IV
persistons à son égard dans la désobéissance, en violant ses préceptes impunément : car une punition aussi terrible que celle-là ne suppose pas une faute légère ; et ce retranchement du corps mystique de Jésus-Christ ne peut être pour le salut quelque chose d'indifférent.
En voulez-vous un témoignage, mais décisif? écoutez saint Augustin. Quand ce grand docteur parloit du jeûne commandé et déter miné par l'Eglise , comment s'en expliquoit-il? en parloit-il commi dune œuvre de surérogation pour les Justes, ou comme d'un exercice volontaire de pénitence pour les pécheurs ? Non ; il en parloit comme d'une loi à laquelle et les pécheurs et les Justes, sous peine d'être condamnés de Dieu, dévoient également s'assujettir; il disoit qu'autant qu'il étoit louable de jeûner dans les autres temps de l'année r autant étoit-il punissable de ne pas jeûner dans les temps consacrés à la pénitence publique de l'Eglise, et particulièrement dans celui qu'elle nous a ordonné de sanctifier par le jeûne solennel du carême : que d'observer d'autres jeûnes , ce pouvoit être un remède et une vertu; mais que de manquer à celui-là, c'étoit un crime et un péché. Ce sont les termes dont il use : In aliis quippe lemporibus jejunare , aut remedium est , aut prœmium ; in quadragesimâ non jejunare scelus est ac peccalum '. La tradition du siècle de saint Augustin étoit donc que la loi du jeûne imposoit aux chrétiens une obligation, non-seulement de police, mais de conscience; et que c'étoit, aussi bien que la loi écrite , une matière de transgression et de péché.
Cependant, Chrétiens , sans recourir à la tradition , ni à l'Ecriture , je dois m'en tenir à cette supériorité naturelle que l'Eglise a sur moi. Elle est ma Mère : donc je suis réprouvé de Dieu si je ne lui obéis pas, quand elle exige de moi un culte raisonnable : or en exige-t-elle jamais un autre? et dans les commandements qu'elle me fait, pour peu que j'aie le cœur docile, est-il rien que ma raison même ne doive hautement approuver? Elle m'oblige à assister aux divins mystères et au sacrifice de ma religion, à recevoir chaque année le sacrement institué pour être la nourriture de mon âme et le gage de mon salut, à ne m'en approcher qu'après m'y être disposé par une solide épreuve de moi-même et par une confession exacte des désordres de ma vie , à garder des abstinences et des jeûnes qui peuvent me tenir lieu de satisfactions : or sont-ce là des choses où je puisse me plaindre que l'Eglise ait excédé la mesure de ce culte dont parloit saint Paul, eu L'appelant Rationabile obsequium*; qu'elle n'ait pas eu égard à ma foiblesse , qu'elle n'ait pas même consulté mes besoins et mon intérêt; en un mot, qu'elle n'ait pas agi en Mère prudente et zélée,
i/imjust. — s llom., 12.
conduite par l'esprit de Dieu? Quand elle nem'auroitpas fait ride tout cela , ne devrois-je pas me les faire moi-même? et ces lois, quand je les observe , m'étant aussi utiles et aussi salutaire? que l'expérience me l'apprend , Dieu n'aura-t-il pas droit de me punir , si , par impiété ou par lâcheté , je ne les observe pas?
