christianisme consistoit dans la pratique de la charité, et que cet oit une illusion de la vouloir chercher hors de là , ou de prétendre la trouver sans cela. Saint François de Sales s'est adonné à un continuel exercice de la douceur pour l'intérêt de la foi , et nous devons nous y attacher pour l'intérêt de la charité : car la chy-ité ie nous doit pas être moins précieuse que la foi , et nous ne devons pas moins faire pour l'une que pour l'autre. C'est par la force de sa douceur que François a triomphé de l'hérésie -, et c'est par l'onction de sa douceur qu'il a rétabli la piété dans l'Eglise. Renouvelez, s'il vous plaît , votre attention pour cette seconde partie.

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