MOUVEMENT DE LIBERTÉ ET D’ÉTATS GÉNÉRAUX CONTRE LA RÉCENCE
Mécontentement provincial. — Rapports avec l'Espagne. — Union politique de la duchesse du Maine et du prince de Cellamare. — Projets de convocation des clats généraux
fl) « J’admire les Bretons : toute la sagesse îles Français seroit-dlc dans cette |>rovince-là? » (Correspondance de IM'»* de Maintenon avec la duchesse du Maine, le 17 janvier 1718.)
(9) On les envoyait en Espagne ; je trouve dans une dépêche d’AIhéroni : « La reine a fort agréé la satire que vous savez; Leurs Majestés s>n sont diverties deux jours entiers. « mai, ann. 1718.)
contre la régence. — Ramifications dans l'armée. — Intrigues qui s’y méleut. — Le régent est prévenu. — Violation du droit des gens. — Visite chez le prince de Cellamare.— Système «l'cmprisonncmculel Je persécution.
A toutes les époques de mécontentements publics et de vives plaintes contre les princes , on parlait en France des états généraux ; la convocation de cette grande assemblée politique consolait le peuple , et lui faisait croire à son prochain soulagement. La réunion des trois ordres , clergé , noblesse et bourgeoisie , était souhaitée comme le plus bel événement de la monarchie et l’ère de la liberté. Les jurisi'onsultes , les bons bourgeois , les braves gentilshommes , appelaient égalemcul de leurs vœux les états généraux. C’était aussi une ruse employée par les mécontents pour s’assurer la popularité. Quand ou voulait avoir le peuple pour soi , il fallait se dire le champion ardent de la convocation des états ; tout alors venait à vous. Ce rôle , la duchesse du Maine s’en était emparée; lors du parlement de 17115, elle avait soutenu le droit exclusif des états pour déférer la régence; son salon était tout entier pour ce privilège des trois ordres ; et , à mesure que le duc d'Orléans se dessinait plus injuste envers les légitimés, la duchesse «lu Maine se montrait à son tour plus avide de popularité; elle écrivait ou faisait écrire des pamphlets (2) ; elle sc mettait en rapport avec la noblesse provinciale, mécontente des prétentions des ducs et pairs ; elle réveillait les vieux droits municipaux, les libertés des confréries. Des agents disséminés sur toute la surface du royaume ne négligeaient rien pour exciter un mouvement po!iti«|uc contre la régence ; tète ardente et capable, Louise-Béncdicte de Bourbon invoquait les libertés du pays contre le pouvoir dissolu et capricieusement despotique de son ennemi Philippe d'Orléans.
L’instinct naturel, un sentiment de commun intérêt , avaient rapproché le salon de la duchesse du Maine de l’ambassade d’Espagne. Le prince de Cellamare (3) avait seconde les premières démarches de Philippe V pour la régence ; i! avait informe sa cour de l’état d'irritation «les esprits en France; scs
(3) Je cite uoe dépêche de Cellamare toute symbolique sur ses démarches : « Je continue à cultiver noire vigne, mais je ne veux pas tendre la main pour cueillir les fruits avant leur maturité. Les premières grappes qui doivent rafraîchir la bouche de ceux qui sont destinés à boire le vin, se vendent déjà publiquement, et chaque jour on en portera an marché d'autres qui sont sur la paille. » (Juillet, ann. 1718.)
dépêches au cardinal Albéroni indiquent la faiblesse et la déconsidération où le pouvoir se trouvait; le moment était arrivé de soutenir le droit de Philippe V à la régence , et de convoquer les états généraux à celle fin de reconnaître et de saluer l'aptitude du roi des Kspagnes ail trône de France , dans le cas où Louis XV viendrait à mourir, ancienne querelle entre les deux branches de la famille royale. Dès la guerre de succession . le duc d'Orléans avait voulu s’emparer de la couronne d’Espagne ; sa confiance pour l’abbé Dubois était née précisément de ces intrigues; à la mort de Louis XIV, il avait combattu, autant qu’il était en lui, l'influence de Philippe V, et, à son tour, le petit-fils de Louis XIV, assis sur le trône d'Espagne, avait cherché, dans une convocation d’états généraux , à ressaisir ses droits sur la régence el la couronne ; il n'avait jamais admis sa renonciation comme absolue ; il l’avait subordonnée à l'abdication complète de l’Empereur sur le royaume îles Espagnes. Le prince de Cellamare à Paris suivait le système de son gouvernement , et quand les dépêches de La Haye annoncèrent le traité de la quadruple alliance , conclu entre la France, l’Angleterre, la Hollande et l’Empereur, l'ambassadeur d’Espagne n’hésita point à préparer une explosion favorable à la régence el au droit successoral de Philippe V (1).
