‹ Œuvres de CapefigueChapitre 26 sur 165 · I.ÉANS · texte numérisé non relu

I.ÉANS

prince de Cellamare vécut A Blois jusqu’à ce que le cardinal Albéroni se fût complètement expliqué sur l’état des relations entre les deux monarchies (2).

Cette situation était la guerre. Si vous parcouriez les ports d’Espagne et les grandes cités de la monarchie de Philippe V, vous aperceviez partout des mouvements militaires ; à Barcelonne , les galères avaient arboré leurs banderoles d’un rouge de feu; de Cadix jusqu a Saint-Sébastien, on ne voyait que navires sur les chantiers; les arsenaux de Yalladolid , de Ségovie , les manufactures d’armes d’Albacete avaient pris une activité immense ; les vieilles bandes espagnoles se reformaient ; une flotte se réunissait au port du Passage sur l’extrême frontière de France; partout des proclamations royales rassemblaient la quinla , et la nation espagnole manifestait un dévouement sincère à Philippe V. Le plan de campagne du cardinal Albéroni était fort simple : tandis qu’une flotte espagnole seconderait une nouvelle expédition en Sicile , une seconde escadre allait voguer vers l’Irlande et l’Ecosse, afin d’appuyer Jacques 111 dans un debarquement; une troisième flotte devait se porter en Bretagne, pour donner la main à l’insurrection. En même temps l’armée espagnole faisait un mouvement dans les Pyrénées du côté de la Biscaye , et se montrait aux frontières. Le cardinal Albéroni comptait sur une immédiate défection des troupes du duc d’Orléans ; les dépêches du prince de Cellamare contiennent de nombreuses listes d’officiers qui devaient passer sous les drapeaux de Philippe Y, régent de France. Il y avait des engagements formels, des promesses écrites; c’est presque toujours l’illusion des partis à l’étranger ; ils s’imaginent que les défections viendront les soutenir, comme si la première impulsion d’un officier ou d’un soldat, à quelque opinion qu’il appartienne, n’est pas de combattre l’étranger qui envahit le sol de la patrie ! Cependant les cadres de deux régiments français s’ctaienl formés dans les rangs espagnols ; on espérait les remplir sur la frontière ; Philippe Y, proclamé régent de

met papier», tant publics que secrets, saisis et scellés, n'ayant poiul donné le moindre sujet A cette action ; el ne pouvant m’empécbcr de rendre compte à mon souverain de tout ce qui peut contribuer dans cette délicate conjoncture à son service, et à la défense naturelle de ses royaumes ; il est évident que le droit des gens se trouve grièvement blessé el violé par plusieurs motifs ; et qu’une telle violence qui ne s'est jamais vue, crie et demande A tous les princes une juste satisfaction et réparation d’une infraction si grande; c’est pourquoi je vous prie d’en rendre compte au plus tôt au roi votre maître , afin qu'un exemple si étrange , si injuste et si scandaleux ne s’autorise pas dans le monde par un pernicieux silence. Je suis avec beaucoup de considération , monsieur, etc... »

oogle

PHILIPPE IPORLÉANS. — 1710.

France, devait lui-même venir aux Pyrénées, et se montrer à la tète de l’armée d’expédition (1).

