SOLON
Sol oh naquit vers la trente-cinquième olym* piade , d'une famille illustre , mais peu fortunée. Son pere ayant consacré son modique patrimoine au secours des infortunés , ne lui laissa pour tout bien que la reconnoissance des heureux qu'il a voit faits; un pareil héritage seroit inappréciable , si Ton pouvoit y compter;
Mais le ciel qui veut que l'on aime
La vertu pour la vertu même , Permet que les secours de l'homme généreux ^'effleurent qu'en passant le cœur du malheureux % Pour que le bienfaiteur trouve sa récompense Dans le bienfait , et non dans la reconnoissance.
Bientôt Solon entreprit de longs voyages * dans le dessein de s'instruire et de commercer; car il ne dédaignoit point la fortune. « Je désire, « disoit-il , posséder des richesses; mais je n'en « veux point d'injustement acquises , tôt ou tard « elles attirent la vengeance divine. »
Ne croiroit-on pas que ce philosophe étoit animé d'un esprit prophétique , quand il ajoutent : « Aujourd'hui les fripons s'enrichissent , et • les honnêtes gens tombent dans la pauvreté ;
« mais nous ne changerions pas nos vertus pour « leurs richesses. La. ver tu est un> bien invariable, « et la richesse change de maître tous les jours. »
II résulte de ces paroles , qui peignent les mœurs d'Athènes et les nôtres, cette vérité constante : De tous temps les méchants ont possédé l'apparence fasttfcuse de la félicité , tandis que les gens delrien jouissent de la modeste réalité du bonheur.
De retour dans sa patrie , Solon la trouva en proie à plusieurs partis divisés d'intérêts ou d'opinions. Chacun d'eux proposoit une forme de gouvernement et des loix différentes; et de cette multiplicité d'autorités et de principes , résultait le gouvernement arbitraire; car plus on propose de loix, moins on les exécute.
Dans cette extrémité , comme Solon étoit le seul citoyen d'Athènes auquel tout le monde eût accordé le titre de Sage , on jugea qu'il étoit le seul auquel on pût conférer celui de législateur, puisque ce second titre est nul sans le premier.
Solon justifia la confiance des Athéniens , en Jeur donnant des loîx dictées par la politique et la inorale , qui , pour la première fois , se trouvèrent d'accord ensemble.
Il fit noter d'infamie ceux qui auroient refusé de nourrir leurs parents , et ceux qui, en dissipant leur patrimoine , se mettoient hors d'état de nourrir leurs enfants-
C'est l'amour paternel et l'amour filial Qui des humains enchaîne l'existence.
L'homme de bien porte un amour égal A ceux auxquels il doit , ou do une la naissance. Ses bras caressants, tour à tour Bercent la vieillesse et l'enfance , Et son cœur se partage , à chaque instant du jour. Entre l'amour et la reconnaissance.
Solon défendit qu'un tuteur et la mère de son pupille logeassent sous le même toit, de peur que l'amour ne compliquât les comptes de la tutelle.
Il ordonna que celui qui devott hériter d'un mineur, fut nommé -son curateur, comme étant le seul intéressé à administrer avec soin un bien qui pouvoit un jour lui appartenir.
Il voulut qu'on crevât les deux yeux à celui qui auroit aveuglé un homme borgne. Cette peine est conforme au véritable esprit du talion. En effet , la valeur de la chose perdue est relative À l'état de celui qui la perd. Pour venger réellement le pauvre chassé de sa chaumière par le riche , il faut que la loi bannisse celui-ci de son palais , et réduise le persécuteur , comme le
persécuté , à n'avoir pas un asile sur la terre.
SI le fier Musulman , qui dans sa triste cour Possède, sans aimer, quatre ou cinq^ents maîtresses,
Tient arracher à mes caresses
L'unique objet de mon amour;
56 COURS Qu'importe au ravisseur que la loi le punisst
Par la perte d'une beauté ?
C'est l'estime et la volupté
Qui font le prix du sacrifice*
Une femme pour lui n'est rien ,
Et la mienne étoit tout mon bien.
Ses grâces , sa fraîcheur , sa jeunesse et ses charmes , Sont les moindres trésors que mon cœur ait perdus;
Je les pleure ; mais ses vertus Jusqu'au dernier soupir feront couler mes larmes. De moi-même c'étoit la plus chère moitié;
C'étoit l'estime , la constance , Les doux épauchements , la tendre confiance , Tout ce qu'a de plus pur la céleste amitié.
Chassez les beautés de l'Asie
Du sérail de mon ravisseur ,
Privez ses yeux , privez son cœur
Des trésors de la Circassie ;
C'est en vain que pour le punir
Vous multipliez son veuvage :
Si des mêmes vertus il ne perd l'assemblage, S'il ne les pleure pas jusqu'au dernier soupir; Si ; portant en tous lieux leur image chérie, Dans le néant affreux de son affliction Il ne déteste point le fardeau de la vie ; 11 n'aura pas subi la loi du talion.
Solon abolit l'usage de doter les filles en les mariant. Il voulut qu'elles n'apportassent à leur» maris que trois robes et quelques meubles. Cette loi , que les femmes trouveront injuste peut- ^tre» leur est plus favorable qu'elles ne pensont.
Elle met leurs parents dans la nécessité de développer leurs vertus, de cultiver leur esprit, de leur donner des talents utiles et agréables , qui attirent le cœur de leurs amants et fixent l'estime de leurs époux.
Le même législateur donna le droit à tout citoyen de poursuivre en justice les vagabonds et les fainéants. Cette loi sage intéresse , non seulement le bonheur général de l'Etat, mais encore le bonheur individuel de chaque particulier; car si l'oisiveté est la source du malheur et du vice , le travail est celle des vertus et de la félicité.
Voyez la mere de famille Remplissant les devoirs de la maternité ; Elle nourrît son fils et surveille sa fille, Ordonne , agit , va , vient avec agilité ;
Daus sa joyeuse activité, Son front s'épanouit , et son visage brille
D'amour , de bonheur , de santé.
Mais, nonchalamment étendue,
Voyez cette pâle beauté Succombant sous le poids de l'ennui qui la tue , Ou traînant le fardeau de son oisiveté.
Les nerfs , les vapeurs , les caprices , Paralysent son coeur, attiédissent ses sens.
Pour elle , plus d'époux , d'amis , ni de parents ; Son chien, ou son oiseau , fait toutes ses délices. Dans ce m'orne abandon , les songes séducteurs, Pour bercer ses ennuis , l'environnent d'erreurs,
Le» erreurs amènent les vices ; Et la pudeur chancelle an bord des précipices Que la mollesse a cachés sous les fleurs^
C'est parce qu'il sentoit combien les suite* de certaines erreurs sont funestes , que Solon défendit la représentation des pièces de Thespis qui n'avoient point un but moral. Un législateur , cii ne mi public du mensonge , ne peut tolérer la fiction qu'autant qu'elle se présente sous les traits aimables de la vertu , et qu'attirant les cœurs par cette heureuse illusion , elle leur fait chérir la réalité. Telle est l'ntflîté de Part dramatique , lorsque retraçant les passions , démasquant les vices , saisissant les ridicules , peignant les caractères et gravant les vertus, il charme, xavit , entraîne les auditeurs par ces vérités profondes et ces élaos sublimes , qui font les sages et les héros.
Non seulement Solon interdisent aux regarda des hommes le dangereux prestige de l'erreur , mais il éloignoit de leur imagination l'idée des grands crimes , et ne leur en laissoit pas même soupçonner la possibilité. Quelqu'un lui demandant pourquoi il n'avoit pas établi de loi contre le parricide : « Je n'ai pas supposé , dit-il , qu'un* « pareil forfait pût exister sur la terre. »
Solon, quoique législateur , fut aimé. Ce sentiment le dédommageoit des chagrins et des contradictions qu'éprouve l'homme dévoué à
DE MORALE. Sg contredire seul toutes les passions humaines. Aussi regardoit-ii l'amitié comme l'unique trésor dont on dût s'occuper. «On compte tous les jours « Ses richesses, disoit-il, et l'on ne. compte jamais m ses amis ! » Heureux mortel , tu en avois donc plusieurs!
Mais s'il recevoit d'eux des consolations, ce ji'étoit que pour les leur rendre. Deux amis ressemblent à deux guerriers qui , blessés dans un combat , se rencontrent seuls parmi les morts y et pansent mutuellement leurs blessures. Un jour , Solon rencontrant un de ses amis plongé dans une tristesse profonde , le conduisit sur la citadelle d'Athènes; et là, lui faisant parcourir des yeux tous les édifices de cette ville florissante , il lui dit :
De cette nombreuse cîté Contemple avec moi chaque asile.
En est-il un seul habité Par un homme heureux et tranquille?
Tes enfants peuvent te donner Des soins et des peines ameres i Mais le ciel a créé les pères Pour aimer et pour pardonner.
Ton épouse est-elle souffrante ?
C'est le sort de l'humanité.
Jalouse , c'est qu'elle est amante.
Parleuse , c'est vivacité. .
4«> COURS Curieuse ? c'est une amie Qui sent ton mal , et l'étudié Pour en supporter la moitié.
Par un peu de coquetterie T'auroit-elle contrarié ?
Que veux-tu ? tout nous contrarie , A commencer par la beauté 9 Mais c'est la contrariété La plus aimable de la vie.
Par ses caprices inconstants Le sort a changé ta fortune ?
Mais il te reste des talents Et de vrais amis ; c'en est une De tous les lieux, de tous les temps.
Les richesses , par nos tourments, Souvent nous font dépendre d'eiles ; Plus heureux , tu possèdes celles Qui nous rendent indépendants*
Sur tes ouvrages la satire A lancé ses traits odieux ? * Le meilleur parti , c'est d'en rire , De se taire , et de faire mieux.
Dans le triste siècle où nous sommes , Les trois quarts et demi des hommes Sont ou méchants , ou malheureux.
Plaignons les uns , aidons les autres , Et sur-tout rendons grâce aux dieux Quand, par bonheur, nous et les nôtres.
Sommes placés entre les deux»
Vois-tn planer sur ces demeures
Le malheur , le crime et la mort ?
Tous les jours , à toutes les heures 9
L'un y rentre , quand l'autre en sort.
Des consolations légères
Sur les palais et les chaumières
L'essaim passe , vole et s'enfuit.
Chez toi l'amour les introduit :
Ta femme, tes enfants t'attendent:
Tes nombreux amis te demandent: —
« Depuis une heure il est sorti. —
m Nous l'attendrons » C'est ,toi qu'on nomme,
Toi qu'on désire : Ah ! viens ici ;
Quand on est pcre , époux , ami ,
On doit se consoler d'être homme.
Le plus intime et le plus illustre des amis de Solon , fut Thalès de Milet , dont je vous ai parlé.
L'amitié de ces deux philosophes , qui, sur leur réputation, se chérissoient avant de se connoître , rappelle l'intimité touchante de Mon" laigne et de La Bo'ètie. On se plaît à comparer, à rapprocher , malgré les distances, ces modèles si rares d'une union pure et vertueuse, pour servir d'époque aux consolations humaines. Ainsi, tandis que la haine parcourt d'un vol précipité toutes les contrées de ce malheureux globe , l'amitié , planant paisiblement dans l'espace des siècles , se repose de loin en loin dans le cœur de l'homme vertueux , qui , pour consoler ses ado>»
4a COURS
rateurs , leur apprend qu'elle est encore sur la
terre.
« Si on me presse de*dire pourquoy je l'aymoys , « dit Montaigne (/. t , ch. 27), je sens que cela ne « se peult exprimer qu'en respondant : Parce « que c'esloit lui , parce que c*estoit moy. Il y a , « au-delà de tout mon discours et de ce que j'en « puis dire particulièrement , je ne sçais quelle « force inexplicable et fatale, médiatrice de cette « union. Nous nous cherchions ayant que de « nous estre veus, et par des rapports que nous « oyions l'un de Fàultre... Nous nous embrassions « par nos noms : et à nostre première rencontre y m qui feut par hazard en une grande feste et « corapaignie de Tille , nous nous trouvasmes si «prins , si cogneus, si obligez entre nous, que « rien dez lors ne nous feut si proche que l'un à « Paultre... Ce n'est pas une spéciale considéra- « tion , ny deux , ny trois, ny quatre , ny mille ; «c'est je ne sçais quelle quintessence de tout « ce meslange , qui , ayant saisi toute ma volonté , « l'amena se plonger et se perdre dans la sienne ; « qui , ayant saisi toute sa volonté , l'amena se « plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, «d'une concurrence pareille : Je dis perdre, à * la vérité, ne nous réservant rien qui nous feust m propre , ny qui feust ou sien ou mien... Nos « asmes ont charié si uniement ensemble , elles « se sont considérées d'une si ardente affection , m et de pareille affection descouvertes jusques au
x DE MORALE. 43
« fin fond des entrailles Tune à l'aultre , que « non seulement je cognoissoys la sienne comme ♦« la mienne , mais je me feusse certainement plus « volontiers fié à lui de moy , qu'à moy. »
Il est si naturel d'aimer ceux qui savent exprimer comme on aime , qu'en écoutant Montaigne, peut-être n'en est-il pas une de vous qui déjà ne remonte en idée vers le siècle où il vivoit , pour moissonner avec lui le champ fertile de l'amitié. Mais arrêtez-vous , mesdames ; cette heureuse contrée est pour vous la terre promise ; il ne vous en offre la riante perspective qu'en vous prédisant que vous n'y arriverez jamais , soit que vous conserviez votre liberté , soit que vous subissiez le joug de l'hyménée. « Quant au « mariage (dit-il, /. i, chap. 27) , outre ce que c'est v un marché qui n'a que l'entrée libre, sa durée « estant eontraincte et forcée , dépendant d'ailleurs « que de nostre vouloir , et marché qui ordinaire- « ment se faict à aultres fins « il y survient mille « fusées estrangieres à desmesler parmy , suffi- « santés à rompre le fil et troubler le cours d'une . « vifve affection : là où est l'amitié , il n'y a « affaire ny commerce que d'elle-mesme. »
D'après ce jugement sévère, il seroit difficile de dire à quel point Montaigne étoit l'ami de son épouse ; mais laissons ses intérêts pour nous occuper des nôtres.
