‹ Œuvres de C. A. DemoustierChapitre 6 sur 6 · ARISTIPPE · texte numérisé non relu

ARISTIPPE

Lorsque différents végétaux, croissant en même temps sur un sol fertile, y sont alimentés de la même substance , chacun d'eux en extrait particulièrement les sucs qui conviennent à sa nature. Bientôt le principe commun qui les nourrit , devient utile ou nuisible, selon les modifications qu'il éprouve , et le poison mûrit auprès de la plante salutaire.

Ainsi la vertu bienfaisante de Socrate, diversement modifiée selon les différents caractères de ses disciples, produisit chez Antisthene la dureté, chez Diogene la grossièreté, chezCratès l'impudence, chez Zénon la fermeté, chez Platon la sublimité, chez Aristippe l'égoïsme, qui compose en substance la philosophie des courtisans ; aussi Aristippe fut-il un philosophe de cour. Son premier abord vous plaira, mesdames. Il se présente avec dignité , salue avec aisance , laisse tomber négligemment sa robe flottante, ou la relève avec grâce. L'esprit pétille dans ses yeux, voltige sur ses lèvres, joue dans les traits mobiles de sa physionomie, dans ses moindres gestes, et jusques dans les plis de son manteau. Vous parliez? il ne dérange rien. L'entretien continue j il

n3 COURS se tait : les avis se partagent ; il observe : la dispute s'anime ; il écoute : vous vous en rapportez à lui; il s'en défend : vous le priez de prononcer; il sourit : vous le voulez; il obéit. « L'une a rai- « son , et l'autre n'a pas tort. Votre idée , au fond , « est absolument la même , mais votre imagination « est si riche et la langue est si pauvre , que « les expressions seules ont manqué au génie : « la langue seule a tort , et vous avez toutes «raison.»

Si votre juge vous aimoit pour vous, il vous eût dit la vérité, et vous l'en aimeriez moins peut-être; mais comme il vous aime pour lui, il vous a trompées, et vous l'en aimez secrètement davantage.

Aussi est-ce le philosophe du jour, le sage par excellence. Sa vertu n'est ni tranchante, ni sévère. C'est une vertu commode, souple et liante, celle qui convient le plus aux jolies femmes , dont il est adoré, et à la cour de Syracuse , dont il fait les délices.

Ce n'est pas que Denys, comme la plupart des princes, ne soit capricieux et vain, même avec les philosophes; mais il est riche et généreux, et comme Arislippe , en pesant les avantages et les inconvénients de son amitié, trouve que son or balance au moins ses caprices, il emporte l'un, et lui laisse les autres , pour en tirer parti dès qu'il en aura besoin.

Ce moment ne peut être éloigné ; car la «en-

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sualité du philosophe le conduit souvent à la prodigalité.

A peine est-il rentré dans les murs d'Athènes , que voulant signaler son retour par un festin somptueux , il écrit à la célèbre Lais :

Vous êtes belle , je vous aîme , Et je tous possède pour moi.

Je sais que vous m'aimez de même :

Vous faites bien ; chacun pour soi.

Prenons notre part de la vie , Sans songer à celle d 'autrui :

Soyez votre meilleure amie , Comme moi mon meilleur ami.

Cardons nos sens pour la jeunesse, La volupté pour nos désirs , L'esprit pour la délicatesse, Le cœur pour nos menus plaisirs,

L'Amour vous invite à ma table :

Apportez votre art séducteur , Vos talents , votre esprit aimable , Et y si vous voulez , votre cœur.