Le plan était simple; la noblesse mécontente devait se prononcer dans la province en faveur du roi d’Espagne; une protestation serait signée favorable à la régence du petit-fils de Louis XIV, à l’exclusion du duc d’Orléans , et les états généraux convoqués conformément à la loi fondamentale pour décider, comme assemblée nationale, la question de gouvernement et de succession. C’étSit un souvenir de la Ligue , un développement de la pensée de Philippe II réveillée par Albéroni. A cette époque si décisive , le duc d’Orléans et Philippe V en présence durent défendre leurs droits par des écrits et des pamphlets; il parut à Londres et à Paris en même temps un ouvrage rare aujourd'hui; il portait le titre de Lettres de Fitz-Moritz (2). Toutes les formes de discussion étaient anglaises ; les lettres de Fitz-Moritz soutenaient le droit absolu du duc d’Orléans à la couronne de France, au cas où le roi Louis XV viendrait à mourir ; et quant au droit de régence , pouvait-on le contester au duc d’Orléans, le plus proche parent, l’héritier pré-
(f) Déjà des propositions étaient faite» à l'ambassadeur d'Espagne par plusieurs gentilshommes qui demandaient du service ; Albéroni écrit : « Pour répondre à cc que vous nie marquez du désir que plusieurs Français ont de servir le roi. Sa Majesté les recevra quand ils viendront avec des soldats pour former un corps français au service d'Espagne. Sa Majesté prendra jusqu'à dix mille hommes. Mais, pour rece-
somptif de la couronne? Les lettres de Fitz-Moritz , pleines d’érudition et d’une polémique de journaux et de pamphlets, amena une réponse de la part de la duchesse du 31aine. Il y eut trois ou quatre réfutations qui furent clandestinement distribuées; on y défendait les droits des princes légitimés, el la succession naturelle de Philippe V à la couronne de France. Pour appuyer cette tendance des esprits el lui donner une certaine direction , le salon de la duchesse du Maine, je le répète, fit publier pour la première fois les Mémoires du cardinal de Retz , ce vivant tableau des trouble» de la Fronde, de l’action vivace des partis dans les mouvements politiques du dix-septième siècle. Jamais publication n’avait produit un effet plus profond et plus vif; dans les temps agités, c’est moins la valeur d’un livre que son â-propos qui fait son succès : les Mémoires du cardinal de Kelz rappelaient l 'époque de la Fronde à laquelle chacun semblait aspirer; on se distribuait les rôles déjà; ce n’était pas contre un Mazarin habile dans ses desseins qu’on allait agir, mais contre un gouvernement sans tenue et sans dignité; on aurait pour soi le peuple de Paris et des provinces. La duchesse du Maine se nourrissait de ces idées; elle rêvait le rôle de la grande Mademoiselle, l'amazone, l'héroïne de Paris et d’Orléans, ainsi que la nommaient les pamphlets de la Fronde.
Dans cette situation des esprits, l'ambassade d’Espagne avait dù se mettre en rapport avec la duchesse du Maine. Comme l’organisation de police, telle que l’avait conçue d’Argenson, était active, vigilante, il fallait, prendre mille précautions intimes; on sc méfiait des domestiques , des valets de pied ; on se rencontrait avec mystère. Tantôt c’était au milieu des fêles de nuit de Sceaux, dans des bals déguisés, à la lueur des gerbes de feu el resplendissant dans les belles cascades; tantôt on se voyait dans des maisons isolées, hors Paris et pendant les ténèbres; il y avait du Fiesque dans celte conjuration d’une toute petite femme qui, de sa main gantée et à coups d’éventail, voulait briser le pouvoir du régent et déchirer la quadruple alliance. Les mémoires rapportent que plus d’une fois le comte de Laval ou le marquis de Pompaduur servait de cocher; on causait des misères du royaume , de ce qu’on appelait les infamies du régent, et de la nécessité surtout d’y mettre un terme par une convocation des états généraux (3). D’après les lettres mutuellement com-
voir seulement des officiers, cela ne conricat |M>inl. à moins qu'ils ne soient d'une grande distinction, vu le nombre considérable de réformés que nouj avons à placer. » (hépérbo d’Albéroni du 21 novembre 1718.)
(2) Ce pamphlet est fort rare ; je u'ai pu ra'en procurer d'exemplaire; il n'est plus dan» (ecommerce.
(3) Une dépêche ilalieunc de Ccliamarc au cardinal Allié*
loi
muniquccs, on devait être srtrdu parlement par le president de Mesmes ; le cardinal de l'olignac promettait le clergé , fort ardent alors à cause de la huile Unigenitus. Le comte de Laval se chargeait de remuer les gentilshommes des provinces; le marquis de Pompudour avait conservé des relations diplomatiques, et appelait même le parti protestant à l’aide du mouvement politique. Les écrivains étaient Malezieu et l'ablié Brigault, qui se posait comme porteur de paroles «le chez la duchesse du Maine à l’amhassade de Philippe V. Quant aux conditions, les voici : on rétablissait les dispositions du testament de Louis XIV' avec la régence du roi d’Espagne; les princes légitimés reprenaient leur position ancienne, leurs prérogatives de pairie et tic parlement. Rien n’était décidé par rapport à M. le duc d’Orléans; on le mettait seulement dans Pimpossibilité de se mêler du gouvernement actif «le la régence; les ardeuts allaient plus loin, et voulaient le traduire devant le parlement sur les fatales accusations qui pesaient sur lui. La correspondance diplomatique du prince de Cellamarc et du cardinal Albéroni se faisait par chiffres ; des mots de convention étaient adoptés ; il existait un symbolisme de phrases pour toutes les affaires graves et les
loni fait mention de cette conférence. « I.’ interlocutrice cite me pli ha spicgali in una loupa e sécréta confcrcnza ucir artenale è la S* duchcssa dit Maine : cl la ai è servila del marchés*: de Pompaduur, per mezzano dei nostro ahboccamcnto, c deaidera aver qualchc risconlro dcl real graditnciilo. La scriltura segnata con il n»2 è opéra di molli nobili; e la parola la porta il aoprammenlovalo Pompadour. m
(1) Voici un exemple de ce style symbolique dans une dépêche de Cellamarc : « J'ai fait voir les perles que la reine m'a envoyées afin que je les vende avantageusement A celui qui préleud les acheter. Mats elles ne sont point sorties de mes ruams et n’eu sortiront qu’aprè* que la vente aura été faite dans les formes requises. Cependant je les garde sous double clef, m (20 août 1718.)