Il me semble que ces nombreuses fusées , loin d'exiler l'amitié , doivent la fixer dans un mariage
44 COURS bien assorti. Le feu de l'amitié s^alimente des contrariétés et des misères humaines. Deux hommes heureux se rencontrent mille fois sans s'aimer ; # deux infortunés s'aiment la première fois qu'ils se rencontrent. Ainsi , lorsqu'après une journée orageuse, deux époux, attiédis par l'habitude du bonheur, se retrouTent le soir les yeux baignés de pleurs et le front couvert de nuages, l'étonnement , la compassion , la crainte, la curiosité même , réveillent leur tendresse assoupie. Heureux , ils n'étoient qu'époux ; malheureux , ils sont amis. Ce monde brillant, qui souvent les entraîne et quelquefois les divise, ne sait partager que leurs plaisirs. Battus du vent de l'adversité, ils n'y ont pas trouvé même un roseau pour se soutenir : ce n'est qu'en se rapprochant qu'ils rencontrent un appui ; et désormais étayés l'un par l'autre , l'expérience et le malheur les avertissent de ne plus se séparer.
Mais , dira-t-on , si la fusée naît d'une cause intérieure , à qui confiera-t-on le soin de la démêler ? — A la femme. En effet , les torts proviennent , ou d'elle , ou de son mari , ou de Fui* et de l'autre.
Si l'épouse a quelques torts, que de moyens n'a-t-elle pas pour réparer ou pallier sa faute , et même pour l'avouer sans compromettre s»
vanité! l'art d'alléger un aveu qui pesé, est un don que les femmes ont reçu de la nature ; et celles qui trahissent la vérité sont d'autant plus
DE MORALE. 45 coupables , qu'elles ont toujours à leur disposition les moyens de la dire sans la prononcer.
Si les torts viennent de l'époux , qui mieux que Tépouse saura les lui faire sentir, sans même les lui imputer ? Il y a tel accent dont les femmes savent nous pénétrer l'a me ; tel silence qu'elles rendent plus poignant que la plus mordante éloquence. Un soupir accuse le mari coupable, un regard l'interroge , un geste le confond , un sourire le condamne , une caresse le punit et l'absout.
Supposons enfin que les torts soient réciproques. De quoi s'agit-il alors? de conciliation. Or , les femmes , et par droit de conquête , et par droit de naissance , ne sont-elles pas les conciliatrices de l'univers ? Le ciel , dit Voltaire ,
oui , le ciel fit les femmes
Pour corriger le levaiu de nos ames , Pour adoucir nos chagrins , nos humeurs , Pour nous calmer, pour nous rendre meilleurs... Et dans nos cœurs pénétrer pas à pas , Comme un jour doux dans des yeux délicats.
Je conviens qu'après un éloignement mutuel , quand il s'agit d'un mutuel rapprochement , celui qui fait le premier pas , immole à l'autre son amour-propre ; et ce sacrifice n'est pas , dit-on , celui qui coûte le moins aux femmes.
Quoi qu'il en soit, je crois , malgré mon respect pour Fayis de Montaigne , que les contra-
riétés et les chagrins , étrangers ou domestiques , réciproques ou personnels , qui altèrent la paix du mariage , sont les sources mêmes où les femmes doivent puiser, pour présenter à leurs époux la coupe de l'amitié.
Mais libres du joug de Vhyménée , peuventelles prétendre au titre d'amie , titre si respectable quand il est mérité ? A cette question , voici ce que, répond Montaigne (/. i , chap. 17) : « A dire vray , la suffisance ordinaire des feirimes «n'est pas pour respondre à cette conférence et « communication , nourrice de cette saincte cousit ture , ny leur ame ne semble assez ferme pour « soustenir l'estreincte d'un nœud si pressé et si « durable. Et certes , sans cela , s'il se pou voit « dresser une te}le accointance libre et volon- « taire , où non seulement les ames eussent cette « entière jouissance , mais encores où les corps « eussent part à l'alliance, où l'homme feust en- « gagé tout entier, il est certain que l'amitié en « seroit plus pleine et plus comble : mais ce sexe « par nul exemple n'y est encore- pu arriver , et, « par le commun consentement des escholes an- « ciennes , en est rejecté. »
Que dites -vous , mesdames , de ces écoles anciennes , qui , de leur suprême autorité , vous bannissent si cruellement du domaine de l'amitié ? Ne soupçonnez-vous pas que les maîtres de ces écoles , se bornant près de vous au titre vulgaire d'amant , et n'ayant jamais su désinté-
resser leurs passions , pour mériter d'être vos amis , ont rejeté sur votre cœur la faute qu'ils ne dévoient attribuer qu'à leurs sens? N'est-il pas de la plus tyrannique injustice de prétendre être aimé pour soi , par les êtres qu'on n'a jamais aimés pour, eux-mêmes ?
O vous , qui vous attribuant exclusivement le sentiment le plus sublime dont l'homme puisse s'enorgueillir , en avez dérobé le titre aux femmes , sans leur en ravir la possession, que n'avezvous vécu parmi nous au moment où le chaos des passions humaines confondoit dans le même abyme et les vainqueurs et les vaincus , et les victimes et les sacrificateurs ; où le crime triomphant et l'audace effrénée avoient condamné l'humanité au silence et la vertu au néant! Persécutés vous-mêmes ( car vous ^tiez vertueux) , chargé» de fers , et menacés du glaive de vos tyrans , cherchant parmi les compagnons de Votre captivité quelque adoucissement à vos peines , et n'y trouvant que l'âpre ressentiment de leurs propres misères, réduits à n'avoir plu* un ami sur la terre , plongés enfin dans ce morne découragement qui suit le malheur et l'abandon , tous eussiez entendu sous * les murs de votre prison une voix , aussi douce que celle de l'Espérance ; les effets eussent toujours suivi de près les promesses. Tantôt par mille détours ingénieux les secours seroient parvenus jusqu'à vous, sans vous laisser même entrevoir la main qui
vous les présentoit : tantôt, cédant au pouvoir magique de la jeunesse et de la beauté, vous eussiez vu les portes de fer s'entr'ouvrir ; et l'humanité, sous les traits de la modestie, regardant vos fers d'un œil timide , les brisant d'une main hardie , vous attacher à la rage muette de vos bourreaux consternés , et n'ambitionner pour prix de ce service que le bonheur de contempler la surprise et de partager les larmes de votre famille. Peut-être alors , détrompés par la raison , éclairés par la reconnoissance , vous vous seriez écriés : « Quand la terreur et « la haine ont envahi le cœur des hommes , c'est « dans celui des femmes qu'il faut chercher le « courage et l'amitié. »
On accuse l'amour d'être aveugle ; Sojon auroit pu en accuser l'amitié. Ses amis, pour le récompenser de ses loix sages et de ses vertus , voulurent l'élever au trône; il éluda cette preuve de leur amitié , et leur répondit : « C'est un beau « pays que la Royauté ; mais je n'y vois point * d'issue. »
Aussi-tôt il assembla les citoyens d'Athènes , leur fit prêter serment d'observer ses loix pendant cent ans ; puis il alla visiter Thalès, parcourut l'Égypte , et se rendit à Sardes , capitale * de Lydie , où Crésus l'attendoit depuis longtemps. ✓
Solon apporta au milieu de cette cour fastueuse une simplicité de mœurs et une franchise
qui lui attirèrent bientôt le mépris du prince et la haine de ses favoris. Le roi , entouré de tout le faste de ses courtisans , et paré de vêtements étincelants d'or et de pierreries , fît paroître devant lui le philosophe, et lui demanda s'il «voit vu jamais un plus beau spectacle. « Oui , « répondit Solon ; les paons et les faisans m'ont , «comme vous, ébloui par lu richesse de leur « vêtement ; mais ils n'en doivent l'éclat qu'à la «nature. » Cette réponse déplut au prince, et choqua sur-tout les femmes de sa cour , excepté les plus jeunes , qui , n'ayant pas besoin de parure pour être jolies , trouvèrent , en se regardant , la comparaison bizarre , mais supportable.
Cependant , comme on veut , à quelque prix que ce soit, obtenir ie suffrage d'un philosophe, non parce qu'on estime son mérite , mais parce qu'on craint sa réputation , Crésus , pour émouvoir l'indifférence de Solon , fit étaler à la fois •eus ses yeux l'immensité de ses richesses, et lui demanda , non pas s'il le trouvoil heureux , mais s'il ne le trouvoit pas le plus heureux des hommes ; car observez que , dans la médiocrité , l'on désire être heureux seulement, mais que dans l'opulence on veut paroître plus heureux que les autres. « Tellus, lui répondit Solon, « fut plus heureux que vous. Simple bourgeois « d'Athènes, à l'abri de la pauvreté , aimé d'une « épouse chérie , entouré d'enfants vertueux ,
So COURS
« estimé de ses concitoyens , il mournt en corn- « battant pour sa patrie. — Mais au moins , aprèa « Tellus , ne suis-je pas le plus heureux des mor- « tels ? » Observez encore que l'orgueil , qui d'abord s'empare du premier rang , transige aussi-tôt pour descendre au second , de peur d'arriver au dernier. Comme il ne regarde qu'audessous de lui , il consent volontiers à baisser la tête , pourvu qu'il apperçoive quelqu'un à ses pieds ; et Crésus cède le pas à un simple bourgeois d'Athènes , afin de l'obtenir lui-même sur le reste des humains. Sol on n'eut pas la complaisance de le lui accorder. Il fit passer devant lui Cléobis et Biton , qui dans une fête solemnelle , après avoir traîné jusqu'au temple le char de leur mere au milieu des acclamations et des transports de leurs concitoyens attendris, s'endormirent paisiblement d'un sommeil éternel * et laissèrent à la postérité le modèle de la piété filiale. A ces mots , Crésus réduit au silence , le traita d'insensé , et les courtisans répétèrent qu'il étoit fou. Ésope , qui étoit alors à la cour de Crésus , crut devoir conseiller à Solon de parler au peuple la langue du pays. « Il faut , « lui dit-il , ou n'approcher point des rois , ou • leur dire des choses agréables. — Il faut , ré- « pliqua Solon , ou leur dire des choses utiles , « ou ne les point approcher. »
Si ce précepte étoit mis en pratique , les rois
DE MORALE. 5r
congédier oient leur cour. Un ami leur suffiroit pour les éclairer ; pour les tromper , mille flatteurs leur suffisent à peine. La vérité ne leur coûteroit rien , et le mensonge les ruine.
Crésus n'offroit que trop la preuve de cette triste vérité : tandis qu'il se plongeoit avec ses favoris au sein delà débauche et de la volupté, le peuple et les citoyens les plus estimables de son empire languissoient dans l'indigence , et trainoient en murmurant le fardeau de leur adversité. Privés dans la vieillesse du fruit de leurs longs travaux , ou dépouillés en naissant de l'héritage de leurs pères , ils étoient réduits à mendier à la porte de leurs anciens esclaves , qui , gorgés de la substance et souillés du sang de leurs maîtres , promenoient en triomphe , sur des chars rapides, l'impudence et la scélératesse. Ces reptiles , encore dégoûtants de la fange d'où ils étoient sortis , s'attaçhoient à chaque branche du gouvernement , et tarissoient jusque dans leur source les principes de la végétation .
Au milieu de la capitale de Lydie étoit un palais somptueux , qu'un ancien favori de Mars et de Vénus avoit élevé , aux frais de la victoire , en l'honneur de la Volupté. C'est là qu'à la lueur de mille flambeaux les Lydiennes se rassembloient pour rendre hommage à la déesse.
Malgré les gémissements des malheureux qui environnoient le temple , peut-être eût-on sup-
S* COURS porté patiemment la pompe des mystère» qui s'y célébroient , si les Grâces y eussent présidé sous les auspices de la décence , et plus encore si les prétresses eussent pu s'entretenir le soir des infortunés qu'elles avoient assistés dans la journée. Mais le luxe ingénieux et l'indécence recherchée de leurs vêtements , prouvoient assez qu'elle» n'avoient préparé de vêtements pour personne. Le travail de plusieurs jours leur avoit à peine suffi pour préparer les pièges de l'artifice et le poison de la corruption. Un léger tissu, plus indécent que la nudité même , dessinoit des formes et trahissoit des contours que la pudeur couvre d'un voile , et que la coquetterie même dissimule , tant qu'elle n'est point d'accord avec la dépravation. Tantôt on se croyoit transporté sur les montagnes de Thrace , au milieu de ces prétresses errantes qui, couvertes du lierre et des pampres de Bacchus , exhaloient en son honneur leur délire et leurs transports ; tantôt , entourées de casques et d'épées , on s'imaginoit les voir au milieu d'un camp, et considérant de plus près les traits et la stature des guerriers , on étoit tenté de croire que Mars , pour grossir son armée, avoit enrôlé toute la milice de Vénus; tantôt on croyoit voir , au milieu des rochers , bondir la troupe farouche des jeunes habitantes du désert. Les gémissements de la douleur, les larmes de la misère , les cris du désespoir ,
s'unissoieht vainement pour les attendrir : un sourire de l'amour suffisoit pour les apprivoiser. Enûn , au milieu de cette bruyante illusion , on appercevoit de tous côtés des bacchantes, des guerrières , des sauvages , et pas une femme ; car il n'y a de femme que dans les lieux où résident l'humanité , la décence et la pudeur.
A la vue de ce débordement général de licence et d'immoralité , Solon 9 persuadé que les mœurs 6ont la base sur laquelle repose la stabilité des empires, présagea la chute prochaine du trône de Crésus , et quitta sa cour en lui disant : « Le « bonheur vous a suivi jusqu'ici; il vous accom- ■ pagne aujourd'hui , et semble vous précéder « dans l'avenir ; mais n'appelons personne heu- • renx avant sa mort. »
Peu de temps après, Cyrus renversa l'empire de Lydie et s'empara de la capitale , au milieu de laquelle il condamna Crésus à périr sur un bûcher. Au moment où la flamme commencoit h s'élever , ce prince infortuné , avec l'accent douloureux et terrible du repentir et de la vérité , s'écria plusieurs fois : « Solon ! Solon ! » Un spectateur s'étant informé quel étoit ce dieu ou ce génie qu'il invoquoit avec tant d'ardeur , Crésus lui rapporta ses entretiens avec le philosophe. A ces mots, le vainqueur, frappé de l'instabilité des prospérités humaines , et touché d'un malheur qui pouvoit devenir le sien , fit grâce au
54 COURS vaincu, et le consulta souvent comme plus éclaire que lui-même , puisqu'il étoit instruit à l'école du malheur. En effet , c'est le malheur qui fait les hommes.