Mais enfin , me direz-vous , tout cela ne nous est commandé que par l'Eglise. Je l'avoue, Chrétiens : mais prenez garde à ce que j'a* ajouté . et c'est la troisième proposition : savoir , qu'il est impossible de violer alors le commandement de l'Eglise, sans violer l'un des commandements les plus authentiques de la loi de Dieu : pourquoi! parce que le commandement de l'Eglise est toujours accompagné, ou, pour mieux dire, soutenu et autorisé du commandement de Dieu : et je ne dis pas seulement ceci de certains préceptes qui, selon la remarque de saint Thomas , sont tout ensemble de droit ecclésiastique et de droit divin , tel qu'est, entre autres, le précepte de la communion : car il est bien évident que Jésus-Christ ayant établi la communion comme un moyen essentiellement nécessaire pour entretenir dans nous la vie de la grâce , et pour cela s'étant déclaré , que quiconque ne mangeroit pas la chair du Fils de l'Homme seroit privé de cette vie qui fait les Saints et les élus de Dieu , Nisi manducaveritis carnem Filii Hominis 3 non habebitis vilam in vobis1 ; quand je participe au corps de Jésus -Christ, et que j'accomplis le devoir chrétien par la communion pascale, je satisfais à deux préceptes, l'un de l'Eglise , l'autre du Sauveur ; et au contraire , si je manquois à ce devoir, je serois coupable dune double prévarication et dune double iniquité : prévarication , en ne donnant pas à l'Eglise cette marque de mon obéissance ; mais prévarication encore plus grande , en négligeant , aussi bien que les conviés de l'Evangile, de me mettre en état d'assister à ce divin banquet où Jésus-Christ lui-même m'invite pour me nourrir de sa chair et de son sang. Sans parler, dis-je, de ces commandements , qui ne sont , à le bien prendre , des commandements de l'Eglise que par la circonstance du temps , mais qui dans le fond sont de l'institution divine, j'ai dit absolument , et il est vrai , que la désobéissance aux lois de l'Eglise est toujours accompagnée dune désobéissance à la loi de Dieu : comment ? parce qu'en même temps, pour user de cet exemple, que l'Eglise, par une loi particulière, me commande le jeûne , Dieu, par une autre loi qui est générale , me commande d'obéir à l'Eglise ; et je ne puis mépriser l'un de ces deux commandements sans mépriser l'autre , puisque l'un , dit le savant chancelier Gerson , sert de soutien et d'appui à l'autre. Je me trompe donc si je crois alors n'être responsable qu'à
« Joan., 6.
l'Eglise, et n'avoir péché que contre l'Eglise ; car j'ai péché contre Dieu même, cL il faudra que je subisse la rigueur de son jugement aussi bien pour le jeune violé que pour les autres désordres de ma vie -, et voilà . mes chers auditeurs , ce que les théologiens concluent des paroles du Fils de Dieu, quand il disoit à ses apôtres, qui furent les pasteurs de son Eglise : Qui vos audit, me audit : et qui vos spernil, me spernit ! : Qui vous écoute, m'écoute ; et qui vous méprise , me méprise : paroles , ajoute le chancelier Gerson , qui montrent bien que Jésus -Christ est personnellement intéressé dans le mépris que nous faisons des lois de son Eglise ; cl qu'en qualité de chef et d'époux de cette Eglise, le mépris qu'on fait d'elle retombant sur lui , il ne peut se dispenser, tant pour lui-même que pour elle, de nous en punir.
Le point de morale par où je finis , et qui est ma dernière proposition , c'est que la plupart des péchés qui se commettent contre l'Eglise, en violant ses lois , sont des péchés de libertinage, qui ne procèdent communément que d'un secret principe d'irréligion ; mais qui par-là , changeant d'espèce , deviennent encore devant Dieu plus punissables et plus griefs : car pour les préceptes de la loi de Dieu , on les viole , dit Guillaume de Paris , par mille autres raisons que Ton peut appeler des tentations humaines. Un intérêt puissant, une passion forte , un mouvement subit , une occasion pressante et imprévue , voilà les sources ordinaires des crimes les plus énormes dont je parle ; c'est-à-dire , on pèche contre la loi de Dieu , parce qu'on est emporté et dominé par la concupiscence-, on est impudique par foiblesse, médisant par légèreté , injuste par cupidité. Mais quand il s'agit des préceptes de l'Eglise , la plupart faciles en eux-mêmes , et dont la matière n'est presque jamais le sujet d'une viobnte passion qu'il faille vaincre pour les accomplir , par quel esprit et par quel principe peut-on les transgresser , si ce n'est par un principe de licence, par un esprit indépendant et libertin, par l'habitude malheureuse qu'on s'est faite de se soucier peu des observances et des devoirs de sa religion ? principe plus funeste que les péchés mêmes qui en sont les suites; mais principe d'où tirent les péchés qui en naissent un surcroît de malice dont je voudrois aujourd hui vous imprimer l'horreur.
Je ne parle point à vous , mes Frères, qui, par le malheur de votre naissance , ayant été enveloppés dans l'hérésie et dans le schisme, avez fait une profession ouverte de ne point obéir à l'Eglise, qui étoit votre mère, jusqu'à ce qu'il ait plu enfin au Seigneur de vous rappeler à son unité. Quoique pendant cette séparation vous ayez violé