Le duc d’Orléans avait dès ce moment compris l'importance de refouler avec vigueur la tentative faite par Philippe V. Aux premiers jours de la régence , des motifs d’économie l’avaient déterminé à des suppressions dans les divers corps de la maison du roi , dans les régiments d’infanterie et de cavalerie ; plus de quarante mille hommes étaient retournés aux foyers ou s’étaient disséminés parmi les milices. Après la conclusion du traité de la quadruple alliance , des armements nombreux furent préparés en France , en Angleterre et en Hollande ; ce traité stipulait de nouvelles garanties pour les deux gouvernements ; il fallait mettre à exécution les clauses diplomatiques des conventions de La Haye et de Londres ; de nombreuses levées avaient été ordonnées dans les provinces. D’après les ordres du régent, un premier corps de 36 mille hommes fut dirigé sur les frontières des Pyrénées ; on destina les régiments de Picardie, Normandie, la Marine , Richelieu , Poitou , Touraine , la Reine, Limousin , Orléans , la Couronne, le Perche, Alsace, Royal Roussillon, Royal artillerie, Caslella -Suisse , Hesse-Suisse, Laqgurdoc, Bombardiers, Soissonnais, Dauphiné, Bassigny, Beaujolais, d’OIonne, Lenpck, Chartres , en tout 82 bataillons au complet de 36 mille hommes ; on fit 6 lieutenants généraux, 62 maréchaux de camp , 161) brigadiers ; on dirigea 52 escadrons de cavalerie sur Bayonne, belles troupes au combat , car les régiments de France avaient une forte organisation (2). Un corps d’observation fut réuni dans la Manche , avec mission de passer en Angleterre pour protéger la couronne de Georges Ier, si elle était menacée par une invasion de Jacques Stuart et de l’Espagne. Ce corps d’observation prêtait sa droite à une petite armée hollandaise également destinée pour l’Angleterre. Ainsi s’exécutait le Imité secret de mutuelle garantie conclu à La Haye : une armée anglo-hollandaise devait débarquer en France pour défendre le pouvoir du duc d’Orléans , en vertu de la même clause qui appelait les régiments français è protéger l’usurpation de la maison de Hanovre ; c’était le complément du système.

Par une fatalité singulière, le commandement

(1) J'ai retrouvé S Madrid la liste des officiers qui •'étaient engagés à défectiooner ; une dépêche chiffrée du prince de Cellaraare en contient l'indication. ( Archives espag., ann. 1719.)

(2) Archives du mioistère de la guerre, ann. 1719.

(3) Les vers les plus cruels furent faits contre le maréchal de Berwick : en voici un fragment :

Quiconque cit bâtard une fois ,

Mtard sera toute la vie.

de l’armée des Pyrénées fut confié à Jacques duc de Berwick ; la ligne bAtarde des Sluarls allait combattre Philippe V d’Espagne , le protecteur de Jacques 111 , le légitime héritier de la vieille royauté écossaise! Le duc de Berwick, Ame froide, compassée , sans enthousiasme , avec son dévouement sans chaleur, obéissait toujours au devoir avec celle attitude glaciale qui tue la sympathie! Le duc de Berwick avait rendu des services de guerre; créé maréchal de France, il s’était fait naturaliser, et une fois Français , il oublia sa famille et le chef de sa race , Jacques Stuart , le noble prétendant , qui soutenait seul la force et la dignité de sa couronne. Le duc de Berwick refusa d’accompagner son frère de sang quand il partit pour l’expédition de 1713 ; il prit pour prétexte la défense publiquement faite par le régent à tout officier français de suivre le fils des Sluarts en Ecosse. Une Ame ardente eût foulé aux pieds un tel ordre ; elle se ftU précipitée dans une barque pour traverser solitaire les vagues et l’Océan qui la séparaient de l'Écossc. Le duc de Berwick fit froidement son devoir; il resta dans son gouvernement de Guiennc , attendant les volontés du roi ; il reçut le commandement de l’armée d’Espagne, terre «de bataille pour lui déjà , car il avait deux fois sauvé le trône de Philippe V ; curieux bouleversement dans les idées ! Le même capitaine qui avait préservé l’œuvre de Louis XIV et protégé l’établissement de sa race à Madrid, marchait au nom de la quadruple alliance pour briser ce grand œuvre de prévoyance diplomatique. Ainsi le voulait l’obéissance passive telle que l’entend la discipline anglaise pour l’officier et le soldat (3).