(2) Je dounc In formule de la lettre écrite par Philippe V au roi Louis XV ; elle est en original aux affaires étrangères, entièrement écrite de la main du roi d'Espagne: « Monsieur mon frère et neveu, depuis que la Providence m’a placé sur le trône d'Espagne, je n'ai pas perdu de vue pendant un seul instant les obligations de ma uaissancc. Louis XIV, d'éternelle mémoire , est toujours présent A mon esprit; il me semble toujours entendre ce grand prince, au momrul de notre séparation, me dire en m'embrassant qu'il n'y avoit plus de Pyrénées, que deux nations qui se disputaient depuis si longtemps la préférence, ne fcroienl plus dorénavant qu'un peuple, et que la paix éternelle qu'elles auroicnl ensemble produiroit nécessairement la tranquillité de l'Europe. Vous êtes le seul rejeton de mon frère aîné, dont je pleure tous les Jours la perte. Dieu vous a appelé à la succession de cette grande monarchie, dont la gloire et les intérêts me seront précieux jusqu'à la mort : enfin, je puis vous assurer
négociations intimes (I); le prince de Cellamarc ne doutait pas de la réussite complète d'une atfairc aussi bien engagée.
L’action était essentielle avant tout; la première démarche de Philippe V , d’après ce qui avait clé conveuu, était la convocation des étals généraux; la cédule en fut rédigée à Paris , et envoyée par copie au roi d’Espagne ; elle était en forme de lettre adressée au jeune roi Louis XV ; Philippe V y exposait : « Que jamais il n’avoil un seul moment oublié les obligations de sa naissance ; son glorieux aïeul n’avoil-il pas dit qu’il n'y auroit plus désormais de Pyrénées? Louis XV éloit le seul rejeton d’un frère chéri ; le roi d’Espagne avoit toujours conservé la plus vive reconnoissance pour celle noblesse Françoise qui l’avoit , pour ainsi dire , placé sur le trône; les Espagnols n’éloient point jaloux de ces sentiments, car leur gloire et leur force résultaient de l'union des deux monarchies; c’étoit cependant contre ce système d’union que le traité de la quadruple alliance venoil d’être conclu par le «lue d’Orléans; le roi d'Espaguc invitait en conséquence son neveu à convoquer les étals généraux du royaume pour délibérer sur les grandes affaires de la monarchie (i). »
que je n'oublierai jamais ce que je dois à Votre Majesté, A ma patrie et A la mémoire de mon aïeul. Mes chers Espagnols, qui m'aiment avec tendresse, et qui sont bien assurés de celle que j'ai pour eux , ne sont point jaloux des sentiments que je vous témoigne, et sentent bieu que notre uuion est la l*ase de la tranquillité publique. Vos peuples sont sans doute pénétrés des même* sentiments, outre qu'ils voient aussi bien que nous qu'il n'y a point de puissance sur la terre capable de troubler notre repos, tant que les forces de ces deux royaumes agiroul de concert. Je me Halte que mes intérêts personnels sont encore chers à une nation qui m'a nourri dans sou sein , et que celle généreuse noblesse, qui a versé tant de sang pour me soutenir, regardera toujours avec autour un roi qui se glorifie de lui avoir obligation, et d'être né au milieu d'elle. Cesdisposilious supposées, comme il n'csl pas permis d’en douter, de quel œil vos fidèles sujets peuvent-ils regarder le traité qui vient d'éirc signé contre moi, ou pour mieux dire contre vous et contre eux-mémes ? Les gens qui se prévalent de votre minorité pour augmenter par violenceelparinjusticerétaldeleiir fortune présenta, qu'il* ne sauruienl augmenter par un vrai mérite, engagent le dépositaire de votre aiitoritéA soutenir lacauscdc mon enuerni personnel, ou plutôt de notre ennemi commun, seul redoutable A toute l'Europe. Dans letcmpsqiie vo-tfinanccsépuitées ne peuvent fournir aux dépenses courantes de la paix, on veut que Votre Majesté me fasse la guerre, si je ne consens A livrer le royaume de Sicile A l'archiduc, et si je tic souscris A des conditions iusup|ioriab es. On épuise votre clergé, votre noblesse cl votre peuple |ionr payer des contingents, qui n'ont pour but que ma ruine et la vôtre; et des traités qui, par leur seule importance, ne devroient jamais être conclus pendant une minorité sans avoir cousulté la nation.