Tandis que ce billet et vingt autres pareils arrivoient au lever ou à la toilette des hommes

les plus spirituels et des femmes les plus aimables d'Athènes, Aristippe préparoit un festin à grands frais. Il acheta, dit-on, une perdrix cinquante drachmes. Un cynique , témoin de cette prodigalité, l'en reprit amèrement. « Si cette perdrix ,

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« répondit Àristippe , ne coûtoit qu'une obole >

« l'acheterois-tu ? — Oui. — Je suis donc plus « philosophe que toi , puisque je n'estime pas « plus cinquante drachmes que tu n'estimes une a ohole. » Aces mots, le critique déconcerté l'accabla d'injures. Aristippe, pour toute réplique, lui tourna le dos et s'éloigna. Mais le censeur furieux le poursuivoit, en s'écriant : «Pourquoi « fuis-tu, scélérat? — Parce que tu es libre de me « dire des injures, et moi de ne pas les entendre. » Puis s'adressant à quelques personnes étonnées de sa patience et de sa tranquillité : « Il faut, leur « dit-il , traiter les insolents comme les ambassa- « deurs que l'on congédie sans réponse. »

A ces mots, il s'éloigne, et court chez le philosophe Eschines, avec lequel il étoit brouillé depuis long-temps. « Je viens ici, lui dit-il, pour « ton intérêt et le mien. Nous nous convenons, « nous avions du plaisir à nous voir. La vanité u nous a divisés, l'amitié y perd, et la satire y « gagne; car la rupture de deux hommes célèbres « sert d'aliment aux entretiens de la méchanceté. « Faisons taire les envieux et les parasites : viens «dîner chez moi; le plaisir t'y invite, Aspasig « nous attend; asseyons-nous près d'elle, et que « les Grâces servent de médiatrices entre la phi- « losophie et l'amitié. » EschineS lui prit la main et le suivit.

Ils trouvèrent les convives réunis. Platon arrivent en învme temps que la brillante Laïs. Aria*

DE MORALE. m

tippe, en présentant à celle-ci le philosophe Eschines , lui dit : « Vous voyez un homme qui • fut autrefois mon ami. — Autrefois? reprit-elle « tendrement ; le beau titre pour l'avenir ! » Soudain les amis réconciliés s'embrassèrent % et Ton passa dans la salle du festin.

Peut-être seroit-il à désirer pour quelques jeunes maîtresses de maison , qu'elles eussent pu voir Àristippe faisant les honneurs de sa table, afin d'apprendre au moins comment elles doivent s'asseoir à la leur. Là , elles n'eussent apperçu ni ces airs nonchalants qui parodient l'aisance, ni ces mines étudiées qui font grimacer la politesse, ni ces façons financières qui adjugent les places au prorata de la fortune, ni cette affectation immorale qui sépare les époux et les amis, pour asseoir les amants deux à deux ; et elles eussent appris que le bon ton consiste à dissimuler au moins ce que doit voiler la décence.

Au milieu du festin, Platon, connu par sa magnificence, et jaloux peut-être de celle d'Aristippe , s'avisa de la lui reprocher. Aristippe, au lieu de justifier durement sa conduite , en oppo» gant au censeur son luxe quelquefois scandaleux , le réfuta indirectement avec cette adresse et cette obligeance persuasives , qui dès-lors sembloient anticiper sur l'urbanité française. « Quel est , lui « dit-il , le but de toutes nos actions ? n'est-ce pas « d'être honnête homme? — Il est vrai. — Croish tu que Denys soit honnête homme? — Je le

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« crois. — Eh bien ! il vit encore plus délicieuse- « ment que moi. La magnificence n'est donc point ■ un crime, puisqu'on peut être un hôte très « généreux, un convive très aimable, et un très « honnête homme. Pour nous en convaincre , de- « main nous dînerons chez toi. »

Tandis que Platon, désarmé, accepte en rougissant la proposition, le philosophe Polyxene , la besace sur l'épaule, le bâton à la main, entre, s'arrête et recule en s'écriant : « O temps ! ô « mœurs ! Quel scandale ! quelle profusion ! » Aristippe se lève, l'accueille et lui dit : « Assieds- « toi près de moi. — Pour me corrompre? répond « le cynique. — Au contraire, pour me puria fier. Voici du vin de Chypre. — Je ne bois « point de poison. — Mais ta philosophie n'est- « elle pas un antidote universel? — Assurément. « — Ne braverois-tu pas, aidé de son secours, et « la coupe et les enchantements de Circé? — Par « Jupiter! — Laïs, versez le nectar et présentez- « le à Polyxene. Mon confrère, voici la coupe « dans la main de l'enchanteresse; montre-nous « le pouvoir du contre-poison. — Non , la sagesse « défend de chercher le péril. — Le péril est nul, « quand le préservatif est infaillible; et puis, re- « garde les yeux de Laïs, ils n'ont pas de mauvais « dessein. » A ces mots, Polyxene regarde, rougit et vuide la coupe. Aristippe à l'instant lui présente la perdrix qu'il avoit payée cinquante drachmes. Mais le philosophe la repoussant avec

