DISCOURS PRÉLIMINAIRE
PRONONCE A Jj'O UVERTURB DE CE COURS,
EK i/A JT 5.
Nous ne vivons assurément ni dans le sieçle y ni dans le pays de la morale. Son langage nous est étranger : son aspect nous repousse , se* préceptes nous attristent , son nom seul nous fait fuir ; et pourtant c'est de la morale que je vais vous entretenir. Mais rassurez-vous , mesdames ; lorsque dépouillant son masque pédahtesque et sa roideur sentencieuse, elle prend le ton de la franchise et le langage de l'amitié , sa voix s'adoucit , ses traits s'animent , son sourire même ressemble quelquefois à celui des Grâces y et vous lui trouverez souvent un aîr de famille.
Ne redoutez point la marche sévère, ni l'ordre didactique d'un Cours de Morale complet. Je sais que vos esprits- délicats craignent la nourriture de cet aliment trop solide, et que pour les y
6 COURS accoutumer, je dois d'abord en diviser la substance.
D'après ces précautions , on prévoit aisément que je parlerai pour les hommes en général, et pour les femmes en particulier.
Ce n'est qu'aux hommes que nous enseignons la morale ; et ce n'est qu'aux femmes que nous demandons de6 mœurs. Avec toutes nos forces , nous ne pouvons les gouverner; et nous prétendons qu'avec leur foiblesse , elles se gouvernent elles-mêmes. Nous appelons tous les arts à notre secours , et nous les abandonnons à la nature. Ah ! soyons de bonne foi ; nous ferions moins d'efforts pour leur être supérieurs, si nous sentions moins leur supériorité.
On a publié en mon absence , que je me proposois d'enseigner aux femmes leurs devoirs ; on s'est trompé. Je n'aurai jamais ces prétentions. Je ne veux leur parler que de leurs vertus, et leur rappeler principalement le nombre de celles qui, moins essentielles en apparence à leur réputation ou à leur bonheur , attirent moins souvent leur attention ; comme on rappelle au souvenir d'un riche propriétaire l'état de ses moindres possessions , afin de l'engager à leur donner une partie de la culture qu'il consacre à ses grandes propriétés.
Au reste , en consacrant aux femmes une partie de mes entretiens sur la morale , je crois prouver publiquement aux hommes combien je
DE MORALE. r m'intéresse à leur félicité. C'est ainsi que Ton regardoit le précepteur d'un prince comme le dépositaire du bonheur de la nation. S'il inculquoit à son élevé des principes de douceur et d'équité , s'il donnoit à son caractère léger un certain degré de constance , s'il captivoit son esprit indocile, s'il fîxoit ses idées errantes , s'il affranchissoit son coeur des caprices de son imagination , comme on dégage une jeune plante de l'herbe parasite qui l'environne ; s'il lui faisoit comprendre que la ruse est sœur du mensonge , et le mensonge pere de tous les vices ; s'il lui persuadent que l'art de plaire toujours est l'ai t de se faire estimer , et que l'estime durable ne pouvant naître que de la vertu , c'est dans U vertu seule que consiste l'art de plaire; bientôt le peuple, adorant le disciple, bénissoit le maître en s'écriant : « Il a semé la morale, et nous re- « cueillons le bonheur ! »
Comme la terre sur laquelle je vais semer est , dit-on , un peu légère , je m'attends bien à voir une portion du grain sécher faute de nourriture , une autre partie enlevée par le souffle de la frivolité. Ces premiers obstacles ne doivent point décourager le cultivateur. La vertu est une plante si délicate , qu'on ne peut guère se flatter de la multiplier , et qu'on doit se considérer comme trop heureux si l'on ne perd point l'espoir de l'acclimater.
Je ne me suis pas flatté, mesdames , de fixer
seul votre attention sur un objet aussi grave que celui de la morale. Le sujet le plus intéressant , traité par une seule personne , contracte une teinte de monotonie que fait disparoître la diversité des opinions. Si vous suivez dans la prairie un ruisseau coulant paisiblemenf sur un lit toujours égal , le calme de son cours cesse bientôt d'attirer vos regards ; mais s'il se brise contre le rocher, s'il tombe en cascade et s'échappe entre les fleurs et les roseaux , soudain son murmure vous attire , et les yeux fixés sur son onde blanchissante , vous éprouvez ce plaisir secret qui naît de la rencontre des obstacles , et vous goûtez le charme de la contradiction. Pour maîtriser vos esprits par l'attrait de cette jouissance , je vous environnerai du cercle nombreux des philosophes anciens; et mettant en opposition leurs opinions et leurs principes , tempérant l'austérité des uns par Paménité des autres, fortifiant la foîblesse de ceux-ci par l'énergie de ceux-là , je les amènerai , s'il est possible , à un point de conciliation dont le résultat sera cette saine morale, qui, dédaignant également la souplesse et l'orgueil , conduit d'un pas ferme l'homme vers le bonheur , par le chemin invariable de l'honneur et de la probité.