Cette déclaration de guerre à l’Espagne paraissait si en dehors des intérêts de la France, qu’elle souleva dans toute la monarchie une vive indignation ; autant les sympathies existaient profondes pour la couronne d'Espagne et ce roi Philippe V , le petit-fils de Louis XIV, autant il y avait répugnance pour l’Angleterre. Quelques esprits sérieux et méditatifs pouvaient bien rêver les formes anglaises de gouvernement, et appeler les institutions de ce pays , mais la masse du peuple était haineuse contre l’Angleterre; comment faire comprendre aux vieux marins de Saint-Malo ou de Dunkerque

Témoin cet échappé de* rois.

Le vainqueur de Fontarablc;

En quoi seul cst-ll bon Anglais?

C'est qu'il a renié son frère ;

S'il a 'avait pas humé de l'air français,

L'Indigne aurait été le Churchill de son père.

L'éloge que Montesquieu a fait du maréchal de Berwick et de sa grande âme s'explique ; Montesquieu était l’admirateur passionné du système anglais , et par conséquent delà révolution de 1G8&.

1*111 (.1 PPE I)’0]tLÉANS. — 1719.

qu'il fallait unir son pavillon à celui île l'Anglais? | Il y avait au cœur des populations l’antique rivalité «les siècles ! Dans le dessein de détruire le mauvais i effet de cette déclaration de guerre contre l’Es- I pagne, le conseil du régent crut indispensable de ! développer les griefs de la France et le véritable motif de la guerre. Ce n’était pas contre le roi Philippe V, son cher oncle, que le roi Louis XV com- 1 mençail les hostilités , mais contre un ministre dont le pouvoir actif et remuant troublait la paix européenne. « Sa Majesté n'imputera jamais celte infraction à un prince si recommandable par tant de vertus , et jtarliculièrcment par la fidélité la plus religieuse à sa parole! Ce ne peuvent être que ses ministres qui, l'ayant engagé trop légèrement , savent lui faire de cet engagement même une raison et une nécessité de le soutenir. Sa Majesté , dans les mesures qu'elle a prises, s’est proposé de satisfaire également à deux devoirs : à l’amour qu’elle doit à son peuple , en prévenant une guerre avec tous scs voisins , dont il étoil menacé , et à l'amitié qu’elle doit au roi d’Espagne, en ménageant constamment ses intérêts et sa gloire , qui seront toujours d’autant plus chers à la France, qu’elle les regarde comme le psix de ses longs travaux et de tout le sang qu'il lui en a coûte pour le maintenir sur son trône. » On trompait ainsi l’opinion publique. Le dessein de ce manifeste adroit était de séparer Albéroni du roi Philippe V et de le perdre; l’opinion était si puissante , si vivement exaltée contre une expédition en Espagne, que le petit roi Louis XV même montra beaucoup de mauvaise humeur de ce qu'on attaquait son bon oncle; il fallut le convaincre qu'il ne s’agissait point de faire la guerre à Philippe V, mais seulement de le soustraire à l’influence de son ministre Albéroni. On fit courir plusieurs écrits dans les cafés et parloirs pour déclarer que la guerre n’avait qu’un but, le maintien de la paix générale ; l'Espagne l’avait seule brisée en attentant à la neutralité de l'Italie (1).

Le cardinal Albéroni connaissait ainsi profondément le but qu’on voulait donner à la guerre , et

(t) On publia même uue forme de lettre de Louis XV au duc de Berwick ; le roi lui disait : « Mon cousin , j'ai reçu l’écrit imprimé <|iie vous m'avez envoyé , qui a pour litre : Déclaration de Sa Majesté, etc., du 27 avril 1719. F.t comme vous me marquez qu'on en a répandu plusieurs exemplaires dans mes armées, je vous écris celle lettre pour vous instruire de mes sentiments sur ce qu'elle contieot. La guerre «pie je suis obligé de porter en Espagne n’a pour objet, ni son rot qui m'est lié de si près par les liens du sang, et i qui j'ai donné jiiM|u*ici des preuves d'amitié la plus sin cère, ni la nation espagnole que la France a si constamment secourue de son sang et de ses trésors pour lui conserver son roi ; mais scuIcnKDl un gouvernement étranger qui

