‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 84 sur 124 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le prophète nous l'apprend, et il est vrai que Dieu se plaît à glorifier tous les Saints qui sont ses amis : Nimis honorificali sunt amici tui, Deus '. Mais entre les Saints , il faut convenir qu'il n'en est point que Dieu prenne plus soin de faire connoître que ceux qui ont été plus parfaits dans l'humilité ; et qu'autant qu'ils ont voulu vivre obscurs et sans nom , autant il s'attache à rendre leur nom célèbre , et à les mettre dans le plus grand jour. Pourquoi cela, demande saint Augustin? C'est, répond ce saint docteur, qu'avec les humbles sa grâce ne court aucun risque; c'est que sa gloire, dont il est souverainement jaloux, n'est exposée de leur part à aucun péril; et que, s'il les exalte, ce n'est point tant eux qu'il exalte, que ses dons qu'il exalte en eux, qu'il couronne en eux, qu'il magnifie et qu'il canonise en eux : Nec làm illos coronat donis suis, quàm in Mis coronatdona sua s. En pouvons-nous produire une preuve plus authentique et un exemple plus éclatant que saint François de Paule? Son humilité l'a réduit aux plus profonds abaissements , et Dieu , pour cela même, l'a comblé d'honneurs. II l'a glorifié en toutes les manières , et par soi-même, et par le ministère des créatures : par soimême, en lui communiquant les caractères les plus essentiels de la divinité ; par le ministère des créatures , en le rendant vénérable aux peuples et aux potentats de la terre, et lui attirant leurs respects et leurs hommages. Ecoutez -moi, Chrétiens, voici dans l'éloge ô* ce glorieux patriarche ce qu'il y a de plus magnifique et de plrj grand.

Dieu, dit saint Thomas, a surtout deux attributs de grandeur, qui marquent la supériorité et l'infinité de son être , savoir, la science et la toute-puissance : la science, par où il connoît jusqu'aux choses même futures , jusqu'aux secrets des cœurs : la toute-puissance, par

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où il ordonne tout, et il fait tout. Or je trouve qu'il a communiqué Tune et l'autre à François de Paule, mais dans toute la plénitude dont un homme est capable : sa science, par l'esprit de prophétie dont il le remplit; sa toute-puissance, par le don des miracles qu'il lui conféra; en sorte que François parut dans le monde comme un homme plus qu'homme, c'est-à-dire comme un homme éclairé de la sagesse de Dieu et revêtu de la force de Dieu. Je ne dis rien dont nous n'ayons les témoignages les plus incontestables , et qui n'ait été universellement reconnu.

Oui , Chrétiens , c'est à François de Paule que l'esprit des prophètes fut donné sans réserve et sans mesure. Dieu demandoit autrefois à Isaïe : Sur qui reposera mon esprit, cet esprit de sagesse et de lumière? et le prophète lui répondit que ce seroit sur l'humble de cœur : parole qui s'est bien vérifiée dans le saint fondateur dont je fais le panégyrique. D'autres ont eu l'esprit de prophétie en quelques rencontres , par une inspiration passagère et pour quelques moments; mais François de Paule l'a possédé habituellement ; et l'on peut dire à la lettre que ce céleste et divin esprit a reposé sur lui. Ne sembloit-il pas qu'il eût la clef de tous les cœurs pour y pénétrer, et pour en découvrir les pensées et les sentiments les plus cachés? ne sembloit-il pas qu'il fût tout à la fois dans tous les lieux , pour être témoin de ce qui se passoit au-delà des mers, et dans les régions les plus éloignées? ne sembloit-il pas que tous les temps lui fussent présents, et qu'il n'y eût point pour lui d'avenir? Disons mieux : ne voyoit-il pas l'avenir comme le présent , et quand il l'annonçoit , étoit-ce avec des circonstances douteuses? étoit-ce dans le secret d'une confidence particulière? étoit-ce à des personnes inconnues et sans autorité? que dis -je! n'étoit-ce pas si hautement et avec tant d'éclat que l'Europe en retentissoit ?

