CHUTE DU SYSTÈME DR LAW
Exaltation du crédit. — Mesures extraordinaires pour en relever les éléments. — Exagération des valeurs. — Charlatanisme. v— Première opposition. — Méfiances. — Moyens violents. — Exil du parlement. — Panique. — Circulation forcée. — Disgrâce de Law. — Sa fuite. — Résultat du système.
Le système de crédit public établi parLaw s’était développé dans des proportions fantastiques ; c’était un temps d'ivresse, d'abondance, de dissipations folles et d’espérances chimériques. Les valeurs
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Omises (h-} essaient toutes les limites d'une adminis- (ration rationnelle; en commençant celle année, on constata avec effroi que plus de huit milliards étaient en circulation, cYst-â-dirc que la valeur territoriale de la monarchie se trouvait presque absorbée par des titres nominatifs, hypothéqués sur un bel idéalisme de colonisation, d’industrie, d etablissements éloignés , d'impôts productifs sans doute, mais qui ne pouvaient donner, en aucun cas, l'intérêt d’un capital aussi énorme (1). Kn économie politique, le crédit s’établit non-seulement sur une valeur d'opinion , mais encore sur une représentation réelle; le papier-monnaie ne trouve une circulation facile que parce que chacun est convaincu que son remboursement peut être accompli sur l’heure : quand cette conviction cesse, le crédit disparaît et la fortune publique est compro-, mise. On s'était jeté à l'étourdie, comme toujours en France, sur toutes les valeurs de la banque de l.aw ; puis la réflexion était venue , on avait analysé l’ensemble du système ; on avait porté le scalpel sur ce corps laborieusement construit, et un peu d’attention avait naturellement conduit à se demander où était la valeur représentative de celle immensité de circulation. Dès que le public examina de sangfroid , le système fut compromis ; tout reposait sur la confiance , et quand elle n'exista plus , on fut entraîné même à douter de la réalité.
Ce temps de crise pour tout État restreint dans les conditions du crédit rationnel , devait être mortel pour le système aventureux de Law, cl ce qui hâta plus encore sa décadence , ce furent précisément les mesures prises afin de consolider l'édifice ébranlé. Le crédit exclut les résolutions de violence, il ne se commande pas ; plus ou force les capitaux , moins ils viennent; le jour qu’une ordonnance, une loi impose certaines conditions , la confiance se retire. La faute du système de Law était d'avoir voulu rétablir l'équilibre par des édits extraordinaires. L’ensemble de son crédit se composait de deux espèces de valeur : 1° les billets de banque, monnaie réelle , fixe, garantie par le contrôle de l'État, véritable dette nationale hypothéquée sur les revenus publics ; 2° les actions affectées sur des valeurs industrielles , des exploitations de terre comme le Mississipi, le commerce de l’Inde, le monopole de compagnies, obligations aléatoires soumises à la hausse et à la baisse; l'Etal ne pouvait en répondre ; ces valeurs étaient purement idéales, et c’était la faute des agioteurs que l’incessante mobilité de leur cours. Les actions étaient déprimées avec autant de rapidité qu'elles avaient reçu une impulsion de
(1) Exposition du système, ann. 1720.
(2) Ibid.
hausse ; le trésor ne devait point subir ces chances; la faute de Law fut de vouloir soutenir les actions à l’aiile de la banque, et d’en permettre l'échange avec les billets de cette banque, valeur fixe, consolidée ; celte résolution entraîna l’émission de plus en plus exagérée de ces billets , et de là naquit la dépréciation des valeurs d’Ktal; elle subit la chute des actions. La crise devint imminente, les billets perdirent , cl, pour ramener l’équilibre, ondimiqpa le prix des monnaies, mesure pitoyable encore, qui bouleversa les idées et les rapports entre les choses; on se présenta eu foule à la banque pour être remboursé : il fallait établir des heures , des modes de payements , des tours de rôle , prendre des subterfuges, soumettre les valeurs à des visas, à des contrôles, et dans ces mesures se trouvait la perle absolue du crédit public. Dès l’instant qu'une valeur n’est pas payée à bureau ouvert , tout est dit pour elle; elle tombe, c’est sa condition invariable (2).
