‹ Œuvres de C. A. DemoustierChapitre 4 sur 6 · THALÈS · texte numérisé non relu

THALÈS

Th a l è s naquit en Phénicie, d'une famille illustre et opulente. Dès sa jeunesse, il vint étudier a Mil et , que plusieurs historiens regardent comme le lieu de sa naissance.

Il se distingua d'abord dans la science de l'astronomie , régla l'ordre des saisons , et divisa , le premier , l'année* en 365 jours. Il s'appliqua ensuite à l'histoire naturelle. On prétend qu'ayant prévu dès le commencement d'une année que l'automne suivant seroit favorable aux oliviers, il acheta d'avancé la récolte des olives, dont le produit doubla sa fortune.

Il s'occupa aussi de politique , et détourna les Milésiens de l'alliance que leur proposoit Crésus , prêt à combattre contre Cyrus. Celui-ci fut vainqueur , et les Milésiens , grâce à leur neutralité f participèrent aux fruits de la victoire.

Thalès fut bientôt regardé comme le premier des sages de la Grèce. Ce fut à ce titre qu'il reçut, le premier, le fameux trépied du temple de Delphes. Des jeunes gens d'Ionie ayant , acheté le coup de filet de quelques pécheurs , ceux-ci tirèrent de la mer un vase d'une forme merveilleuse, soutenu sur trois pieds. Vulcain Favoit

*4 COURS forgé , dit-on , pour l'offrir à Thétis le jour de son mariage , et ce chef-d'œuvre portoit eh effet Pempreinte d'une main divine. Les pécheurs et les Ioniens , après s'en être quelque temps disputé la possession , s'en rapportèrent à l'oracle de Delphes, qui l'adjugea au plus sage des mortels; et les Milésiens le présentèrent à Thalès. Celui-ci l'offrit à Bias , qui l'envoya à Solon ; et le présent, après avoir passé par les mains de tous les sages , revint à Thalès , qui , regardant Dieu comme le principe de la sagesse , lui consacra dans le temple de Delphes ce fameux trépied, sur lequel .la Sibylle rendit depuis ses oracles.

Thalès étoit parvenu au plus haut degré de gloire et de considération ; il étoit à la fleur de l'âge, et jouissoit des faveurs de la fortune qu'il avoit su captiver. Cependant il manquoit à son bonheur celui de le partager avec une compagne. Ses amis le pressèrent long-temps de choisir une épouse ; mais le philosophe indépendant , ne* calculant pas qu'il est toujours bien doux de dépendre de ce qu'on aime , et souvent bien triste de ne dépendre que de soi, différa de leur répondre jusqu'au temps où l'on ne répond plus.

Sa mere , à trois époques différentes , renouvela vainement ses instances à ce sujet. Voici ce qu'elle lui dit, et les réponses qu'elle en obtint :

DE MORALE. i5

Mon cher fils , vous avez trente ans ;

Il faut songer au mariage.

Pour être bon mari , ma mere , je prétends Qu'il faut , au sein de son ménage , Être aveugle , muet et sourd. Or , à mon âge f

Je parle, je vois et j'entends :

Ma mere , il n'est pas encor temps.

Mon fils, vous avez quarante ans.

Étes-vousmor enfin pour l'hymen? — Je commence c Ma voix baisse; en parlant à peine je m'entends; Je n'y vois déjà plus à certaine distance :

J'écoute disputer et médire en silence :

Je sens mûrir ma patience :

Bientôt, ma mere , il sera temps.

Mon fils , vous avez cinquante ans :

Le temps presse; épousez. — Ma mere , l'Hymen ée Est frère de l'Amour , et sa main fortunée Doit moissonner le myrte et les fleurs du printemps. Il faut que dans ses yeux le désir étincelle , Qu'il entende de loin jusqu'au moindre soupir , Qu'A réponde aussi-tôt que lui parle une belle, Qu'il la rende muette , et qu'elle ait du plaisir À céder la parole à qui parle mieux qu'elle.

Or , tout cela surpasse aujourd'hui mes talents , Ainsi, ma mere , il n'est plus temps.