Ainsi prédit-il aux Grecs la ruine de leur empire et la prise de Constantinople , s'ils sobstinoient dans le schisme scandaleux qui les séparoit de l'Eglise romaine. Ils furent sourds à la voix de Dieu , qui leur parloit par la bouche de son ministre ; ils n'écoutèrent ni le Seigneur, ni son prophète , et vous savez ce qu'il leur en coûta. La prédiction s'accomplit : la Grèce se vit inondée d'un déluge d'infidèles qui y portèrent la désolation et l'effroi; Constantinople fut assiégée, pillée, réduite enfin sous l'obéissance et le joug des ennemis de la foi. Ainsi prédit-il au roi de Naples une signalée victoire sur les Turcs, en lui ordonnant , de la part de Dieu , de les attaquer et de les chasser de la Calabre, qu'ils infestoient. L'effet répondit à sa parole, le prince Péoouta, et, malgré l'inégalité des forces, il combattit et fut victorieux. Ainsi p.vdit-il à ^rdinnnd oi d'Espagne, qu'il chasse-

roit les Maures de ses états ; et que, s'il agissoit contre eux avec confiance, il recouvreroit le royaume de Grenade, qu'ils lui avoient enlevé. Le succès fut aussi heureux que François l'avoit promis ; les Maures furent défaits , Ferdinand rentra en possession des terres iju'il avoit perdues , et l'Espagne se délivra de la plus dure et de la plus tyrannique domination qu'elle eût à craindre. Or jugez quel bruit de pareils événements firent dans le monde , ce qu'on dut penser du saint prophète , ce qu'on en dut dire. On le regarda , si j'ose nr exprimer de la sorte , comme le plus intime confident de Dieu même, et comme l'oracle de l'Eglise.

Ajoutez à ce don de prophétie le don des miracles, qui lui a soumis , ce semble , toute la nature. Mais sur les miracles dont je parle, il y a un point important à remarquer , et où paroît également la providence de Dieu , soit pour rehausser la gloire de son serviteur, soit pour confondre l'incrédulité des libertins. Car , prenez garde , s'il vous plaît , les miracles de saint François de Paule n'ont point été des miracles douteux et incertains. On nous raconte divers miracles, et il est de notre piété d'y donner une créance raisonnable et sage : mais, après tout, ce ne sont pas toujours des miracles tellement incontestables, qu'ils portent avec eux-mêmes leurs preuves et une pleine conviction ; ce sont des miracles faits en présence d'un petit nombre de témoins , dont l'autorité ne suffît pas pour entraîner les esprits et pour répondre à toutes les difficultés qui peuvent naître. Au lieu qu'il s'agit ici de miracles publics , et tellement avérés . que l'infidélité même la plus opiniâtre est forcée d'y souscrire, et de se rendre à la vérité reconnue. En effet, si la mer obéit à François aussi bien qu'à saint Pierre , et s'il passe le détroit de Sicile sans autre secours que celui de son manteau étendu sur les eaux , c'est à la vue de tout un peuple qui l'attend sur le rivage , et qui le reçoit en triomphe. Si le feu perd en ses mains toute sa vertu, et si, pour confirmer sa règle , il prend des charbons ardents sans en ressentir la moindre atteinte , c'est aux yeux des députés du souverain pontife, et dans une nombreuse assemblée de ses frères , qu'il convainc parce prodige. S'il transporte les rochers d'un lieu à un autre, pour aider à la construction de la première église qu'il voulut bâtir, c'est devant toute la ville de Paule , qui lui applaudit et le comble de bénédictions. S'il rétablit l'air dans sa pureté , et s'il fait cesser une contagion mortelle qui ravageoit tout un pays, c'est à la prière de tous les habitants , qui ont recours à lui , et qui le regardent comme leur libérateur. 11 faudroit faire le récit de toute sa vie, pour faire le récit de ses miracles. Tous les éléments ont entendu sa voix , ont exécuté ses ordres . ont pris tel mouvement et telle disposition qu'il

a voulu, comme s'il en eût été le maître, et que Dieu l'eût établi

l'arbitre absolu du monde.

