Oeuvres de Capefigue
La société s’était profondément modifiée à la fin du règne de Louis XIV; la vieille et magnifique puissance du grand roi dominait en vain , par des mesures vigoureuses , les formes générales de l’administration publique ; la nouvelle génération lui échappait pour passer à d’autres mœurs, à d’autres lois sociales. Quand Louis XIV relevait sa tète appesantie par les ans , il devait assister avec douleur à ce triste spectacle d'une transformation fatale dans les idées ; son âme devait être brisée à l'aspect de l’autre âge qui s’avançait. Hélas ! lorsqu'une intelligence un peu haute a mené son siècle , il doit être cruel pour elle de voir les incessants ravages que l’avenir prépare au passé, et cette désolante consommation de pensées et d'hommes que fait la tombe.
11 n’existe peut-être pas dans l’histoire de transition plus saisissante que celle qui sépare le dixseptième siècle du dix-huitième ; on dirait qu’une ligne de démarcation inflexible a été tracée entre ces deux époques, tant elles se ressemblent peu; l’une est la marche ascendante vers le pouvoir unique et l'autorité royale ; elle part des troubles de la Ligue, des guerres civiles, et de l'indépendance territoriale des gentilshommes , réprimés par le cardinal de Richelieu avec celte ténacité hautaine qui jette à l'échafaud Montmorency, le fier homme d’armes, et la tète bouclée de Cinq-Mars ; elle passe â travers la Fronde pour aboutir à Ta puissance absolue de Louis XIV , manifestée à son plus haut
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degré par la révocation de l’étlit de Nantes. Le dixhuitième siècle, au contraire, est la démolition de tout principe d’autorité ; on s'attaque à la forme religieuse; la génération est à la fois moqueuse et sensuelle; elle tient du Faust et du don Juan; elle recherche , elle s’inquiète, elle veut tout voir, tout examiner; elle se couronne de fleurs dans ce triste banquet de la vie où s’abreuvent de folles femmes et une noblesse qui oublie son antique origine d'honneur, de blason et de fer.
Le dix-huitième siècle avait été préparé de longue main par l'action de mille causes <ffitrses ; la plus puissante fut la réaction protestante contre la révocation de ledit de Nantes. Les écoles de Hollande , de Genève et d’Angleterre agissaient simultanément pour substituer l’examen â la croyance ; partout les exilés de France sapaient les vieilles traditions, les légendes d’or qui berçaient la famille et la rattachaient à la commune , à l’Église , à la province et à la cathédrale. On recherchait tout ; Bayle publiait son Dictionnaire critique, Van-Dale son Examen des oracles , Locke établissait sa théorie sensualiste, et Newton remuait le monde avec scs idées de négation et de doute. Les dissertations politiques sur le pouvoir, sur la souveraineté du peuple, apparaissaient â Londres et à Amsterdam , taridis que l'esprit épicurien s’emparait de la classe élégante, et la jetait dam les plaisirs de chair et de sang.
Toute la fin du règne de Louis XIV n’est qu'une