‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 96 sur 124 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quand je dis que saint Paul a parfaitement accompli tous les devoirs de son ministère , ne pensez pas , Chrétiens , que ce soit là une louange commune. La grâce même de l'apostolat l'a tellement distingué, et a eu dans lui des effets si singuliers, que quand il se glorifioit d'être apôtre de Jésus-Christ, Paulus, servus Jesu Chriti , vocatus aposlolus i> il ajoutoit qu'en vertu de ce titre ou de cette grâce, il avoit été séparé pour prêcher l'Evangile de Dieu : Segregatus in Evangelium Dei * ; comme si l'un des principaux caractères de sa vocation eût été la distinction de sa personne , et qu'il n'eût pas suffi pour lui d'être apôtre , s'il ne l'eût été d'une façon toute particulière. En effet, Dieu avoit choisi saint Paul pour trois grands desseins qui dévoient occuper son zèle apostolique, pour confondre le judaïsme , pour convertir la gentilité , et pour former le christianisme dès sa naissance : voi'à ce que la Providence prétendoit de lui, et à quoi il étoit destiné. Or saint Paul , par une pleine correspondance à la grâce de son ministère , a accompli ces trois choses avec un succès dont il étoit seul capable, ou du moins qui lui étoit uniquement réservé. Appliquez-vous, s'il vous plaît, à ma pensée.

« Rom., i. — 2 Il/id.

11 falloit, pour l'établissement solide delà loi chrétienne , que l'Evangile fût prêché par un apôtre dont le témoignage en faveur de Jésus-Christ fût un témoignage absolument irréprochable, exempt de tout soupçon , et propre non-seulement à convaincre , mais à confondre l'incrédulité des Juifs. Or cet apôtre, par une disposition spéciale, a été saint Paul. Je m'explique : quand les autres apôtres prêchoient Jésus-Christ, qu'ils protestoient dans les synagogues que Jésus-Christ étoit le Messie envoyé de Dieu et promis par les prophètes ; quelques preuves qu'ils en donnassent et quelques miracles qu'ils fissent pour le confirmer, on avoit toujours quelque prétexte de les tenir pour suspects ; on pouvoit dire qu'ils étoient gagnés , et qu'ayant été les sectateurs et les disciples de ce prétendu Messie , il ne falloit pas s'étonner s'ils se déclaroient pour lui-, et quoique mille raisons pussent détruire ce prétexte, ce prétexte ne laissoit pas d'avoir je ne sais quelle apparence qui préoccupoit d'abord l'ignorance des uns , et qui entretenoit l'opiniâtreté des autres. Mais quand saint Paul paroissoit confessant le nom de cet Homme-Dieu , lui qui venoit d'en être le persécuteur, lui qui étoit connu dans Jérusalem pour avoir entrepris d'en exterminer la secte, lui qui avoit reçu pour cela et demandé même des commissions et des ordres-, et que, par un changement aussi subit que prodigieux , il publioit partout que ce crucifié à qui il avoit fait si cruellement la guerre étoit le Sauveur et le Dieu d'Israël, qu'il étoit forcé de l'avouer, et qu'après ce qu'il avoit vu et entendu , il ne refusoit point de mourir pour signer de son sang une vérité si importante; quand il parloit ainsi, que pouvoit-on opposer à la force de ce témoignage? Etoit-ce préoccupation , étoit-ce intérêt, étoit-ce renversement d'esprit, étoit-ce indifférence ou mépris pour la loi de Moïse? Tout le contraire ne se trouvoit-il pas dans saint Paul? ce changement dans un homme aussi éclairé que lui, et aussi zélé pour les traditions de ses pères , n'étoit-ce pas une justification authentique de tout ce qu'il disoit à l'avantage et à la gloire de Jésus-Christ?

De là vient que ce grand apôtre ne faisoit presque jamais de discours dans les assemblées des Juifs , qu'il ne se proposât lui-même comme un argument et comme une démonstration sensible de l'Evangile qu'il annonçoit. C'est moi, mes Frères, leur disoit-il, qui me suis signalé dans le judaïsme, au-dessus de tous ceux de ma profession et de mon âge. Vous savez de quelle manière j'ai vécu parmi vous , et avec quel excès de fureur je ravageois cette nouvelle Eglise, que je reconnois aujourd'hui pour l'Eglise de Dieu. 11 est vrai , j'étois plus infidèle que vous ne l'êtes, et plus rebelle aux lumières de la grâce; mais c'est pour cette raison même que Dieu a jeté les yeux sur moi,