Après cela , faut-il s'étonner que toutes les puissances de la terre l'aient honoré, que les rois se soient humiliés devant lui, que les papes lui aient donné tant d'éloges, qu'il ait été recherché des peuples avec tant d'empressement ? Non , Chrétiens , je n'en suis point surpris , et vous ne devez point l'être : l'humilité , quand elle est sincère , mérite tout cela ; et autant de fois que Dieu entreprendra de glorifier en cette vie un homme humble , c'est ainsi qu'il sera glorifié : Sic honorabitur , quemeumque voluerit rex honorari '. Le pape Paul second l'envoya saluer par un des officiers de sa chambre, qui se prosterna à ses pieds, et les voulut baiser par respect. 11 fit informer des actions miraculeuses de ce saint homme, même avant sa mort , comme s'il eût eu dessein de le canoniser tout vivant. Quoi qu'il en soit , la voix publique le canonisoit déjà par avance. Sixte quatrième le reçut à Rome comme un ange du ciel , le consulta sur les plus importantes affaires de la religion , et par honneur le fit asseoir auprès de sa personne. Mais c'est surtout à notre France qu'il étoit réservé de faire connoître cet homme incomparable, et de l'exalter ; c'est de la cour de nos rois que toute l'Europe devoit apprendre ce que valoit François de Paule , et ce qui lui étoit dû. Je no puis lire dans notre histoire, sans une consolation sensible, la magnifique réception qui fut faite , par Louis XI et par tous les seigneurs du royaume, à cet humble religieux. Vous étiez alors, ô mon Dieu, connu dans le monde , et les cours des princes n'étoient pas des lieux inaccessibles à votre grâce , ni à la piété chrétienne , puisque vos serviteurs y étoient si honorablement traités. A peine Louis a-t-il su la marche de François , qu'il envoie au-devant de lui son héritier présomptif et son dauphin, pour le recevoir. Qu'eût-il fait davantage pour une tête couronnée ? Mais aussi, permettez-moi de le dire, quelle tête couronnée étoit plus respectable qu'un Saint à qui Dieu deslinoit la couronne de gloire, et qu'il avoit revêtu de tout son pouvoir? Jamais la France n'avoit vu de prince plus jaloux de sa grandeur, ni plus impérieux que Louis onzième \ mais à la vue de François de Paule , ce monarque oublie toute sa grandeur et dépose tout son orgueil.. Tout le monde trembloit en la présence de Louis, et Louis s'humilie en la présence de François \ Louis faisoit la loi à ses sujets, et il la reçoit de François. O merveilleux effet de la toute-puissance du Seigneur, qui tient dans ses mains les cœurs des rois, et qui les tourne comme il lui plaît! ô spectacle digne de l'admiration du ciel et de la terre ! un roi la terreur de tant dépeuples , un roi également

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redouté et des étrangers et des siens , un roi si fier, devient respectueux et soumis devant un homme nourri dans la solitude , et sorti de l'obscurité du cloître.