besoin de Law, quand celle crise se présenta formidable, fut surtout de rétablir l'opinion publique sur la valeur réelle des actions hypothéquées ; de là ce charlatanisme qui exploita le Mississipi, cl publia des choses si incroyables sur le Canada et les terres nouvellement exploitées. Paris était rempli décrits sur les merveilles de ces terres; l’honnête bourgeois, l’artisan laborieux, se voyaient entourés par une foule de crieurs, de charlatans en bel uniforme rouge , ou bien habillés en Iroquois, des plumes de toutes couleurs sur la tète , ornés de diadèmes en faux or, avec de gros rubis attachés au front (3). Ouand la musique avait bien rassemblé les passants, tout aussitôt le chailatan commençait sa harangue sur les miracles du Canada , la véritable terre promise aux habitants de Paris , des environs et de l’univers entier : on s'engageait à faire trouver de l'or à pleines mains; l'abondance serait pour tous. Le roi accordait aux nouveaux colons de riches indemnités : « Habitants de Paris , de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et de l'Amérique, disait un de ces charlatans de police , voici ce que Sa Majesté le roi de France, de Navarre et du Mississipi a eu l’avantage de me communiquer, pour que je vous le communique à mon tour. Il s'agit d’un remède à la maladie de faute d'argent. Vous tous, nobles et roturiers ( car je ne prétends favoriser personne , et je m'adresse aux femmes mariées comme aux autres , à tous les honnêtes gens surtout qui n'ont pas d’ouvrage, de métier, d'asile), vous tous donc Ælcs invités à faire, pour votre plaisir, le voyage du Mississipi , et à revenir plus riches que des princes, avec deux mille ou cent mille livres
(5) Il existe plusieurs de ces imac» à la Bibliothèque du roi, collections de gravures, ann. 1720.
île rente à votre fantaisie. Bien entendu que j’ai remercié en votre nom Sa Majesté , qui s'intéresse à tous, même aux enfants qui lettent encore. Vous n’êtes pas seulement Français , vous êtes Mississipiens, et, dans un an et quarante jours, il n’y aura plus dans les États de Sa Majesté que des millionnaires , ce qui sera fort avantageux pour le commerce. Or donc , en attendant , le roi de France et moi avons quelques propositions à vous faire , que vous accepterez avec reconnaissance. M. Law, qui possède dans le nouveau inonde des royaumes plus grands que la France, plus riches que le Pérou , a besoin de sujets de bonne volonté. Que ceux de tous âges, de tout rang qui voudront s’embarquer sur ses vaisseaux , soient certains de devenir ducs, princes et même empereurs, une fois établis dons ce pays de Louisiane , parce qu'il y pousse des louis d'or comme des champignons ; le Mississipi, dont je 6uis chargé de vous faire les honneurs , est la propriété de M. Law, qui, coifime vous savez, a dans ses coffres de quoi acheter la pantoufle du pape. L’est là une jolie province , où les blés ne se sèment pas, où les paves des rues sont d'or pur, où les habits ont des boutons de diamants, où les pauvres ont des palais et au moius quatre domestiques , où le pain ne se vend que deux sous la livre , où l’on se sert d’éléphants au lieu de chevaux , où l’on vit cent ans , messieurs et dames , et chaque année en vaut plus de deux des nôtres, plus de trois, plus de vingt. L’eau-de-vie s’y donne pour rien ; le vin , personne n’en veut ; j’entends de vos méchants de Murènes : car on y boit du vin qui n’a pas son pareil. Dans cette contrée délicieuse, où pour ainsi dire les alouettes vous tombent toutes rôties dans le bec, tous les habitants sont nobles , jeunes et riches. On vous a parlé des mines d’or de l’Amérique , mais ce n’est rien n côté de celles du Mississipi ; chacun est libre de les exploiter. Ou sort le matin dans les champs , hors de la barrière, on creuse à deux pieds de profondeur, on a de l’or plein son chapeau. Veut-on de l’argent? on creuse un trou dans un autre endroit ; veut-on des pierreries? on n’a qu’à ramasser des cailloux au bord de la rivière. Nous avons sur notre liste vingt ducs et pairs et cinquante ambassadeurs d'Espagne qui nous ont offert leurs services et leurs personnes. Nous sommes pareillement aux ordres du public, cl nous admettrons dans ce paradis terrestre toutes personnes qui désirent faire fortune. Il suffit de se faire inscrire et de partir dans les carrosses du gouvernement. Il y a déjà cinq cent millions de bourgeois , artisans , militaires et grands seigneurs qui ont retenu leurs places , c’est dire assez qu’il
(Il Recueil dû piècci sur le système. Paris, ann. 1720.