Cependant Solon eut la douleur de retrouver encore Athènes déchirée par de nouvelles factions. Ses loix tomboient en désuétude, et la tyrannie commencent à fermenter; car les tyrans naissent au moment où les loix expirent.
Dans cette extrémité , le législateur , suivant sa maxime , donna toujours au peuple , non pas les conseils les plus agréables, mais les avis les plus utiles. Il fut , selon l'usage , payé de sa franchise par l'estime des gens de bien et l'aversion de la multitude. Pisistrate, en la flattant avec adresse , s'en faisoit adorer ; et soutenu par la faveur populaire, il s'élevoit à grands pas vers la tyrannie. Solon, parent et ami de l'usurpa-
Ml
s'écriant : « Athéniens ^ ne rougissez-vous pas de « voir un homme seul plus sage et plus coura- « geux que vous? plus courageux que ceux qui « voient les intrigues de Pisistrate sans oser les « dévoiler , plus sage que ceux qui en sont les » témoins sans les appercevoir ? » Les Athéniens pour prouver à Solon qu'il n'étoit pas plus sage qu'eux , le déclarèrent fou. Ce titre lui fut donné par eux pour la seconde fois ; parce qu'ils furent les seconds auxquels il dit publiquement la vérité.
DE MORALE. 55 lie lendemain Pisistrate fut roi. Aussi-tôt Solon , déposant ses armes au pied des murs du sénat , sortit d'Athènes en s'écriant : « Adieu, ô ma « patrie , j'emporte en te quittant la consolation « de t'avoir seul aidée de mes secours et de mes « conseils, »
SQCRATE.
La Grèce , depuis plusieurs siècles , enfantoit chaque jour des artistes , des philosophes et des héros. Il ne manquoit plus à sa gloire que d'avoir produit un véritable sage.
Minerve , protectrice d'Athènes , réservoit cet honneur à l'heureuse contrée où , pour la première fois , elle avoit fait croître l'olivier. Elle s'arrête dans un village de PAttique , entre dans l'atelier d'un sculpteur nommé Sophronisque , et couvrant de son égide un jeune enfent que son épouse tenoit entre ses bras , elle souffle dans son cœur l'amour de la véritable gloire , qui consiste dans la vertu , et lui dit avec un sourire céleste et maternel : « N'envie point > « mon fils , la renommée de mes plus illustres « favoris. Homère , Praxitèle , Sophocle , Mil- «tiade, furent les plus grands hommes de la « Grèce : seul plus grand qu'eux tous , tu sera» « Soc rate» »
Cette voix , qui dès le berceau lui prédit sa grandeur future , l'avertit secrètement dans la suite des périls qui le menaçoient , et du parti qu'il avoit à prendre dans les occasions difficiles. Il se louoit toujours d'avoir suivi ses conseils , €t l'appeloit son Génie familier.
DE MORALE. Sf On prétend que ce génie fut particulier à Socrate. Loin d'adopter cette opinion , je seroi» tenté de croire qu'il n'existe pas un seul être raisonnable qui n'ait son bon et son mauvais Génie. "Vous sur-tout , vous , prodiges inconcevable» de force et de foiblesse , de vertus et d'erreurs» d'inconséquences et de raison , conseillées et guidées tour à tour par vos deux Génies familiers , parfois vous écoutez la sagesse et suivez la folie. Mais , lorsque résistant aux séductions de la folie , vous réglez sur les conseils de la sagesse vos paroles et vos actions, quel est le philosophe ou le héros qui ose comparer sa conduite à la vôtre ? quel est l'orateur dont l'éloquence égale la force et le charme pénétrant de vos discours ? Dès que vous écoutez votre bon Génie , vous devenez vous-mêmes notre Génie tutélaire.
Dans ces jours orageux où l'ardente jeunesse Se précipite au milieu des dangers , L'adolescent plein d'une ardente ivresse ,
Egaré par ses sens , trahi par sa maîtresse , Environné d'amis légers ,
Attiré par l'espoir, repoussé par la crainte 9
Rencontrant la douleur à côté du plaisir ,
En vain des passions veut fuir le labyrinthe 9
Il a perdu le fil , qu'il ne peut ressaisir.
Où rencontrer des cœurs délicats et sensible* Pour cet aveu qui pesé à sa candeur ï
Ah ! c'est pour les aveux pénibles
Que le ciel nous donne une sœur !
Bientôt la sienne , avec prudence, Pénétrant ses chagrins 9 lui sauve adroitement
La moitié de la confidence.
Déjà , pour ménager un raccommodement , Sa tendresse a fléchi l'austérité d'un pere.
La faute est grave ; mais elle fut passagère : On ne s'en souvient plus , c'est l'erreur d'un moment. Heureuse erreur , tu fais le bonheur de sa vie ! Que de ses vains plaisirs le cortège trompeur » Revienne le tenter, il embrasse sa sœur 9 / Et fort d'un tel appui 9 fièrement il s'écrie : « Épuisez sur mon cœur les traits les plus puissants , « Je ris de vos efforts et brave vos accents ;
« Je suis avec mon bon Génie. »
L'honnête homme , suivant avec sécurité
Le sentier de l'honneur, chancelle et tombe au piège
Où l'attend la malignité.
Soudain de toutes parts l'injustice l'assiège , Du rang qu'il occupoit il est précipité
Par l'intrigue et la jalousie.
L'honneur 9 de tous ses biens seul qui lui soit resté ,
Est flétri par la calomnie.
C'en est trop ! la douleur égare sa raison ;
Sans l'honneur , qu'est-ce que la vie ?
Ah ! la vie est un bien 9 tant qu'on a cette amie Dont l'amour embellit notre jeune saison « Dont la douce gaîté , dont l'aimable sagesse Ramené , en souriant 9 la paix dans la maison*
Sa femme a dans ses yeux démêlé sa tristesse: « Mod ami , vous souffrez.— Qui ! moi ? — Vous-même. — Non. « — Qu'avez- vous ? — Rien. — Parlez !— J'ai perdu ma fortune. « — * Plus d'un homme d'honneur subit le même sort,
« Mais nous nous aimons , c'en est une « Qu'on ne peut nous ravir... Vous soupirez encor? « — On m'ôte mon état , on me ravit la place « Que j'occupois avec honneur. — « Eh ! qu'importe cette disgrâce ?
■ N'avez- vous pas toujours la même dans mon cœur? « Plus que tous les emplois la vertu vous décore * « De ce titre sacré toujours vous jouirez ;
« C'est le vice qui déshonore , 11 Et vos persécuteurs sont seuls déshonorés. « Vous connoissez le monde ; oubliez son injure f « Venez aux champs; c'est là qu'est Ja volupté pure, « Quand des bras maternels l'enfant s'est échappé , « 11 se croit plus heureux : mais dès qu'on l'a trompé, « 11 revient à sa mère, et l'homme à la nature : « Venez donc. » 11 la suit. Seul à l'ombre des bois ^
Trouvant son bonheur en lui-même , Heureux d'être estimé de la femme qu'il aime *
Si l'ambition quelquefois Ose encor murmurer , il étouffe sa voix :
« Orgueil , qui fis long-temps le tourment de ma vie , • Grandeurs, qui ne donnez que des biens superflus , « Qui desséchez le cœur et nourrissez l'envie „ « Taisez-vous ; je n'écoute plus « Que la voix de mou bon Génie, •
Mais si , dans ces occasions et dans mille autres , ^ nous trouvons en tous , mesdames , notre Génie
6o • COURS
consolateur, vous en avez un vous-mêmes dont l'inspiration ne vous trompe jamais : c'est cette voix intérieure, qui, loin du trouble des passions et du tumulte des plaisirs , se fait entendre à vous dans le calme des sens et le silence de la retraite. Écoutez-la, lorsque vous sortez de ce» cercles éblouissants , où la vanité brille aux dépens de la décence , elle vous dira :
Vous fréquentez beaucoup Doris, Et tous négligez Célimene.
11 est vrai que Doris entraîne , Par ses brillants travers , les trois quarts de Paris* Célîmene est prudente , et n'a que des amis.
Chez l'une , vous trouvez et l'Amour et les Ris; Chez l'autre , l'Amitié vous donne la migraine.
En effet , quel mortel tourment !
Toujours de la conduite et du raisonnement l Toujours de la philosophie , Et , qui pis est , du sentiment !
Du manteau de Socrate affubler la folie , Savoir ce que l'on dit , s 'ennuyer sensément A Et bâiller vertueusement ; C'est bien la peine assurément D'être jeune , aimable et jolie !
Chez Doris , on respire ; on déraisonne au moin*.
Tout ce qui passe par la téte , Tout ce qui plaît est bien. Fait-on une conquête? Ç'est un triomphe ; on a vingt rivaux pour témoins, L'Amour est sans façon ; le Plaisir est commode ; Les Grâces, la Raison , tout est en négligé.
DE MORALE, 6f
Ajoutez à cela qu'on devient à la mode Sitôt que chez Dons on se voit engagé»
C'est le jardin d'Alcine et le palais d'Àrmide ; C'est le centre des arts , c'est le temple de Gnidt j Courez; vous êtes jeune , hâtez-vous de jouir , Méprisez les censeurs , bravez la renommée* . • Mais vous voulez dans peu vous établir , Et prétendez au bonheur d'être aimée :
Mais vos attraits vont bientôt se ternir , Et vous aurez alors besoin d'être estimée.
Jeune et jolie , on passe avec légèreté Snr ce que vous pensez et sur ce que vous faites ;
On ne voit que ce que vous êtes :
Mais plus tard , on s'informe avec sévérité
De ce que vous avez été* Honnête , dira-t-on ; mais c'étoifrpeu de l'être ,
Il falloit encor le paroître.
Vous avez autrefois bravé l'opinion , Qui se venge et vous perd de réputation.
Prévenez ce malheur ; l'honneur vaut bien la peint De s'ennuyer un peu. Doris va réunir Un cercle merveilleux dont vous serez la reine ; Célimene , ce soir , vous invite à venir Avec quelques amis : lequel des deux choisir ? Vous redoutez l'ennui; vous aimez le plaisir : Ah ! bien plus que l'ennui craignez le repentir , Allez bâiller chez Célimene ; Il vaut mieux bâiller que rougir.
Hais je m'apperçois, mesdames, que votre Génie me fait oublier celui de Socrate. Pardonl, 6
6a COURS
jiez-moi cette digression ; c'est le défaut ordî* naire des moralistes.
De tous les philosophes de l'antiquité , Socrat© est presque le seul qui fut guerrier. À la bataille de Délium , il sauva la vie au célèbre Xénophon f l'admit au nombre de ses disciples , et en fît un guerrier philosophe , titre aussi rare que précieux pour l'humanité. L'année suivante, après avoir fait des prodiges de valeur , il arracha des •mains de l'ennemi vainqueur le jeune Alcibiade , percé de plusieurs coups , étancha son sang , ferma ses blessures, le ramena en triomphe dans les murs d'Athènes , et lui fît décerner le prix de courage que lui-même il avoit mérité.
Alcibiade fréquenta l'école de son bienfaiteur } mais laissant à Socrate la sévérité de sa morale , et n'empruntant de lui que le charme de la persuasion , il devint l'homme le plus aimable et le plus dangereux de son siècle. Je vous parlerai dans la suite de ce guerrier , presque aussi redouté de ses ennemis que redoutable pour vous , mesdames , qui , sans approuver ouvertement l'immoralité de sa conduite, avez tant d'indulgence pour ses défauts séduisants, que e'il renaissoit parmi nous , Alcibiade seroit aujourd'hui votre héros , comme il fut autrefois celui des Athéniennes. Mais revenons à sou maître.
Dès que Socrate se fut voué au bonheur de ♦a patrie t U résolut <fe ue plus la quiuw. Loin
«Je consacrer plusieurs années à voyage» pour connoître les mœurs étrangères , il crut que toute sa vie lui suffiroit à peine pour connoître les moeurs de ses concitoyens. Socrate «voit raison : les fruits du bonheur sont par-tout les mêmes , mais sa culture varie suivant le sol sur lequel on le fait germer, et la température sous laquelle on veut l'acclimater. Chaque pays a , pour ainsi dire , son bonheur indigène : il n'est pas une ville, pas une famille même, qui n'ait le sien; et comme le philosophe qui veut rendre sa patrie plus heureuse , découvre dans ses habitudes , ses opinions et ses mœurs , la source de sa félicité naturelle , et ne va pas au loin lui chercher un bonheur étranger ; ainsi la mere qui veut le bonheur réel de ses enfants , concentre ses études et ses observations dans le cercle de sa famille. Elle ne recueille point dans les cercles brillants l'art superficiel de paroitre heureux , ni dans les sociétés savantes le secret futile d'analyser le bonheur. Elle se garde bien de prendre pour modèles de sa conduite, les femmes que l'on vante le plus * convaincue que les plus heureuses sont celles dont on parle le moins. Elle évite les régions inconnues de la philosophie , persuadée que la philosophie ne vaut pas la bonne nature , et que la nature est la philosophie des mères. Elle ne lit que dans le cœur de ses enfants , n'étudie que leur caractère , et n'analyse que leurs passions. Sûre de ces premières
*4 COURS «onnoissânces , elle proportionne leurs vertus t leur énergie , leurs talents à leur conception , leurs travaux à leurs forces , leurs désirs à leur fortune , et compose ainsi la félicité de tous du bonheur de chacun.
Mais pour instruire ceux qu'elle veut rendre heureux , elle joint toujours l'exemple aux préceptes ; et c'est ainsi que Socrate instruisoit ses concitoyens. Il leur avoit donné dans les camps l'exemple de la valeur ; il leur offrit dans Athènes celui du véritable héroïsme.
Le courage le plus sublime n'est pas toujours celui que la victoire accompagne et que publie la renommée. Le guerrier qui , dans le feu de l'action , excité par l'exemple , animé par l'honneur , brave un instant le trépas pour atteindre à la gloire * souvent dans le silence des affaires et le calme des délibérations , hésite à la vue du parti périlleux qu'il doit prendre , et cède à la crainte d'un danger que n'environne plus l'appareil du triomphe.