DE'fif ORALE. ï*5

indignation , s'écrie : « Loin de moi la volupté ! « — Tu la redoutes ? — Je la brave. — Pourquoi « donc l'éviter? L'esclave fuit son maître; le mai- « tre poursuit et enchaîne son esclave. De la « volupté ou de toi , voyons lequel enchaînera « l'autre. ».

Polyxene commença l'épreuve par la perdrix* mais sans rien perdre de sa gravité. « Le rire , « disoit-il , est une faiblesse. » En vain les bons mots et la gaîté l'assiègent de toutes parts ; son sérieux tient bon jusqu'au moment où Lais , voyant qu'à force d'ambroisie et de nectar le philosophe va bientôt oublier la philosophie, porte aux convives la santé de Polyxene , en s'écriant : Au vainqueur de la volupté- A ces mots, le rire échappe au vaincu. « O Polyxene, lui dit alors « Aristippe, que la renommée t'a doué d'un beau m privilège! Nous mangeons, nous buvons, nous

• rions; nous sommes des profanes : tu manges, € bois et ris ; tu es philosophe. »

Quand un hypocrite est démasqué, son orgueil se sauve sous l'apparence de la modestie. « Mdi , « philosophe ! reprit humblement Polyxene ; je « suis indigne de ce titre glorieux. Il n'appartient « qu'au vertueux Platon et au sage Aristippe. -~ « Je ne sais , reprit celui-ci , si je suis philosophe ; « mais je sais bien que je suis heureux. Je crois « que ma philosophié est , comme toutes les opi- « nions humaines , mêlée de quelques vérités et

• de beaucoup d'erreurs. Les uns exaltent avec

iH COUBS

« enthousiasme ma conduite et mes maximes ; « peut-être ont-ils tort. D'autres les censurent « avec amertume; peut-être ont-ils raison. Mais « pour tous mettre en état de prononcer entre « mes partisans et mes détracteurs, je vais, en « peu de mots , vous exposer ma conduite , mes « principes et ma philosophie :

« Mes chers amis , je naquis en Libye.

Je sais l'amour , les souvenirs chéris Et le respect qu'on doit à sa patrie ; Mais la Libye est un triste pays.

Là , la beauté , reposant sur la dnre Son corps robuste et ses mâles appas , Pour tout régal tous présente aux repas Un pain grossier et de l'eau toute pure.

Point de nectar qu'on savoure à longs traits t Point de santés; la santé va sans dire ; On l'a toujours , et l'on n'y boit jamais.

Encore moins de voluptés nouvelles , îti mets choisis , ni succulents gibiers ; * On n'y rencontre , hélas ! les petits pieds , Dans les soupers , non plus que chez les belles* Avec respect je sais apprécier Les mets sortant des mains de la nature ; Mais j'aime mieux , malgré leur source impure, Les mets sortant des mains du cuisinier.

J'ai raisonné la science profonde De réveiller et de flatter le goût.

Sur ce talent c'est à tort qu'on me fronde :

DE MORALE. is5

Le bon goût est du goût de tout le monde , Et le plaisir sait profiter de tout.

Ceux qui, jaloux de ma délicatesse, Et soupant mal , me reprochent sans cesse De mes soupers l'apprêt délicieux , Dévotement prodiguent leurs richesse»

Pour les festins de la fête des dieux :

J'o/Tre les miens pour fêter les déesses :

Ils font fort bien; mais je fais encor mieux.

dépense ;

Les biens chez nous entrent dès qu'il en sort.