lui-même tenta «le lui imprimer un caractère particulier ; puisque le régent attaquait directement son autorité, le cardinal menaça hardiment aussi le pouvoir du régent ; il sépara le roi de France du chef de son conseil : « Ce n’était pas non plus à son neveu que Philippe V déclarait la guerre, mais à la régence usurpée par la maison d’Orléans dans le détordre des idées. Le roi des Es pagnes , Philippe V, aimait, chérissait la nation française; il se souvenait des sympathies de la noblesse quand il partit jeune homme pour poser la -couronne de Charles Quint sur sa tête. » Le roi disait dans sa proclamation : « Philippe de France, roi des Espagnes et des Indes, les liens naturels qui m’unissent comme roi à la nation espagnole, et comme premier petit-fils de France à la nation françoise et à son roi pupille, non-seulement m'animent, mais m'obligent à en prendre tout ce qui peut servir à détourner les maux dont les deux couronnes et les deux nations sont menacées. Nul n’ignore à quelle fin tendent les alliances contractées avec les implacables ennemis des deux monarchies. Ces indignes artifices et les sommes exorbitantes qu’on emploie pour les cultiver, ne sont que trop connus. Il est aisé de voir que leur premier objet est d’enlever à la France et à l'Espagne les précieux avantages qu'elles pourroient tirer de leur union , pour les réduire ensuite avec moins d’obstacles à une honteuse servitude. On sait que je n'ai rien oublié pour rompre les mesures de nos communs ennemis; mais puisqu'on m’a rendu inutiles mes avances les plus engageantes, mes persuasions les plus fortes , mes prières les plus vives, l'unique ressource qui me reste, c’est de me mettre à la tète de mes troupes, tant pour satisfaire è la tendre amitié que j’ai pour le roi mon cher neveu, et à la satisfaction que je dois à toute la nation françoise, que pour soutenir les intérêts de ma couronne , inséparables de ceux de la couronne de France; j’espère que les troupes françoises, attirées par mon exemple, s’uniront aux miennes, ou en corps entier ou séparément, et que les unes et les autres , animées du même

opprime la nation, qui abuse de la confiance du souverain, et qui n'a pour but que le renouvellement d'une guerre générale. Tout ce que mes armées prétendent , c'est que le roi d'Espagne consente, malgré son ministre, à élre unanimement reconnu par toute l'Europe souverain légitime de l'Espagne et des Indes , et qu'il soit affermi pour jamais sur son trône. C’est au seul ministre d'Espagne , ennemi du repos de l’Europe, que j'impute les résistances du roi catholique à la paix , les conspirations tramées en France , tous ces écrits également absurdes dans leurs principes et injurieux à mon autorité , qu'on attaque dans la personne de mon oncle, le duc d'Orléans, qui en est le dépositaire. 'Mis. Paris, 1710. )

