DEUXIÈME PARTIE
Pour bien comprendre cet autre devoir à l'égard de l'Eglise, qui consiste dans l'obéissance du cœur et dans l'observation des lois qu'elle nous impose, écoutez, Chrétiens, quatre propositions, dont la liaison m'a paru une espèce de preuve à laquelle ni Terreur, ni l'esprit de licence et d'indépendance qui règne dans le monde corrompu , n'opposeront jamais rien de solide. C'est assez que l'Eglise soit notre mère, pour conclure qu'elle a le droit de nous commander; première proposition : et c'est assez que nous soyons ses enfants, pour devoir être persuadés que ce qu'elle nous commande n'est pas seulement d'une police extérieure , mais d'une obligation étroite , qui lie nos consciences, et qui nous engage sous peine de péché; seconde proposition. Du moment que nous reconnoissons l'Eglise pour notre mère , nous ne pouvons plus violer les commandements qu'elle nous fait, sans violer un des commandements les plus authentiques de la loi de Dieu; troisième proposition : et la liberté, ou plutôt la témérité avec laquelle nous transgressons les préceptes de l'Eglise, oubliant qu'elle est notre mère, ne procède souvent que d'un fonds de libertinage et d'un principe d'irréligion, peut-être plus dangereux pour nous que les péchés mêmes qui en naissent. Libertinage où nous nous flattons nous-mêmes, et que nous couvrons de mille prétextes; mais prétextes que l'Eglise, quoique notre mère, ne favorisera jamais ; au contraire , qu'elle désavouera toujours, et, autant qu'ils auront été la cause de nos relâchements et de nos désordres , qu'elle condamnera et qu'elle détestera : quatrième et dernière proposition. Appliquez-vous, Chrétiens , je n'abuserai pas de votre patience.
Puisque l'Eglise est notre mère, elle a droit de nous commander : cette conséquence est si naturelle , que le seul bon sens suffit pour y souscrire. Quand on disoit aux hérésiarques du siècle passé, que l'Eglise , en qualité d'épouse du Fils de Dieu , étoit reine et souveraine; que comme souveraine elle avoit le pouvoir de faire des lois,
cl que tout homme chrétien devoit sans exception et sans distinction y être soumis, cette idée de souveraineté les choquoit, et leur inspiroit un chagrin qui peu à peu dégénéra dans un esprit de révolte. Ils vouloient une Eglise, mais une Eglise sujette, une Eglise sans autorité , une Eglise f'oible et impuissante ; et ils n'en pouvoient souffrir une qui eût un empire , je dis un eu. Vie spirituel , si étendu et si absolu. Ainsi Wiclef et Luther prétenûirent-ils qu'il n'appartenoit point à l'Eglise d'imposer des lois aux fidèles, et que le pouvoir qu'elle s'en attribuoit étoit un pouvoir usurpé : par où ils faisoient bien voir qu'ils étoient de la secte et du caractère de ces esprits pervertis dont parloit l'apôtre saint Jude, c'est-à-dire de ces esprits déterminés à blasphémer et à maudire la domination même la plus légitime et la plus sainte : Similiter et hi dominationem spernunt; majestatem autem blasphémant1 .Mais enfin, tout ennemis qu'ils ' étoient de la domination de l'Eglise, ou, pour mieux dire, de sa puissance et de sa juridiction, quand on leur représentait que l'Eglise est la mère de tous les chrétiens , et qu'une mère a droit de commander à ses enfants, comme elle est obligée de les gouverner, ne pouvant nier le principe, ils se trouvoient embarrassés sur la conséquence ; et, pressés de ce raisonnement qu'ils vouloient éluder, ils avoient recours à l'invective , déclamant contre les abus des pasteurs de l'Eglise et de ses minisires : comme si les désordres prétendus des ministres de l'Eglise eussent pu ôter à l'Eglise même l'autorité que Jésus-Christ lui a donnée ; comme si ce divin Maître, malgré les plus visibles dérèglements des scribes et des pharisiens, n'a voit pas autorisé leur ministère par la loi qu'il établissoit , de faire ce qu'ils ordonneroient , sans imiter leurs exemples , comme si l'erreur la plus pernicieuse et la plus grossière n'étoit pas de faire dépendre la puissance d'ordonner et de commander, des qualités personnelles de ceux qui en sont revêtus; comme si l'abus que peuvent faire les hommes de cette puissance, en détruisoit le fond, qui est l'œuvre de Dieu , et de l'ordre de Dieu.