et que Jésus-Christ a voulu faire éclater en moi sou extrême patience, afin que je devinsse un exemple et un modèle pour vous porter à croire en lui. Oui , c'est lui-même qui m'a parlé , et qui . par des signes et des prodiges dont tous ceux qui m'accompagnoient ont été les témoins, m'a réduit à l'état où vous me voyez-, qui m'a terrassé pour me relever , qui m'a aveuglé pour m'éclairer -, qui , de blasphémateur que j'étois , m'a fait apôtre, et qui, pour réparation de tous les outrages qu'il a reçus de moi , veut maintenant que je lui serve d'ambassadeur et de ministre auprès de vous. Ces paroles, dis-je, avoientune grâce toute divine dans la bouche de saint Paul, pour persuader les Juifs. Et saint Luc remarque que c'étoit assez qu'il parlât, et qu'il assurât que Jésus-Christ étoit le Christ, pour confondre tous les ennemis du nom chrétien : Confundebat Judœos , affirmans quoniam hic est Christus \ Au lieu qu'il falloit que les autres apôtres fissent de grands efforts, celui-ci n'avoit qu'à se produire, sa personne seule prêchoit ; saint Paul converti étoit pour tous ceux de sa nation, non pas un attrait , mais une détermination invincible à embrasser la foi. Et en effet, à bien méditer les circonstances de cette conversion, à peine avons-nous un motif de créance en Jésus-Christ plus convaincant et plus touchant que celui-là. De là vient que les chefs de la Synagogue, qui avoient conjuré contre le Sauveur, se montrèrent toujours si passionnés contre saint Paul; de là vient qu'ils usèrent de tant de stratagèmes pour le perdre et pour lui ôter la vie; et qu'entre les autres disciples ce fut celui-ci qu'ils persécutèrent le plus cruellement : pourquoi ? parce qu'ils savoient que c'étoit celui dont le témoignage, devoit faire plus d'impression sur les esprits, et qu'il étoit impossible que Jésus-Christ ne fût reconnu dans la Judée, pendant que saint Paul y seroit écouté. Il avoit donc une grâce particulière pour faire l'office d'apôtre à l'égard des Juifs.

Mais son ministère ne se bornoit pas là. Dieu l'appeloit à quelque chose de plus grand , et cette séparation mystérieuse que le Saint- Esprit commanda qu'on fît de sa personne , comme il est dit au livre des Actes, étoit encore pour une entreprise plus haute. Prêcher Jésus-Christ aux Juifs , c'est-à-dire à un peuple que Jésus-Christ avoit instruit lui-même, à un peuple déjà prévenu de la foi du Messie, déjà éclairé des lumières de la vraie religion, c'étoit proprement le partage des autres apôtres, même de ceux qui paroissoient comme les colonnes de l'Eglise, sans en excepter saint Pierre; mais répandre la grâce de l'Evangile sur toutes les nations de l'univers , prêcher Jésus-Christ à des païens et à des idolâtres, porter son nom devant les monarques et les souverains, persuader sa religion aux philosophes et

I Ad., 9.

aux sages du monde , leur faire goûter la foi d'un Dieu-Homme , leur en inspirer le culte et la vénération , les détacher de leurs fausses divinités , et, ce qui étoit bien plus difficile , des fausses maximes du siècle, pour les soumettre au joug de la croix ; faire adorer la sagesse de Dieu dans un mystère qui n'avoit pour eux que des apparences de folie : ah ! Chrétiens, c'est pour cela qu'il falloit un saint Paul, et c'est pour cela que saint Paul étoit prédestiné. Quelque pouvoir général qu'eût reçu saint Pierre au-dessus des autres apôtres , sa mission spéciale n'alloit pas à convertir les Gentils. Le dirai-je ? Jésus- Christ même ne l'avoit pas voulu entreprendre , puisque, tout Sauveur et tout Dieu qu'il étoit, il s'étoit réduit aux brebis perdues de la maison dlsraël : Non sum missus nisi ad oves quœ perierunt domûs Israël*. Mais, comme remarque saint Augustin , ce que Jésus-Christ n'a pas fait par lui-même, il l'a fait par saint Paul : il n'étoit venu par lui-même que pour les Israélites ; mais dans la personne et par le ministère de saint Paul , il étoit venu pour tous les hommes : de sorte que saint Paul devoit être le supplément de la mission adorable de cet Homme-Dieu. Voilà le grand ouvrage pour lequel le Saint-Esprit avoit ordonné qu'on lui séparât cet apôtre : Segregate mihi Saulum 2. Or comment y a-t-il réussi ? Ah ! Chrétiens, à peine lui-même osoit-il le dire , tant la chose lui sembloit surprenante ; à peine en croyoit-il à ses yeux, voyant , non pas les fruits, mais les prodiges que ses prédications opéroient. Imaginez - vous , dit saint Chrysostome, et il nous est aisé de l'imaginer, un conquérant qui entre à main armée dans un pays ; qui mesure ses pas par ses victoires , à qui rien ne résiste, et de qui tous les peuples reçoivent la loi : voilà une image de saint Paul convertissant la gentilité. Il entre dans des pays où le démon de l'idolâtrie étoit en possession de régner, et il le fait fuir de toutes parts. Depuis l'Asie jusques aux extrémités de i Europe, il établit l'empire de la foi : dans la Grèce , qui étoit le séjour des sciences, et par conséquent de la sagesse mondaine; dans Athènes et dans l'Aréopage, où l'on sacrifioit à un Dieu inconnu; dans Ephèse, où la superstition avoit placé son trône; dans Rome où l'ambition dominoit souverainement ; dans la cour de Néron , qui fut le centre de tous les vices : il publie là, dis-je, l'évangile de l'humilité, de l'austérité, de la pureté, et cet évangile y est reçu. Ce ne sont pas seulement des barbares et des ignorants qu'il persuade ; mais ce sont des riches, des nobles, des puissants du monde, des juges et des proconsuls , des hommes éclairés qu'il fait renoncer à toutes leurs lumières, en leur proposant un Dieu crucifié : ce sont des femmes vaines et sensuelles qu'il dégage de l'amour d'elles-mêmes , pour