esprit, inspireront ensemble aux parlements et aux états généraux la liberté de s’assembler, d'examiner et de régler des affaires aussi importantes que sont celles de la conjoncture présente , à tirer la noblesse et les François bien intentionnés de l'oppression où l’on sait qu’ils gémissent, et enfin à prévenir de bonne heure la ruine entière du royaume. Comme ce royaume est ma patrie, et que son roi m'est uni par le sang , plus étroitement qu'avec qui que ce soit, je suis obligé plus qu'aucun autre de procurer, à tout prix que ce soit, le remède à de si grands maux; si les François veulent concourir arec un corps suffisant à une action si juste et si généreuse, ils ne doivent pas douter que le jeune roi, parvenu à un âge plus avancé, ne sache gré à ceux qui auront coopéré à la sûreté de sa vie cl de sa couronne, et qu'il ne leur en marque sa royale gratitude. Par l’union des deux nations si nécessaire, nous remplirons non-seulement nos devoirs, mais ceux du sang et de la régence qui m'appartient de droit ; et les François ceux île fidèles, de nobles et d'intrépides sujets qui se seront élevés au-dessus d’une vaine crainte , déguisée sous le masque d’une obéissance rendue par force au prétendu régent. (Jue si cet avertissement , qu'on peut regarder comme une insinuation obligeante par rapport à mon amitié, ou comme un commandement juste par rapport aux prérogatives de ma naissance, ne trouve ni attention ni correspondance en tout ou en partie pour arriver h une fin si louable, ce que je ne puis croire, je ne laisserai pas d'avoir des égards particuliers pour tous ceux qui, entraînés par de si fortes raisons, se rangeront sous mes étendards. Je conserverai les corps entiers avec les mêmes officiers et les mêmes soldats, je les distinguerai tous par les honneurs et les récompenses qu'ils peuvent attendre de leurs services et se promettre de ma parole royale. * Le roi s'adressait donc à toutes les classes , à l'armée surtout , pour qu’elle vint se grouper sous les drapeaux du plus proche parent de Louis XV , véritable régent «lu royaume, du prince seul en qui résidât la force morale du pouvoir légitime.

Pour donner une plus grande efficacité à ces proclamations, Philippe V, d'après le conseil d’Albéroni, se rendit de sa personne à l'année d'Espagne; sa royale présence devait rappeler de plus vifs souvenirs encore au milieu de la noblesse française qui suivait les drapeaux du duc de Berwick. Les démarches de l'Espagne ne se bornaient pas seulement à de simples paroles; des négociations actives s’ouvraient par des agents secrets avec des gentilshommes mécontents , ou avec cette partie légère et inquiète de la noblesse de France, toujours prête à prendre les armes, espèce de condottieri aux gages

de tous les périls , et qui servait partout où l'on trouvait des batailles et de la gloire. Philippe V voulait aussi seconder les troubles de la Bretagne, les tentatives de liberté et d'étals généraux. II y eut engagements pris par d’autres braves gentilshommes de Guienne ; le duc de Richelieu , fanfaron d’amour à vingt et un ans, entama étourdiment une correspondance intime avec le roi Philippe V. Les Richelieu étaient fort dangereux dans les provinces méridionales, et leur exemple était une véritable contagion ; le blason de Fronsac n’étail-il pas bien connu en Guienne? Richelieu promettait son régiment au petit-fils de Louis XIV , roi d’Espagne et régent de France (1).

Dans cet état des esprits , le régent dut prendre des mesures d’une extrême rigueur; les arrestations se multiplièrent sur tous les points de la France; on remplit la Bastille, Yincenncset Pierre- Encise de prisonniers d'Etat ; le duc et la duchesse du Maine fureul surveillés de plus près dans leurs démarches ; captifs, ils ne purent plus même écrire au dehors de la prison. Le conseil de régence exigea que les parlements fissent une déclaration de principes contre les séditieuses menées de l’Espagne ; on n'était pas très-rassuré sur l’esprit de e s parlements; cependant les antiques habitudes de fidélité l’emportèrent. Les grandes cours de magistrature rendirent arrêt contre les prétentions du roi d’Espagne : on les força à se déclarer hautement contre le petit fils de Louis XIV. On était ainsi bien précautionné contre les projets de Philippe V : au dehors, un traité de mutuelle garantie de la part de l’Angleterre et de la Hollande; à l'intérieur, une profession de foi générale de la noblesse et du parlement pour rester fidèlement attachés au conseil de régence. Toute autre tentative était qualifiée de rébellion. Le parlement du moins le proclamait avec toute la hauteur de son autorité pour réprimer la sédiliou armée. « Ce jour , les gens du roi sont entrés ; et maître Guillaume de Lamoignon, avocat dudit seigneur roi, portant la parole, a dit à la cour : que l'attention qu'ils doivent avoir pour maintenir la paix et la tranquillité dans le royaume ne leur permet pas de demeurer dans le silence en voyant un nouvel écrit qui se répand dans le public , sous le titre de Déclaration de Sa Majesté te roi d’ Espagne ; qu’on ne peut douter que cet ouvrage parle du même auteur qui a composé ceux qui ont été proscrits par les arrêts de la cour des 10 janvier et 4 février derniers; qu’on y voit régner le même esprit de révolte ; que les mêmes invectives contre la personne de M. le duc «l’Orléans y sont partout répan-

