PARTI DE LA DUCHESSE DU HAINE ET DU SYSTÈME DE LOUIS XIV
Le cliâlcau de Sceaux. — La société de la duchesse du Maine. — Mœurs el fêle». — Le cardinal de PoHgnac. — Le président de Mestnej. — Nobles el gentilshommes. — Pompadour. — Laval. — Savants et poètes. — Malezieu. — Saiut-Aulaire, — La Mothe. — Chaulieti. — Aroucl de Voltaire. — M'l« de Launay. — de Maintenon. — Opposition contre le régent.
Lorsque , fafigué des teintes monotones de la société contemporaine, on porte des regards d’artiste sur ces jolis tableaux de Roucber et de Vanloo, sur ces riantes peintures toutes de charmilles et de roses qui vermillonneut sur de gracieux éventails, alors on peut se reproduire ces délicieuses retraites que les Bourbons et la grande noblesse de France avaient jetées autour de Paris, la bonne ville : de
beaux bâtiments en pierres blanches et carrées , de magnifiques terrasses toutes balustradéef de marbre , et soutenues par des murs de verdure en espaliers de lilas et de jasmins ; des parterres élégamment découpés comine des corbeilles de fleurs. Des arbustes rares , des orangers et des lauriersroses , mêlaient leurs fleurs autour de blanches statues sveltes et délicates , comme la Vénus à la coquille de Coysevox, ou la Bacchante de Girardon ; puis , ce majestueux tapis de verdure qui reposait les yeux pour conduire jusqu'aux parterres d’eaux où mille fontaines jaillissantes en cascades promenaient leur onde bouillonnante au milieu des naïades de porphyre ; Neptune , à la barbe longue et flottante , son trident en main ; des faunes riant ou jouant des pipeaux virgiliens , et ces satyres aux regards lascifs, comme sur les bas-reliefs antiques, qui poursuivaient les nymphes éperdues. Dans les eaux , des eygnes se mirant avec leurs ailes blanches au milieu de ces poissons privés et vieillis comme le brochet *au collier d’or de François Ier ; les grands parcs avec leurs massifs de verdure , forêts presque druidiques , si par intervalles ces retraites impénétrables aux feux du soleil n’étaient coupées par «les salons de fleurs odorantes, des bouquets de giroflées , d’œillets , de roses et d’orangers, vieille Flore des jardins, avant que les fades tulipes de Hollande , la renoncule et les insipides dahlias , plus fades encore sous le ciel grisâtre du Nord , ne vinssent détrôner de leurs couleurs artificielles cette nature parfumée.
Tel était le château de Sceaux , solitude chérie «le la duchesse du Maine. Sceaux avait appartenu à Colbert , el la famille des Seignelai l’avait vendu au duc du Maine par l’ordre de Louis XIV ; le ministre secrétaire d’État avait employé toute sa puissance aux embellissements de Sceaux ; les arts , les manufactures avaient été mis à contribution pour orner cette divine retraite; car le roi alors voulait que les ministres fissent honneur â son règne. Comme le duc du Maine n’avait pas de château digne de sa naissance, Louis XIV acheta Sceaux de la famille Colbert, et la duchesse du Maine vint établir là sa cour plénière : tète ardente pour l'élude et le plaisir , elle faisait de Sceaux la plus admirable des campagnes; tandis que le Luxembourg retentissait des saturnales , et que l’orgie poussait les impudiques cris des antiques fêtes de Vénus et (P Adonis , la duchesse du Maine nourrissait une cour galante et spirituelle comme Louis XIV savait la choisir; chaque jour se déployaient «les divertissements, des fêtes mythologiques , de grands tableaux , des prologues en vers un peu musqués , «les représentations amusantes ou sérieuses qui avaieul toujours la duchesse du Maine comme divi-
nité propice (1). Dans les belles nuits d'été, ans lueurs fantastiques de la lune, toute cette brillante société parcourait les parcs, improvisait des fêtes sur Peau , et l'ordre était donné de ne jamais se coucher avant le lever de l’aurore ; on faisait de l’esprit , de la galanterie ; on jetait des pensées délicates, des compliments bien guindés, et cela faisait contraste avec le libertinage grossier du Palais- Iloynl et du Luxembourg; peut-être y avait-il même dans cette affectât ion d'un sentimentalisme épuré un vif esprit d’opposition à des licences de mauvais lieux ; on conservait le ton et les manières de la société de Louis XIV pour en faire respecter le système et la grande mémoire.
