SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
In fide et lenilate ipsius Sanction fecit illutn.
Dieu l'a fait Saint par l'efficace de sa foi et de sa douceur. Ecclésiastique , chap. xlv.
C'est la conclusion de l'éloge que l'Ecriture sainte a fait de Moïse; mais il semble qu'en faisant cet éloge, elle ait eu au même temps en vue le glorieux saint François de Sales, dont nous célébrons la fête; et je n'aurois qu'à suivre dans le texte sacré le parallèle de ces deux grands hommes , pour satisfaire pleinement à ce que vous attendez de moi , et pour vous donner une haute estime de celui que vous honorez en cette église. Car prenez garde , s'il vous plaît : H Saint-Esprit, entreprenant lui-même de canoniser Moïse, dit que ce saint législateur eut une grâce spéciale pour être chéri de Dieu et des hommes , Dileclus Deo et hominibus 1 ,• que sa mémoire est en bénédiction , Cujus memoria in benedictione est; que Dieu l'a égalé dans
1 Eccti., 45.
sa gloire aux plus grands Saints. Similem illum fecil in gloriâ Sancforum; que par la vertu de ses paroles il a apaisé les monstres, Et in verbis suis monstra placaril; que le Seigneur l'a glorifié en présence des rois, Glorificavit illum in conspeclu recjum ; qu'il lui a confié la conduite et le gouvernement de son peuple, Et jussit illi coram populo suo; qu'il l'a établi pour enseigner à Israël et à Jacob une loi dont la pratique doit être une source de vie, Et dédit illi legem vitœ et disciplines; mais surtout qu'il l'a fait Saint en considération de sa foi et de sa douceur, In fide et lenitate ipsius Sanctum fecit illum. Je vous demande, Chrétiens, si vous ne reconnoissez pas à tous ces traits le grand évoque de Genève, et si, dans le dessein que j'ai de lui en faire l'application, vous ne m'avez pas déjà prévenu? Un Saint chéri de Dieu et des hommes, un Saint dont la mémoire est partout en bénédiction , un Saint qui a dompté les monstres de l'hérésie et du schisme , un Saint respecté et honoré des monarques de la terre, un Saint qui n'est entré dans le gouvernement de l'Eglise que par l'ordre exprès de Dieu , un Saint qui a instruit tout le monde chrétien des devoirs de la véritable piété , un Saint instituteur et auteur de cette admirable règle qui a sanctifié tant d'épouses de Jésus-Christ, mais particulièrement un Saint canonisé pour l'excellent mérite de sa douceur : In lenitate ipsius sanctum fecit illum : encore une fois , mes chers auditeurs, n'est-ce pas l'incomparable François de Sales? Arrêtons-nous là : c'est la plus juste et la plus parfaite idée que nous puissions concevoir de cet homme de Dieu. Il a été l'apôtre de la Savoie, l'oracle et le prédicateur de la France, le modèle des prélats, le protecteur des intérêts de Dieu dans les cours des princes, le fléau de l'hérésie , le défenseur de la vraie religion , le père d'un ordre florissant, en un mot, l'ornement de notre siècle : mais nous comprendrons tout cela en disant que ce fut, comme Moïse, un homme doux , et par sa douceur capable, aussi bien que Moïse, de faire des prodiges. Douceur évangélique, aimable caractère de notre Saint, qui fera le sujet, non-seulement de son panégyrique, mais de votre instruction et de la mienne : car à Dieu ne plaise que je sépare l'un de l'autre, ni que je prétende aujourd'hui louer ce saint évêque, uniquement pour le louer et pour L'élever -, son éloge doit être notre édification et tout ensemble notre confusion : l'édification de notre fui, et la confusion de notre lâcheté. C'est ici un Saint de nos jours, et par-là même plus propre à faire impression sur nos cœurs 5 un Saint dont les exemples encore récents ont je ne sais quoi de vif, qui nous anime et qui nous touche. 11 ne s'agit donc pas de lui rendre un simple culte •, il s'agit de nous former sur lui, comme il s'est lui-même formé sur le Saint des saints, qui est Jésus - Christ ; et voilà pourquoi
nous avons besoin du secours du ciel. Demandons-le par l'intercession de la reine des vierges. Ave, Maria.