Celte formule de lettre , adressée par Philippe V au Roi Très-Chrétien, était accompagnée d’autres documents plus décisifs encore : le premier était une missive écrite par Philippe V aux parlements de France, « il y rappeloit tous les griefs de la magistrature, la liberté perdue, les prérogatives des grandes cours détruites , les impôts décrétés par simples édits, les magistrats punis de leur généreuse résistance par l’exil : le régent alloit plus loin; il vouloit briser l’intimité de famille qui existait entre les deux couronnes : son dessein étoit donc de bouleverser l’œuvre de Louis XIV. « Aux états du royaume, le roi d’Espagne disait les mêmes griefs, mais il entrait dans de plus longs détails, comme si leurs droits avaient été plus incontestables encore. Le roi leur révélait les transactions diplomatiques de La Haye , lesquelles avaient pour but de détruire la paix entre les couronnes de France et d’Espagne , entre l'oncle et le Neveu ! n’était-il pas vrai que le régent consentait même è ce que la
c’cst-à-dire les étals généraux, ou du moins les parlement!, se proposent au conseil de votre régence comme une chose toute faite, sans donner même le loisir à la délibération. Je n’entre point dans le détail des conséquence! funestes de la quadruple alliance , et de l'injustice criante qu’elle prétend exercer contre moi ; je me renferme à prier instamment Voire Majesté de convoquer iucessamment les états généraux de voire royaume, pour délibérer sur une affaire de si grande conséquence. Je vous fais celle prière au nom du sang qui nous unit, au nom de ce grand roi dont nous tenons notre origine, au nom de vos peuples et des miens. S’il y eut jamais occasion d’écouler la voix de la nation françoise, c’est aujourd’hui; il est indispensable d'apprcndrcd'cllc-méme ce qu’elle pense, et desavoir si elle veut en effet me déclarer la guerre dans le temps que je suis prêté verser mou propre sang l>our maintenir sa gloire et ses intérêts. Je vous prie. Monsieur mon cher frère et neveu , que vous répudiez au plus tôt à la proposition que je vous fais, puisque l’assemblée que je vous demande préviendra les malheureux engagements où nous pourrions tomber par la suite, et que les forces d'Espagne ne seront employées qu’à soutenir la grandeur de la France, et à humilier ses ennemis. Au monastère royal de Saint-Laurent, le troisième septembre mil septeent dix-huit. Monsieur mon frère et neveu, votre bon frère et oncle, Philippe. »
(1) La plupart de ces lettres ont été publiées ; je me borne aux autographes. Voici la lettre du roi d’Espagne aux parlements de France : - Très-chers et bien-aimés, etc. La nécessité présente des affaires nous ayant obligé d'écrire au Roi Très- Chrétien , notre très-cher frère et neveu, nous avooscrudevoireo même temps vous envoyer copie delà lettre que nous lui avons adressée. Comme elle n'a pour objet que le bien public, nous vous connoissons assez pour être persuadé que le grand motif qui a toujours été l’àme de vos actions vous déterminera à concourir avec nous dans le dessein que nous avons de remédier aux désordres présents, et d’eo prévenir, s’il se peut, encore de plus funestes. Vous terrez dans notre lettre la juste douleur dont nous sommes
CAPEPIGIE.
maison d'Autriche prit possession de la Sicile , en opposition avec les clauses du traité d’Utrecht? A toutes ces pièces était joint un document curieux; c'était le texte d’une plainte en forme de requête présentée par les états au roi d'Espagne , sorte de modèle qu’on préparait pour la circonstance : on y exprimait les douleurs de la France contre le système du régent : la liberté perdue, les garanties nationales entièrement abandonnées ; les états recouraient à Philippe V comme au plus proche parent du roi , comme au prince qui avait le plus puissant intérêt à maintenir la couronne de France dans tout son éclat! La monarchie invoquait le roi catholique pour qu'il daignât prendre la régence à la place du duc d’Orléans, qui s’en était rendu indigne par ses attentats contre la liberté du pays, et l’on osait presque dire la personne du monarque (1).
Toutes ces pièces n’étaient encore que de simples projets des copies faites à Paris ; les rédacteurs travaillaient sous les yeux du prince de Cellamare ;
saisis dans la seule idée d’une division prochaine entre deux roi* si étroitement liés par le sang; entre deux peuples que la sagesse et les conseils du roi notre aïeul tembloienl avoir unis pour jamais. Vous êtes trop éclairés pour ue pas soir les suites malheureuses de notre division , et pour ne pas sentir que le traité de la quadruple alliance est directement contraire aux intérêts du roi, notre très-cher frère et neveu, et à ceux de tous no* sujets. On veut que la noblesse françoise prenne les armes pour attaquer un roi qu'elle a maintenu sur le trône, après Dieu , souverain arbitre des couronnes. On veut épuiser les peuples , pour fournir aux trais d’une guerre qui n'a d’autre but que de traverser nos justes entreprises, pour nous contraindre à sacrifier tous nos droits pour augmenter la puissance de l’ancien ennemi de notre maison, et nous forcer à lui céder pour jamais la Sicile , d’où s’eusuivroit absolument la perte de votre commerce et de votre considération dans la Méditerranée. Enfin, nos très-chers cl bien-aimés, vous voyez aussi bien que nous les autres conséquences encore plus dangereuses de ce traité. C’est ce qui nous fait espérer que vous emploierez tous vos soins pour obtenir du roi votre souverain le seul remède à tant de maux. C’est l’assemblée des états généraux , qui certainement ne furent jamais si nécessaires à la Fraqce qu’ils le sont aujourd’hui. Nous nous adressons à vous pour procurer sa conservation , préférant cette voie paisible et tranquille à toutes les autres auxquelles nous serions obligés de recourir, si l’autorité du régent nous faisoit refuser celle justice. Souvenez-vous donc, en celte occasion, que vous êtes cet illustre parlement que les rois ont pris plusieurs fois pour arbitre, qui n’a jamais rien appréhendé quand il a fallu travailler pour l’État, et qui dounc tous les jours des marques d’une fermeté si digne de sa répuiation. Nous attendons tout de votre équité naturelle et du zèle que vous avez pour votre patrie. Sur ce, nous prions Dieu qu’il vous ait , très-chers et bien-aimés, en sa sainte et digne garde. Donné au monastère royal de Saint-Laurent, le 4 septembre 1/18. Jjÿné PiiLirrt ;
Et plus bas : Dou Kicuu-Femsidu Dora*». »
quelquefois on en posait les bases dans l’hôtel de Sceaux , d'après la dictée de la duchesse du Maine. Le cardinal de Polignac,le marquis de Pompadour, M. de Laval et l’abbé Brigault étaient les confidents et les rédacteurs de ces actes curieux dans l’histoire de la monarchie; on renouvelait ainsi les temps de la Ligue ou de la Fronde; pour achever la similitude , on mettait une grande étourderie dans les moyens de communication; souvent le courrier ordinaire de l’ambassade portait les pièces un Espagne, à travers les provinces de France; on avait pris pour copiste un employé même de la bibliothèque du roi, que la police de d’Argenson soldait peut-être ; on avait un chilfre , mais , comme il arrive toujours quand un ambassadeur est habile , le duc de Saint-Aignan en avait envoyé la clef à l’abbé Dubois.