(1) Il avait même signé une promesse avec beaucoup «l'étourderie. (Mémoires sur la régence, ami. 1719.)

«lues ; qu’on porte la témérité jusqu'à vouloir contester son autorité. On le qualifie de prétendu récent, comme sr la régence à laquelle il étoit appelé par le droit du sang et par les vœux des peuples, ne lui eût pas été déférée solennellement dans une des plus augustes assemblées qui se soient jamais tenues dans ce tribunal; que sur ce fondement l'auteur accorde au roi d’Espagne la qualité de régent dans le royaume , qu'il se sert de son nom pour commaudcr aux troupes framboises de passer dans le camp espagnol, et leur promet pour récompense de leur désertion, non-seulement les bienfaits de ce prince, mais encore la reconnoissance de leur roi , lorsqu’il sera parvenu à un âge plus avancé ; qu’en vain prétend-il intéresser les parlements dans cette conspiration ; ils ne s’écarteront jamais de la fidélité qu'ils doivent au roi , et s’opposeront toujours avec fermeté aux entreprises séditieuses de ceux qui veulent profiter d’un temps de minorité pour semer et allumer le feu de la dissension dans le royaume ; qu’eux en particulier ne cesseront point de donner leurs soins pour prévenir les suites fâcheuses que peuvent avoir de semblables écrits; qu’ils viennent donc requérir la suppression de celui qu’ils apportent à la cour, et que c’est le sujet des conclusions qu'ils ont prises par écrit, et qu'ils laissent à la cour avec un exemplaire dudit imprimé; et se sont retirés laissant sur le bureau ledit exemplaire avec les conclusions par écrit du procureur général du roi. Vu ledit imprimé qui parait sous le titre de Déclaration de Sa Majesté catholique, etc., daté du 27 avril 1719, ensemble les arrêts des 16janvier et 3 février 1719, et les conclusions du procureur général du roi , la matière mise en délibération , la cour ordonne que ledit imprimé sera et demeurera supprimé comme séditieux , tendant à la révolte , et contraire à l’autorité royale ; à cet effet , enjoint à tous ceux qui en ont des exemplaires, de les apporter au greffe de la cour , dans la huitaine au plus tard du jour de la publication du présent arrêt, pour y être supprimés. Fait défense à tous imprimeurs , libraires, colporteurs, et à toutes autres personnes de l’imprimer , vendre , débiter, ou autrement distribuer en quelque manière que ce puisse être, sous peine d'être poursuivis comme perturbateurs du repos public et criminels de lésemajesté. Ordonne que par-devant maître Jean le Nain , que la cour a commis à cet effet, pour les témoins qui seront entendus en cette ville, et pardevant les lieutenants criminels des badliages et sénéchaussées , pour ceux qui pourront y être entendus , il sera informé a la requête du procureur général du roi, poursuite et diligence de ses substituts, contre tous ceux qui ont vendu ou distribué ledit imprimé , ou qui pourroient le vendre , distri-

buer , imprimer ou garder à l'avenir. A cet effet •, permet au procureur général du roi d’obtenir et faire publier moniloircs en forme de droit, pour le tout fait, rapporté à lui communiqué, être ordonné ce qu'il appartiendra, ordonne en outre que le présent arrêt sera envoyé aux bailliages et sénéchaussées du ressort, pour y être lu, publié et enregistré, et affiché partout où besoin sera : enjoint aux substituts du procureur général du roi d’y tenir la main, et d’en certifier la cour dans le mois. Fait en parlement, le 22 mai 1719 (1). » Le parlement agissait ainsi selon ses vieilles traditions de fidelité à la couronne.