La société de M*r la duchesse du Maine se composait d’hommes sérieux et importants qui tenaient le premier rang dans les dignités de la monarchie ; le commensal le plus assidu de la maison de Sceaux était le cardinal de Polignac, que nous arons trouvé presque toujours mêlé aux graves négociations du règne de Louis XIV , un des hommes les plus instruits , les plus spirituels du temps , une tête fortement empreinte des études de l'antiquité. Le cardinal de Polignac travaillait sous les ombrages de Sceaux à son Anti-Lucrèce , réfutation éloquente de ce grand poeme où l’ange du doute promène ses ailes sombres sur l’univers créé (9). Le cardinal de Polignac , tout dévoué à la maison de la duchesse du Maine , vivait pour ainsi dire dans ses habitudes ; on le considérait comme le diplomate de la famille , le représentant du système de Louis XIV à l’extérieur. J’ai rappelé les liens de longue amitié qui unissaient M. le président de Mesmcs aux princes légitimés ; M. de Mesmes avait sa place toujours réservée dans les fêtes du château ; il participait à cette vie savante de la maison de Sceaux ; il trouvait là tout ce qui portail un nom un peu haut dans les lettres et les sciences , et alors la magistrature était en rapport avec les savants et les poètes; n’étail-ce pas dans la délicieuse retraite de Bâvtlle , chez le premier président Lamoignon , que Boileau avait écrit ses mordantes satires? Le cardinal de Polignac était naturellement lié avec la famille de Mesmes, si célèbre dans les négociations diplomatiques. Ces deux noms setaient plus d'une fois rencontrés dans la signature et la confection des traités sous le glorieux règne de Louis XIV (3).
Une bonne et forte noblesse visitait également ce château de Sceaux; si les ducs et pairs s’étaient prononcés contre les bâtards, les antiques gentilshommes
(I) f'oycz le livre curieux el rare sous ce titre : Divertissements de Sceaux. Pari», aun. 1795.
(9) V Anti-Lucrèce ne fut publié pour la première foi» qu’en 1745.
(5) f'oycz mon travail »ur Louis Xtt\
de provinces , très-irrités contre les ducs cl leurs prétentions , s’étaient rapprochés des traditions du gouvernement de Louis XIV , el par conséquent de l'opposition de la duchesse du Maine; tous avaient sigué la protestation provinciale , cl les mesures de rigueur prises par le régent avaient retenti parmi eux. Ce parti de gentilshommes mécontents avait sa représentation auprès de la cour de Sceaux ; le marquis de Pompadour et le comte de Laval se trouvaient en communication avec la noblesse provinciale. Le marquis de Pompadour n'avail rien de commun avec un nom usurpé plus tard par une maltresse de roi ; les Pompadour étaient une des grandes baronnies du Limousin, une des meilleures races provinciales , fort courageuse et toute militaire; le nom de Laval se liait à l'histoire «feBrelagne et se mêlait déjà aux Montmorency. Pdmpadour et Laval s’étaient posés comme l’expression du mécontentement nobiliaire; ils communiquaient à M",e la duchesse du Maine les correspondances que les gentilshommes de provinces suivaient entre eux ; les actes de la régence, sa diplomatie abaissée à l’extérieur, les actes arbitraires contre le parlement, tout excitait la plus vive censure de ce beau salon de la duchesse du Maine, dans lequel , sous les apparences de la distraction el du plaisir, on traitait souvent les plus graves affaires (4).
La société des gens de lettres à Sceaux était dominée par un esprit fort distingué et depuis longtemps attaché aux bâtards : Nicolas de Halezieu , érudit éminent , cachait beaucoup de science sous une brillante causerie; il savait le grec, l’hébreu comme sa propre langue ; lié dans sa jeunesse avec Bossuet , celle grande intelligence l’avait désigné à Louis XIV pour précepteur de M. le duc du Maine. Malezicu, protégé par Mm* de Maintenon , avait été très-aimé du feu roi; caractère doux, conciliant, aimable, il fut souvent l’arbitre entre Bossuet et Fénelon , dans ces disputes thëologiques qui exprimaient les deux idées d’autorité et de liberté indulgente et facile; Malezieu devint le précepteur en litre de la duchesse du Maine, cette femme prodige d’aptitude et d’activité scientifique. Malezieu expliquait à M"* la duchesse du Maine les beautés d’Eschyle et de Sophocle , et sa voix sonore, accentuée , déclamait ces admirables vers des tragiques de manière qu'on pouvait se croire encore dans les vastes théâtres d’Athènes avec Agamcmnon , le roi des rois, qui commandait de son sceptre d’or, avec cet Oreste que la fatalité des dieux poursuit dans
(4) C’était à Sceaux qu’avait été rédigée la grande protestation des légitimés contre le» princes du sang; j’ai dit l'immense science qu’avait déployée la duchesse du Maine dans cet écrit digne d’un conseiller et d’un légi.te.