Déjà des renseignements étaient arrivés par des voies différentes; à son retour de Londres, l’abbé Dubois avait indiqué au régent le premier symptôme de ce projet , et le prince y avait prêté peu d’attention : l’Angleterre et la Hollande étaient très-inqniètes de tous les mouvements de l’Espagne ; elles connaissaient les ressorts de la politique de ce cabinet ; les notions qu’elles avaient recueillies leur avaient révélé l’existence d'un complot contre le régent et le traité de la quadruple alliance. Le comte de Slair communiqua au régent une dépêche de lord Stanhope dans laquelle on signalait à l’attention «le l’abbé Dubois, secrétaire d’État des affaires étrangères, des tentatives criminelles dans lesquelles se trouvaient mêlés le duc et la duehesse du Maine et un grand nombre de seigneurs de France. « Le but de ce complot, disait la note, étoil de renverser le régent et de revenir à l'ancienne alliance espagnole. « Une dépêche également du comte de Châteauneuf à La Haye indiquait l’existence de ce complot : Basnagc , le centre alors du protestantisme exilé de France, donnait cet avis; il écrivait que le roi d’Espagne faisait sonder le parti protestant des provinces méridionales , sur la possibilité d’une révolte armée qui seconderait la réunion des états généraux en France; on lui promettait même la liberté de conscience! La correspondance avec l’intendant de Bretagne parlait assez nettement aussi des émissaires espagnols qui parcouraient la province pour l’appeler à la liberté comme aux jours de la Ligue (1).
Ces renseignements avaient suffi à l’esprit perspi-
(1) Instructions du procès des Bretons. ( Archives de tiennes, ann. 1719-1720.)
(3) J'ai déjà dit tout ce qu'il y avait de puéril et d'étroit dans ces formules de mauvais ouvrages, sou* le litre de Conipirathn , de Conjuration , pauvre plagiai de Saint-Réal.
(3) Le copiste remit à l'abbé Dubois copie de la dépêche
cace de Dubois pour comprendre qu’un vaste complot, dont le centre était à Paris, se tramait contre le régent. Il ne fut pas besoin des révélations d’une courtisane, épisode que l’esprit de débauche a cousu là afin de montrer qu'il y a quelque chose à gagner pour les hommes d’État dans de tristes et basses relations. Un autre, pour parer de fleurs cette courtisane , a inventé dans une lourde et prétentieuse digression une petite bergerie sentimentale, un désespoir et un amour dans la prostitution (2); tant il y a que la diplomatie seule instruisit l’abbé Dubois. Le ministre pouvait compter sur deux hommes actifs dans le cabinet : d’Argenson d’abord, qui avait eu longtemps la police, et Le Blanc, secrétaire d’État de la guerre; il n’bésita pas dans le conseil à poser largement la question d’un coup d’État contre le duc du Maine et les complices que l’on |>ouvait soupçonner de conspirer contre le régent : on n’avait point encore de preuves positives, mais, en homme habile, l’abbé Dubois promettait de s’emparer des documents capables de justifier une mesure de force et de violence contre les hommes compromis. Le caractère du régent n’était pas pour les résolutions brusques; il aimait mieux tourner une difficulté que d’y marcher de face ; il éluda toute décision jusqu’à ce que des preuves évidentes pussent justifier pleinement une poursuite régulière; on ne devait pas frapper à l’étourdie. Le duc et la duchesse du Maine avaient de la popularité ; on avait suivi un système de réaction contre eux, et, si l’on prenait encore des mesures de rigueur, n’était-il pas à craindre que l'on dit dans le peuple que c’était une persécution systématique contre les enfants de Louis XIV?
L’abbé Dubois voulait aller à une répression plus immédiate, mais il en fut emjtêché par le régent. « Des preuves, d’abord, dit le prince, et je consens à tout. » Le ministre dut employer son habileté à réunir un corps de preuves suffisantes pour une poursuite ; des agents actifs furent placés dans les alentours de l’ambassade espagnole; on surveilla les hôtes de la duchesse du Maine , et l’on eut bientôt une liste exacte de toutes les personnes qui fréquentaient le prince de Ccllamare et la maison de Sceaux. Une révélation précise vint faciliter ces premières recherches : le copiste de la bibliothèque du roi, qu’employait l’ambassade espagnole, avoua qu'il transcrivait un grand nombre de pièces politiques qui ensuite étaient envoyées à Madrid (3).