Quand je parle de la douceur , et que je fonde toute la gloire du saint évêque de Genève sur le mérite de cette vertu , ne croyez pas que je veuille parler d'une vertu commune qui se trouve en de médiocres sujets , et qui n'ait rien de grand et de relevé. La douceur, dit excellemment saint Ambroise , appelée dans l'homme humanité, est en Dieu l'un des plus spécifiques et des plus beaux attributs de la divinité. Car, ajoute ce saint docteur, de voir un Dieu aussi puissant et aussi indépendant que le nôtre, souffrir néanmoins ce qu'il souffre des impies; et , malgré leur impiété, conserver pour eux un cœur de père , faire luire sur eux son soleil , les prévenir de ses bienfaits et les combler de ses grâces, n'est-ce pas ce qu'il y a dans ce souverain Maître de plus admirable? Tout le reste, si je l'ose dire, ne m'étonne point : qu'étant Dieu, il soit éternel, c'est une conséquence de son être , qui ne surprend point ma raison ; mais qu'étant Dieu , il soit patient jusqu'à 1 excès, et comme insensible aux injures qu'il reçoit-, que même il en aime les auteurs et qu'il les recherche , c'est ce que j'ai peine à comprendre. Demandez à saint Paul ce que c'est que l'incarnation du Verbe, cet ineffable et auguste mystère? rien autre chose que la bénignité d'un Dieu Sauveur qui a paru avec éclat , et qui s'est révélé au monde : Cùm autem bcnignitas et humanitas apparuil Salvaloris nostri Dei !. Aussi que n'a pas fait le Fils de Dieu pour exalter cette vertu dans le christianisme, puisqu'il l'a canonisée si hautement, Bcali mites2; puisqu'il l'a proposée comme l'abrégé de toute sa doctrine, Discite à me , quia mitis sum %• puisqu'il en a fait l'apanage de sa royauté, Ecce Rex tuus venil tibi mansuetus * ,• puisque son précurseur s'en est servi comme d'une preuve sensible que cet Agneau de Dieu étoit le Messie, Ecce Agnus Dei %• puisque l'Apôtre exhortant les fidèles et voulant les engager, parce que Jésus-Christ avoit eu de plus cher, à pratiquer leurs devoirs, les en conjuroit par la douceur de cet Homme-Dieu, Obsecro vos per mansuetudinem Christi 6 ; puisque, au rapport du sixième concile, on ne représentoit Jésus- Christ, dans les premiers siècles de l'Eglise, que sous la figure du pasteur ? si toutefois on peut appeler figure ce qui étoit une solide et incontestable vérité. En voilà trop, Chrétiens, pour ne pas connoître tout le prix et toute l'excellence de la douceur; laquelle, après tout, n'est pas tant une vertu particulière, qu'un tempérament général de toutes les vertus. Car la grâce a son tempérament aussi bien que la nature; et la douceur chrétienne, au
■ Epiii. ad Tii.— z Malik., 5 — 1 Ib^d., 11.— 4 lbid.,ii. — s Joan., l.— 6 2 Cor., 10.
sentiment même de l'illustre François de Sales , n'est qu'une certaine constitution de l'homme intérieur, qui le rend soumis à Dieu, tranquille en lui-même, et bienfaisant à l'égard des autres. Orelletie peut avoir ces trois effets , qu'elle ne se répande on quelque sorte sur toutes les vertus ; réglant les entreprises de la force . modérant l'extrême sévérité de la justice, inspirant du courage à l'humilité,' corrigeant les excès du zèle, dépouillant la charité de toute affection propre, pour lui en donner d'universelles. Un homme, avec de telles dispositions, est sans doute un homme débonnaire et doux. Vertu sublime, mais surtout vertu la plus efficace et la plus puissante, 'omme je vais vous le faire voir dans l'exemple de saint François de •.aies.
Je trouve que ce saint prélat a été choisi de Dieu pour deux fins importantes, qui ont également partagé sa vie et ses glorieux travaux : premièrement, pour combattre et détruire l'hérésie-, secondement , pour rétablir la piété chrétienne, presque entièrement ruinée. Il a fait pour l'un et pour l'autre tout ce qu'on pouvoit attendre d'un homme apostolique ; et il a eu des succès que nous aurions peine à croire , si les témoignages encore vivants , avec le consentement public, n'en étoient une double conviction. Mais je prétends que c'est à sa douceur que ces bénédictions du ciel doivent être singulièrement attribuées. Voici donc le partage de ce discours : François, par la force de sa douceur, a triomphé de l'hérésie; c'est le premier point : François, par l'onction de sa douceur , a rétabli la piété dans l'Eglise; c'est le second point. Tous deux feront le sujet de votre attention.