Vous me direz que cette soumission et ce respect de Louis XI étoient intéressés; qu'il demandoit sa guérison , et qu'il vouloit l'obtenir ; que François , hors de là , ne lui étoit rien , et qu'il l'eût tout autrement regardé sans cette espérance. Mais d'abord je vous réponds, et je dis : Voilà comment Dieu sait relever ses Saints, et voilà comment en particulier il a voulu relever l'humilité de saint François de Paule : il a fait dépendre de lui les rois mêmes , il a réduit un des plus grands monarques dans la nécessité de recourir à lui. Tous les secours humains, longtemps et inutilement employés , manquoient à Louis ; et il ne lui est resté pour dernière et unique ressource que l'humble serviteur de Dieu. Je vais plus loin et j'ajoute : Ce qui fit appeler François à la cour , ce fut , il est vrai , l'intérêt d'une santé ruinée , que Louis XI cherchoit, par tous les moyens, à rétablir : mais ce qui le maintint ensuite à la cour, ce qui le mit dans un si grand crédit à la cour , ce fut l'éclat de ses vertus , ce fut l'estime et la confiance du prince. La preuve en est évidente , puisque, dès le jour même que cet homme de miracles parut pour la première fois à la cour , et dès la première audience qu'il eut de Louis , il lui prononça l'arrêt de sa mort. 11 lui parla en prophète, et lui dit, comme un autre lsaïe : Dispone domui tuœ , quia morieris tu et non vives1; Sire , mettez ordre à votre état et à ce que vous avez de plus précieux dans votre état , qui est votre conscience -, car il n'y a point de miracle pour vous : votre heure est venue , et il faut mourir. C'étoit une parole bien dure pour tout homme , encore plus pour un roi , mais surtout pour un roi aussi attaché à la vie. Quel autre eût osé lui annoncer une si triste nouvelle , et n'étoit-ce pas s'exposer à toute son indignation ? mais par le changement le plus subit , et qui ne put vem'r que de la droite du Très-Haut , Louis écouta François avec respect; il l'estima et se confia en lui plus que jamais; il lui mit son àme entre les mains, il le pria de le disposer à la mort, il voulut expirer dans son sein , et , en mourant , il lui recommanda la France et son fils, ne croyant pas pouvoir laisser l'une et l'autre sous une plus puissante protection. Voilà sur quoi furent fondés les honneurs dont saint François de Paule fut comblé à la cour de Louis XI. 11 fit dans la personne de ce monarque un miracle bien plus difficile et plus grand que s'il lui eût rendu la santé du corps , puisqu'il lui rendit la santé de l'âme, puisqu'il le détacha de la vie, que ce prince aimoii jusqu'à l'excès, puisqu'il l'accoutuma à entendre parler de la

mort , qu'il le prépara à ce dernier passage, et qu'il 1 aida à le sanctifier.

Cependant Louis mort, comment Charles VI11 , son successeur, en usa-t-il à l'égard de l'homme de Dieu? Vous le savez . Chrétiens : il hérita de la piété de son père, c'est-à-dire de sa vénération pour François de Paule. Que dis-je? il la surpassa : François fut son conseil, fut son confident, fut sa consolation. S'agissoit-il d'un choix, honorable à faire , c'est sur François de Paule qu'il tomboit , témoin l'honneur qu'il eut d'être choisi pour nommer le dauphin de France dans la cérémonie solennelle de son baptême. Yavoit-il une affaire importante h traiter, c'est à François de Paule qu'on s'adressoit, et sur lui qu'on s'en reposoit ; témoin celle où il fut employé pour le mariage de Charles avec Anne , héritière de Bretagne, et où il réussit avec tant de succès et tant d'avantage pour l'un et pour l'autre ; car , je puis le dire , c'est à ce grand Saint que la France doit en partie l'avantage qu'elle eut alors , et dont elle jouit encore aujourd'hui, d'être unie avec la Bretagne ; c'est à lui que nos rois sont en partie redevables de cette illustre province, qu'ils regardent comme une des plus belles et des plus nobles portions de leur héritage ; et c'est pareillement à François de Paule que la Bretagne doit le bonheur et la gloire d'appartenir aux premiers rois de la chrétienté.

Mais si Dieu , dans cette vie mortelle , qui est le temps du travail, -veut bien de la sorte glorifier ses Saints , que leur prépare-t-il après la mort, qui est pour eux le temps de la récompense? Que préparoit-il à François? La mort et l'humiliation des grands du monde. •Qu'ils aient rempli toute la terre de leur nom , qu'ils aient ébloui tout l'univers de la splendeur de leur gloire; dans les ombres du tombeau toute cette gloire s'obscurcit , et ces noms si fameux s'effacent bientôt de la mémoire des hommes, dès que ceux qui les portoient ont disparu à nos yeux. Mais c'est dans le sein même de la mort , et dans les plus profondes ténèbres du tombeau, que Dieu donne un nouvel éclat à ses amis ; et le tombeau de François de Paule n'a-t-il pas été, selon l'expression du prophète, après le sépulcre de Jésus-Christ, un des plus glorieux : Et erit sepulcrum ejus gloriosum ' ? Son corps , sans voix et sans vie , a prophétisé aussi bien que celui d'Elisée ; ses ossements , précieuses et saintes reliques , tout insensibles et tout inanimés qu'ils étoient, ont conservé la même vertu et le même don des miracles , ont chassé les démons , ont guéri les malades , ont éclairé les aveugles , ont fait entendre les sourds , ont fait parler les muets, ont fait marcher les paralytiques. Dans quelle partie de l'Europe n'en a-t-on pas ressenti les salutaires effets , et de quelle partie