*ui vante «tu prince de Ccllamare adressée au cardinal Albéroni : « Monseigneur, j'ai trouvé plus nécessaire d'user de précaution que «le diligence dans le choix du moyen de faire passer à Votre F.minence les papiers que j'ai renfermés ici ; ainsi j'ai mis ce paquet eutre les mains de don Vincent Portocarrcro, hère du comte de Monlijo, qui va où vous
Peut-Alre est-il plus exact de dire que le copiste n’était qu'un agent de Dubois , placé exprès auprès de l'ambassadeur, arec la mission de suivre tous les progrès de la correspondance : l'abbé Dubois le laissa dans cet emploi , sûr qu’il était d’avoir par ce moyen des informations de ce qui se faisait dans le secret même de l’ambassade ; chaque malin le ministre portait chez le régent la copie des pièces relatives à la conjuration contre son pouvoir politique. L’opinion de Dubois était sur ce point bien nette; il croyait les affaires assez avancées pour éclater ; la correspondance avec lord Stanhope le pressait d’en finir par un coup d’État ; l’Angleterre avait un puissant intérêt à entraîner la France dans une guerre décidée contre l’Espagne , et un acte de violence envers l’ambassadeur préparait les hostilités et les rendait indispensables; cet acte entraînait une rupture.
Le régent hésitait toujours à se résoudre pour une ferme répression ; on ne pouvait avoir des originaux authentiques des pièces envoyées à Madrid et la signature de tous les gentilshommes qui avaient adhéré au plan de convocation des états généraux que par deux moyens : ou par la saisie d’un courrier d'ambassade porteur des dépêches, ou par une visite faite à l’hôtel même de l’ambassadeur. Ces deux moyens équivalaient à une guerre ouverte avec le cabinet de Madrid ; le droit des gens protégeait les immunités des ambassadeurs; on n’avait pas d'exemple encore de ces violences publiques; le duc d’Orléans y répugnait, mais son ministre paraissait décidé dans la résolution de poursuivre la con-
éles, en le chargeant avec grand soin de le rendre à Voire Éminence ; je l'ai cacheté doublement, et j’y ai mil deux enveloppes. Votre Éminence trouvera dans ce paquet deux différentes minutes de manifestes, cotées n°« 10 et 30, que nos ouvriers ont composées, croyant que, quand il s'agira de mettre le feu à la mine , elles pourront servir de prélude à l’incendie. Une de ces minutes est relative aux instances de la nation française, dont j'ai envoyé un exemplaire à Votre Éminence par mon courrier extraordinaire ; l'autre , sans avoir rapport à ces instances, expose les griefs que souffre ce royaume , en appuyant sur ce fondement les résolutions de Sa Majesté , et en demandant la convocation des étals. En cas que, pour notre malheur, nous soyons pbligé* de recourir aux remèdes extrêmes et de commencer les entreprises , il sera bon que Sa Majesté choisisse une de ces deux voies , et qu'elle examine l'écrit coté n° 30 , dans lequel nos partisans prennent la liherté de lui proposer avec respect tous les moyens qu'ils jugent convenables , ou plutôt nécessaires pour l'accomplissement de nos désirs , pour éviter les malheurs que l’on prévoit être près d’arriver, el pour assurer la vie de Sa Majesté Très-Chrétienne el le repos public. L'écrit coté n° 40 est un abrégé de différentes choses arrivées dans le temps d'autres minorités : il peut servir d'iostruc- (ion suffisante pour régler plusieurs des mesures que l'on
juraiion qui appelait les états généraux contre le régent. Si ce vœu de liberté transpirait au milieu du peuple, on craignait une révolte armée, un mouvement politique favorable au duc du Maine; il fallait aller au-devant de toute sédition, en confondant parmi les conjurés une multitude de gentilshommes et de parlementaires : l’habileté de l’abbé Dubois vint à bout de ses desseins ; il suivait jour par jour ce qui se faisait à l'ambassade par le moyen du copiste de la bibliothèque du roi, tout à fait dévoué à ses intérêts; l’érudit Lenglet Dufresnoy, avec cette bassesse d’ambition qui trop souvent déshonore la science, avait également consenti à une espèce de rôle d’espionnage, tandis que Fontenclle, l’écrivain des affaires étrangères, sc mettait en rapport avec un des secrétaires de la légation d’Espagne : par ces voies diverses Dubois put apprendre que la plupart des pièces destinées a la signature du Roi Catholique, ou qui devaient être soumises à son conseil, étaient prêtes ; il ne s’agissait plus que de les transporter en Espagne. Le prince de Ccllainare donna cette mission à son premier secrétaire et son neveu, l’abbé Portocarrero, qui dut partir en courrier pour Madrid. De tels renseignements étaient précieux ; on était sûr dès lors , en s’emparant des papiers du secrétaire d’ambassade , de connaître tous les mystères de la conjuration ; si donc on sc résolvait à un acte de violence, on trouverait sa jus? lification dans les pièces mêmes : en même temps il fut décidé que, tout en respectant la personne de l’ambassadeur d’Espagne, on visiterait son hôtel pour saisir les originaux et les pièces authentiques.
doit prendre dans le cas présent. Enfin , j'envoie à Votre Éminence, en feuilles séparées , sous le n* 43. un catalogue des noms et qualités de tous les officiers français qui demandent de l’emploi dans le service de Sa Majesté. Après quo Votre Éminence aura vu tous ces Mémoires, elle pourra donner son avis sur ce qu'ils contiennent, et Sa Majesté prendra les résolutions qu'elle estimera les plus convenables ô son service. Si la guerre et les violences nous forcent de mettre la main à l'oeuvre, il faudra le faire avant que les coups que l’on nous portera nous affaiblissent et que no/ ouvriers perdent courage, sans épargner ni le temps, ni les offres, ni l'argent. Si nous sommes obligés d'accepter une paix simulée, U faudra, pour entretenir ici le feu sous la cendre, lui donner quelque aliment modéré ; et, si la divine miséricorde apaisoil les jalousies el les mécontentements présents, il suffira , par la reconnoissancc à laquelle nous sommes obligés, de protéger et de favoriser les principaux chefs qui s'iotéresseot présentement avec tant de zèle pour le service de nos maîtres, en méprisant les dangers auxquels ils s'exposent. En attendant les résolutions décisives de Sa Majesté, je lèche d'entretenir leur bonne volonté, et j'éloigne tout ce qui pourroit la ralentir. Je suis avec respect, de Votre Éminence, etc. A Paris, le 1« décembre 1718.