Le philosophe survécut quarante ans à ce dernier refus. Il étoit âgé de quatre-vingt-dix ans, lorsqu'assistant aux combats du Gymnase, il mourut étouffé par la foule des spectateurs.

i6 COURS

Ses connoissances physiques et astronomiques , auxquelles il dut le principe de sa réputation , étoient très bornées, et ne valoient pas , à beaucoup près , ses connoissances morales. Il prétendoit que Peau étoit le principe universel de toutes les choses créées ; que le Nil inondoit l'Egypte, parce que le vent le faisoit refluer en arrêtant le cours de ses ondes. Il reconnoissoit . qu'il n'y a point de vuide , et que la matière est divisible à l'infini. Il faisoit tourner le soleil et les étoiles autour de cinq cercles. Au centre , il plaçoit la terre, immobile, à laquelle toute la sphère céleste servoit de cortège et de flambeau. Cette erreur «est une des plus anciennes du monde. Elle dut son origine à l'ignorance, et son crédit à cette vanité qui nous fait rapporter tout à nous-mêmes, et que l'on nomme égoïsme. Il faut avouer que ce sentiment , qui n'est étranger à personne, appartient plus particulièrement aux savants , et sur-tout aux philosophes.

Demandez-leur pourquoi les femme's sont si belles; Froidement ils vous diront tous i « C'est qu'elles sont faites pour nous. »

Et moi quand je les vois aux pieds des plus cruelles Trouver encor leur supplice trop doux f

£t bénissant leurs fers , soupirer à genoux Pour des sirènes infidcllcs

Qui trompent en riant les sages et les fous ;

Je soutiens que c'est nous qui sommes faits pour elles.

DE MORALE, 17 Au reste, le système le plus conciliant sur cette matière , c'est que dans la chaîne universelle des êtres, chaque chaînon est fait particulièrement pour celui qui le précède et qui le suit , et généralement pour tous les autres , dont son absence interrompait la suite. D'où il résulte que tout être qui prétend s'isoler , nuit également à l'ordre naturel et à l'ordre social.

Mais dans ces lieux je conjecture

Que de la part d'aucun mortel , Kï Tordre social , ni Tordre naturel

Ne peut éprouver de rupture.

Les grâces, les talents , l'amour et la beauté Y resserrent les nœuds de la société

Et les chaînons de la nature.

La morale de Thalès est ordinairement solide

et pure , quelquefois même elle est sublime :

. Mais à l'humanité , si parfait que Ton fut , Toujours par quelque foible on paya le tribut.

En discutant néanmoins ses erreurs , il est possible d'en tirer des préceptes utiles. C'est souvent la nuit du mensonge qui fait ressortir les premières lueurs de la vérité.

Thalès reconnoissoit un seul Dieu , éternel auteur de l'univers. Il le remercioit de l'avoir fait homme et non pas bête, Grec et non pas Barbare , homme et non pas femme. Je trouve

iS COURS dans ce dernier acte de reconnoissance beaucoup d'orgueil , ou du moins de partialité.

Puisque. le sort a partagé la terre Entre lart de régner et le talent de plaire , Quelque lot que le ciel daigne uous départir , Kous devons rendre grâce à sa bonté profonde ,

D'être homme pour régir le monde ,

D'être femme pour l'embellir.

Thalès , comme tous les bommes , couroit après le bonbeur; mais plus sage que la plupart d'entre eux , il le rencontroit souvent , parce qu'il le cherchoit au sein de la médiocrité. Il étoit persuadé que si le pauvre est esclave de ses besoins , le riche l'est plus encore de sa fortune. Aussi ne voyoit-il de véritable liberté que dans cet état mitoyen , où la modicité des facultés et la modération des désirs forment un juste équilibre entre le cœur et la raison.

Pour mof, je suis convaincu que le système de la médiocrité est applicable , non seulement à la fortune , mais même à l'amour et à l'amitié. Si donc un jeune homme me consultent sur le choix de l'être qu'il doit associer à sa destinée, je lui diroîs :

Voulez- vous posséder une compagne aimabla?

En biens , en talents , en beauté ,

Cherchez la médiocrité :

Que son cœur seul soit inappréciable.

Défiez-vous sur-tout de la célébrité ;

DE MORALE. 19 te silence et l'obscurité Rendent seuls le bonheur durable.

On ne possède point une femme adorable :*

Ce domaine appartient à la société.

Mais une bonne femme est une rareté

Dout la simple apparence et la valeur modeste

Ne tentent pas la vanité.

Laissez-la s'éblouir d'un éclat emprunté , ,

La beauté fuit , la bonté reste ; Et le temps fait chérir la médiocrité.