é La valeur n'est valeur qu'autant qu'elle est tranquille. »
Et telle fut celle de Socrate. Elevé au rang de sénateur , il avoit à juger quelques généraux proscrits par la multitude : en vain la victoire parloit en leur faveur , la voix populaire s'élevoit pour les condamner. La loi les absolvoit ; et le peuple , pour l'éluder , proposoit une loi nouvelle. MaU Socrate , convaincu que la loi ,
immuable de sa nature , ne peut fléchir devant l'homme , né pour fléchir devant elle , rejeta le décret que lui présentoit une populace effrénée ; et tandis que les autres sénateurs cédoient aux menaces et aux cris séditieux , réunissant en lui seul le courage et la dignité du sénat , d'un front calme et d'une voix ferme il proclama publiquement l'innocence de ceux que la loi n'avoit pas déclarés coupables.
Mais si le vrai courage se fait admirer dans ce$ circonstances décisives, où, seul contre tous, il résiste, combat et triomphe pour la justice, peut-être est-îl plus admirable encore lorsque , assailli par la multitude renaissante des contrariétés domestiques , il n'oppose à leur infatigable importunité que le calme de la patience et le sourire de la résignation. Socratc , au sénat et dans les camps, fut un grand homme sans doute ; mais c'est dans son ménage qu'il fut vraiment un héros.
Ce philosophe épousa , dit-on , deux femmes.
La première , nommée Myrthon , étoit fille d'Aristide le Juste. Il étoit naturel qu'il se formât une alliance entre la justice et la sagesse. Il paroît que cette première épouse rendit Socrate heureux , car les historiens n'ont pas dit le contraire. Or, si, malgré le mal qu'on nous dit d'une femme , nous devons souvent bien penser d'elle , à plus forte raison devons-nous en croire du bien , quand on ne nous en a pas dit de mal.
Il seroit difficile de juger avec la même indulgence Xantippe, seconde femme de Socrate.
La violence et l'aigreur de son caractère ne purent jamais être adoucies par l'inaltérable patience de son époux. Ce philosophe , pendant ces fréquents orages , ne ressembloit point au rocher sourcilleux , dont l'immobile résistance irrite la fureur des vagues qui se brisent a ses pieds ; c'étoit un pilote expérimenté, qui , sûr de son vaisseau , îouvoyoit tranquillement au milieu des aquilons, pour reprendre gaîment sa course au premier retour des zéphyrs. Loin d'en vouloir à son épouse, il lui savoit gré de son humeur , et lui en témoignoit souvent sa reconnoissance. « Grâce « à vous, disoit-il, je m'accoutume à trouver toutes m les contariétés légères, toutes les femmes douces, « tous les caractères supportables. » C'est ainsi qu'il étoit parvenu à maîtriser toutes ses passions , au point de les comprimer subitement au moment même de leur explosion. Son esclave l'ayant grièvement offensé , Socrate irrité s'élance sur lui , levé le bras , puis s'arrêtant soudain : « Ah ! dit-il , si je n'étois en colère !... » Cependant , peu satisfait de cet empire sur lui-même, il prioit encore ses amis de l'avertir aussi-tôt qu'ils verroient son front rougir ou ses traits s'altérer.
Si la véritable amitié existoit encore parmi nous , le plus précieux de ses bienfaits seroit cette franchise mutuelle , qui , nous avertissant
des premiers symptômes des maladies de notre ame, nous aideroit à en prévenir les suites, et par la confiance nous conduiroit à la perfection.
Quel tableau plus intéressant que celui de plusieurs jeunes amies, qui , à cet âge où toutes les sensations enfantent des désirs , tous les désirs des passions , se reliendroient mutuellement à chaque pas sur cette pente rapide qui commence la carrière de la vie ! Le regard fixé l'une sur l'autre , elles approchent tour à tour en se tenant toutes par la main. Voyez-vous comme le pied de la première sonde timidement le sentier perfide. Le terrein fuit; elle chancelle, ses compagnes la soutiennent. Elles avancent ensuite , glissent à leur tour, et sont retenues par elle. Enfin, entrelaçant leurs bras , se pressant toutes étroitement , et réunissant leurs forces pour ré- 5ister à la rapidité du penchant qui les entraîne, elles arrivent pas à pas à ce chemin facile , applani par l'expérience, fréquenté par leplaisir, mais éclairé par la raison.
C'est à la lueur de son flambeau que Socrate , après cinquante ans d'étude et de méditation , découvrant enfin le vaste domaine de la science et de la morale , et comparant à ces immenses trésors le peu de connoissances qu'il avoit acquises, s'écria: ' ' iJ
« Ce que je sais le mieux , c'est que je ne sais rien. »
68 COURS Ne trouvez-vous point cette découverte étrange,
vous qui , dès l'âge de vingt ans , portant légèrement le fardeau de la science et de la philosophie universelles , vous trouvez initiés , par révélation sans doute , dans les secrets les plus profonds des arts et de la nature ? Hâtez-vous de jouir des applaudissements éphémères de quelques esprits superficiels , qui vous défèrent sur parole le sceptre du génie. Un jour, instruits par la raison et l'expérience, vous-mêmes rirez de votre empire et de vos sujets ; vous commencerez à douter ; et vous saurez enfin quelque chose lorsque, parvenus à l'âge de Socrate, vous croirez ne rien savoir.
Ce philosophe , après avoir apprécié toutes les connoissances humaines , en conclut que la seule science nécessaire à l'homme est celle de ses devoirs, et que le soin de l'en, instruire est de toutes les occupations la plus utile et la plus honorable.
Convaincu de cette vérité , il s'appliqua constamment à l'étude et à l'enseignement de la morale , dont les principes étoient méprisés ou plutôt ignorés de ses prédécesseurs.
Il établit , pour base de sa doctrine , l'existence d'un Dieu créateur et conservateur de l'univers. Invisible et présent en tous lieux , il se montre par-tout dans ses ouvrages:
m Les cicux Instruisent la terre « À révérer leur auteur. »
DE MORALE. 6g
Parmi toutes ces créatures, l'homme est Pobjet de sa prédilection. C'est à lui seul qu'il a permis de le connoître , et qu'il a fait le présent souvent funeste, mais toujours précieux, de la raison. Séparé de nous par une distance infinie, sa bonté remplit l'intervalle ; et nos cultes divers , nos différentes religions ne sont que les expressions variées de notre reconnoissance. Mais l'hommage le plus réel que l'homme puisse lui offrir , consiste dans l'exercice des devoirs pour lesquels Dieu l'a placé sur la terre»
Qu'en laissant à chacun sa libre opinion >
La vertu soit sur-tout notre religion.
Elle seule aux humains n'est jamais étrangère $
Son culte est, eu tous lieux , le même sur la terre 3
Et l'encens le plus pur qu'on offre au Créateur,
Consiste dans le bien qu'on fait en son honneur.
Mais quel est-il ce principe éternel de toutes les choses créées? Socrate, qui n'exprimoit jamais que ce qu'il avoit bien conçu, se contenta de croire et d'adorer un Dieu :
Être consolateur , que le cœur peut sentir , Mais que jamais l'esprit ne pourra définir.
Ces principes éprouvoient beaucoup de contradictions. Gomme les mœurs des Athéniens commençoient à se corrompre sous Périclès , il txistoit dès «lors au milieu d'Athènes, comme H
7 o COURS
existe aujourd'hui parmi nous , plusieurs athées
<le profession. Ceux-ci , opposant le sophisme à la philosophie de Socrate, lui faisoient souvent les objections suivantes:
S'il n'existe qu'un Dieu pour tous tant que nous sommes , S'il doit seul attirer notre encens et dos vœux , Pourquoi l'Olympe est-il peuplé de demi-dieux ? — Parce que les vertus , les bienfaits des grauds hommes , A la divinité les ont fait ressembler. — ftlais à nos yeux ce dieu devroit se dévoiler. — Eh ! n'est-il pas par-tout? par-tout sa bonté brille : C'est un pere , toujours présent à sa famille , Et qui de tous ses dons se plaît à la combler. — Pourquoi donc laisse-t-il tant de mal sur la terre ? — De vous seuls vient le mal. La raison vous éclaire : Que son flambeau vous guide ; il conduit au bonheur. Mais vous fermez les yeux , et courez au malheur , Est-ce à Dieu, répondez, que l'homme doit s'en prendre?- Avec cette raison , comment concilier La croyance d'un dieu qu'on ne sauroit comprendre ?— Eh! l'ouvrage jamais comprit-il l'ouvrier?
Si l'un , pourtant, n'a pu subsister que par l'autre, L'existence de dieu résulte de la vôtre !
Songeons à l'adorer, non à le concevoir.
Tout offre à nos regards ses traits et son pouvoir :
Que dis-je? ils sont gravés dans notre conscience.
L'honnête homme le sent , et chérit sa présence.
Dieu sur la terre aussi se complaît à le voir;
11 soutient sa vertu, lui trace son devoir,
Et contre les méchants affermit sa constance.
Sans lui , plus d'avenir, et plus de récompense.
D'un côté , le néant ! et de l'autre , l'espoir !
DE MORALE. 7 t
Choisisses... Votre esprit peut-ètro encor balance Mais votre cœur vous crie : embrassez l'espérance!
Socrate , ferme dans ces principes , et persuadé que le Génie créateur et conservateur du monde? est la source unique de tous les biens , ne s'oc-» cupa point à rechercher quelle est celle des* maux ; mais s'appliquant à connoitre la nature du bien et du mal , qui font le bonheur ou lé malheur de la, vie , il établit sur cette distinction la base de sa morale universelle.
Le bonheur est le bien-être permanent : repos" sur le passé, tranquillité sur le présent , sécurité sur l'avenir. Tout ce qui porte la plus légère atteinte à ce calme précieux , est essentiellement contraire au bonheur. La coquetterie , par exemple, défaut superficiel en apparence, détruit nécessairement le bonheur des femmes , puisque la coquette regrette le passé, s'inquiète du présent, et tremble pour l'avenir. La fortune , les honneurs , la puissance , ennemis naturels du repos, ne peuvent être amis du bonheur. Le plaisir même, qui lui ressemble si bierx qu'on le prend quelquefois pour lui , n'est souvent qu'un étranger qui , s'introcluisant parmi la jeunesse, les grâces et les vertus, vient mettre Je trouble dans la famille.
Tous les hommes se plaignent de ce que le honneur n'existe point sur la terre. Peut-être existeroit-il pour eux , s'ils ne le faisoient point ronfistej: efcclusiyement, dans Je plaisir. Le plaisir
Dig
f2 COURS n'est qu'une légère partie du bonheur; et la marque la plus certaine à laquelle on puisse les distinguer , c'est que le plaisir n'occupe qu'une portion de nous-mêmes , tandis que le bonheur s'empare de notre être tout entier.
Si d'une voix enchanteresse
Tons écoutez les doux accents »
Sa mélodie en tous vos fcens
Porte le plaisir et l'ivresse.
Mais qu'en ce moment votre cœuf
Palpite à la voix d'une amie ,
Vous oubliez la mélodie :
L'une est plaisir , l'autre est bonheur.
Si d'une attachante lecture Tous goûtez le style enchanteur »
Totre esprit s'attache à l'auteur Qui sait lui peindre la nature.
- Mais qu'une lettre à votre cœur Par l'amitié soit adressée , De l'ouvrage adieu la pensée :
L'une est plaisir , l'autre est bonheur.
C'est afin d'arriver plus sûrement au bonheur, que Socrate avoit pris l'ordre pour base de sa conduite , et la décencé pour règle de ses actions» Fidèle à ce principe jusque dans les moindres détails de sa vie , il vouloit que l'arrangement régnât dans sa maison et dans tout son extérieur. Son, habitation et ses vêtements annoncent la médiocrité do sa fortune ; mais la pro*
prêté leur donnoit un lustre préférable à celui de la richesse.
Il y a dans l'honnête simplicité je ne sais qu«l charme tranquille , qui repose les yeux fatigués du désordre de la magnificence. Une maison simple, mais bien ordonnée , vous fait sentir-que Ton y sait jouir du peu que Ton y possède. Un palais brillant d'un luxe désordonné , vous annonce que l'on y possède tout , et qu'on n'y jouit dç rien. • . q , <
Dans la première demeure , que la maîtresse se présente ; vous retrouvez sur son front, dans sa parure , et jusque dans ses discours , la décence et l'ordre qui règne dans son ménage. Chaque ajustement est à sa place; chaque pensée est juste, chaque parole est dite à propos. Ses enfants assis près d'elle , ont la vivacité et non la turbulence de leur âge : ils parlent peu , et répondent quand on les interroge. Ils savent déjà quelque chose, parce qu'ils n'ont pas encore fout appris ; et retiennent tout ce qu'ils savent , parce qu'ils entendent le peu qu'ils apprennent. Tous les instants de leur mere sont partagés entre ses devoirs , dont elle fait son plaisir. Elle sait l'heure précise à laquelle son époux rentrera. JLe repas sera préparé et les amis rassemblés pour l'instant de son arrivée. L'abondance sans prodigalité, et la gaîté sans licence, animeront la joie des convives. Pour occuper le reste de la journée, elle choifit ce qui est plaisir plutôt i. 7
que ce qui paroît l'être ; et comme la réalité des jouissances coûte toujours beaucoup moins que leur illusion , c'est en réalisant les plaisirs de la veille qu'elle économise les agréments du lendemain.
Mais à travers cette vaste galerie dont les fenêtres battantes et les rideaux entr'ouverts éclairent çà et là des porcelaines , des bronzes et des vêtements épars sur une multitude de meubles dispersés, voyez-vous passer comme un éclair cette jeune femme en habit du matin ? il est pourtant six heures du soir. Sa femme-de-chambre attend, et sa voiture est prête. Mais il n'est pas sûr qu'elle s'habille; il est même douteux qu'elle sorte; car avant de sortir, il faut qu'elle dîne , et elle ne se rappelle pas avoir encore déjeuné. Elle avoit donné rendez -vous à son homme d'affaires pour un procès imperdable , mais au jugement duquel il étoit indispensable qu'elle comparût. L'homme d'affaires arrive, elle s'instruit, et va partir. Survient la faiseuse de modes. — Ah! monsieur, c'est une baigneuse; une minute , et je vous suis. — La baigneuse va mal ; mais. . . . patience , c'est l'affaire d'un instant Eh ! c'est vous , mon cher Orphée !
j'avois oublié ma leçon de musique, dépêchons...»
— Mais, madame, votre procès.... — De grâce, monsieur, encore une ariette, et nous partons...»