son cœur livre aux Furies. Les nobles sentiments de reconnaissance l’attachaient à la maison du duc du Maine ; il s’était fait l'ordonnateur des fêtes de Sceaux; rien ne s’y décidait que par lui; chaque jour des fleurs de poésie ornaient les divertissements de la châtelaine ; l’esprit chaste et galant de l'hôtel Rambouillet , de la société frondeuse s’y réveillait encore. Quand une génération nouvelle arrive avec des idées et des sentiments opposés à l’autre génération qui passe, elle tourne en moquerie le vieil esprit ; fatal arrêt qui annonce aussi aux jeunes qu’ils vieilliront, car rieu des hommes n’est impérissable. Malezieu était l’auteur des Divertissements de Sceaux , poésies qui n’ont qu’une pensée, qu’un but, l’exaltation de celte femme extraordinaire qui présidait aux fêtes et aux travaux d’érudition. Quand les parfums brûlaient devant elle , M®° la duchesse du Maine rédigeait des mémoires de bénédictin sur les droits des légitimés, contre ces prétentions ridicules des pairs du royaume qui se disaient les représentants des grands vassaux assistant au sacre des rois de France. Malezieu n’était pas seulement poete élégant , faiseur de rébus et de jolis couplets pour la bergère de Sceaux, mais un écrivain véritablement spirituel et satirique dans sa comédie moqueuse de Polichinelle demandant une place à /'académie, ingénieuse satire contre tous ces corps de science et de littérature, qui tuent les puissantes individualités et leur ôtent ce qu’elles ont de fort, d’âpre et de haut (1)!
Saint-Aulaire, l’ami de Malezieu, de la famille des Beaupoil du Limousin , était aussi le commensal de Mra« la duchesse du Maine (3) ; presque octogénaire déjà , il aTait conservé « une voix plus légère qu* Anacréon, et les fleurs de Cythérée ornaient son front, » comme l’écrit Voltaire; la châtelaine, la bergère de Sceaux était la divinité de ses vœux , et ses cheveux blancs demandaient que le jour flntt , et que M“* du Maine fût Thétis pour lui (3), pauvre vieillard que la folie de galanterie et d’amour n’abandonnait point quand la moelle de ses os sc glaçait, quand ses jambes fléchissaient sous ses pas chancelants. A ses côtés était C.haulicu , le brillant abbé de Chaulicu ; il avait pris dans les jardins de Sceaux
(1) Malezieu était né eo 1050. On a de lui : Éléments de géométrie pour M. le duc de Bourgogne; Paris, 1715; plusieurs pièces de vers dans les Divertissements de Sceaux. Voyez aussi les Pièces échappées du feu. Plaisance, ann. 1712.
(2) François de Beaupoil, marquis de Saint-Aulaire, était un faiseur de vers et de calembours; la duchesse du Maine lui demandait un jour son avis sur le système de Descaries et de Newton, et il répondit par le couplet qu'on Ta lire :
Bergère, détachons-nous
De Newton, de Descaries
ses émotions et ses tableaux de sensualisme et d’amour : je ne sache rien de plus triste que cette physionomie de l’Anacréon antique , ce corps affaibli par les ans , décharné par les ravages de la mort qui s’avauce ; ce vieillard , décrépit dans sa nudité impudique que les grâces enlacent de roses, comme si, lorsque la vie s'accomplit, les douces illusions pouvaient nous bercer encore, et la fleur du plaisir naître sur une tombe 1
L’universel Lamotle-Houdard était aussi assidu à Sceaux que Saint-Aulaire et Chaulieu ; écrivain facile, il faisait des tragédies, des fables , de petites pièces de vers en madrigaux avec une aisance remarquable ; esprit fort avancé , il soutint dans la société de Sceaux cette thèse depuis réalisée : « que la tragédie pouvait se passer des règles d’unité de lieu , et que le vers était un auxiliaire et non pas une nécessité des vastes compositions dramatiques.» Arouet venait aussi bien souvent à Sceaux ; ce nom d’Arouet avait valu au jeune pocte tant de tristes aventures, qui l'avait quitté pour celui de Voltaire. Il n’était point gentilhomme , mais il s’en donnait tous les airs et les titres. Voltaire n’appartenait essentiellement à aucune société ; il avait de vives rancunes contre le régent ; il le déchirait en privé et le louait en public ; on troqvait de la causticité depuis la tête jusqu'aux pieds de ce maigre corps , de cette méchante momie, comme l’appelait M“*’ de Berry. Voltaire ne flattait les princes que pour mieux les déchirer à l’aise ; il invoqua sa muse pour chanter la bergère de Sceaux ; on le voyait l’épco au côté, dans les sombres allées du parc , solliciter pour quelques heures la royauté de ta nuit , dans la belle fêle instituée en l’honneur de Y Abeille d'or, chevalerie galante qui avait pour grand maître la duchesse du Maine (4).