Et si une jeune personne me faisoit la même question , je lui répondrais également :

An matin de la vie , à l'heure fortunée

Où d'hommages environnée , Vous promenez encore un regard incertain Sur ce peuple d'amants qui briguent votre main

Pour vous conduire aux autels d'hyménée , 5i vous voulez jouir de ce bonheur si doux.

Dont s'enivre une tendre mere , Entre son fils , sa fille et son époux ; Si c'est par la vertu que vous cherchez à plaire ; Si dans votre union vous espérez qu'un jour L'estime et l'amitié remplaceront l'amour :

Cardez-vous de choisir un mari dont on cite Le* grâces, le génie et l'amabilité; Trop souvent l'égoisme ou la frivolité

Font les trois quarts de son mérite.

Un époux recherché , fHê , chéri t gâté ,

Se compose un double visage,

L'un exprimant l'humeur, et l'autre la gatté ; Il porte celui-ci dans la société ,

Et celui-là dans son ménage. Parmi tous ces amants , dont les airs , dont le tony Vous intéressent peu , mais vous flattent, je gage , 11 en est un dont l'esprit , le langage , Sont fort médiocres , dit-on.

À vingt-cinq ans , il aime , il raisonne, il est sage. Rencontre-t-il vos yeux ? soudain , d'un air confus , 11 se tait et rougit. (Ridicule de plus, On ne rougit plus à son âge.) Tandis que le cercle volage Prodigue autour de vous son encens et ses soins ; L'original pensif vous flatte d'autant moins ,

Qu'il vous estime davantage.

Anprès de vos vertus il voit tous vos défauts > Et se dit en secret : Hélas ! si dans son ame L'hymen peut un jour , par sa flamme , De l'or pur séparer le faux , Que de bonheur attend ses enfants et leur pere! Près d'elle réunis , ils viendront tour à tour Respirer la vertu dans le sein de l'amour , Et pour eux l'âge d'or renaîtra sur la terre.

À cette idée il s'attendrit , De vos traits embellis il caresse l'image; 11 soupire ; on l'entend ; on se tourne , et l'on rit

Du médiocre personnage.

Vous en riez vous-même ; et vous lui préférez Le clinquant passager de ces amants frivoles , Qui n'expriment jamais leur amour qu'en paroles , Kt vous feront pitié quand vous les connoitrezî Ils sont, sur tous les points , riches en apparence*

DE MORALE. *t

JLt pauvres en réalité.

De leur brillante nullité Fuyez l'orgueilleuse indigence , Et choisissez la médiocrité.

Thalès est , dit-on , le premier philosophe qui ait reconnu et enseigné l'immortalité de l'ame. Non seulement il reconnoissoit dans l'homme tme ame immortelle, mais il en accordoit une aux animaux , et en supposoit une aux plantes. En effet , tout ce qui végète, vit; et tout ce qui vit doit avoir une ame, si par une ame on entend cette émanation divine, ce souffle créateur qui donne l'action à la matière , et fait circuler dans son sein la chaleur et la fécondité. Eh quoi ! ce peuple de végétaux qui s'élèvent autour de nous, qui se multiplient sous nos pas, qui couronnent le printemps des fleurs de leur jeunesse, enrichissent l'automne des trésors de leur maturité ; ces brillantes familles , dont Flore et î£éphyrefécondentl'hyménée;ces nations innombrables , qui ne différent de la nôtre qu'en ce que nous soumettons vainement la nature à nos loix , tandis qu'elles ne suivent d'autres loix que la nature; quoi! tous ces êtres, qui, moins variables que nous , entretiennent plus que nous peut-être la constante harmonie de l'univers , ne participèrent point au souffle du Créateur ! Il n'auroit animé qu'une partie de son ouvrage f tt n'auroit créé l'autre que pour mourir éter*

nettement ! Non : tout ce qui jaillit du foyer Je la vie éternelle, emporté une étincelle d'amour et d'immortalité.

Le développement de cette idée conduit insensiblement à celle de la circulation de la matière et de l'esprit , dont les rencontres et les associations , variées à l'infini , servent de base au système de la Métempsycose. Cette ingénieuse rêverie , si accréditée autrefois , et dont l'illusion séduit encore plusieurs contrées de l'univers , est peut-être la preuve la plus convaincante du besoin impérieux qu'éprouvent les êtres les plus incrédules, de reconnoître une justice suprême et de rendre hommage à la divinité.