Cependant le cardinal Albéroni ne renonçait point à son projet de soulever l'armée de France ; Philippe V, présent au camp de Pampelunc, avait entouré sa royale personne de deux régiments d’émigrés qui portaient les noms unis de France et d’Espagne; ces régiments, fort incomplets, devaient servir de cadre pour accueillir les déserteurs qui , selon les rapports des agents secrets, devaient de toutes parts arriver sous les drapeaux espagnols. Les proclamations du roi Philippe V étaient clandestinement répandues dans le camp du duc de Berwick , et chaque gentilhomme en reçut une copie comme d’une lettre close. I<e cardinal Albéroni se trompait, il n’avait pas complètement apprécié toute la magic ( du drapeau : un officier peut avoir de graves mécontentements, servir avec dégoût la couleur qui flotte sur les enseignes, mais il ne les abandonne pas facilement pour passer à l’ennemi qu’il a en face de lui ; la puissance du serment , de l’honneur et de la discipline le retient. Il n'y eut donc pas de défection ; Philippe V écrivit en vain au maréchal de Berwick lui-même; la lettre fut envoyée au prince régent , sans que le maréchal l'eût décachetée. Cette fidélité fut hautement récompensée par le conseil du roi. La tentative de rébellion étant ainsi avortée , la guerre dut s'ouvrir dans les combinaisons habituelles; on commença la campagne, armée contre armée, avec les forces de nation à nation.

Le maréchal de Berwick avait réuni toutes les troupes de son gouvernement de Guicnne; les régiments de guerre s’étaient successivement échelonnés de Bordeaux à Bayonne. La tête de l’armée touchait la Bidassoa ; les opérations devaient être vigoureusement conduites, et afin qu’elles pussent être communes , l’Angleterre envoya au quartier du duc de Berwick le colonel Stanbope, de la famille du ministre du roi Georges; l’Angleterre avait crainte que la campagoe ne fût mollement suivie, elle la faisait surveiller. La première expédition eut pour but le port du Passage , le chantier nord de la

(1) Krg'.atres du parlement, ad ann. 1719.

marine espagnole; une avant-garde du marquis de Silly s’empara de cette position militaire jetée sur les côtes de France ; on se saisit de beaux vaisseaux sur le chantier et d'un matériel immense. Du port du Passage , l'armée de France se porta sur Fontarabie, vieux nom. souvenir de l’occupation mauresque; il fut encore enlevé l’épée à la main (1). On entra pleinement dans le Guipuscoa , ce magnifique pays de franchises municipales; pui9 on assiégea Saint-Sébastien ; l’Espagnol , peu habitué à celte impétuosité dans l'attaque, battit la chamade, et la ville fut prise par capitulation. Toute la province de Guipuscoa fit sa soumission au duc de Berwick, dont les armées se dirigèrent sur la Navarre et la Catalogne. Ainsi la belliqueuse troupe de France qui, dix années avant , s’était noblement dévouée à la royauté de Philippe V, marchait pour lui enlever scs plus belles provinces ; elle avait dans ses rangs le cousin de ce major général Stanhope que le duc de Vendôme avait fait prisonnier sur les frontières mêmes du Portugal. Combien le système diplomatique n’était-il pas bouleversé !