— Eh bien ! que me veut-on? de l'argent? ouvrez mon secrétaire et prenez — Qu'y a-t-il en-
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tore ? — Deux mémoires à régler. — Je n'ai pas le temps.... allons, donnez, que je signe.... Ah ! bon Dieu ! que de billets à répondre !... Ne vous
impatientez pas, monsieur; j'expédie Ciel!
des visites ! je n'y suis pas.... Eh! bonjour, mesdames; asseyez-vous, et causons. — Mais, madame, votre procès... . — Eh ! monsieur, patience : puis-je quitter ces dames? Allez dire aux juges que j'arrive.... En vérité, mesdames, vous êtes mises à ravir! tout cela est divin, c'est l'ouvrage des fées ! Vous allez à Boulogne? Désespérée de ne pouvoir vous y accompagner ; mais ce maudit procès.... Je vous laisse aller, et je pars.... Ah! vous venez bien à propos, monsieur Descartes, car je sortois. En vérité, vos problêmes sont charmans ! depuis que je les étudie, mon esprit, mon cœur, ma tête , tout me semble problématique , et je ne sors plus de vos tourbillons. . . . Eh ! arrivez donc, mon cher Apelle; si vous saviez combien j'ai besoin de vos conseils et de vos crayons! Depuis hier, je n'ai fait que barbouiller. Tenez, voici ma tête; finissez- la, si vous
pouvez , car elle est à peine ébauchée Ah !
messieurs, enchantée de vous voir, mais je me sauve ; vous viendrez dîner avec moi ? — Nous y venions, madame. — Bon? seroit-il déjà cinq heures ? — Il en est six. — Ah ! ciel ! et Je pro* cès !... Bah ! l'homme d'affaires l'aura gagné sans moi.... Que l'on nous serve. — Est-ce que madame dine ici? — Comment!... — Madame n'a
point donné d'ordre. — Eh bien ! allez , courez , voyez, faites-nous dîner. Elle dit; et le repas, composé de mets auxiliaires, se recueille et se sert à la hâte. Bien ordonné, il n'eût coûté qu'une somme modique; mal servi, il coûte le double, et l'on y meurt de faim; mais on rit, et les huissiers arrivent au dessert. — Que me veut-on ? — Madame, votre procès est perdu. — Bon? Eh bien ! messieurs , de quoi s'agit-il ? — De payer, — Est-ce qu'on paye ? — En ce cas, permetteznous , madame , de garder la maison. — Non , messieurs, épargnez-vous cette peine. Que rop coure chez Abraham. — Le Juif arrive, lui vend l'argent au poids de l'or. Elle vient de payer, s'habille à la hâte pour le bal. On l'attend ; elle va passer ; la voici : quel éclat ! quel contraste original ! quelle éblouissante bigarrure i l'ensemble de sa parure est décousu comme son esprit ; grâces , talens , jeunesse , fortune , rien ne lui manque, et elle manque de tout. Sans ordre, point de jouissance. Le riche possède, et l'économe jouit.
Fidèle à cette heureuse économie , Socrate n'étoit prodigue que de ses connoissances et de ses vertus. Jamais il ne se lassoit de les enseigner, afin de multiplier le bonheur sur la terre. Jamais la lenteur de ses succès ne rebuta sa patience. Il savoit que le mal éclot et se propage en un instant, au lieu que le bien ne germe et ne fructifie qu'avec les années. Quelquefois, promenant sou
DE MORALE. 77 bonheur paisible sous les fertiles oliviers ombrageoienl les murs d'Athènes, il se rappelort arec complaisance ces temps éloignés où, sous leurs jeunes rameaux qui ne portoient pas encore de fruits, il venoit cultiver son esprit et son cœur, trop jeunes encore pour porter les fruits delà philosophie. Enivré des souvenirs touchants que lui rappeloit cet ombrage , il se promettoit d'y amener ses disciples pour y goûter à leur tour l'amour des vertus, la jouissance des vrais biens , et l'oubli des peines de la vie. Ainsi la tendre mere , rêvant seule au bonheur de sa fille dans l'asile champêtre qui fut témoin des doux moments de sa jeunesse , promené ses regards enchantés sur tous les objets qui l'environnent ; et le cœur plein de souvenirs, de bonheur et d'espoir , s'écrie avec l'accent de l'amour et de la reconnoissance :
Arbres charmants , vous n'étiez qu'arbrisseaux , Lorsqu'au bord de cette onde, au chant de ces oiseaux, Je sentis qu'en mon sein l'amour venoit d'éclore.
Malgré le temps , si volage en son cours , Ici rien n'est changé ; vous fleurissez toujours , Sous votre ombre l'oiseau soupire ses amours, L'onde murmure , et j'aime encore.
J'aime ; mais je n'éprouve plus Ces tourments , ces désirs confus , Enfants impétueux de l'amoureux délire.
Vu sentiment plus doux m'asservit à ses loix :
Je soupire cncor quelquefois; Maïs je ne rougis plus alors que je soupire.
Je connois deux Amours ; l'un est dieu , l'autre enfant. L'enfant m'a fait verser bien des larmes araeres : Ce qu'il nous fait vouloir , l'honneur nous le défend.
Mais le dieu, c'est l'amour des mères!
Ses feux sont toujours doux , ses lîens toujours sûrs. 11 n'est de bonheur vrai qu'avec des plaisirs purs, Et ses baisers épurent la tendresse.
Je lui dois tout : seul il m'a tenu lieu
D'amis , de grandeurs , de richesse.
J'ai maudit quelquefois l'enfant dans ma jeunesse ,
Aujourd'hui j'adore le dieu.
Déjà ma fille arrive à son adolescence.
Ses yeux ont conservé leur aimable douceur ; Mais leur vivacité s'éteint dans la langueur : Car le bonheur finit où le désir commence.
Arbres , jadis témoins de mes premiers désirs , Soyez les confidents de ses premiers soupirs.
Puisse-t-elle un jour à mon âge ,
Se rappeler auprès de vous Les plaisirs toujours purs que votre heureux feuillage
Aura voilés aux yeux jaloux !
Puisse-t-elle , adorant ses enfants , son époux , S'enivrer de l'amour de toute sa famille!
Vous , qui me procurez des souvenirs si doux , Sous votre ombre demain j'amènerai ma fille.
C'est avec une telle simplicité de sentiments puisés dans la nature, que Socrate faisoit goûter et chérir sa morale. Elle se présentait toujours à
propos, et souvent sans être attendue. L'occasion fcusoit naître l'entretien sous le portique d'un temple, au milieu d'un jardin, ou d'une place publique. C'étoit quelque trait d'héroïsme, de génie, ou de générosité , qui faisoit en ce moment la nouvelle d'Athènes. Socrate le racontoit avec cette candeur naïve qui fait le charme de la vérité ; puis remontant de l'effet à la cause, il développoit naturellement les moyens par lesquels le héros, l'artiste, l'honnête homme, s'étoient élevés au plus haut degré du courage, du talent et de la vertu. Ces moyens étoient si naturels , qu'ils sembloient être à la portée de tous ses auditeurs. Depuis le philosophe jusqu'au simple artisan, il n'en étoit pas un seul qui, appercevant la gloire si près de lui , ne ressentît à l'instant le désir et l'espoir de servir et d'illustrer sa patrie ; et comme nous concevons ordinairement de l'estime pour les hommes qui nous en font concevoir pour nous-mêmes, tous ceux qui l'avoient écouté s'en alloient contents d'eux et de lui.
Aussi ses ennemis l'appeloient-ils VEiichan* leur de la Grèce. Heureux enchantement qui, modifiant les passions et rendant utile la vanité des hommes, du sein même de leurs foiblesses, faisoit éclore leurs vertus !
Socrate, pour prolonger le charme, varioit les secrets de sa magie, et de l'art des rapprochement* passoit adroitement à l'effet des contrastes. Il profitoit de l'opposition des mœurs et des diver»
états de la société, pour instruire réciproquement les hommes sur ce qui manquoit à leur félicité mutuelle. Il proposoit pour modèles à l'homme ignorant et grossier de la campagne, les arts et l'urbanité des habitans d'Athènes ; à ceux-ci il offroit et proposoit pour exemple, la droiture et l'innocence des laboureurs et des bergers.
C'est ainsi qu'il savoit toujours parvenir à la persuasion. Chacun se plaisoit à l'entendre, et même à le regarder. Ce n'étoit pas qu'il fût beau, au contraire; il plaisantoit souvent lui-même sur sa laideur, et comparoit ses traits à ceux du vieux Silène : mais il avoit dans toute sa figure cet attrait irrésistible, bien supérieur à la beauté, que l'on appelle physionomie. Ses yeux disoient d'avance ce que ses lèvres alloient prononcer. Quand sa bouche se taisoit, ses traits parloient encore, et le cœur entendoit jusques à son silence. Il joignoit à cette éloquence mâle qui émeut et qui entraine, cette éloquence familière qui touche et qui persuade; don précieux que la nature accorde à très peu d'hommes , parce qu'elle semble l'avoir exclusivement réservé pour les femmes.
Aussi Socrate étudioit-il souvent l'éloquence auprès de la célèbre Aspasie, « qui, disoit-il , lui « donnoit des leçons de rhétorique. » En effet, si à notre force de raisonnement nous pouvions joindre votre charme d'expression , je crois, mesdames , que nous serions bientôt des orateurs
DE MORALE. . 81 parfaits; mais comme on prétend qu'il vous manque en logique ce qui nous manque en agréments, je vous propose d'établir désormais dans nos entretiens, un échange habituel de justesse et de grâce. Nous y gagnerons sans doute, et peut-être n'y perdrez-vous pas; car pour vous faire aimer comme Socrate, il faut, s'il se peut, parler et raisonner comme lui.
Eh ! comment n'auroit-on pas aimé cet homme, qui , trouvant naturellement le chemin du cœur, répétoit avec une simplicité touchante :
« L'étude de la philosophie n'est autre chose « que l'étude du bonheur. Pour être heureux , « vivez en guerre avec vos passions, et en paix « avec les passions d'autrui.
« Voulez-vous savoir si telle chose est bonne ? « demandez-vous d'abord si elle est juste. Mal- « heur à celui qui distingue ce qui est juste d'avec « ce qui est utile! S'il est foible, c'est un traître; « s'il est fort, c'est un tvran.
« Tout ce qui est bon en soi, est honorable; « aussi n'y a-t-il pas de profession utile qui n'ho- « nore l'homme qui l'exerce : l'oisiveté seule « avilit. Dès que le travail paisible cesse d'occuper «notre esprit, les passions tumultueuses vien- « nent remplir le vuide causé par son absence. « Soudain le calme intérieur cesse avec l'activité, « et la guerre commence avec le repos. Voilà m pourquoi les faveurs de la fortune sont si dan- • gereu*ps : elles éloignent les travaux en ame-
« nant les plaisirs : ils arrivent, brillent, passent « et s'envolent ; la satiété leur succède, et le bon- « heur dont ils ont usurpé la place, ne peut plus « revenir qu'avec le travail. Travaillez donc, pau- « vres , pour soutenir votre existence ; riches , « pour la supporter.
« Mourez avec honneur, plutôt que de vivre « avec ignominie.
« Ce qui rend la vie honteuse, après le vice, « c'est l'esclavage. Pour l'éviter, affranchissez- « vous du superflu et restreignez votre néces- « saire. Plus vous vous éloignez des besoins, plus « vous vous rapprochez de la divinité.
« Fuyez le joug passager de l'amour et la chaîne « éternelle de l'ambition. Mettez votre ambition « à conquérir des vertus, votre gloire à les cacher, » votre plaisir à les multiplier chaque jour.
« Ne rougissez jamais d'apprendre. Je suis plus « vieux que vous , et j'apprends tous les jours. « Ce que je sais, je vous l'enseigne; enseignezcf moi ce que vous savez : nous y gagnerons tous, « et les disciples ne devront rien au maître. »
Cette indulgence que Socrate eut toujours pour l'ignorance de ses disciples, nous rappelle celle que les mères doivent à l'inexpérience de leurs filles. Souvent, au lieu de les éclairer, elles le9 humilient, et les affligent au lieu de les consoler. Soudain leur jeune cœur, prêt à s'ouvrir, se referme avec amertume, et l'amitié' s'éteint avec Ja confiance. Cependant la confiance de ses enfants
DE M011ALE. 85 est, pour le présent, et sur-tout pour l'avenir, le trésor le plus précieux d'une mere. Si, clans ce moment, elle sert d'appui à la jeunesse de sa fille, celle-ci doit, à son tour, servir de soutien à sa vieillesse. Or le champ de l'amitié, tout fertile qu'il est, a besoin de culture, et ne rapporte en automne que les fruits qu'on y a semés au printemps.
Celle qui n'a jamais consolé la tristesse De l'enfant qu'à ses soîus a confié l'Amour ,
Souvent par un triste retour
Plongée au sein de la détresse, Âu déclin de ses aus , pleure seule à sou tour.
Mais celle qui , suivant le vœu de la nature, À les yeux sur sa fille et veille à sou bonheur , Sitôt que de son front elle a vu la rougeur, Lui dit , avec ce ton qui touche et qui rassure :
« Quels sont les déplaisirs secrets « Qui troublent , mon enfant, les beaux jours de ta vie?
« Que ta bouche me les confie :
« Ne crains rien; tu n'auras jamais a De plus sûr confident , ni de plus tendre amie. * « Est-ce inexpérience ? est-ce indiscrétion ? a 11 faut bien pardonner ces défauts à ton âge..*
« Est-ce erreur? souvent du plus sage
a L'erreur guide l'opinion..* « Est-ce crainte ? en ton cœur que la paix lui succède ; a La paix est pour ma fille , et le danger pour moii.. « Est-ce désir? tout ce que je possède ,
u Tout ce que je puis , est à toi ;
« Il n'est en mol, chez moi, rien qui ne t'appartienne. « A des amis ingrats ton cœur s'est confié?
« Ce malheur est commun ; cultive l'amitié ;
« Mais ne compte que sur la mienne.
« Auroîs-tu sur les yeux le bandeau de l'Amour ? « Le temps et la raison te rendront la lumière ;
« Mais en attendant son retour , « Pour marcher, mon enfant, prends le bras de ta mère. » Sa fille à ces avis , dictés par la douceur ,
Se soumet avec confiance ; Et pas à pas suivant l'expérience, Sans le savoir elle arrive au bonheur.
Ses yeux s'ouvrent alors pour veiller sur sa mère. Le temps a moissonné son époux, ses amis; Son courage n'est plus , ses sens sont affoiblis ; La douleur , du trépas terrible avant-courriere , Vient frapper à sa porte , et trouve l'amitié,
Qui d'un bras sûr et magnanime , tmousse tous ses traits , en pare la moitié ;
Et lui dérobe sa victime :
« Non! non ! ma mere , ne crains rien :
« Les maux n'approcheront jamais de ta vieillesse.