i Mallh., ib. — zAct., J3.

eur faire embrasser la pénitence. Il annonce Jésus-Christ dans des lieux où ce nom auguste et vénérable navoit jamais été entendu, Non ubi nominatus est Christus ',- il y voit naître des Eglises nombreuses, ferventes, florissantes, qui remplissent toute la terre de l'admiration et de l'odeur de leur sainteté. Que pensez-vous, Chrétiens? Si la tradition, ou plutôt si l'expérience mèmen'autorisoit ce que je dis , peut-être le prendrions-nous , vous et moi, pour une fable ; mais tout l'univers témoigne encore aujourd'hui que c'est une vérité: le christianisme que nous voyons, la vaste étendue du royaume de l'Eglise , tant de nations devenues fidèles par la prédication de ce grand Saint; tant de peuples qu'il a engendrés par l'Evangile, et qui le rcconnoissent encore pour leur père , nous-mêmes qui en sommes sortis, et qui n'avons point d'autre origine que celle-là , tout cela ce sont autant de monuments et de preuves suffisantes des conquêtes de saint Paul sur la gentilité.

Cependant son ministère, pour un entier accomplissement, demandoit qu'il travaillât à former les chrétiens : c'étoit son principal et dernier ouvrage, et c'est ce qu'il a fait d'une manière qui lui est si propre, que, sans rien ôter aux autres apôtres, on peut l'appeler, par excellence, le Docteur de l'Eglise. En effet, mes chers auditeurs, sans parler du premier christianisme qu'il a planté, qu'il a arrosé, qu'il a cultivé par ses soins, c'est lui qui nous a instruits à être ce que nous sommes ou ce que nous devons être, c'est-à-dire chrétiens , par la doctrine toute céleste qu'il nous a enseignée. Pourquoi pensezqu'il ait été ravi au troisième ciel , et pourquoi Jésus-Christ, dar.s l'état même de son immortalité, a-t-il voulu se faire le maître de cet apôtre? afin de nous dire, par la bouche de cet apôtre, ce qu'il ne nous avoit pas dit par la sienne : Ego enim accepi à Domino, quod et tradidi vobis-. 11 y avoit cent choses que le Fils de Dieu n'avoit pas révélées aux hommes, étant avec eux, parce qu'ils ne pouvoient pas les porter; et c'est saint Paul qui devoit les en rendre capables.

C'est lui qui nous a découvert les trésors cachés dans ce mystère incompréhensible de l'incarnation du Verbe, qui nous a expliqué l'économie de la grâce, qui nous a fait concevoir la dépendance infinie que. nous avons d'elle , jointe à l'obligation de travailler avec elle , afin de ne la pas recevoir en vain ; qui nous a éclairci ce profond abîme de la prédestination de Dieu , pour nous apprendre à l'adorer et non pas à le pénétrer, à nous en faire un motif de zèle pour le salut, et non pas de libertinage et de désespoir; qui nous a donné ces hautes idées de l'Eglise de Jésus-Christ, qui nous a fait le plan de sa hié-

• Rom., 15. — s 1 Cor., il.