L'avare est pauvre auprès de son trésor ;

L'heureux prodigue est seul dans l'abondance.

Voilà pourquoi je ne puis m'en passer.

Le sage doit , dit-on , y renoncer ;

C'est fort bien dit ; mais pour que j'y consente ,

Assurez-moi d'abord tons les plaisirs.

Ce n'est pas l'or qui tente mes destrs ,

Ce sont les biens que l'or me représente.

Savoir user de la proèpérité f Ce n'est qu'un jeu pour la philosophie ; Mais le secret qu'au sage elle confie , C'çst d'être heureux malgré l'adversité.

Je pais demain tomber dans l'esclavage , Mais je ne puis perdre ma liberté* De tons mes sens n'aurai-je pas l'usage ?

Ma conscience et ma véracité , Et mon génie et ma franche gaîté Som-il* sujets à la captivité ?

iaG COURS

Jl est deux biens qu'on n'ote point au sagt,

L'indépendance et la tranquillité.

Biche aujourd'hui , je sais de l'opulence

Mettre à profit le somptueux loisir ;

Pauvre demain , je saurois assortir

A mon bonheur ma paisible indigence.

Le demi-jour est ami du plaisir;

La volupté cherche une case obscure.

La paix du cœur se cache sous la bure »

Et les chagrins sous la pourpre de Tyr.

La pauvreté réelle est l'ignorance.

On n'a de biens que ceux dont on jouit;

Or , l'ignoraut n'a point de jouissance;

Les indigents sont les pauvres d'esprit.

Pour assister les riches de la terre ,

Qui bien souvent manquent du nécessaire ,

Je les instruis , et de la vérité

Dès qu'un rayon les frappe et les éclaire ,

Humiliés de voir leur pauvreté ,

Us viennent tous m'exposer leur misère,

Et je leur fais à tous la charité.

Je n'en attends nulle reconnoîssance ; Mais je me dis : Ils deviendront heureux, Et de mes soins je suis payé d'avance :

11 faut aimer ceux qu'on aime , pour eux.

Le bonheur est le vœu de la nature , Mais le bonheur est le plaisir aelif ; Foyer toujours plus ardent et plus vif , Au feu duquel la volupté s'épure.

DE MORALE. 127 Mais gardez-vous du plaisir négatif, Dont la tiédeur prend avec complaisance Le mal absent pour une jouissance* Le sot bonheur , que le bonheur passif!

On yante fort la volupté de l'ame , Moi, j'aime assez * malgré nos beaux esprits., Celle des sens : Tune et l'autre a son prix.

De notre esprit le corps nourrit la flamme ; Et vers le soir , l'esprit le mieux orné Devient bien nu, quand il n'a pas dîné.

Vous prodiguez à l'esprit sa substance , Et condamnez le corps à l'abstinence.

Si vous aimez les esprits délicats , Pourquoi les sens ne le seroient-ils pas ?

Chez Jupiter, tandis que le génie, Pour s'enivrer de nectar , d'ambroisie , En traits de feu s'envole et prend l'essor ; Pour soutenir l'enveloppe grossière Qu'il rejoindra peut-être sur la terre , Dînons gaiment , et soupons mieux encor.

Amants du jour , amis de circonstance , En voyageant nous faisons connoissance , Et nous suivons ensemble le chemin.

Continuons ; mais si la convenance Change aujourd'hui, nous changerons demain.

Les seuls amis sont ceux que la fortune Unit entre eux par ses liens secrets ; Car l'amitié , puisqu'on en suppose une r S'évanouît avec nos intérêts.

i:^ COURS

Légèrement chargeons-nous de sa chaîne.

Fêtons l'amour , mais écartons la haine:

Haïr fait mal , comme aimer fait du bien.

Plaignous le vice et la scélératesse, Fuyons l'orgueil , méprisons la bassesse, Rions des sots ; mais ne baissons rien.

Tout est pour nous , rien ne nous appartient.

Bâtons-nous donc de jouir sans envie

Et sans procès; il faut prendre la vie

Comme elle passe , et le temps comme il vient.