« Jadis tu soutins ma faiblesse;
« Aujourd'hui je suis ton soutien.
« D'où naissent ces soupirs ? pourquoi ce regard somb « Chasse au loin les ennuis , écarte ces vautours.
« Du crépuscule de tes jours
a Laisse-moi dissiper les ombres.
■ Que le feu du plaisir ranime encor tes sens ; • « Viens, viens le rallumer au soleil du printemps. « Si cet astre , malgré tout l'éclat dont il brille ,
« N'éclaire plus tes pas tremblants %
« Pour guider mes pas chancelants « Tu me donnois le bras; prends le bras de ta fille.
Ainsi jusqu'au dernier soupir , La mère dont le cœur cultiva l'indulgence, En recueille les fruits, que lui viennent offrir La consolation et la reconnoissance.
Qui croiroit qu'avec ce caractère enchanteur , Socrate, l'exemple et l'honneur d'Athènes, après avoir résisté quarante ans aux traits redoutables de la haine et de la calomnie, succomba sous les traits légers du ridicule! Les contemporains de Périclès rjusembloient aux Français du dix-huitieme siècle. A peine les passions fortes embrasoient-elles leurs ames légères et combustibles, que soudain leur flamme s'évaporoit faute d'aliment. Mais toutes les demi -passions qui, sans intéresser la sensibilité de leur cœur, aiguillonnoient la malignité de leur imagination, ét oient, pour ainsi dire, leur instinct naturel, et.composoient chez eux, comme chez nous, w^qu'on appelle l'esprit public. Ils idolâtroient un moment, détestoient à peine un jour, mais sa tir isoient toute la vie. Leur fureur avoit un terme* leur malice n'en avoit pas. Chez eux, le scélérat même guérissoit avec le temps de la plaie profonde du déshonneur, l'honnête homme ne guérissoit jamais des atteintes superficielles du ridicule; et lorsque Socrate, pour la première fois, a'apperçut des blessures qu'il en recevoit, même
8o COURS
en les méprisant, il prévit qu'elles deviendroient
incurables.
Il y avoit près de trente ans qu'Aristophane, pour ridiculiser le génie familier de Socrate , l'avoit représenté, sur le théâtre d'Athènes, suspendu entre le ciel et la terre , et s'entretenant avec les nuées, dont il consultoit les oracles et suivoit les inspirations. Le philosophe avoit assisté à la première représentation de la comédie des Nuées , en disant : « Je profiterai de la cri- « tique, si elle est fondée; si elle est injuste, je 9 l'oublierai. » L'ouvrage médiocre , mais méchant, obtint peu d'estime, mais beaucoup d'applaudissements. Socrate parut aussi indifférent à sa chute qu'à son succès. Les étrangers admiroient sa tranquillité ; les citoyens éclairés la respect oient; le peuple même y applaudissoit : mais ce peuple avoit ri ; le coup étoit porté , et dans toutes les têtes athéniennes, l'idée de Socrate étoit devenue inséparable de celle des Nuées, qui lui conseilloient d'instruire la jeunesse à tromper les hommes et à mépriser les dieux.
Ce fut à la faveur de cet ancien préjugé, que le poète Mélitus, servant le ressentiment d'Anitus et de Lycon, hommes puissants et ennemis particuliers de Socrate, accusa publiquement celui-ci de nier V existence des dieux , de corrompre la jeunesse, et conclut à la peine de mort.
Quand vous entendez accuser un homme d'un délit positif, dites, en plaignant l'humanité : C'est
un coupable que Ton veut punir Maïs sî vous ne trouvez contre l'accusé que des allégations; si, dans son accusation , les mots tiennent la place des choses , dites à l'instant : C'est un honnête homme qu'on veut perdre.
Tel étoit le projet du dénonciateur de Socrate. Celui-ci dédaigna de lui répondre; et c'est ainsi que le sommeil de l'innocence prépare le triomphe de la calomnie. Ses amis le pressant vivement de se défendre, il leur répondit : « Ma vie entière « est ma défense; si je succombe, ma mort sera « aussi paisible que mon existence. Je n'aurai à « combattre ni les douleurs de la maladie, ni les « infirmités de la vieillesse, et je passerai tran- « quillement des bras de l'amitié, dans le sein du « repos et de la félicité. »
S'il étoit permis à un homme de blâmer Socrate, j'oserois condamner hautement cette insouciance philosophique , qui annonce peut-être plus d'innocence que d'énergie. Le citoyen utile doit sa conservation , sinon à lui-même, du moins à sa patrie; et l'homme de bien doit combattre l'imposture, si ce n'est pour sa défense, au moins pour l'intérêt de la vérité.
En vain les amis de Socrate écrivirent pour le justifier. Il parut sensible à leur zele, loua leurs talents, et refusa leurs services. Cependant comme la loi lui ordonnoit de répondre à ses accusateurs, il parut devant ses juges, et leur dit :
Je vouloîs , gardant le silence , Laisser tomber les traits dont on croit m'accabler* Mais vous me prescrivez d'exposer ma défense ,
La loi le veut , je vais parler.
J'arrive ici f conduit par l'innocence ; Mon discours n'est point apprêté ; Je ne connois point l'éloquence , Et ne sais que la vérité.
Mes préceptes, dit-on , corrompent la jeunesse? Honorez vos parents , la patrie et les dieux : Je ne dis rien de plus , et ne sais rien de mieux. Si j'ai séduit quelqu'un , me voici, qu'il paroisse*
Mais si , parmi tous ceux qui sont venus m'entendre , Il n'en est pas un seul qui d'un vrai citoyen N'ait toutes les vertus , comment peut-on prétendre Que j'inspirai le mal à ceux qui fout le bien ?
Si je n'avoîs qu'offensé la patrie , On me pardonneront : mais ma véracité
À démasqué l'hypocrisie
Et fait rougir la vanité ; Voilà mes attentats ; je sais que rien n'effac*
Le souvenir de ces forfaits.
La vengeance s'éteint , la justice fait grâces
L'orgueil ne pardonne jamais.
Je ne mérite point la gloire qu'il m'envie.
Je ne sais rien ; je suis heureux ; Voilà tout mon savoir : je le souhaite à ceux Qui s'efforcent de nuire au bonheur de ma vie.
DR MORALE. S«j
Si, pour récompenser mes travaux et mes soins.
L'oracle in'a uommé le plus sage des hommes ,
C'est que dans tous les temps , comme au siècle où nous sommes,
Le plus sage est celui qui croit l'être le moins»
En trompant les regards de ce sénat auguste , Si mon accusateur peut égarer la loi ,
Je le plains : puisqu'il est injuste ,
il est plus malheureux que moi.
J.îi ! quel malheur pourroit m'atteindre !
J'espere tout , et ne crains rien.
n ne commence d être a plaindre
Qu'en cessant d'être homme de bien.
Vous pouvez abréger d'un jour mon existence, M'Ater, pour quelque temps , ce qu'on appelle honneur, Mais vous ne pouvez pas m'oter ma conscience ; Et c'est là que les dieux ont placé mon bonheur.
Ces dieux justes, dont on m'accuse
De nier l'immortalité , Ces êtres bienfaisants... à qui ma main refuse , Dit-on, l'encens qu'on doit à la divinité, Ah ! dans les doux transports de ma reconnoissance , Je leur offre souvent mes vœux et mon encens.
Mais je suis pauvre ; et mes présents N'attirent point les yeux par leur magnificence. Vos regards , éblouis de l'éclat des grandeurs ,
Wapperçoivent plus l'indigence :
Vous ne jugez que l'apparence ;
Le ciel voit et juge les cœurs.
Vous lisez dans le mien ; prononcez. De îxa vie &i vous laissez aux dieux à -terminer le cours ,
9'i COURS
Je réserve le peu qui me reste de jours Au bonheur d'être encore utile à ma patrie.
Si vous me condamnez, nous allons tous sortir
De cette enceinte respectable,
Vous pour vivre , moi pour mourir.
Les dieux décideront lequel est préférable , De mourir innoceut , ou de vivre coupable.
Il y a dans l'expression de l'innocence, un charme de conviction auquel la haine et la perfidie même ne sauroient se soustraire. Aussi le discours de Socrate fit-il une telle impression sur ses juges, qu'il eut un instant le choix d'une amende ou de l'exil. Mais tandis que ses disciples et ses amis empressés se réunissent et forment entre eux la somme demandée, Socrate, d'un air réfléchi et d'un front calme, se levé et répond :.
Si j'acceptois le choix qu'on me propose , Je m'avoûrois coupable , et je suis innoceut. A cet aveu la vérité s'oppose; Je veux mourir en la disant.
Les services brillants sont couronnés d'avance :
La palme vole au-devant du vainqueur.
Les services cachés meurent dans le silence : On dédaigne celui qui corrige les mœurs , Mais le bien qu'il a fait lui sert de récompense»
Athene, à ton bonheur j'ai consacré mes jours, • kit n'ai jamais compté sur ta reconnoissance.
DE MORALE. «jt
Mais, si Thémis enfin, dans sa juste balance , Pesé mes actions , mes travaux 9 mes discours, Si tu vois dans tes murs , grâces à mon secours ,
Renaître l'antique décence , L'honneur , la bonne foi, l'auguste piété f
Mon arrêt est dicté d'avance $
Voici ce que j'ai mérité :
« Athene à ses dépens nourrira la vieillesse « De l'bomme qui toujours a dit la vérité, «lit dont la vie entière Instruisit la jeunesse « A respecter les loix et la divinité. »
À ce discours inattendu , les juges se lèvent et délibèrent, le peuple applaudit, les amis de Socrate palpitent d'espérance, ses ennemis frémissent de crainte. D'un côté , les acclamations de la tendresse^et de la joie; de l'autre, les accents étouffés de la rage et du désespoir. Tous les yeux sont fixés sur les juges; les yeux seuls de Socrate parcourent tranquillement cette tumultueuse assemblée. Enfin le tribunal impose silence; soudain tout est muet , immobile ; et Ânitus prononce à haute voix la peine de mort.
Au milieu du frémissement universel de la surprise et de l'indignation, Socrate d'un front calme reçoit sa sentence , remercie ceux de ses juges qui lui ont été favorables, oublie les autres, console ses amis , et prend avec eux le chemin de la prison. Anitus, sortant du tribunal^ passe devant lui avec l'insolence du crime triomphant : « Cet « homme , dit Socrate , se croit victorieux : il
« ignore que la victoire n'appartient qu'à la * vertu. »
En parlant ainsi, il entre dans la prison. Soudain ce séjour de douleur et d'effroi devient l'asile de la paix. Ce n'est plus cette lueur sinistre et sombre qui semble annoncer aux coupables le flambeau des Euménides, ni cet affreux et morne silence qui précède et rappelle celui du tombeau ; c'est le demi-jour de la confiance et le calme touchant de la méditation. Le gardien farouche de ces lieux contemple avec étonnement le cortège de celui qui vient les habiter : l'estime l'environne, le respect le suit , et l'amitié l'accompagne. Cependant ses disciples, tantôt dans les convulsions du désespoir, tantôt dans le silence de l'accablement , attendoient l'heure où le jugement devoit s'exécuter. «Faut -il, s'écrioit le jeune « Âpollodore, que notre maître, que notre pere «meure innocent! Mon ami, lui dit Socrate, « aimeriez - vous mieux que je mourusse cou- « pable ? »
Tout-à-coup un des disciples entre précipitamment, et avec l'égarement de la joie et le délire de l'espérance, il annonce que le vaisseau sacré part à l'instant pour porter à Délos les offrandes des Athéniens. «Vous savez tous, dit-il, que , « jusqu'à son retour, l'exécution des jugements « est suspendue. Il ne peut avant vingt jours « rentrer dans le port ; pendant ce délai, la vérité « se découvre , l'imposture se trahit , le peuple
« s'éclaire , la vertu triomphe , et Socrate est « sauvé. »
Au milieu des transports qu'excite cette nouvelle, Socrate, inaccessible aux illusions de l'espoir comme aux foiblesses de la crainte, mais toujours occupé du bonheur des hommes, tend ia main à ses disciples, les fait asseoir près de lui , et leur dit :
O mes amis? puisque la destinée
A différé l'instant de nos adieux, Voyous si nous pourrons , avec l'aide des dieux, Réunir en vingt jours le bonheur d'une année. IVe nous séparons plus. Je vous ouvre mon cœur; Que les vôtres pour moi s'ouvrent à la tendresse. Sentez-vous , mes amis , cette céleste ivresse , Ce sentiment divin , ce feu conservateur ,
Dont la flamme renaît sans cesse
Aussi pure que son auteur ?
J'oublie auprès de vous le fardeau de mes chaînes ,
Vous les allégez de moitié :
Et moi je partage vos peines ;
Encore un jour pour l'amitié !
Ainsi, chaque jour, l'exercice d'une vertu nouvelle faisoit éclore un bonheur nouveau. Les disciples, dès le matin, paroissoient-ils chez leur maître , le front pâle , l'œil abattu ; Socrate , en souriant, leur disoit :
J apperçois sur votre visage Les vestiges de la douleur e
Qu'avez-vous ? M'a-t-on fait quelque nouvel outrage ?
Je le pardonne de bon cœur.
Mes ennemis , joignant l'imposture à la rage ,
M'accusent d'être un corrupteur ?
Plaignons-les , ils sont dans Terreur :
Il faut passer la vie à pardonner aux hommes. Nous-mêmes, de pardon n'avons-nous pas besoin? De la perfection le sage est encor loin.
Mais aimons-nous tels que nous sommes ;
Pardonnons à nos ennemis ;
Laissons le mal dans le silence ; Ne parlons que du bien ; n'ayons que des amis :
Encore un jour pour l'indulgence!
Le jour suivant il sommeilloit encore, lorsque ses disciples lui amenèrent sa jeune famille. Enfin, ouvrant paisiblement les yeux , il se tourne vers eux , puis s'écrie avec ivresse :
Quel réveil enchanteur ! quelle douce chimère ! Mes amis , parmi vous je crois voir mes enfants. Est-ce une illusion ?... Non , non , je les entends , Mon cœur a reconnu les soupirs de leur mere.
Ah ! venez ! ... Qu'il est doux d'être époux , d'être pere ! Mes fils , entourez-moi de vos bras caressants.