N. Pr. DE CtlLAB AIE. »
108 PHILIPPE D’ORLl
Cette résolution de force pnssa dans le conseil de la régence ; le secrétaire d’Étal des affaires étrangères , l'abbé Dubois , eut besoin de convaincre le régent de l'inévitable nécessité de la guerre : les lettres du comte de Stanhope ne laissaient plus la faculté de temporiser ; on devait agir. Ce fut le g décembre que l'abbé Porlocarrero , le marquis de Monteleone, quittèrent Paris dans leur chaise de poste avec mission de faire toute hâte pour passer la frontière ; ils emmenaient avec eux un chevalier de Mira, très-endetté ; la police avait des renseignements personnels sur le chevalier de Mira ; et comme elle avait su qu’il fuyait ses créanciers, l'ordre du régent donné aux exempts des gardes portait seulement de s’emparer de Mira et de ses codébiteurs. L'ordre fut exécuté à Poitiers; l'abbé de Portocarrero et le marquis de Monteleone invoquèrent en vain le privilège de l’ambassade ; on fouilla leurs voitures ; on se saisit de tous les papiers , que l’on expédia sur-le-champ à Paris (1) : sur ces premiers renseignements , une visite de police fut immédiatement faite à l'ambassade du prince de Cellamare ; les secrétaires d’Élat des affaires étrangères et de la guerre étaient présents ; on passa outre à toutes les perquisitions, sans tenir compte des protestations , mais avec beaucoup d'égards pour la personne de l'ambassadeur. Le lier Castillan conserva la dignité de son rôle, et déclara haut que son gouvernement tirerait une vengeance éclatante de cette violation du droit des gens ; le même jour le prince de Cellamare adressa une circulaire aux ambassadeurs, en invoquant le droit de tous, si outrageusement oublié en sa personne. Quand les papiers furent au pouvoir de la police , le régent les examina attentivement ; il y avait peu de preuves ; seulement on put suivre quelques indices , et ce qu’il y avait de plus désolant pour la perspicacité de l’abbé Dubois , c’est qu’il n’y avait aucun engagement souscrit de signatures. Les dépêches de
(1) La pièce la plus essentielle qui fut saisie était la formule de la requête des étals généraux adressée au roi des Espagnes ; en voici quelques passages : « Sire , tons les ordres du royaume de France viennent se jeter aux pieds de Votre Majesté pour implorer son secours dans Tétai où les réduit le gouvernement présent : elle n’ignnre pas leurs malheurs . mais elle ne les connoll pas encore dans toute leur étendue. Le respect qu'ils ont pour l'autorité royale , dans quelque maio qu’elle se trouve et de quelque manière qu'on en use , ne leur permet pas d'envisager d'autre moyen d'en sortir que par le secours qu’ils ont droit d’attendre des bontés de Votre Majesté. Celte couroune est le patrimoine de vos pères ; celui qui la porte lient à vous. Sire, par les liens les plus forts; la nation regarde toujours Votre Majeaté comme l'héritier présomptif. Dans cette vue , elle se flatte de trouver dans votre cœur les mêmes sentiments qu'elle auroit trouvés dans le cœur de feu Monseigneur.
ÉANS. - 1718.
l’ambassadeur signalaient quelques personnes ; il avait des projets, des plans conçus, des avis demandés ; mais si ces indications pouvaient être saisies comme des soupçons et des conjectures , étaient-elles suffisantes pour autoriser une poursuite ?
Après tant d’éclat, on ne pouvait s’arrêter : quand un pouvoir s’est appuyé sur l’existence d’un complot pour se décider à une mesure politique , il ne doit fvoinl rester sur scs propres doutes ; il faut qu’il cherche et qu’il trouve une justification. Ce qu’on appela la conjuration de Cellamare, parce qu’alors on avait la manie de Saint-Réal de tout restreindre à des complots, fut un mouvement d’opposition au régent ; celle opposition s’appuyait sur la convocation des états généraux , sur la diplomatie de Louis XIV et la protection de Philippe V ; il fallait en atteindre les chefs, parce que leur attitude était menaçante pour le pouvoir du duc d’Orléans.