rarchie, qui nous a intimé ses lois, qui nous a développé ses sacrements. Sans tout cela nous ne pouvions pas être chrétiens, et à peine l'Evangile nous déclaroit-il rien de tout cela; mais cette bouche, encore une fois, par laquelle, comme dit saint Chrysostome, Jésus- Christ a Tononeé de plus grands oracles que par lui-même, Os illud per qw . Christus majora quant per se ipsum locutus est ', saint Paul nous en a pleinement informés ; c'est lui qui , par les divins préceptes de sa morale, a sanctifié tous les états, et qui en a réglé tous les devoirs ; lui qui apprend aux évêques à être parfaits, aux prêtres à être réguliers et fervents, aux vierges à être modestes et humbles, aux veuves à être retirées et détachées du monde, aux grands à vivre sans faste et sans orgueil, aux riches à ne se point enfler de leurs richesses, et à n'y point mettre leur appui ; aux maîtres à veiller sur leurs domestiques, aux domestiques à respecter leurs maîtres, aux pères et aux mères à conduire leur famille, aux enfants à honorer leurs pères et leurs mères ; ainsi de toutes les autres conditions que le temps ne me permet pas de parcourir.

C'est pour cela que saint Chrysostome appeloit saint Paul le grand livre des chrétiens, et c'est pour cela même qu'il exhortoit tant les fidèles à la lecture des divines Epîtres de cet apôtre. II n'en fallut pas davantage pour achever la conversion de saint Augustin, vous savez en quelles perplexités il se trouvoit : Dieu l'attiroit fortement, et le monde le retenoit ; la grâce le pressoit , et ne lui donnoit aucun repos ; mais la passion d'ailleurs livroit à son cœur les plus rudes combats, et l'habitude faisoit évanouir ses plus belles résolutions. Que falloit-il donc pour le faire triompher de l'habitude, pour le fortifier contre la passion , pour l'arracher au monde et à tous ses engagements? Rien autre chose que ce que lui marqua cette voix qu'il entendit; et c'étoit d'ouvrir et de lire les Epîtres de saint Paul : Toile, lege ■ : Prenez et lisez. Il obéit, et tout-à-coup ses fers furent rompus : quelques paroles de ces saintes lettres dissipèrent tous les nuages de son esprit , et , d'impudique qu'il étoit , en firent un homme chaste et un Saint. A quoi tient-il que nous n'en retirions le même fruit? l'esprit de Dieu , dont ces excellentes Epîtres sont remplies, n'est pas moins puissant pour nous qu'il le fut pour saint Augustin.

Ah ! Chrétiens , pourquoi pensez-vous que le christianisme ait de nos jours dégénéré dans cette corruption de mœurs, et dans ce désordre où nous le voyons? Disons-le à notre confusion : après tout ce qu'a fait saint Paul pour l'accomplissement de son ministère, pourquoi avons-nous encore la douleur de voir, au milieu du christianisme, un certain levain de judaïsme et de paganisme? car j'appelle

i Chrys. — s August.

levain de Judaïsme, cette opposition secrète à Jésus-Christ, qui est dans le cœur de tant de chrétiens; opposition, dis-je, à la croix de Jésus -Christ, à l'humilité de Jésus -Chris!, aux maximes et aux exemples de Jésus -Christ : j'appelle levain de paganisme, cette malheureuse coutume qu'on se fait de n'agir que par les vues du monde, sans prendre jamais les vues de la foi; de ne se conduire en toutes choses que par politique, que par raison, que par des considérations et des respects humains , sans consulter jamais la religion. Est-il rien aujourd'hui déplus commun que ce scandale, et d'où vient cela? c'est, mes Frères, que nous n'écoutons pas saint Paul, et que nous ne profitons pas des salutaires enseignements qu'il nous donne : tout mort qu'il est, il nous prêche encore, disons mieux, il est encore vivant dans ses incomparables écrits. Voulez- vous réformer le christianisme, ou plutôt voulez-vous vous réformer vous-mêmes? Toile , lege : Prenez et lisez. Il ne vous faut point d'autre maître , point d'autre prédicateur, point d'autre guide et d'autre directeur que saint Paul , tel que l'Eglise vous le présente , et tel qu'elle vous le fait entendre. Je dis plus : voulez-vous avoir part au ministère de ce grand apôtre? voulez -vous, pères et mères, faire de vos familles des familles chrétiennes? servez-vous de la morale de saint Paul-, ayez soin de vous en instruire et d'en instruire les autres. Au lieu de tant de livres scandaleux, de tant de livres impies, de tant de livres médisants et insolents, attachez-vous à celui-là, et dans peu vous en connoîtrez le mérite, et en ressentirez l'efficace : ce sera votre sanctification particulière , et la sanctification de vos maisons. Quoi qu'il en soit, comme saint Paul a pleinement accompli le ministère de l'apostolat par la prédication de l'Evangile, il l'a encore parfaitement honoré par la conduite qu'il a tenue dans la prédication de l'Evangile : c'est la seconde partie.

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