Songeons à tout. À la Vertu fidèles,

N'oublions pas son frère le Bonheur.

Si celui-ci se brouille avec sa sœur ,

Ne nous mêlons jamais de leurs querelles.

Cultivons-les tous deux séparément ,

En attendant leur raccommodement.

Mais des plaisirs pour augmenter la somme , Jamais d'autrui ne violons les droits.

Le philosophe est au-dessus des loix , Puisque sans loix il seroit honnête homme*

Respectez donc les loix de chaque rttat ; Suivez les mœurs , observez les usages :

Mais en tout temps , tout pays , tout climat , Soyons heureux; les heureux sont les sag(is. »

Parmi les principes équivoques de cette moral* relâchée, le chapitre de l'amitié est sans doute,, mesdames, celui qui vous a le moins édifiées. Cependant peut-être en excuseriez-vous l'auteur,,

Digitizcd by

DE MORALE. i*|

si vous réfléchissiez qu'il est naturel aux hommes de juger, moins d'après la raison que d'après leurs habitudes. Aristippe, jugeant l'amitié telle' qu'il avoit coutume de la rencontrer au milieu des cercles brillants d'Athènes, la regardoit comme la plus aimable et la plus légère des vanités du monde ; et nous sommes si Athéniens à cet égard , que ce philosophe apprécieroit notre amitié comme celle de ses contemporains. Certes, si l'amitié se trouve dans ce nouveau monde, elle doit être bien dépaysée ! Aussi vous avouerez , mesdames , que le mot d'ami est un titre honorifique dont on aime à parer sa sensibilité, depuis qu'il n'astreint plus à aucune fonction. Du moins Aristippe avoit- 11 sur nous l'avantage de la franchise , puisqu'il renonçoit aux honneurs de l'amitié dès qu'il avoifj cessé d'en remplir les devoirs.

Toujours infidèle, mais toujours libéral avec «es amis , ce philosophe , pour subvenir à ses dépenses excessives , exigea de chacun de ses disciples une forte rétribution; et afin d'autoriser cette innovation, il envoya lui-même vingt mines à Socrate son maître , qui fit la satire de sa conduite en les refusant.

Un homme riche le priant d'instruire son fils , il lui demanda cinquante drachmes. « Cinquante • drachmes ! s'écria le pere du jeune homme; il « ne m'en coûteroit pas plus pour avoir un es- « clave. Eh bien ! reprit Aristippe , achetes-en « un ; tu en auras deux. •

Cependant toutes ces ressources ne pouvant suffire à ses prodigalités , il se souvint des fantaisies de Denys; et pour les mettre encore à contribution, il résolut de retourner à Syracuse.

Mais avant de quitter Athènes, il alla faire ses adieux a la célèbre Laïs. Un de ses disciples, qui l'accompagnoit, rougit, et s'arrêta à la porte de cette courtisane. « Mon ami , lui dit le philosophe, « ce n'est pas d'entrer ici qu'il faut rougir; c'est « de n'en pouvoir sortir. » Il dit, entre chez Laïs, l'aborde avec grâce, s'assied avec aisance, lui parle avec amitié, glisse légèrement sur les adieux, les entremêle de sentiment, d'esprit, de gaîté; se levé, l'embrasse, disparoît, et vogue vers la Sicile.

La tempête l'attendoit au passage. Aristippe pâlit à l'aspect des flots irrités. Les matelots, plus aguerris que lui, s'étonnoient qu'un philosophe pût connoître la crainte, et lui disoient en souriant : « Quand nous ne craignons rien , nous qui « sommes des ignorants , pourquoi donc trem- « blez-vous, vous qui êtes philosophe? — C'est « que nous ne craignons pas pour la même exis- « tence, et que j'ai bien plus à perdre que vous. » Mais bientôt les zéphyrs vinrent dissiper ses alarmes , et le conduisirent au port de Syracuse.