En effet , admettons la circulation de l'esprit et de la matière : vous voyez deux sources fécondes qui , se partageant en mille et mille ruisseaux , se cherchent , se rencontrent , se divisent, puis se réunissent, et se subdivisent pour se réunir encore. Chacun de nous , né d'une de ces rencontres fortuites , suit aveuglément le courant qui l'entraîne, sans redouter ni prévoir pour la suite ceux dont le circuit doit le conduire , au hasard , vers l'abyme des temps.

Sur cette base voilà le fatalisme établi , et le matérialisme triomphant.

Mais , entre ces deux écueils , suspendez la balance de l'éternelle justice ; soudain le système le plus immoral et le plus favorable au crime, devient l'appui des mœurs et la consolation de

DE MORALE. a5

la rer tu. Ce n*est plus le hasard qui associe l'esprit et la matière ; c'est le créateur qui , dirigeant lui-même leur association, punit l'arae criminelle en l'enchaînant avec un être vil, chargé de tourments et d'opprobres , et récompense l'ame vertueuse en lui donnant pour asile le cœur de l'homme de bien , couronné par la gloire, caressé j»r l'amour , favorisé par la fortune. Dès-lors il n'est pas un seul être dont l'existence actuelle ne soit motivée par celle qui l'a précédée pas un seul homme qui ne soit intéressé à vivre pour la vertu , afin de renaître pour le bonheur.

Ainsi notre raison peut nous tromper , mais notre conscience ne nous trompe . jamais ; et quelque compliqué que soit le dédale du mensonge , il n'a pas un seul sentier dont les détours n'aboutissent au chemin de la vérité.

On sait qu'autrefois chaque philosophe , outre &a yloctrine générale , adoptoit une maxime particulière , qui servoit , pour ainsi dire , d'enseigne à son école , et à ses disciples , de mot de ralliement. Celle de Thalès étoit , Connois-toi toi-même. De tous les préceptes, celui-ci est peut-être le plus connu et le moins pratiqué. L'indulgence , qui nous sert si mal pour autrui, est si officieuse pour nous-mêmes, que non contente de nous dissimuler nos défauts , elle nous fait voir à leur place des quartés dont notre vanité s'applaudit ; mafs que nous taisons par modestie. Quoi qu'il en soit , le moyen le plus

*4 COURS sûr de parvenir à nous connoître , geroît peutêtre moins de nous étudier nous-mêmes, que d'observer en bien les êtres qui nous environnent, et d'examiner si chacune de nos observations est suivie d'un mouvement secret d'envie ou de vanité. Par exemple, vous appercevez chez votre ami le germe d'une nouvelle vertu ; à cette vue, quel est, avant toute réflexion , le sentiment involontaire qui vous anime? Est-ce l'envie? elle vous fait sentir que vous êtes dépourvu du bien, que vous enviez, et Vous excite à l'acquérir. Est-ce la vanité? elle vous avertit quèvous possédez le germe d'une vertu supérieure, et vous exhorte à le développer. C'est ainsi que, luttant en idée contre tous ceux qui s'offrent à notre rencontre, nous parvenons à nous connoître par la comparaison individuelle de notre force pu de notre foiblesse,

C'est dans le silence et la retraite que Thçjè* exerçoit sa maxime favorite. Son goût- pour la solitude est le plus sûr garant de sa probité ; car la solitude n'est vraiment une jouissance que pour l'homme qui, se retournant vers le~passé, Je parcourt d'un œil satisfait , porte sur le présent un regard paisible , et contemple l'avenir comme un horizon tranquille , éclairé par le xiécUn d'un beau jour.

Ainsi notre vertu passée, An moment présent retracée

DE MORALE. ai

L'embellit Je son souvenir , Comme notre vertu présente , .

De son image consolante , Embellira notre avenir.

Si l'on peut reprocher quelque chose à notre philosophie, c'est la froide insouciance à laquelle l'avoient amené ses réflexions mélancoliques. Il trouvoit que là vie n'avoit rien de préférable à la mort. « En ce cas , lui disoit-on , pourquoi ne « meurs-tu pas ? — Parce que la mort n'a rien de «préférable à la vie ». Cette indifférence apathique , ce froid dédain de notre existence , ne sont pas les doux fruits qué l'on doit recueillir de la philosophie. La Mélancolie est friande , dit Montaigne, mais on doit éviter qu'elle nq dégénère en misanthropie ; il faut que le sentiment l'adoucisse , et que l'amour verse une goutte de son nectar dans sa coupe quelquefois trop amere.

Chaulieu tenôit cette coupe mélangée par la sagesse et la volupté , lorsqu'à l'ombre des bocages de Fontenay , il soupiroit ainsi les souvenirs de sa jeunesse.