C'est néanmoins ce qu'ont avancé les partisans de l'hérésie. Mais permettez-moi de douter si la conduite de certains catholiques relâchés n'est pas en quelque sorte aussi injuste, et ne marque pas un aussi déplorable aveuglement. Ils ne nient pas la puissance spirituelle de l'Eglise ; mais ils comptent pour rien d'en secouer le joug : ils laissent l'Eglise en possession de son sacerdoce royal; mais ils se rendent dans la pratique aussi indépendants d'elle, que ceux qui osent le lui disputer : ils ne contestent pas que ses préceptes ne soient justes et légitimes; mais ils trouvent le moyen de s'en aflrao-
1 Jwh, 8.
chir, pour peu qu'ils leur soient incommodes. Or lequel des deux est plus injurieux à l'Eglise, ou de ne pas reconnoître son pouvoir par une prévention d'esprit , ou , le reconnoissant , de ne s'y pas soumettre par une dépravation de cœur? 11 est donc vrai que l'Eglise peut nous prescrire des lois et nous faire des commandements. Mais de quelle nature ou de quelle force sont ces commandements de l'Eglise? je dis que ce sont des lois d'une obligation étroite et rigoureuse : seconde proposition. Calvin ne pouvoit convenir qu'elles obligeassent sous peine de péché. II ne comprenoit pas, disoit-il, qu'une loi humaine pût être la matière d'un crime devant Dieu : et plaise au ciel que parmi nous il n'y ait point d'âmes libertines infectées de la même erreur! Mais c'est ce qui doit nous étonner, qu'un homme aussi pénétrant que Calvin pût bien comprendre comment la désobéissance d'un fils envers son père le rend criminel aux yeux de Dieu, et qu'il ne pût concevoir comment la désobéissance d'un chrétien envers l'Eglise, qui est sa mère, le rend , au jugement de Dieu même , prévaricateur. Car pourquoi l'Eglise , qui nous a engendrés selon l'esprit , ne peut-elle pas sur nous ce que peuvent nos pères selon la chair? lui sommes -nous moins redevables? nous at-elle donné une naissance, une vie, une éducation moins estimable et moins précieuse? Quand il n'y auroit point d'autre fondement que celui-là pour justifier ce qui a passé de tout temps pour incontestable dans notre religion, savoir, que les préceptes de l'Eglise sont des liens de conscience qu'on ne peut rompre sans encourir l'indignation et la disgrâce de Dieu, ne seroit-ce pas assez? Oui, mes chers auditeurs , ces préceptes , quoiqu'en eux-mêmes de droit humain et positif, vont jusqu'à l'offense divine et jusqu'à intéresser le salut. Ce sont pour nous des sources de grâce , quand nous les accomplissons; mais par un juste jugement, et contre l'intention de l'Eglise même, ils se tournent pour nous en malédiction , quand nous y contrevenons; et il faut bien que cela soit ainsi, puisque Jésus-Christ , dans l'Evangile , veut qu'on tienne pour païen et pour publicain celui qui n'obéit pas à l'Eglise : Si aulem Ecclesiam non audierit, sit tibi sicul elhnicus et publicanus \ Car ce qui mérite qu'on nous regarde comme païens , doit être au moins un péché de la nature de ceux qui causent la mort à notre âme ; et ce qui nous met au rang des publicains, c'est-à-dire des pécheurs publics, n'est point la simple transgression d'une loi civile et pénale. Il faut bien encore que cela soit ainsi , puisque le même Sauveur a donné le pouvoir à son Eglise de nous excommunier et de nous retrancher de son corps , lorsqu'avec opiniâtreté, et par un esprit d'orgueil , nous
» Matlh., 18.