Si la maison d’Espagne éprouvait de tristes échecs sur les frontières des Pyrénées , à Saint-Sébastien comme à Barcelone, elle avait des succès décisifs en Sicile, longtemps l'objet de son ambition; les vieilles bandes espagnoles avaient envahi cette belle terre, qui s’étend depuis Palerme jusqu’à Messine. Les Siciliens aimaient les Espagnols; autant il y avait sympathie entre les deux noblesses d’Italie et d’Espagne , autant il y avait haine contre ces tildesques au langage barbare qui rappelaient les Normands d’odieuse mémoire , quand les vêpres sanglantes délivrèrent la Sicile ! Il fallut à peine deux campagnes au marquis de Leidc pour s’emparer de l’Ile merveilleuse où les bouquets d’orangers croissent sur des cratères. Les Espagnols avaient là de beaux souvenirs , et la victoire de Francavilla releva leur drapeau et leur pouvoir. Par contraire, le cardinal Albéroni n’avait aucun succès dans son expédition maritime des côtes de l’Océan ; depuis l'arrivée de Jacques III à Madrid, le cardinal Albé-

(I) Celte guerre contre l'Espagne était vue de si mauvais ceil , que les plus épouvantables satires étaieut dirigées contre le refont. Le lendemain du Te Deum pour la prise de Fontarahic , on Faisait circuler à Paris les vers qu'on va lire sur le duc d'Orléans, l'allié de l'Angleterre :

Malheureux qui trahit ton sang et ta patrie!

Faut-ll te rejouir avec no* ennemi*

De l’état où tu nou* a* mis!

Ah ! pendant toute notre vie Fleuron*, pleuron* »ur ta folle;

roni avait suivi ses immenses préparatifs pour tenter une descente en Ecosse et en Irlande ; une seconde armada , aussi puissante que celle de Philippe II , dispersée par la tempête , avait vogué dans la Manche ; un la signalait également sur les côtes de Bretagne et d’Ecosse; en Bretagne, sa mission se mêlait aux troubles de la province; en Irlande et dans l’Écosse , les amis des Sluarts l’attendaient comine un signal d’indépendance. L’expédition ne fut point heureuse; cette Manche, terrible à toutes les grandes flottes , ce gouffre qui défend l’Angleterre plus que les forteresses qui l’entourent au nord et au midi , la Manche devint le théâtre de la dispersion de l’armada d’ Albéroni. D’ailleurs l’amiral Byng n’avait pas perdu de vue un seul moment la flotte d’Espagne, il la suivait pour lui livrer bataille; deux régiments espagnols, débarqués sur les récifs d’Irlande, sc virent contraints de déposer les armes (à).

Dans celte situation , l’Espagne devait désirer la paix; tous les cabinets continuaient la guerre avec mollesse ; le but de la quadruple alliance était plutôt défensif qu’offensif; elle avait été conclue pour maintenir les faits accomplis, et non pour bouleverser la sécurité des intérêts. Le système belliqueux du cardinal Albéroni faisait contraste avec l’esprit général du temps, et voilà pourquoi les cabinets se soulevèrent contre lui; quand une tète un peu forte, un peu haute vient troubler les habitudes d’une époque, ses allures d’opinions et d’intérêts, il se fait contre elle une sorte de croisade. L’Europe de la quadruple alliance ne s'apaisa que lorsque Albéroni fut tombé ; on le traita de brouillon et de fou ; le cardinal avait eu des pensées au delà de son époque; et toutes les fois qu’il en est ainsi dans la pauvre humanité , les esprits se soulèvent contre le caractère assez hardi pour sortir de l’opinion vulgaire. Le cardinal Albéroni voulait accomplir l’œuvre de Louis XIV, en plaçant le siège de ce système à Madrid; l’Angleterre en comprit la portée, elle entraîna la France dans la guerre ; elle ne fut satisfaite que par la disgrâce du cardinal!

Fleurons ce* brave* gens que nous avons perdus;

Xsl* de bon coutr nous pourrions rire ,

St bientôt on nou* venait dire Que te* projet* sont confondus,

Que te* roué* ou te* pendu*,

Ces homme* de sac et de corde.

Sont punis sans miséricorde.

Et que l'abbé Dubois n’est plus.

(S) Mc-mor. dpi marcticie de San-Felipn, ad ami. 1719.

ctrEt'iccr..

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