1 Luc, 10.
ses lois , je sais que vous l'avez fait par ignorance, aussi bien que vos pères , et Dieu veuille que cette ignorance ait pu vous servir de quelque excuse auprès de Dieu ! Je pourrois donc vous dire , avec autant de raison que saint Pierre en parlant aux Juifs : Et ruine scio, fratres, quia per ignorantiam fecislis\ Je ne vous reproche point les désobéissances que vous commettiez alors contre l'Eglise , comme si elles avoient été des marques de votre irréligion ; et je déplore bien plutôt l'aveuglement où vous étiez en les commettant peut-être par le faux zèle d'une prétendue religion. Dieu, par son infinie bonté, vous a ouvert les yeux, et il me suffit d'ajouter ce que le prince des apôtres disoit aux Israélites , au même chapitre des Actes que je viens de citer : Pœnilemini igitur et convertimini, ut deleantur peccata vestra* : Faites donc pénitence, mes Frères; et, éclairés des lumières de la vérité, persévérez, croissez , affermissez-vous dans la grâce de votre conversion, afin que ces péchés d'ignorance que vous faisiez sans les connoître , et que vous n'aviez garde de pleurer, puisque vous n'en conveniez pas , soient maintenant effacés par la ferveur de votre vie, mais surtout parla soumission et l'inviolable régularité avec laquelle je me promets que vous observerez ces mêmes lois qui si longtemps ont été le sujet de votre transgression. Ce n'est point , dis-je , à vous, Chrétiens nouvellement réconciliés à l'Eglise de Jésus- Christ, que j'ai prétendu adresser la plainte que je fais ; c'est à vous , anciens catholiques , c'est à vous que je veux parler. Quel autre esprit, je le répète , qu'un esprit de libertinage , peut vous porter à violer des commandements dont la pratique demande si peu d'efforts, et que l'Eglise, usant d'une condescendance maternelle, a su proportionner à votre foiblesse par tant de tempéraments, pour ne pas dire de ménagements et d'adoucissements? Car de quoi s'agit-il? d'une messe qu'il faut entendre, d'une confession qu'il faut faire, d'une communion dont il faut s'acquitter, de quelques fêtes qu'il faut sanctifier, de quelques abstinences et de quelques jeûnes qu'il faut observer. Un chrétien qui , sans nécessité , sans raison , sans excuse; un chrétien qui, sans scrupule et sans remords, fait une profession ouverte de n'avoir sur cela pour l'Eglise aucun respect, ou qui n'a là-dessus pour elle qu'un faux respect , un respect de bienséance et de cérémonie, que donne-t-il à penser de lui, sinon qu'il a peu de religion , et que dans le fond il est impie et libertin? Ah ! mes Frères, honorons notre religion par l'obéissance que nous rendrons à Jésus- Christ et à son Eglise. Autrefois on nous disoit : Edifions les hérétiques qui nous voient , qui nous observent , et qui , tout retranchés qu'ils sont de l'Eglise , ne laissent pas d'être scanda-
i /ici., 3.-2 Ibid.
lises, quand ils sont témoins du mépris que nous en faisons en méprisant ses lois ; l'exemple de notre fidélité et de notre soumission sera mille fois plus efficace pour les persuader et les toucher, que les plus savantes disputes et les discours les plus pathétiques; et si quelque chose est capable d'achever leur conversion , c'est la bonne odeur de notre vie et la régularité de notre conduite. C'est ainsi qu'on nous parloit. Mais aujourd'hui je vous dis quelque chose de plus pressant : Edifions, non plus des hérétiques obstinés, mais des catholiques nouvellement sortis du sein de l'hérésie et reçus dans le sein de l'Eglise; ils sont encore foibles , ne les affoiblissons pas davantage par le scandale de nos mœurs. Quand ils ne voyoient nos désordres que de loin, ils en étoient surpris, ils en étoient frappés , ils en étoient indignés : que sera-ce quand ils les verront de près , et que sans cesse ils les auront devant les yeux? Ne leur donnons pas lieu de regretter ce qu'ils ont quitté , et peut-être d'y retourner. Ne détruisons pas dans eux l'ouvrage de la grâce , mais travaillons à l'affermir et à le perfectionner ; pensons à nous-mêmes , et souvenons-nous qu'il y va de notre salut éternel. Grand Saint , vous que nous invoquons spécialement en ce jour; vous à qui Jésus -Christ confia son Eglise , et qui en êtes , après lui , la pierre fondamentale ; vous qui en fûtes sur la terre le chef, l'apôtre, le martyr, ayez encore les yeux attachés sur elle; protégez-la, défendez-la, obtenez-lui les secours puissants qu'elle demande par votre intercession , pour confondre ses ennemis , pour sanctifier ses enfants , et pour nous faire tous arriver à la gloire , où nous conduise , etc.