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de l'Europe n'y a-t-on pas eu recours, comme à l'asile commun de tous les affligés ? L'hérésie , déclarée contre le culte des Saints, n'a pu voir , sans en frémir , celte confiance des peuples ; elle s'est armée contre ce saint corps , que la France conservoit , que le monde révéroit , autour duquel tant de vœux de toutes les nations étoient suspendus ; elle l'a insulté , elle l'a outragé , elle l'a livré à la fureur des flammes ; mais tous les efforts de l'hérésie n'ont pas arraché et n'arracheront jamais du cœur des fidèles les sentiments de respect , de reconnoissance, de zèle dont ils sont prévenus pour un de leurs plus puissants protecteurs auprès de Dieu. Ses cendres nous sont restées , et c'est assez \ ces cendres , purifiées par le feu , ou , pour mieux dire, consacrées par une espèce de martyre, n'en ont que plus de pouvoir ; nous les honorons , et nous y trouvons toujours les mêmes secours : quoi qu'il en soit, sa mémoire est toujours vivante , et tant qu'il y aura des hommes sur la terre, elle y vivra ; ses fêtes y seront célébrées, son nom y sera invoqué , ses vertus y seront publiées.

Mais qu'est-ce après tout , pour les Saints , que cette gloire de la terre, toute juste et toute éclatante qu'elle peut être, en comparaison de cette couronne immortelle qu'ils reçoivent dans le ciel? que leur importe d'être grands devant les hommes , pourvu qu'ils soient grands devant Dieu? et que leur importe que leurs noms soient ici gravés dans le souvenir des hommes , pourvu qu'ils soient écrits et connus dans le royaume de Dieu? Ah ! Chrétiens , tous ces honneurs dont je viens de vous parler , et que tant de nations ont déférés à saint François de Paule, ne lui étoient point nécessaires-, et s'il a plu à Dieu de l'exalter parmi nous, ce n'est que pour nous apprendre à estimer l'humilité. Du reste, François pouvoit être sans cela éternellement heureux et souverainement glorieux ; car il pouvoit sans cela parvenir à toute la gloire dont il jouit dans la béatitude céleste. C'est là que les humbles sont bien dédommagés de leurs abaissements volontaires; et c'est à cette unique et véritable grandeur que nous devons aspirer comme eux. Mais, par le plus étrange aveuglement, de quelle grandeur sommes -nous jaloux? D'une grandeur toute mondaine : briller dans le monde comme François de Paule, être comme lui recherché des grands et adoré des petits, voilà de quoi nous sommes touchés, et ce qui combleroit, à ce qu'il nous semble, tous nos vœux -, mais voilà , de la manière que nous l'envisageons , ce que j'appelle une fausse grandeur. Prenez garde , je vous prie : c'étoit pour notre Saint une grandeur véritable et réelle , et ce n'est pour nous qu'une grandeur chimérique et fausse. Grandeur réelle et véritable pour François :commentcela? parce que c'étoit une récompense