Le salon de la duchesse du Maine avait été impitoyable pour le régent; c’était de là qu’étaient partis les premiers pamphlets, 1rs plus ardentes plaintes contre la maison d’Orléans ; ce fut aussi contre le duc et la duchesse du Maine que les rigueurs du régent s’appliquèrent comme une vengeance personnelle : le duc du Maine fut arrêté, conduit ail château de Dourlens , et la princesse au château de Dijon , sous la surveillance des princes du sang. Le marquis de Pompadour, le comte de Laval , et plus de trois cents gentilshommes , abbés , gardes du roi , gens de lettres , furent enfermés à la Bastille ou à Vincennes; tous ceux qui avaient blessé personnellement Dubois, d’Argenson ou Le Blanc, partagèrent le même sort. Ou déploya une sorte de solennité dans toutes les poursuites de la conjuration ; on semblait douter que le public pût y croire , et voilà pourquoi on mit tant d’ostentation à la justifier : les prisonniers de la Bastille furent interrogés,
qu'elle pleure encore tout let Jour». Dans cette vue , elle vient exposer à vos yeux tout tes malheurs, et implorer votre assistance. I.a religion a toujours été le plus ferme appui des monarchies. Voire Majesté n'ignore pas le zèle de Louis le Grand pour la conserver dans toute sa pureté ; il semble que te premier soin du duc d'Orléans ait été de te faire honneur de l’irréligion. Cette irréligion Ta plongé dans des excès de licence dont les siècles les plus corrompus u'ont point eu d'exemple , et qui, en lui attirant les mépris et l'indignation des peuples, nous fait craindre à tout moment pour le royaume les châtiments les plus terribles de la vengeance divine. Ce premier pas semble avoir jeté , comme une juste punition , l'esprit d'avcuglcmeat sur toute sa conduite ; on forme des traités , on achète des alliances arec les ennemis de la religion , avec les ennemis de Voire Majesté. » (Pièce originale tnss. sans signature.)
pressés , tortures pour avoir des aveux ; quelques hommes faibles en firent pour obtenir leur liberté ; le régent se hâta de les recueillir. On publia également les pièces trouvées dans la voiture du comte Porlocarrero ; elles consistaient en deux projets de manifeste, l'un par le marquis de Pompadour, et l'autre par l’abbé Brigault; des observations de Brigault sur ces deux projets , très-insignifiantes ; un mémoire du comte de Laval sur les moyens de soulever quelques provinces lorsque l’armée d’Espagne arriverait; un extrait du traité de Pierre Dupuy sur les régences et majorités; un catalogue des noms et qualités des officiers français qui demandaient du service en Espagne ; une lettre particulière du prince de Cellamare au cardinal Albéroni, pour lui recommander spécialement le chevalier de Saint-Geniez et le comte d’Aydie, qui méritent d’étre distingués de la foule comprise dans le catalogue ; enfin on publia la lettre d’envoi qui contenait l'inventaire de toutes les pièces , et rendait impossible la soustraction d’aucune d'elles (1).
On semblait douter de la croyance publique ; il y avait un moyen bien simple , une poursuite solennelle devant le parlement ; pourquoi ne l’osa-t-on pas cette poursuite? c’est qu’il n’y avait rien de moins certain qu’un complot dans le sens politique et judiciaire ; on pouvait dénoncer un mouvement de liberté et d’étals généraux contre le régent, et, dans la méfiance des esprits, une poursuite n'aurait pas eu de résultats ; le complot en lui-même était dénué de preuves ; il y avait eu des paroles échangées, des mécontentements; mais on trouvait dans tous ces actes un mélange si étrange d’espionnage de police , qu’on douta de la réalité d’une conjuration. Le régent acheta des aveux par la liberté promise aux révélateurs. Il abaissa ses ennemis tant qu’il put, et c’est ce qu’un pouvoir peut faire de plus habile; il profita de la victoire pour fortifier son
(1) L'acte était si violent , ai contraire au droit diploma tique, que l'abbé Dubois crut devoir adresser une lettre circulaire à tous les ambassadeurs et résidents. Paris , le 10 décembre 1718 : « Comme ce qui se passa hier, monsieur, à l'égard de M. le prince de Cellamare, excitera sans doute Pattentiou du public, et que le roi veut faire cooootlro les motifs de ses résolutions, lorsqu’elles peu vent intéresser les puissances. Sa Majesté m'a ordonné de vous marquer que ce n'e»t qu'après que , par un événement inatteudu , l'ou a trouvé dans un paquet que M. le prince de Cellamare avoit confié à une |>ersonne qui passoil en Espagne , des preuves de la propre main de cet ambassadeur, de l'abus qu'il faisoil du caractère dont il étoll revêtu pour porter les sujets du roi à la révolte, et le plan de la conspiration qu'il avoit formée pour renverser l'ordre et la tranquillité du royaume, qu’elle s’est portée à prendre la résolution de mettre l'un des gentilshommes ordinaires de sa maison auprès de lui, et l’engager à cacheter de son cachet, et conjointement avec
gouvernement. On vit bien de la faiblesse dans ceux qui prétendaient lui disputer l’autorité; la duchesse du Maine, si hautaine, si fière, si implacable contre le duc d’Orléans, faiblit jusqu’à lui demander grâce en s’avouant coupable ! Voilà pourquoi ce mouvement politique échoué donna une si grande énergie au pouvoir du régent; il put désormais gouverner avec liberté. On a parlé de la magnanimité du régent en cette circonstance ; il fil tout ce qu'il osa , il ne put faire davantage ; si le régent fut si généreux, d'où vient que le sang des gentilshommes rougit l’échafaud à Rennes? pourquoi frapper ces nobles tètes?
L’Angleterre ne se tint plus de satisfaction en voyant la France briser ses rapports avec l’Espagne ; lord Stanhope fil part de ses joies à l'abbé Dubois, secrétaire d’État des affaires étrangères. Le cabinet de Londres arrivait à ses fins; la France déclarait la guerre à l’Espagne ; Ixmis XV allait envoyer son drapeau blanc fleurdelisé contre Philippe V, le petitfils du grand roi : il y avait encore des Pyrénées !