O de ces plaisirs ravissants
Que la source est féconde et pure !
Couvrez , couvrez mon front de baisers innocents :
Encore un jour pour la nature !
Hier , plein du bonheur de la paternité, le songeois à l'amour , à la divinité >
A cette aimable Providence
Qui console l'humanité Et l'enivre des biens que sa main lui dispense. Cette nuit, seul, au sein de la tranquillité,
Avec dieu , l'ombre et le silence , Après avoir franchi notre courte existence, J'ai parcouru les champs de l'immortalité.
Par-tout du Créateur la vaste bienfaisance
Et l'inépuisable bonté M ont pénétré d'amour et de reconaoissance.
Du séjour de l'éternité 9
Quand nous descendons sut la terre , 11 commet notre enfance à l'amour d'une mere , Et notre adolescence au cœur de la beauté.
La gloire , l'amitié , la vertu , le génie , Sèment de leurs faveurs le reste de la vie :
Et lorsque de la volupté
Nos désirs ont tari la source , A nos derniers plaisirs il borne notre course , Et nous rappelle au sein de la félicité...
Amis 9 qu'on m'apporte ma lyre ;
à mes accords unissez vos accents; Esprits divins , portez nos vœux et notre encens Âu dieu dont la nature est l'éternel empire* Être invisible et pur , les biens que tu nous fais, 'Au cœur qui les reçoit annoncent ta présence. Comblés de ses trésors , célébrons ses bienfaits :
Encore un jour pour la reconnoissance !
On dit que mes accusateurs Ont de» parents plongés au sein de l'indigence.
Allez les seconrîr ; c'est la seule vengeance Que nous devions tïrer de nos persécuteurs.
Un bienfait projeté nous rend heureux d'avance. Du mal que Ton nous fait , le bien que nous faisons
Appaise et charme la souffrance.
Mais le temps vole : saisissons Xe moment fugitif de cette jouissance.
Craignez qu'à force de souffrir , Chez ces infortunés la mort ne vous devance*
Hâtez-vous de la prévenir ; £t puis de leur bonheur venez m 'entretenir :
Encore un jour de bienfaisance !
On recueille le lendemain Le fruit du bien que l'on a fait la veille :
L'air est plus pur , le jour est plus serein; Dans le cœur assoupi le plaisir se réveille : Je l'éprouve aujourd'hui. De ce morne séjour Un rayon de bonheur semble éclaircir les ombreg. Votre front moins sévère et vos regards moins sombres JDe la paix dans votre ame annoncent le retour. Sur vos lèvre* laissez éclore le sourire :
Le bonheur est voisin de la sérénité:
La Folie étend son empire
Aussi loin que la b'berté :
Livrons-nous librement à sou joyeux délire;.
Encore un jour pour la gaîté !
Le soleil douze fois a fini sa carrière Depuis qu'à la gaîté nos cœurs se sont ouverts; Et , chaque jour, unis par des liens plus cliers , Rous a vous épuisé les sentiments divers
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Dont le ciel composa le bonheur de la terrt, La consolation , la bonté, la douceur , Le courage, la patience, Et l'estime et la confiance , Ont soutenu notre ame et charmé notre cœur.
Possédant en secret les vrais biens de la vie* Tandis qu'on plaignoit mon malheur* Nous jouissions d'un sort digne d'envîe*
Mes amis , le vaisseau sacré Dans un moment va toucher le rivage.
Que votre cœur , quand je disparoitrai^ Se console de son veuvage :
Jamais je ne vous quitterai.
Voyez-vous ce jour qui s'achevé Kt s'éteint dans l'obscurité ?
âl renaîtra demain plus brillant de clarté.
Ainsi l'homme au tombeau descend , et se relp Hevétu de splendeur et d'immortalité.
Près de vous cette ame immortelle Planera jusqu'à Tlieure où l'arrêt du Destin , Qui marqua de vos jours le principe et la fin | Vous ouvrira des temps la barrière éternelle. Pareils à ces rayons qui , dès l'aube du jour ,
Descendant du ciel sur la terre, Remontent vers le soir au céleste séjour f Et vont se réunir an dieu de la lumière f ptous uous réunirons au sein du créateur.
IVIa raison me le dit ; je le crois , je Tcspcre. Quand vous arriverez au bout de la carrière , Que l'espoir qui m'enflamme anime votre cœur. Du sa^Q voilà l'existence;
qS cours
Tous ses jours sont pour le bonheur; Et le dernier pour l'espérance !
A ces mots , le saisissement et l'effroi s'emparèrent des disciples de Socrate. Les Uns le pressent dans leurs bras et le baignent de larmes ; les autres veulent le sauver ou le défendre; plusieurs courent vers le Pyrée; mais le vaisseau sacré ne paroi?soit pas encore , et il n'arriva que le lendemain.
Dès le matin du jour fatal, Criton, son disciple favori , entre précipitamment dans la prison. Socrate dormoit profondément. Le disciple approche, étend la main pour l'éveiller, apperçoit son visage tranquille ; et saisi d'admiration , la bouche entr'ouverte , le bras suspendu, contemple avec attendrissement le sommeil de i'honnéte homme. En ce moment, Socrate s'éveille en souriant : « Eh quoi ! déjà mon cher Criton ? quel « motif? — Le vaisseau fatal arrive. — Je l'atten- « dois. — Suivez-moi : nous n'avons qu'un instant ; « les gardes sont gagnés, votre retraite assurée : « la Thessalie vous est ouverte, et l'amitié vous « attend. Hâtez-vous , et songez qu'en différant « de me suivre*, vous trahissez vos amis, vos en- « fants et vous-même.
« Mon cher Criton , reprit Socrate avec dou- « ceur, ce que vous me conseillez est-il d'accord « avec la justice? L'abus que mes ennemis font « de lu loi, est criminel sans doute j mais la loi en
DE MORALE. 0f>
« est-elle moins juste en elle-même, et puis-je , « en la violant, attenter au bonheur de ma patrie , « dont la loi seule est le soutien ? Ah! le moment « où je céderois à mes amis , seroit celui où je les « rendrois complices d'un pareil attentat. Quant m à mes enfants, jo leur lègue le bien que vous m voulez me faire. D'ailleurs si, comme je le crois, m vous êtes vertueux, je n'ai pas besoin de vous « les recommander. Je puis donc mourir sans • offenser J'amitié ni la nature : je ne puis vivre « sans porter atteinte à la loi. Laissez - moi « suivre ma destinée, j'y suis préparé dès long- « temps : je n'ai vécu que pour apprendre à « mourir. »
Il parloit encore, lorsque les magistrats chargés de veiller à l'exécution des criminels, vinrent le délivrer de ses fers, et lui annoncer que l'heure étoit arrivée d'exécuter la sentence des juges. m Leur sort ressemble au mien, reprit-il : je suis m condamné par eux, ils le sont par la nature. »
Les magistrats étoient suivis de ses disciples, ou plutôt de ses amis, et de Xantippe, poussant des cris de désespoir, et portant le plus jeune de ses fils. Socrate la reçut avec tendresse, prit l'enfant dans ses bras; et sentant trop qu'il étoit père pour ne pas craindre d'oublier qu'il étoit . homme, il le rendit à sa mere, et pria Criton de les éloigner.
Ce léger nuage fut le seul dont le passage ra-
i*<> Cours
pide obscurcit la sérénité de ses derniers moment.*. En approchant du terme de la vie , son génie impatient s'élançoit vers l'immortalité , et ses regards, animés d'un feu divin, sembloient en mesurer l'étendue. Au milieu des transports de cette céleste ivresse, sa main prend avec indifférence la coupe fatale qu'un esclave lui présenta en pleurant , et la porte tranquillement h sa bouche. Ses amis poussent un cri, se détournent en frémissant, et se couvrent le visage de leurs vêtements. Socrate remet la coupe vuide à l'esclave , en lui disant : « Mon ami , à présent que dois-je « faire? — Vous promener jusqu'au moment où.
« vous sentirez vos jambes s'appesantir. »
Socrate se levé, marche d'un pas tranquille * et ranimant le courage de ses disciples : « Que c faites-vous ? leur dit-il ; je vous avois priés d'éloi- >» gner ma femme et mes enfants , pour écarter « d'ici les foiblesses humaines. Pourquoi ces sou- * pirs et ces sanglots? si je vous précède de quel- « ques jours, n'est-ce pas pour être heureux un «peu plutôt que vous? Ce départ peut-il vous « coûter des larmes? et devez-vous pleurer mon « bonheur ? »
En parlant ainsi, sa marche devenoit insensiblement plus lente et plus pénible. Il s'en apperçut, se mit sur son lit, s'enveloppa de son manteau, regarda ses disciples, leur tendit la main, et ferma les yeux.
DE MORALE. 201 Ainsi finit le plus juste, le plus sage, et le plus heureux des hommes.
Ainsi de ses beaux jours parcourant la carrière, L'homme qui pas à pas a suivi sou devoir , Tranquille le matin, et tranquille le soir, S'eudort comme l'enfant sur le sein de sa mere.
lo» COUR A
ANTISTHENE.
La sobriété est nécessaire, même dans la pratique des vertus les plus aimables. La modération outrée tient de la foiblesse , et quelquefois du ridicule : la pudeur affectée devient pruderie; la discrétion étudiée dégénère en dissimulation ; J'excessive franchise en indiscrétion ; la piété minutieuse mené à la cagoterie; la dévotion exaltée entraîne au fanatisme ; et la patience adorable de Socrate, exagérée par Antisthene, servit de base à la seéte rebutante des philosophes cyniques.
Les cyniques tenoient de Socrate cette maxime : « Le privilège des dieux est de n'avoir « besoin de rien ; et plus le sage sait borner ses « besoins , plus il se rapproche de la divinité. » C'est sur ce principe qu'ils fondoient le mépris des richesses, des plaisirs et des grandeurs. Mais de ce mépris philosophique passant à l'oubli des bienséances qu'exige la pudeur , et des égards qu'on doit à la société, ils finirent par se rapprocher de la nature en sauvages plutôt qu'en philosophes.
Antisthene, leur maître, Athénien de naissance, après s'être distingué en combattant pour sa patrie à la bataille de Tanagre, fréquenta l'école
DE MORALE. ïo 5
rie Socrate. Ayant appris de lui l'exercice de la patience , dont l'inaltérable douceur émousse les traits du sort et use lentement les aiguillons de la douleur, il entreprit de soumettre à cette vertu , non seulement les souffrances, mais encore toutes les passions humaines ; puis changeant cet empire en despotisme, il voulut que la patience anéantît toutes les sensations qu'elle auroit subjuguées ; et par cette abnégation graduelle du plaisir et de la douleur, il réduisit peu à peu la vie humaine au néant, puisque jouir et souffrir composent toute notre existence.
Ce philosophe prétendoit qu'il vaut mieux être atteint de la folie que de la volupté, comme si la volupté étoit au-dessous de la folie ! Ah ! la folie la plus déplorable, est celle qui nous prive des plaisir» purs que la bonté des dieux met en balance avec les peines de la vie.
Dans les jours brûlants de l'été , Le ciel fait sur les fleurs descendre la rosée ;
Dans les jours de l'adversité § ,
Il offre à notre ame épuisée
Le nectar de la volupté:
Pour pénétrer nos cœurs , il jaillit, il s'élance
De mille sources tour à tour, Du sein de l'Amitié, des lèvres de l'Amour,
Des regards de la Confiance.
Lorsque la main de notre ami
Serre la nôtre avec tendresse;
' rt 4 COURS
Quand l'Hymen ou l'Amour, dans nos bras endortnî ,
iin se réveillant nous caresse,
Malheur au triste raisonneur Qui, sous le noir manteau de la philosophie, Pour suivre la raison , repousse de sou cœur Ces douces voluptés d'une innocente vie.
Hélas ! si l'on est fou de goûter le bonheur , La raisou, mes amis, ne vaut pas la folie!
Ce qui caractérisoit particulièrement Antisthene et ses disciples, c'étoit une certaine rudesse de franchise qui repousse les hommes qu'elle devroit attirer. Les stoïciens ignoroient que la vérité ressemble à la pudeur, en ce que le charme de Tune et de l'autre tient au voile léger qui la «ouvre.
Cependant, il le faut avouer, leurs maximessont ordinairement si naturelles , et leurs répliques frappent quelquefois si juste, qu'elles laissent une empreinte ineffaçable.
Quelques Athéniens reprochant à Antisthene son origine étrangère, et se glorifiant d'être ne» dans l'Attique, il leur répondit : «Les limaçons « et les sauterelles sont, comme vous, les naturels « du pays. — Mais, ajoutoit-on, vous n'êtes pas « né de deux personnes libres. — Je ne suis pas « né non plus de deux lutteurs ; et cependanv je « suis en état de vous défier à la lutte. — Pour- « quoi, lui disoit-on encore, votre école est-elle « déserte? — Parce qu'on ne paye pas pour y en-
DE MORALE. i*5
• trer. — De quels objets dois-je me pourvoir, « ajoutoit légèrement un jeune homme , pour y « suivre avec fruit vos leçons? — D'une têtfe « neuve. »
L'assemblée du peuple ayant élu des généraux et des magistrats ignorants': « Athéniens, s'écria - le philosophe, je vous conseille, pour justifié*
• vos élections , de décréter que les ânes sont des « chevaux. Eh quoi! ajoutoit le cynique, vous « séparez soigneusement le froment de l'ivraie, « vous purgez vos armées'de tous les soldats inu- « tiles , et vous ne purgez pas la société des sots « ambitieux qui la dominent et des méchants qui « la corrompent ! »
« Mais, lui répliquoit-on , comment les discer* « ner, si les sots même ont chez nous l'écorce « de l'esprit ? — Laissez l'esprit , et choisissez la « bonté. — Mais si parmi nous les bons et lçs mé- « chants se ressemblent? — En ce cas, pleurons « sur la patrie; car un pays où l'on ne peut plus m distinguer les honnêtes gens d'avec les hommes « vicieux , est perdu sans ressource , à moins que « les êtres vertueux ne s'unissent contre les per* « vers. — Mais avant de s'unir , comment se re- « connoîtront-ils ? — Par leurs inclinations. Tous « ceux qui cherchent le bien se rencontrent en « le cherchant, et deviennent naturellement amis m les uns des autres. — Il est vrai ; mais leur m nombre est si petit ! — Eh ! qu'importe le nom- « bre , quand on a pour compagnons de guerre
ioG COURS
« des hommes justes et courageux ! Il vaut mieux « avoir à combattre avec un petit nombre de v guerriers irréprochables, contre une foule de « soldats corrompus, que d'avoir à se défendre, « avec leur nombreuse armée , contre un petit « nombre de braves gens. La vertu est une arme « qui ne peut leur être ravie. La prudence élève » devant eux un rempart que l'adresse et la force « ne peuvent ni surprendre ni renverser. Rien « ne les étonne ni ne les déconcerte ; car rien « n'est imprévu ni extraordinaire pour le sage : « vainqueurs, ils pratiquent la plus belle de toutes « les sciences, celle d'oublier le mal ; vaincus, ils « emportent le premier de tous les biens, celui •t de mourir content de soi. »
Mourir content de soi! rare et précieux avantage d'une vie pleine et sans reproche, tu ne peux appartenir à ces femmes frivoles , dont la vie s'est évaporée dans le tourbillon et la satiété des plaisirs. Les dieux t'ont réservé à la mere de famille, dont les jours utiles furent remplis par l'amour, le travail et la bienfaisance. Pareille à cet insecte laborieux qui, pendant son existence éphémère, se file un tombeau d'or et de soie, et pour attendre un nouvel être, s'enferme au sein de son trésor, elle s'entoure à ses derniers moments de tout le bien qu'elle a fait, de toutes les vertus qu'elle a pratiquées, et attend paisiblement une seconde vie, au milieu des trésors qu'elle a recueillis pendant la première.