Au moment de son arrivée , Denys étoit dans son jour d'humeur et d'ennui. « Que viens-tu « faire à ma cour? dit-il au voyageur. — Je viens, m reprit celui-ci , vous offrir un peu des trésors u que j'ai acquis, et recevoir en échange une por-

DE MORALE. r5r « tion de ceux que vous possédez. — Pourquoi « donc, ajouta Denys avec hauteur, voit-on sans « cesse les philosophes chez les princes , tandis « que les princes ne vont jamais chez les philosophes? — C'est parce que les philosophes con-. m noissent leurs besoins, et que les princes igno- « rent les leurs. — Mais un philosophe ne devroit- « il pas rougir de quitter l'école de Socrate pour « la cour de Denys? — Je vais chez Socrate quand « j'ai besoin de sagesse, et chez Denys quand j'ai « besoin d'argent. »

Denys, importuné de ses demandes réitérées, lui fit un présent ; mais voulant lui faire acheter ce bienfait, il lui ordonna, en se mettant à table, de s'asseoir à la dernière place. « Volontiers , lui « dit Aristippe ; elle deviendra la première. — « Tu te crois donc bien supérieur aux autres a hommes ? — Autant qu'un savant est au-dessus « d'un ignorant. — Eh ! quelle si grande diffé- « rence y a-t-il donc entre eux ? — Dépouillons- « nous l'un et l'autre, et abordons nus au milieu « d'un peuple étranger ; là vous sentirez bientôt « quelle est cette différence. »

A ces mots, Denys irrité lui cracha au visage : mais Aristippe, sans la moindre émotion, dit en s'essuyant : «Si les pécheurs, pour prendre de « petits poissons, se mouillent le corps tgus les « jours, ne puis-je pas, pour prendre une baleine, « me laisser un instant mouiller le visage? » Vous rougissez , mesdames, de mépris et d'indignation.

Eh bien! sentez-vous en ce moment tout le prix de l'ordre et de l'économie? Mais quel rapport , xne direz-vous, existe-t-il entre la bassesse d'un courtisan intéressé et l'économie de notre fortune ? Le voici :

Vous avez un cœur généreux, Un esprit épuré par la délicatesse ; Les dieux ont à ces dons ajouté la richesse : Vous devez être heureuse , et faire des heureux.

Mais quand on nage au sein de l'abondance , Quand on se laisse aller au torrent du plaisir, Calcule-t-on , et prévoit-on d'avance Que la source en puisse tarir?

Cependant le torrent par degrés se divise ;

L'onde s'égare et se perd dans son cours, Mais la source fournit , et vous nagez toujours

Sans réfléchir qu'elle s'épuise.

Peut-être il seroit temps encor de recueillir

Les flots épars de Tonde fugitive :

Ce n'est plus qu'un ruisseau ; mais il pourroit nourrir Quelques fruits , les derniers qui restent sur sa rive. H en reste si peu , qu'un soin aussi léger

Ne peut suspendre votre course.

Profitez du moment , l'avenir peut changer ; Jit tant que le présent vous offre une ressource ,

11 ne faut pas la négliger.

Mais à peine avez-vous épuisé la dernière ,

Soudain la triste pauvreté Du chemin des plaisirs vous fermant la barrière 3 A vos yeux dessillés présente la carrière Pe, l'indigence et de l'adversité.

DE MORALE. xS5 Du poids de ce revers funeste Votre cœur n'est point abattu; Pour le soutenir il lui reste Du courage et de la vertu.

Cependant des Plaisirs la brillante cohorte Revient de temps en temps frapper à votre porte. Leur cortège chez vous ne peut plus être admis s Maïs comment les chasser? ce sont de vieux amis. La raison parle en vain , l'habitude l'emporte $ Ils sont accueillis. Mais pour les bien recevoir , Il en coûte. On emprunte. Une ame noble et grande Souffre de demander autant que de devoir.

Bientôt nouveau besoin , et nouvelle demande. Emprunter est un mal, s'acquitter un devoir Mais le devoir s'oublie , et le mal se succède ; Et quand vous y voulez apporter le remède,

Vous n'en avez plus le pouvoir.

Le crédit s'affaiblit avec la coufiance :

Ce qu'eu un temps heureux on venoit vous offrir p

il faut prier pour l'obtenir , Ktd' un non dédaigneux supporter l'insolence.