« Désert , aimable solitude ,

Séjour du calme et de la paix , ^Lsile où n'entrèrent jamais Le tumulte et l'inquiétude ;

C'est toi qui me rends à moi-même; Tu calmes mon cœur agité; I. $

COURS Et de ma seule oisiveté Tu me fais un bonheur extrême.

Parmi ces bois et ces hameaux , C'est là que je commence à vivre # * Et j'empêcherai de m*j suivre Le souvenir de tous mes maux*

Grotte , d'où sort ce clair ruisseau , De mousse et de fleurs tapissée »

N'entretiens jamais ma pensée Que du murmure de son eau.

Je trouve ici tous les plaisirs D'une condition commune; Avec l'état de ma fortuue , Je mets de niveau mes désirs.

Mais , hélas ! ces paisibles jours boulent avec trop de vitesse»

Mon indolence et ma paresse N'en peuvent suspendre le c

Fontenay, lien délicieux Ou je vis d'abord la lumière , bientôt au bout de ma carrière % Chez toi je joindrai mes aïeux.

Muses , qui dans ce lieu champêtre Avec soin me fîtes nourrir; Beaux arbres qui m'avez vu naître , Bientôt vous me verre» mourir!...

Mais je vois revènir Lisette , Qui d'une coiffure de fleurs ' Avec son teint à leurs couleurs , Fait une nuance parfaite.

Égayons ce reste de jours Que la bonté des dieux nous laisse :

Parlons de bonheur et d'amour ; C'est le conseil de la sagesse. »

Si notre ancien philosophe n'a ni le sentiment ni les grâces du philosophe moderne , son austérité est au moins adoucie par des maximes aimables et par de consolantes vérités.

« Honorez , disoit-il , chérissez la vieillesse ;

* vos enfants vous rendront uç jour le respect m et les tendres soins que vous aurez eus pour

• vos parents. » Puis , se déridant à cette image, il ajoutoit en souriant :

La belle saison des amours Passe et disparoit comme l'ombre.

Le temps sur la fin de nos jours Répand une lueur plus sombre.

Par nos jeux et par nos discours Égayons la triste vieillesse : , C'est un plaisir, c'est un devoir.

De nos jours éclairons le soir D'un petit rayon de jeunesse.

Du dieu Bacclius et de Cyprîs Employons l'aimable assistance ,

Pour rendre à nos anciens amis Le sentiment de l'existence.

Faisons-leur encor du bonheur Vulder la coupe enchanteresse ; Et vous , par un souris flatteur 9 Belles , ranimez dans leur cœur Petit souvenir de jeuaesse.

Rajeunissons nos bons aïeux 9

C'est la dette âe la nature ;

Nos enfants , quand nous serons vienx t

lîous la patront avec usure.

Aux chagrins , aux sombres ennuis

Qui troubleroient notre vieillesse ,

Ils feront succéder les ris;

Ainsi l'amour , de pere en fils ,

Peut éterniser la jeunesse.

Quelquefois environné de la foule brillante* des jeunes Milésiennes , il leur disoit : « L'art « de la parure consiste moins dans la recherche « des ajustements , que dans l'ornement de Tes- « prit et du cœur. »

La fleur nouvelle au matin Avec adresse attachée , Le soir pâle et desséchée , Cesse d'orner votre sein :

Mais une vertu nouvelle Aujourd'hui vous rend plus belle* Et plu* belle encor demain.

DE MORALE. *g * £ntendoit-il quelqu'un s'expliquer légèrement •ur le eompte de quelques amis absents , il lui imposoit silence en s'écriant : « Ayons, en l'ab- » sence de nos amis , les mêmes procédés que « nous aurions pour eux en leur présence. »

Que, malgré l'intervalle et des bîens et des ans, Au cœur de nos amis notre amitié réponde ; Jusqu'au dernier soupir qu'ils nous soient tous présents : Placés aux deux pôles du monde, Les vrais amis ne sont jamais absents.

Les dieux même , dans leur colère y Peuvent renverser les Etats , Charger de fer les potentats, Semer la discorde et la guerre, Peser les vaincus , les vainqueurs, Dans leur redoutable balance ; Mais la sainte union des cœurs Est au-dessus de leur puissance.

D'après cette maxime, on se persuadé aisément que Thaïes eut des amis. Le plus illustre d'entre eux fut Solon.