Ces jeux , ces fêtes , ces nobles divertissements cachaient et servaient tout à la fois des haines et des ressentiments politiques entre les deux grandes lignées des princes du sang et des légitimés ; les duchesses du Maine et de Berry étaient en face l’une de l’autre ; il y avait jalousie dans l’âme de la fille du régent pour celte société élégante qui visitait Sceaux ; il y avait également dépit au cœur de la
Cet doux espèce* de fout Wont jamais vu le dessous De» carte», des cartes.
M. de Saint-Aulaire mourut âgé de près de cent ans, le 17 décembre 1742.
(3) La divinité qui s'amuse
A me demander mon secret,
SI j'étais Apollon, ne serait point ma musci Elle serait Thétis, et le jour Unirait.
(4 J Voyez les Files et Divertissements de Sceaux. Paris, 1715.
duchesse du Maine; elle subissait avec douleur le faste royal que déployait sa rivale lorsqu’elle paraissait aux rues de Paris accompagnée de cymbaliers et de gardes du corps. Si le régent prenait peu de soucis de la poésie musquée de Sceaux, la duchessé de Berry était pleine de ressentiments contre celte cour mystérieuse d'où partaient les pamphlets , les épigraromes acérées et mordantes contre sa vie dl folle femme. Cette haine d’amour-propre devait tôt ou tard éclater; la duchesse du Maine ne laissait rien échapper de ce qui pouvait tourner en ridicule la maison d'Orléans ; elle avait à ses ordres cette littérature qui écrivait en vers et en prose, en noels et en couplets. La duchesse, avec son activité accoutumée, savait ce qui se passait dans le conseil du régent : comment n’aurait-elle pas été irritée au dernier point? on venait de lui arracher le droit de succession ; on privait le duc du Maine de toutes ses prérogatives ! Ne fallait-il pas se venger de tant d’outrages contre les princes légitimés?
Ce fut dans cette société de Sceaux , sous la direction de Malezieu et du président de Mesmes , qu’on publia les Mémoires du cardinal de Retz sur la Fronde ; ces Mémoires étaient enfouis dans la bibliothèque de M. de Mesmes (1). Malezieu y aperçut un souvenir des époques de troubles , et comme la société de Sceaux songeait encore aux résistances provinciales , à une nouvelle et petite fronde , on crut cette publication utile. Les rapprochements étaient faciles à faire ; on pouvait assigner à chacun son rôle ; le cardinal de Polignac ne devait-il pas être flatté qu’on voulût bien le comparer à ce cardinal de Retz , caractère d’activité politique qui s’agita au milieu des troubles civils de la noblesse et des halles? Le marquis de Pom padou r, le comte de Laval rèyaient les rôles de chefs de partis dans un mouvement de cités et de gentilshommes ; et le vieux président de Mesmes appelait pour lui cette influence de médiateur qui éleva si haut la carrière de Mathieu Molé. Les Mémoires du cardinal de Retz furent retouchés par Malezieu ; on leur ôta ce qu'ils pouvaient avoir de trop hardi , de trop opposant à la personne du roi et de la reine mère ; on les arrangea comme un pamphlet de circonstance devait l'être; le succès en fut prodigieux. On en comprit la pensée et le dessein ; on voulait briser la régence ; on était dans une époque de minorité, comme sous l'enfance de Louis XIV : le parlement était inquiel , vivement attaqué dans ses prérogatives; les gentilshommes de province supportaient à peine le joug du régent ; on parlait d’états géne-
ft) MM. Charopotlion ont récemment publié une édition authentique des Mémoires du cardinal de Retz.
(2) Corresp. avec M»® de Maioteucm, lettre du 7 jaov.!7 1 8. !