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Tendre amitié , discrète confiance, Souvenirs purs , paisible conscience , De ses beaux jours vous charmez le couchant , Et sur les bords de cet abyme immense Où l'homme dans la nuit avance en trébuchant, Vous rallumez pour elle un rayon d'espérance) Et quand son ame enfin remonte vers les deux , La piété fidèle , en lui fermant les yeux ,
Sur sa morne pâleur admire Le calme vertueux de l'immortalité, L'expression de la bouté, Et les vestiges du sourire.
Non , non , ce n'est point là l'ouvrage de la mof t« • C'est le repos, après une longue insomnie.
En déposant le fardeau do la vie, Le vice meurt, mais la vertu s'endort.
Pour parvenir sans effort à cette fin si désirable y il suffit, à l'exemple d'Antisthene , de faire) par penchant le bien que les autres font par contrainte. Cette contrainte cesseroit bientôt d'exister, si tous les hommes connoissoient la jouissance qui accompagne le sentiment et la pratique du bien. Aussi est -il rare que celui qui a fait une belle action, n'en médite pas une seconde.
A la Vertu , comme à la Volupté , Les dieux ont fait présent d'une coupe enchantée» À peine l'homme l'a goûtée , Qu'il y revient avec avidité.
Mais dès que le Printemps fait avec Cythérée , En Yain les avides désirs
ioS . COURS
Pressent , -d'une lèvre altérée , La coupe où fut jadis le nectar des Plaisir*, « Quoi ! de la Volupté la source est donc tarie!
« Où puiserons-nous désormais « Les consolations des peines de la vie? »
Alors , pour calmer nos regrets , D'un air compatissant la Raison nous présenté
Une coupe moins séduisante ,
Mais qui ne s'épuise jamais :
« J'ai fait le bien j demain je veux le faire encore* « Demain, à mon réveil , je prétends que l'aurore
« Éclaire de nouveaux bienfaits... »
Quel charme attendrissant, quelle céleste ivresse Accompagnent l'espoir d'une bonne action l Ah ! suivons ce délire , et livrons-nous sans cesêfc A cette insatiable et noble ambition.
Cultivons l'amitié , l'honneur , la bienfaisance; Soutenons l'équité, protégeons l'innocence 5
Ecrasons le vice abattu.
Humanité , bonté , prudence ,
Franchise , fermeté , constance;
Envahissons , en espérance ,
Tout l'empire de la Vertu. • Loin d'ici, vains Plaisirs , séduisantes chimère*, £nfants du sombre Ennui , dont le rire imposteur Cache le vuide affreux de l'esprit et du cœur ; Portez , portez ailleurs vos faveurs mensongères ; pherche-t-on les plaisirs, quand on a le bonheur?
Mais si le bonheur qui naît de la pratique du hien nous dédommage des contrariétés semées Sttr le chemin de la Vie, il est un autre plaisir qui
nous sauve les ennuis du voyage ; c*est l'avantage de savoir, comme Antisthene, nous entretenir avec nous-mêmes.
Le charme de cette paisible jouissance semble être réservé à la femme vertueuse, dans les moments de repos et de solitude qui succèdent aux occupations et à la société de sa famille. Ses enfants sont-ils absents? son époux est-il en voyage? seule elle se recueille, pour s'entretenir du bonheur de ces êtres chéris : « En partant , il avoit « l'air triste; c'est qu'il partoit. Depuis que nous « vivons ensemble, je ne lui ai connu d'autre « chagrin que celui de notre séparation. Seul ,
* autrefois, je le voyois toujours sérieux , souvent
• même un peu sévère; heureux près de moi, il « s'est habitué à sourire, et moi je me suis accou- « tumée à son bonheur. Ce matin , il est parti ; « plus de sourire, plus de bonheur; mais bientôt « il reviendra , et nos coeurs reprendront leurs « habitudes.
« Son voyage va procurer un état à mon fils , et « décider du sort de ma fille. Àh ! si la modestie « permet la vanité maternelle, je crois qu'un peu « de vanité peut m'être permise. Comme il est « vif, mais comme il est bon ! Quelle douceur en
• elle; mais quelle force de caractère! A-t-on plus m d'esprit que le frère, plus d'ingénuité que la « sœur? Il est aussi connu par ses talents qu'elle
* l'est par ses vertus et par *es grâces. Ma fille
no COURS « vaut déjà mieux que moi, et mon fils, quelque «jour, égalera son pere. Ali! je puis défier les « chagrins et la vieillesse : mon époux est heu- « reux, mes enfants sont dans le bel âge : mon « bonheur s'affermit, et mes beaux jours recom-
« mencent. »
Antisthene eût été l'ami d'une telle femme, car il croyoit qu'avec les femmes on peut s'en tenir à la tendresse de l'amitié. Peut-être un jour serai-je de son avis; mais jusqu'à ce moment, la question me paroît délicate. De l'un à l'autre sentiment, la pente est si douce et le passage si naturel, qu'en avançant insensiblement, on est tout étonné d'avoir changé de route et de langage; et qu'alors, ne concevant plus ce qu'on dit, ne sachant où Ton va, l'on 5e perd au milieu du discours et du Yoyage.
La réputation d' Antisthene lux fit des envieux ; il les connoissoit , et disoit en les plaignant : « Ces a malheureux sont minés par leur caractère , « comme le fer l'est par la rouille qui s'y attache. » Insensible aux traits de l'envie , il ne l'étoit pas moins au suffrage des honnêtes gens : « Il m'est « dû , disoit-il , puisque je n'ai point fait de mal. » Mais un jour s'entendant louer par des hommes vicieux : « Grands dieux! s'écria-t-il , aurois-jc « donc commis quelque mauvaise action? »
Ce philosophe mettoit sa vanité dans une négligence affectée, comme Platon mettoit la sienne
DE MORALE. rit
dans un luxe recherché. Socrate, évitant l'un et l'autre excès , annonçoit sa modestie par une honnête simplicité. Un jour, Platon étant malade, Antisthene courut chez lui, vêtu d'un manteau déchiré ; et regardant un vase dans lequel Platon avoit vomi : « Je vois bien là , dit-il , la bile de « Platon, mais je n'y vois point son orgueil. — « Et moi, lui répondit Socrate, j'appcrçois le tien « à travers les trous de ton manteau. »
Quoique piqué de la censure de son maître , Antisthene lui demeura toujours attaché par l'estime et la reconnoissance. Il le chérissoit même plus tendrement qu'un frère ; car il cstimoit beaucoup plus les liens de la vertu que ceux de la parenté. Aussi eut-il, dans la suite, la gloire de venger sa mort. Voici à quelle occasion.
Plusieurs étrangers étant venus des extrémités du Pont-Euxin pour entendre Socrate, dont ils ignoroient la condamnation, furent désespérés de ne plus trouver dans Athènes que la mémoire de ce grand homme. Antisthene , profitant du premier mouvement de leur désespoir, les conduisit chez Anitus et Mélitus , en leur disant : « Consolez-vous, voici deux hommes qui doivent « être beaucoup plus sages que Socrate, puisque « ce sont eux qui l'ont condamné. » A ces mots, la fureur s'empare des étrangers ; Anitus leur échappe avec peine , mais Mélitus périt sens leurs coups.
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Antisthene, après avoir vengé son maître, fat attaqué d'une maladie longue et douloureuse, qui le conduisit péniblement au tombeau. Comme il approchoit du terme fatal, Diogene, son disçiple, se présente chez lui, et lui demande s'il a besoin d'un ami. «Hélas! reprend le philosophe « mourant , quel est celui qui me délivrera de « mes douleurs ? — Le voici , réplique Diogene « en lui offrant un poignard. — Ah! s'écrie le « malade, je me plains de mes douleurs, et non « pas de la vie. »
C'est dans cet instant, qui semble réservé pour le triomphe de la philosophie, que le philosophe s'évanouit, et que l'homme, hésitant sur le bord de l'éternité, s'écrie avec Mécène et notre bon La Fontaine :
« Qu'on me rende Impotent,
« Asthmatique, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme m Je vive , c'est assez, je suis plus que content.»
Malgré cet instant de foiblesse , Antisthene emporta les regrets et l'estime des Athéniens, qui savoient que l'homme le plus parfait paye de temps en temps le tribut à l'humanité.
Le reproche le plus fondé qu'on puisse lui faire, ainsi qu'à la plupart des philosophes , c'est que sa conduite fut en contradiction avec ses principes. Il couroit sans cesse après la renommée, et répétait tous les jours : « Pour être heureux, cherchez
DE MORALE. i»5 « l'obscurité. » Vous souriez de son îneonscquence, vous, mesdames , qui souvent poursuivez les plaisirs bruyants du grand monde, en vantant Jes délices de la solitude, et qui volez au bal de TOpéra, après avoir fait une idylle sur la campagne. Cependant la solitude et Pobscurité sont un bien précieux qui vous appartient exclusivement, la nature a destiné les hommes à poursuivre le bonheur, et les femmes à l'attendre. Tandis qu'il nous appelle publiquement à lui, il vient secrètement vous chercher : mais il veut que ses relations avec vous soient ignorées, et s'enfuit dès que vous publiez ses faveurs.
J*ai vu Délie , au sein de l'opulence 9 Possédant tous les biens , excepté les désirs ,
Et s 'ennuyant avec magnificence, Acheter des vapeurs en payant ses plaisirs*
D'une eour nombreuse entourée , Elle attiroit les cœurs par son aimable accueil: C'étoit un signe , un mot, un sourire , un coup-d'œil*
Elle vouloit être adorée ,
Won par amour, mais par orgueil.
Le soir , après mainte conquête > A cette heure où notre ame, avec tant de douceur^
be rend compte de son bonheur ; D'un encens passager l'insipide vapeur Remplissent à peu près le vuide de sa tête ;
Rien n'ocenpoit le vuide de son cœur.
z ,4 COURS
Le lendemain , encore un jour de fête.
Tant pis ! spectacle, bals , concert; rien de nouveau. L'esprit est si commun! le sentiment si bête! De tous côtés l'Amour , mais l'Amour sans flambeau. « Le ciel est assez pur , le temps est assez beau; « Mais il fait beau toute Tannée ; « Comment abréger la journée?...
« Si j'aimois mon époux!... Je l'aimois autrefois « Mais tout Paris sauroit ma flamme vertueuse!... « Comment faire ? Je sens le besoin d'être heureuse
« Mais le bonheur est bien bourgeois. »
Ainsi , se faisant jour dans son ame attiédie ,
La fausse honte et la satiété Lui rendoient le fardeau des plaisirs de la vie Plus pesant que l'adversité.
Mais loin du fracas de la ville J'ai vu Clémence , au plus beau de ses ans , Fraîche comme les fleurs qui paroieut son asile 9 Chérissant son époux , caressant ses enfants , Heureuse , moins cncor de se voir adorée , Que d'ignorer le monde et d'en être ignorée.
Ses désirs les plus chers , et son unique soiu , Se bornoient au bonheur de son fils , de sa fille. Ses regards maternels ne voyoient pas plus loin : L'univers étoit sa famille.
Ni les ennuis , ni les dégoûts , TTaltéroieut de ses jours la volupté suprême. Bien avec ses enfants, bien avec son époux,
Bien sur-tout avec elle-même, Son plaisir le plus doux étoit dans son devoir. L'émail des prés composoit sa parure;
DE MORALE. n5
Et si Tonde à ses yeux n'eût offert un miroir , EUe*eût été belle sans le savoir.
Son spectacle étoit la nature, i; L'éclat du jour naissant et le calme du soir ,
Et ses enfants jouaut sur la verdure , Et leur pere près d'eux gaîment venant s'asseoir. Quel spectacle enchanteur, que les êtres qu'on aime!
Elle voyoit toujours le même,
Et desiroit toujours le voir.
O vous , qui couronnez son heureux hermitage , Arbres majestueux, étendez votre ombrage ;
Arbrisseaux , entrelacez-vous , Entourez cette enceinte et fermez le passage
Au pied furtif , à l'œil jaloux.
De votre aile , léger Zéphyre ,
Écartez le souffle empesté
D'une profane volupté : C'est ici le séjour de la félicité;
Épurez l'air qu'on y respire.
Et vous , dont nous avous méconnu les bienfaits , Dieux protecteurs du bonheur de la terre ,
Environnes ce sanctuaire
Des voiles sacrés du mystère
Et du silence de la paix ;
De l'hymen c'est ici l'asile.
Le luxe l'a proscrit ; les arts l'ont déguisé ; Le plaisir ne naît plus de son sein épuisé ;
Le crime l'a rendu stérile.
Dieux , rendez-lui ses traits majestneux , Et sa céleste ivresse, et sa flamme féconde ;
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Qu'il soit encor l'espérance du monde, Et le consolateur des hommes vertueux !
Mais que l'obscur sentier qui mené en sa présence „ De l'homme corrompu soit toujours ignoré ,
Et de ce dédale sacré Ne confiez le fil qu'aux mains de l'innocence !