GUERRE AVEC L ESPAGNE
Rapports de l'fopagne et de la France.— Albérool.— Système diplomatique du cabinet de Madrid. — Jacques lit. — I.e duc d'Ormond. — Départ du duc de Saint-Aigoan. — I.e prince de Cellamare à Blois. — Manifeste de la France. — Le duc de Bcrwirk.— Préparatifs militaires.— Campagne de Biscaye et de Catalogne.— Armée espagnole en Sicile. — Flotte espagnole dans la Manche. — Situation de la guerre.
La résolution prise par le régent contre le prince de Cellamare, ambassadeur d’Espagne, nécessitait une déclaration de guerre immédiate; ce n’était pas sans réflexion qu’on s’était décidé à violer le droit des gens en la personne d’un des représentants des grandes puissances européennes. Une rupture ne pouvait plus s’éviter; l’Angleterre poussait le cabinet de Paris à briser les liens qui unissaient intimement les cours de France et d’Espagne. La maison de Hanovre souhaitait de bouleverser l'œuvre de Louis XIV, l’union des couronnes cimentée par la royauté de Philippe V ; le comte de Slanhope dominait l’esprit de l’abbe Dubois ; les deux diplomates s’entendaient pour bouleverser la pensée politique de l'alliance de famille. Jusqu’alors on y avait pleinement réussi; la visite de l’hôtel de l’ambassade d’Espagne par la police française, les publications, les manifestes, tout annonçait une rupture solennelle; Louis XV enfant allait faire la guerre à son oncle , le petit-fils de Louis XIV.
(I) Memorias del matxh. de Stin-Pciippc, ann. 1719.
| Le cardinal Alhéroni n’avait pas été le dernier à comprendre la vaste portée de la nouvelle Situation diplomatique. Les dépêches de l’ambassadeur d’Espagne à Londres lui avaient indiqué le dernier but des démarches du comte de Stanhopc auprès de l’abbé Dubois ; il n’ignorait pas la puissance de cet intérêt commun qui unissait le régent et Georges lw, deux sortes d'usurpateurs; l’un, heureux déjà avec la couronne sur la tète ; l’autre , respectueux envers le jeune Louis XV, mais qui ambitionnait depuis longtemps un trône. Dans le dessein d’éviter le triomphe de celle œuvre , le cardinal Alhéroni conçut la possibilité de renverser l’autorile du duc d’Orléans à Paris, pour y substituer le gouvernement de Philippe V, régent de France; on a vu le mouvement d’états généraux et de liberté qui seconda ce dessein. Le second projet d’Albéroni s’attachait à la restauration de Jacques III en Angleterre; par ce double résultat , la quadruple alliance était renversée. Ce n’était point au cœur du cardinal Alhéroni une pensée chevaleresque qui le portait à ces vastes idées (1); le cardinal s’était bien aperçu que le seul moyen de briser les traités menaçants pour l'Espagne , c'était la restauration pleine et entière du système de Louis XIV en France, et de la maison des Stuarts en Angleterre ; Alhéroni s’était fait le continuateur de la politique du grand roi.
Depuis sa malheureuse expédition d’Écosse, Jacques Stuart avait quitté la France ; un moment réfugié à Avignon, il était passé en Italie pour éviter au pape, qui lui donnait l’hospitalité, les actives persécutions de l’Angleterre et les instances du régent. Jacques III vivait à Rome ou à Modène, lorsque Alhéroni voulut réaliser le mariage du descendant des Stuarts avec la petite-fille de Sobieski, que l'empereur retenait dans une sorte de captivité. Le cardinal Àlbéroni,dans ses grands desseins, avait aussi songé à relever la vieille Pologne et sa race nationale des Sobieski, ennemis naturels des empereurs d’Allemagne. Par ce moyen il créait un nouvel adversaire à l’Empire ; son projet de mariage du rejeton des Stuarts avec une fille de race royale polonaise ax-ait une admirable portée; il créait des difficultés invincibles aux deux puissants ennemis de l'Espagne, de sa force et de sa grandeur. Joignez à cela la chute du pouvoir du duc d’Orléans en France , et l’on voyait ainsi se réaliser les vieilles idées de Philippe II au seizième siècle , sorte de diplomatie de tradition pour le conseil de Castille. Alhéroni avait préparé le mariage de Jacques Stuart avec la princesse Sobieska , romanesque histoire , sorte de légende dans la poétique légende des Stuarts (2) ; captive comme lés daraoisellcs du moyea
' (S) Papiers de Reuaudot, ann. 1719. •
âge, la noble princesse fui enlevée des mains de l’empereur d’Autriche par le brave cl digne cavalier Charles W ogan ; les fiançailles de Jacques Stuart et de Sobieska , la petite-fille du sauveur de Vienne , furent célébrées à Rome par le souverain pontife. Immédiatement le duc d’Ormond partit pour Madrid; il s’agissait d’y trouver uu asile à Jacques 111, el de s’entendre sur une grande expédition qui devait cingler des ports de l’Espagne pour secouder un nouveau mouvement armé des catholiques d'Ir. lande et des jacobilcs d’Écosse. Jacques Stuart quitta l'Italie en effet pour voir le sol de l’Espagne; Philippe V le reçut et le traita en roi; il imita en tout Louis XIV son aïeul , quand Jacques II vint habiter Saint-Germain. Aranjuez fut le palais de la royauté exilée d’Angleterre./
Les ordres du duc de Saint- Aignan , ambassadeur de France à Madrid, étaient de demeurer auprès de Philippe V le plus longtemps qu’il serait possible, afin tout à la fois de suivre les mouvements actifs du cardinal Albëroni , et de prouver au roi d'Espagne que la rupture diplomatique ne venait pas du côté de la France. Le duc de Saint-Aignan écrivait de nombreuses dépêches pour annoncer les préparatifs immenses que faisait l’Espagne dans son armée de terre et dans ses flottes. L’habile administration du cardinal avait trouvé partout des ressources , et la monarchie espagnole , qui paraissait accablée , se relevait puissante et glorieuse. Le cardioal avait appris par la police du conseil les intrigues du duc de Saint-Aignan contre son pouvoir; il obtint un ordre du roi Philippe V. immédiat , pour que l’ambassadeur eût à quitter Madrid (1). On n’hésita plus, une communication officielle du cardinal au duc de Saint-Aignan lut intima de prendre ses passe-ports dans l’heure même, et de sortir des terres d’Espagne. Je crois que le cardinal n’avait point encore la nouvelle du mauvais traitement fait au prince de Cellamare et de la violation du secret de l’ambassade; il se trouva donc qu'au même moment les deux ambassadeurs des cabinets de Madrid et de Paris étaient exposés à une commune disgrâce. Le
(t ) DëpécheideSt-Aignan. (Arcb.de* aff.étraog.,ann.l719.)
(î) Blessé dans sa dignité d'ambassadeur, le prince de Cellamare avait adressé A toutes les légations la circulaire suivante : « Le commua intérêt qui regarde tous les ministres des prioces , dans le temps qu’on viole en ma personne le respectable et sacré caractère d'ambassadeur d'un grand et puissant monarque, m’oblige de vous donner connoissaoce ( quoique cependant tout Paris en soit instruit ) de la manière avec laquelle , après m'avoir intercepté et ouvert avec autaot de violence et aussi peu d'égards , un paquet que j'envoyois au roi mon maître, adressé à M. le cardioal Albéroni , je me trouve arrêté dans ma maison , aussi bien que le secrétaire d'ambassade, et gardé par un détachement de mousquetaires de ia maison du roi, el tous