LÊANS. — 1718.
raux , de se débarrasser par un bon coup de main du pouvoir importun de M. le duc d’Orlcans. Au milieu des plaisirs d'une douce retraite , on improvisait une multitude de projets ; les plus hardis voulaient enlever le régent d’un coup de main et l’exiler en Angleterre ; les autres secontenlaieutde s’emparer des Tuileries, afin de délivrer le jeune roi qu’on disait captif. J.a duchesse du Maine , comme toutes les femmes irritées , se laissait aller à la légèreté de certains propos, cruels seulement ilans l’expression^: la pauvre princesse , qui s’évanouissait à la vue d’un peu de sang, voulait comme Judith couper la tête de sa propre main à un nouvel Holopherne, ou lui planter le clou sanglant de Joël (2) ; c était propos de femme colère , dont le régent aimait à rire avec ce cynisme de mots qui caractérisait sa causerie intime (3).
M. le duc du Maine suivait l'impulsion de sa femme, caractère dominant , mais il n'en partageait pas tous les desseins ; s’il avait le dépit au cœur de ce que M. le duc d’Orléans avait fait contre les légitimés, il était homme trop grave , trop sérieux , pour oser autre chose qu'une opposition dans le conseil et au parlement. Il siégeait parmi les conseillers de la régence, et il résumait le parti de résistance fondé sur les idées et le système de Louis XIV. 11 ne laissait pas passer une seule circonstance sans manifester une opposition ouverte aux projets de M. le duc d’Orléans; il était appuyé du maréchal de Villars , de V illeroy, de Torey^u un mol, de toute la vieille cour qui défendait les opinions et les pensées politiques de la grande époque. M. le comte de Toulouse était plus timide encore que son aîné ; profondément blesse comme lui , il avait néanmoins conservé des rapports avec le régent ; il voyait la duchesse de Berry, et ne dédaignait pas de paraître à sa cour. On le considérait, en général, comme un bon homme, exclusivement occupé de son art maritime et de sa gloire navale. La duchesse du Maine était donc seule active et décidée à tout ; elle avait trouvé des sympathies secrètes dans le cœur d’une femme qui, jusqu’à la mort de Louis XIV, avait joué un rôle immense et dominé la politique entière de la France. Je veux parler de la vieille M-- de Maintenon.
Cette femme puissante même au lit de mort de Louis XIV, avait quitté Versailles à cet instant solennel ; elle s’était retirée dans la maison de Saint- Cyr qu'elle avait embellie en quelque sorte dans la prévoyance de ses disgrâces. Mm" de Maintenon y avait alfccté une grande simplicité ; elle n’avait
(3) y oyez les Mémoires sur la régence, collection de benelel-Dufresnoy, ann. 1718.
jamais eu du roi que 48 mille livres de pension ; un «les premiers devoirs du récent , si plein de convenances quand il le voulait , avait été d'aller faire une visite à Saint-Cyr. M. le duc d’Orléans porta la confirmation du brevet de la même pension avec une générosité parfaite , et madame douairière , la mère «lu régent , vint également à Saint-Cyr, preuve évidente que Mm* de Maintenon était mariée aux yeux de la famille , car jamais la fière princesse allemande ne se fût dérangée en grand deuil pour une simple maîtresse. Le czar Pierre Ier avait aussi visité Saint-Cyr, moins sans doute pour voir le vieux débris des faiblesses «le Louis XIV, que pour pénétrer jusqu’aux moindres recoins des pensées «le ce roi qui faisait l’aibniration de l’Europe. M",# «le Maintenon avait alors quatre-vingt-trois ans ; elle se disait et se montrait toute détachée du monde , et néanmoins le vif attachement qu’elle portait aux princes légitimés ses élèves ne lui permettait pas de l'ester étrangère dans la lice qui s’ouvrait entre le régent et ces enfants bien-aimés dont elle avait soigné les premières souffrances ; elle entretenait une correspondance intime avec la duchesse du Maine : comme ces «leux femmes avaient de communes pensées , des affections semblables , un principe de haine identique , elles échangeaient leur .Imc dans des lettres très-suivies ; elles «lisaient combien la France avait perdu de sa splendeur : les mécontentements augmentaient ; que d’espérances ne devait-on pas avoir '' Les gentilshommes de provinces étaient en armes (1), le parlement en opposition avec les actes de la regence ; toute la monarchie «•tait indignée de l'abaissement des états et de la ruine de la noblesse ; ne fallait-il pas un remède violent même, s’il était nécessaire?