C'en est fait ; au premier refus

L'humiliation commence,

Et l'estime ne revient plus.

Kntre la misère et le vice N'ayant plus l'espoir de choisir , Vous tombez dans le précipice Sans songer même aux moyens d'en sortir ; Car nous ne nous aimons qu'autant que l'on nous aime ; L'être auquel U n'est glus permis

toi COURS

De prétendre au bonheur suprême D'intéresser de vrais amis ,

S'intéresse bien peu lui-même.

Ali ! cachez-moi ce front , ce front qui fut jadis Siège de votre gloire, objet de notre hommage t lit couvert maintenant d'opprobre et de mépris.

J'apperçois sur votre visage

La trace infâme de l'outrage Dont vous avez payé les trésors de Denys.

Eu cet abaissement quel sort vous a réduite f Vous que j'ai vue , assise à la table des dieux , Captiver tous les coeurs et fixer tous les yeux ; Qui vous a donc fermé l'Olympe ? — L'inconduite*

En quittant la cour de Plutus , Satisfaite de peu , vous pouviez sur la terre Vous consoler des biens que vous aviez perdus ; Mais voulant allier le luxe et la misère , 11 fallut immoler jusques à vos vertus;

Ah! c'étoit-là le nécessaire, Et tou9 les autres biens n'étoient que superflus , Du inoins , si quelque jour la fortune volage

Vous rend ses légères faveurs , Prévoyez l'avenir , modérez-en l'usage} Et n'oubliez jamais qu'une conduite sage Est le plus sûr garant des vertus et des mœurs. \

Si quelquefois, mesdames, vous avez observé la conduite des hommes corrompus, vous devez avoir constamment remarqué que l'insolence est voisine dé la bassesse , et que le courtisan courbé sous le poids des humiliations dont son maître vient de l'accabler, en accable à son tour cenr

BE MORALE, ^pie la fortune a placés, au-dessous de lui. Aristippe, encore humide de l'insulte de Denys, entra chez le trésorier de ce prince; et tandis que celuici, pour faire sa cour au philosophe, lui montroit la magnificence et la propreté recherchée de ses appartements, Aristippe lui cracha au visage, en lui disant : « Je ne vois point chez toi d'endroit « moins propre où je puisse cracher. »

Soudain , Pair triomphant de cette insolence subalterne , il retourne près du roi , et demande «ne grâce, qui lui est refusée. Le favori supplie; le prince dédaigne sa prière. Le flatteur s'humilie; le roi dédaigne son abaissement. Enfin le courtisan tombe à genoux : « Eh quoi ! s'écrie Denys, » un philosophe aux pieds d'un homme ! Est-ce «ma faute, reprend Aristippe, si vous avez les « oreilles aux pieds ? »

J'ignore sî par ce misérable subterfuge il obtint la grâce qu'il sollicitoit ; mais je vous engage f mesdames , à ne jamais accorder celles qui vous seront demandées avec cet excès d'humiliation. L'homme qui dégrade son caractère et avilit sa dignité, devient indigne de votre estime, et ne doit plus prétendre à votre cœur. Votre ami no doit être ni votre tyran, ni votre esclave; et l'esclave de la veille n'est que trop souvent le tyran du lendemain. Gardez-vous donc bien d'avoir des oreilles aux pieds , et souvenez-vous que le cœur ne doit entendre que par celles de la raison t de l'estime ou dç l'amitié.