Ce sage avoit laissé dans Athènes un fils qu'il chérissoit tendrement, pour venir à Milet jouir auprès de Thalès des douceurs de l'amitié et de la philosophie. Il trouvoit en lui la réunion des qualités du cœur et de l'esprit , et ne lui reprochoit qu'une seule chose dans toute sa vie f c'etoit le célibat. Thalès , sentant qu'il étoit un

3o COURS peu tard pour répondre directement k ce reproche , chercha du moins à l'éluder par le stratagème suivant.

Il se présente un jour devant Solon avec un voyageur arrivant d'Athènes. Solon l'interroge sur les événements qui se passoient dans cette ville. « Rien de nouveau , lui répond l'étranger , « si ce n'est la mort d'un jeune homme aimable, « dont le peuple regrette sincèrement le mérite « et les vertus. J'ai vu les principaux citoyens « d'Athènes honorer de leurs larmes sa mémoire « et ses funérailles. En pleurant sur le fils , ils « s'attendrissaient sur le sort de son pere, vieillard « vertueux , qui s'est depuis quelque temps ab- « senté d'Athènes , et doit y revenir dans peu de « jours. Jamais il n'apperçut de loin ses remparts « sans tressaillir à la vue de cette enceinte qui « renfermoit l'objet de toutes ses affections ; « chaque pas qui le rapprochoit des murs de sa « patrie , étoit un pas vers le bonheur. Hélas ! « Son plus grand malheur doit être aujourd'hui «d'y rentrer; la mort de son fils l'a rendue dé- « serte pour lui ; l'infortuné n'y trouvera plus* « que la solitude et la douleur. — Pauvre père ! « s'écria Solon : le connoissez-vous ? — Non ; « mais je sais qu'il dok mieux qu'un autre sup- « porter son malheur et s'en consoler. — Un « pere se console-t-il ! — Il est père , mais il « est philosophe. — Que dites-vous ? Son nom ? « — Je l'ai oublié. — Ce n'est point Cléobule ?

« — Non. — Ni Bias , ni Solon , ni... — C'est lui-

« même. » Frappé du coup mortel , Solon se précipite clans les bras de son ami ; à travers les soupirs , les larmes, les sanglots, sa voix entrecoupée reproche au ciel le trépas de son fils. « Dieu cruel , pourquoi me Pavez-vous donné ? « — Pourquoi, lui dit Thalès avec une orgueil- « leuse compassion , pourquoi t'es-tu marié ? — « — Oh ! qu'il est douloureux d'être pere ! — « Tu sens maintenant pourquoi j'ai gardé le célî- « bat. Mais calme-toi ; ton fils est vivant ; il fait «des vœux pour ton retour, et t'attend pour « t'embrasser. »

Ce froid argument d'un célibataire ne put convaincre Solon , et ne convaincra jamais ni les époux ni les amants. Ils sentent tous combien il est facile de lui répondre :

Si Borée an printemps peut glacer mon jardin,

Faut-il en exiler les roses?

C'est parce que les fleurs en ce moment écloses

Sans doute auront passé demain, Qu'en parcourant la vie , il faut sur le chemin Semer à chaque pas nouvelle jouissance.

Préparons le plaisir sans prévoir la douleur. Espérons , pour jouir; le germe du bonheur

Croît à l'ombre de l'espérance.

Mais s'il est un espoir qui de notre avenir

Embellisse la perspective , Qui rende notre coeur plus sensible au plaisir , Notre esprit plus ardent , notre amc plus active;

5a COURS

C'est ceîui de nous voir un jour

Revivre dans un nouvel être , D'y retrouver nos traits , et de les reconnottre» Embellis par sa mere , adoucis par l'Amour.

Tout finit , à la mort , pour le célibataire :

Mais pour un époux , pour un pere , Au-delà de la tombe il est un avenir.

11 vit dans les enfants qu'il laisse sur la terre t .11 se survit eneor dans le cœur de leur mere; F.t rêvant le bonheur Jusqu'au dernier soupir ,

Il est heureux , puisqu'il espère !

Maïs pour vous convertir, il n'est pas necessair* De vanter la douceur des nœuds bien assortis : Je m'apperçois, plus je vous considère y

Que je prêche des convertis.

Si devant vous , ce soir , Thaïes eût entrepris.

D'étaler sa morale austère , On eût vu les époux , s'esquivant de concert , Côte à oote, en riant , rejoindre leur demeure;

Et l'orateur , depuis une heure ,

Auroit prêché dans le désert.

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