n’en reste pas beaucoup : dépêchez-vous donc «le les prendre. Je promets pendant la traversée, à chaque Mississipien , une ration de pain , viande . vin et eau-de-vie à discrétion ; les malades seuls boiront de Peau. Au reste, celui qui sur mer ne sera pas satisfait , on le renverra de suite en France pour lui laisser le temps de se repentir. J’ai oublié de vous dire que toutes les insulaires sont jolies ; néanmoins , pour établir la concurrence, nous nous engageons à transporter aussi , saines et sauves , les dames qui désirent une voiture et des laquais. Ces dames seront chauffées , nourries cl amusées au frais du gouvernement (1). »
Telles étaient les publications qu’on jetait parmi le peuple afin d’exciter la spéculation et de raviver les idées un peu éteintes pour les actions industrielles. J)n~se servait de tous les moyens pour rattacher la confiance à un crédit qui s’en allait. Il manquait des colons au Canada , on parlait d'élever des cités opulentes dans des vallées d’or, dans de magnifiques prairies, au bord d’un fleuve qui versait des torrents de rubis; il y eut des engagements volontaires , une multitude d’oisifs et de gens sans ressources s’enrôlèrent pour le Mississipi ; le superflu des populations s’écoulait dans le Canada; des myriades de femmes perdues allèrent chercher fortune dans le nouveau monde. Quand ces moyens volontaires eurent été épuisés . on recourut à la violence ; les gens du guet de Paris parcoururent les rues un peu populeuses de la cité. Apercevaientils un tumulte, y avait- il un flot d'habitants, ils s’emparaient pêle-mêle des hommes et des femmes, les renfermaient quelques jours aux Madelonnclte* ou dans les cours du palais de justice , puis on les dirigeait sur le Havre et Lorient. Il y eut des abus sans nombre ; la police ne ménagea rien ; elle enleva souvent des hommes paisibles, de braves et dignes ouvriers, des femmes et des jeunes filles honnêtes; il Fallait bien peupler le Canada, cette terre de promission, ainsi que le disaient les gazettes. Vous dirai-je maintenant l’histoire de la belle pâtissière qui fit enlever son pauvre mari criant et hurlant à la porte de sa maison, lequel fut saisi par le guet et conduit ni plus ni moins au Mississipi , comme l>erturbateur et mauvais sujet? Tous les couplets du temps ne parlèrent donc que de la belle et rieuse pâtissière et du pauvre mari trompé , battu et embarqué sur les grandes eaux (S).
Ce n’était pas assez pour les spéculateurs : on fit arriver à Paris quelques chefs des peuplades iroquuises qu’on présenta au roi Louis XV ; on les avait couverts d’or; femmes et hommes portaient des colliers de perles, des diadèmes cl un sceptre
(3; Ftyrez le recueil manuscrit du Maurepas, ton», xiv.
MH
l'ü I LIPPE D’URL
île belle apparence orné île rubis et île topazes , [ toutes choses , bien entendu , fatycs à Paris , à l’orfc- | vrerie du trésor; on les promenait dans la cité , précédés de musique. On s’arrêtait sur les places pour lire en plein vent îles pancartes sur les merveilles du Canada : « dont les seigneurs ici présents étaient rois et princes souverains, vassaux de Sa Majesté. >* Ces pauvres Iroquois semblaient fort étonnés de cet accueil : ils firent abjuration à Notre- Dame , pour eux et leurs sujets couverts d’or et de pierreries. J’ai trouve également un calendrier de l'année 1720; tout est dominé par la pensée de la colonisation du Canada ; des placards en belles images représentent le commerce avec les Indiens; l’activité est grande sur ces physionomies : ici des religieux , la croix en main , convertissent ces imputations de sauvages ; là des marchands abordent ce% côtes lointaines. Qu’offrent-ils à ces peuples en échange de leur or, de leurs diamants, et des magnifiques productions du sol? Les capitaines ne leur donnent que de la verroterie , des petits couteaux , des miroirs , comme on en faisait pour un sou à la porte Saint -Antoine ou en Grève (1). Quel beau pays de produits et quelle richesse! Ces expédients étaient destinés à imprimer un peu de vie aux actions ; on voulait faire croire aux miracles de la colonie qu’on offrait comme hypothèque aux créances du .système ; mais la foi n’était plus daus ces actions. Les esprits sont ainsi faits en France : dans les moments de frénésie d’un jeu , ils sont crédules comme des enfants, et quand l’illusion est passée, tout s’évanouit; on ne croirait plus à la vérité même : le système de Law en était arrivé à ce point de méfiance.
De toutes parts on accourait au remboursement ; l’alarme était donnée, et la foule se pressait aux portes de la banque pour obtenir l’acquittement des billets; en vain la formalité du visa jetait des longueurs dans le mode de payement ; on retenait souvent deux , trois heures chaque billet pour le contrôle ; un nombre fixe d’obligations étaient ainsi payées sans que les moyens de la banque fussent épuisés, lin coup de hardiesse aurait été de payer pendant huit jours à bureau ouvert, à tous porteurs; cette abondance de numéraire jeté dans la circula-
(1) J’ai acheté ce calendrier, pièce fort rare du système ; chaque époque a son charlatanisme et ses prospectus. Il est aussi à la Bibliothèque du roi, ann. 1720.
(2) Affiche mise à la (sorte de la banque : « La banque promet d'étouffer à vue le porteur du présent billet. »
(3) Voyez mon chapitre sur la législation de la régence. Le système était à sa mort; on faisait déjà «les épitaphes sur Law et son système :
Cy-git un Écossais célèbre ,
Et calculateur sans égal ;