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anticipée de son humilité -, parce que c'étoit une grandeur fondée sur le mépris môme qu'il faisoit de toute grandeur humaine ; parce qu4 c'étoit une grandeur qu'il fuyoit , dont il se défioit , qui, par un amouî et un désir sincère des humiliations, lui devenoit onéreuse, bien loin qu'il cherchât à en goûter les vaines douceurs ; parce qu'au milieu da cette grandeur visible, il ne se rendoit attentif qu'aux grandeurs invisibles de l'éternité ; mais ce qui étoit réel et solide pour François de Paule n'est pour nous qu'erreur , n'est que mensonge et illusion : pourquoi? parce que nous ne cherchons cette prétendue grandeur du monde que pour nourrir notre orgueil et contenter notre ambition, parce que nous ne nous y proposons qu'un certain éclat qui nous éblouit et qui nous aveugle ; parce que nous nous en laissons entêter et infatuer , jusqu'à nous oublier nous-mêmes au moindre avantage que nous avons , et au moindre degré d'élévation où nous parvenons ; parce que nous en abusons pour entretenir nos complaisances, pour autoriser nos hauteurs, pour prendre sur les autres l'ascendant, pour les regarder avec dédain et les traiter avec empire; parce qu'uniquement occupés d'une grandeur mortelle , nous perdons absolument le souvenir de cette glorieuse immortalité, qui seule devroit emporter toutes nos réflexions et tous nos soins. Or, en ce sens et sous cet aspect , tout ce qu'il y a de plus grand dans la vie n'est rien, et s'y attacher de la sorte, s'y laisser ainsi surprendre, c'est un des plus sensibles sujets de notre confusion, puisque c'est une des marques les plus évidentes de notre foiblesse.

Et souvent encore qu'arrive-t-il ? c'est que Dieu , par une sage conduite de sa providence , nous refuse ce que nous désirons avec tant d'ardeur, et le donne aux humbles, qui travaillent à s'en préserver et à l'éviter. Que de mondains dans la cour de Louis XI s'empressoient autour du prince, pour s'insinuer auprès de lui, pour gagner sa faveur, pour avoir part à ses grâces, et ne pou voient y réussir? au lieu que François de Paule, dégagé de toute espérance, sans vues, sans prétentions , sans intrigues, ne pensant qu'à se retirer et à disparoître, parlant au premier monarque de l'Europe avec toute la liberté de l'Evangile, ne faisant rien pour ce prince de tout ce qu'il attendoit; au contraire, lui présentant un objet aussi tristtt pour lui que la mort, et le lui montrant de près , en devint le favori le plus intime, et le directeur. Je ne veux pas, après tout, vous faira entendre que les Saints aient toujours ces sortes de distinctions sur la terre : il y en a , et un grand nombre, que Dieu laisse dans l'obscurité et dans l'oubli parmi les hommes ; il y en a qui ne sont pas seulement humbles, mais en effet humiliés et très-humiliés. Se plaignent-ils de leur état ? ils sont bien éloignés de s'en plaindre , puis-

qu'ils l'ont choisi, puisqu'ils l'aiment et qu'ils s'en font, selon l'Evangile, un bonheur : car ils savent quel est le prix de l'humiliation où ils vivent, quand elle est sanctifiée par l'humilité; ils savent ce que c'est que toute la grandeur du siècle; que ce n'est qu'une grandeur imaginaire , et surtout que ce n'est qu'une grandeur passagère ; d'où ils concluent qu'ils doivent porter toutes leurs espérances et tous leurs désirs vers une autre grandeur qui leur est promise dans le ciel. A quoi tient-il, mes chers auditeurs, que nous ne tirions la même conséquence, puisque nous sommes aussi instruits qu'eux du même principe? nous connoissons malgré nous la vanité des pompes du monde; et plus même nous sommes engagés dans le monde, plus en voyons-nous le néant. Nous nous en expliquons si bien dans les rencontres , et nous en faisons de si beaux discours ! pourquoi donc ne méprisons-nous pas ce qui nous paroît si méprisable, ou pourquoi ne nous détachons-nous pas de ce que nous méprisons? Allons à la gloire , et cherchons-la. Mais comme il n'y a point d'autre véritable gloire à désirer pour nous , selon l'Evangile , que cette gloire future où Dieu nous appelle, c'est là qu'il nous ordonne de tourner tous nos regards , et c'est là aussi la seule gloire que je vous souhaite , au nom du Père , etc.

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