J'ai présumé , mesdames , que vous ne vous effrayeriez point de la compagnie des philosophes ; vous devez y être accoutumées depuis, long-temps. On ne voit plus que des philosophes.
DE MORALE. 9 aujourd'hui. En effet , en quoi consiste la philosophie du jour ? à se mettre au-dessus de tout ce que l'on appelle préjugés. D'où il résulte que les spéculateurs sont philosophes , les parvenus sont philosophes, les maris sont philosophes, et leurs femmes , cédant à la force de l'exemple conjugal, essayent aussi, dit-on , de philosopher par imitation.
Je conviens que les philosophes avec lesquels vous allez faire connoissance , vous apporteront, avec leurs maximes étrangères , des manières de l'autre monde , et que vous rirez quelquefois de la gaucherie de leur sagesse. Mais il faut espérer que votre société les formera ; et bientôt leurs mœurs barbares prendront l'urbanité des vôtres, à moins que vos mœurs ne prennent la teinte de leur morale; et dans ce cas, je n'ose répondre que vous y gagnerez ; mais je soupçonne que vous n'y perdrez pas.
Pour remplir fidèlement auprès de vous les fonctions de leur interprète, je tâcherai de conserver à leurs discours leur grâce naïve , ou leur \ énergique précision. Nous rendrons quelquefois hommage à ces vertus sublimes qui caractérisent les héros; mais nous nous entretiendrons plus souvent des vertus modestes qui font l'aliment des bons cœurs. On n'est grand que peu de jours dans la vie ; mais on est tous les jours humain, fidèle , généreux et sincère. Si j'étois chargé du soin de vos vêtements , je m'occuperois rarement de ceux
io COURS qui doivent vous distinguer au milieu de la pompe publique des cérémonies ; mais j'appliquerois tous mes soins à perfectionner ceux qui , dans l'intérieur de votre famille , doivent vous vêtir avec aisance et vous parer avec simplicité.
Tant qu'il ne s'agira que d'esprit ou de raison , je me bornerai à vous rendre avec clarté, si je puis , tout ce qu'auront pensé nos philosophes , et par hasard, ce que j'aurai pensé moi-même; mais dès qu'il s'agira de bonheur ou de sentiment, j'appellerai la poésie à mon secours. Il faut dire ce qu'on pense , et peindre ce qu'on sent.
Si quelquefois mes tableaux manquent d'ensemble , et mes discours de précision , votre cœur corrigera les uns , et votre esprit rectifiera les autres , en vous expliquant ce que j'aurai voulu dire. Par exemple :
Si , parlant de la bienfaisance ,
Je vous trace Imparfaitement Le charme inexprimable et le ravissement
De cette pure jouissance ;
De l'honnête homme infortuné Tous allez visiter Thouorable indigence ;
Il périssoit sans espérance , De ses amis , du ciel , du monde abandonné ;
Il renatt en votre présence.
En partageant ses maux , vous calmez sa souffrance , Il ne vous parle pas ; le silence , les pleurs ,
Voilà le langage des cœurs Qu'habitent le plaisir et la reconnoissance.
DE MORALE. i Tous sentez , en Usant son bonheur dans ses yeux , Combien le seul plaisir de faire des heureux Surpasse tous les biens que notre cœur désire;
Et dans votre ame , en comparant Avec ce que j'ai peint , tout ce qu'il vous inspire ,
Vous vous dites en soupirant :
Je sens ce qu'il a voulu dire.
Si j'ai peint le tableau des devoirs d'une mere : La mere en me quittant y rejoint son nourrisson; Avec elle l'amour rentre dans sa maison.
Ses enfants sur ses pas s'empressent , et leur pere La conduit au berceau du dernier de ses fils t L'enfant fixe un instant leurs regards attendris , Jl sourit; dans ses bras sa mere le soulevé, Le met sur ses genoux , lui présente le sein;
Des autres le folâtre essaim A son col s'entrelace , à ses côtés s'élève; L'époux partage entre eux ses baisers et son cœur Tandis que dans un coin , un ancien serviteur Admirant ce tableau, s'attendrit et l'achevé. Autour de toi levé les yeux , Heureuse mere, et connois ton empire. Dans ces moments délicieux Rappelle les détails que je n'ai pu décrire, Et tu diras , dans un tendre délire :
Non , celles qui n'ont pas goûté L'ivresse et les douceurs de la maternité , Ne concevront jamais ce qu'il a voulu dire.
Ainsi, soit que pour vous j'entreprenne d'écrire Sur les mœurs , sur l'humanité,
La justice , et l'honneur , et la fidélité ;
Soit que je tous retrace avec simplicité
Les vertus que Ton aime, et celles qu'on admire;
Soit que de l'amitié j'interprète la loi;
Vos cœurs vous diront mieux que moi
Ce que j'aurai voulu vous dire*