t3Ç COURS

Le reproche le plus grave que Ton fasse à la mémoire d'Aristippe , c'est qu'il fut , dit-on , mauvais pere. Son portrait étoit chez Laïs , et n'étoit pas chez ses enfants. Ces gages respectahles de la tendresse paternelle et de la piété filiale, sont la mesure la plus certaine de la pureté des mœura de la génération qui existe et de celle qui l'a précédée. C'est la corruption des pere? et la dépravation des enfants qui ont ridiculisé chez nous les portraits de famille. Nous conserverions religieusement ces monuments de reconnoiésance et d'amour, si nous en respections les objets, et si nous nous respections nous-mêmes. Mais si nos parents furent vicieux , nous craignons les sou* venirs de ceux qui les ont connus : s'ils furent vertueux , nous redoutons la comparaison ; car la mauvaise conscience rend la vanité susceptible. Aussi , pour la satisfaire , nous n'oublions pas les tableaux chargés des dignités de nos ancêtres. Que leur figure vénérable porte l'empreinte de la bonté , de la sagesse , de la valeur Ou du génie , peu nous importe : ce n'est pas là ce que nous voulons imiter. Mais que leur vête* tnent soit orné de telle décoration, leur poitrine couverte de telle marque distinctive , voilà ce qui nous intéresse vivement : c'est par là seulement que nous prétendons leur ressembler. Nous ne comptons ni les vertus ni les bienfaits de nos aïeux , c'est le nombre de leurs cordons et l'éclat de leur parure qui illustrent notre généalogie.

DE MOHÀLE. it 7

Lorsqu'en entrant dans l'appartement d'une jeune femme , j'apperçois le portrait d'une dame en robe de cour, ou d'un homme en habit de général , je remarque presque toujours que la chambre a l'air mystérieux d'un boudoir. La présence d'un colonel ou d'une duchesse n'intimide point l'amour ; il a vu ces figures là quelfcpie part, ce sont de vieilles connoissances : et l'ameublement , l'ambre et le demi-jour m'an* noncent que le dieu continue ses relations sa» frètes avec la famille.

Mais si m'asseyant , non sans émotion , sur le eanapé d'une jeune femme au teint frais , à l'œil humide , aux lèvres de rose , je remarque devant nous le portrait de son pere ou de sa mère, san§ fiutre signe imposant que la dignité paternelle ; » cette vue , une vénération secrète , une crainte religieuse enchaînent mes sens et captivent ma pensée. Il me semble que la fille hérite en c$ moment des respects qu'inspirent ses ancétrea. Je ne lui parle plus qu'avec circonspection Plus l'entretien est affectueux, plus il devient réservé. Le style même prend insensiblement la teinte de la candeur patriarchale et de l'an* tique bonhomie. Un regard Indiscret , une parole hasardée , offenseroient ces témoins respectables» qui semblent nous regarder et nous entendre; et je me dis , en quittant cette demeure : L'image présente çl' une niere qui vécut vertueuse, est encore le gardien dee vertus de sa fille.

ï5£ COURS

On n'en pourroit pas dire autant du portrait d'Aristippe. Au reste, si sa conduite ne fut pas toujours exempte de reproches , du moins ses discours furent-ils toujours irréprochables. Il racontoit agréablement , et quelque graveleux que fût le sujet de sa narration , il avoit l'art de le gazer par cette circonspection de style et cette délicatesse d'expression qui caractérisent l'honnête homme et l'homme de bonne société. L'amant de Laïs sut toujours respecter l'âge de l'innocence et le regard de la vertu. Souvent la jeune vierge sourit , quelquefois même elle soupira ; mais jamais elle ne rougit en écoutant ses récits et ses discours.

Les trésors de l'adolescence Sont l'ignorance et l'ingénuité.

A l'indiscrète vérité,

Devant elle, imposons silence:

Songeons qu'un mot peut lui ravir

Le repos de son existence.

Heureux qui sait respecter l'innocence ;

Malheur à qui la fait rougir !

Si , dans un moment de folie , Un trait hardi vient de nous échapper ,

Hâtons-nous de l'envelopper

D'une aimable philosophie :

Le trait fuit ; sans l'approfondir,

Elle sourit de l'apparence.

Heureux qui fait sourire l'innocence,

Malheur à qui la fait rougir !

d by GoogI

Si quelquefois de la tendresse ybus lui parlez le langage charmant , Peignez la paix du sentiment , Mais dissimulez son ivresse.

En vous écoutant , un soupir S'échappe , mais sans qu'elle y pense Heureux qui fait soupirer l'innocence * Malheur à qui la fait rougir I

Digit

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