PAIX AVEC L'ESPAGNE. — ALLIANCE DE FAMILLE
Situation de la cour d'Espagne. — Le P. Daubent ou. — Disgrâce d'Albèroni. — Résultat de la campagne. — In-
tistique suivante de la morlaliléde la peste : Marseille 59,104; territoire 10,148; Toulon 15,743; Arles 0,900^ Aix 7,534. Il y tut dans la Provence soixante-trois villes, bourgs et villages contaminés. M. de Villeneuve y évalue la |»erte tolaloM environ 88.000 âmes.
(3) Je ne sache qu’uiie fontaine A Marseille où se trou vent péle-méle les noms des échevins qui se dévouèrent pour leur cité; cet oubli île si grands services crève le cœur et désespère le noble, lé véritable patriotisme.
ierreolion de la Hollande. — Correapondance de Duboia. — Négociation pour Ica alliancca de races. — Traité secret. — Congrès de Cambrai. — Adhésion au traité de la quadruple alliance. — Union de famille.
La peste de Provence n’avait pas commencé ses ravages lorsque l’armée se portail en Catalogue sous le duc de Berwick ; cette guerre contre le système de Louis XIV n’avait rien de populaire dans la monarchie; les troupes se battaient sous de braves officiers, comme le faisaient toujours les soldais fi ançais ; mais partout éclataient des murmures sous la lente; il y avait d'anciennes et vives antipathies entre les troupes de France et d’Angleterre; on disait que le régeiit s’était entièrement dévoué au roi Georges, et que tous deux se soutenaient au détriment des intérêts réels de la monarchie de Louis XIV. Celte situation des esprits faisait évidemment désirer une Hn à la guerre ; les conditions demandées par le régent à l’Espagne étaient fondées sur l’immédiate exécution du traité de la quadruple alliance; on appelait une franche et haute adhésion aux consentions de Londres : « L’intention du régent , répétaient les notes diplomatiques, n’éloit pas de priver Philippe V de ses droits, mais de les restreindre dans les limites raisonnables , afin d'amener une paix durable entre les deux cabinets de Vienne et de Madrid. » Telle était au moins l’explication que donnait la cour de Paris à la guerre qui se poursuivait sur les frontières d’Espagne contre un petit-fils de Louis XIV.
Philippe V n’était plus ce noble et brillant cavalier que la France avait donné à l’Espagne il y avait dix-neuf ans déjà ;!e roi n’etait point encore avancé dans la vie, et pourtant son esprit était assombri -et fatigue; l’ennui l’avait saisi d’abord au milieu de celte exislerifce monotone et compassée de la royauté espagnole; il avait cherché des distractions dans les sentiments de famille, et sa jeune épouse de Parme prenait de plus en plus d’ascendant sur sa tète affaiblie dans le cercle étroit d’affections auquel le roi était réduit ; habilement instruite de sou rôle politique, la princesse faisait servir les chastes amours de l’épouse aux desseins d'ambition. La reine était presque l’absolue maltresse «les affaires ; elle voyait le roi à chaque heure de la journée; elle le suivait partout, à Sainl-lldefonse, au Prado , au Buen-Retiro, solitaire retraite que Philippe V aimait tant , et qu’il embellissait de scs mains calleuses déjà par un peu de goutte. Philippe V ne pouvait
se passer de sa jeune femme (I) ; il l’appelait de sa voix faible et presque souffrante ; l’église et l’amour de la reine d'Espagne, telle était l'unique préoccupation du roi ; il ne quittait l'aspect des longues processions dehiéronyinites, parfumées d’encens et de fleurs, les courses de taureaux, que pour retrouver les embrassements de la reine. Aussi la princesse obtenait tout ce qu’elle demandait au roi ; si on lui refusait une première fois, elle boudait , s'écartait, et le pauvre monarque, qui n'avait qu’elle pour distraction , capitulait bientôt, en accordant la tendre requête que lui adressait la souveraine.
C'était cet ascendant de la reine qui avait créé et consolidé la haute fortune du cardinal Albéroui ; nés tous les deux en Italie, profondément dévoués à la cour de Parme, ils avaient compris l'un et l’autre les grandes destinées de l'Espagne ; ils auraient voulu lui rendre l’éclat et la puissance de la monarchie de Charlcs-Quint. On a vu «pie la pensée du cardinal Albéroni était de rattacher à la maison d'Espagne les possessions d'Italie, qui en avaient été séparées par le traité d’Utrecht; ce plan de guerre nécessitait naturellement des succès ; il était vaste, il appelait un développement de forces et de moyens ; il se liait surtout à la chute du duc d’Orléans et à un système de régence déposée aux mains de Philippe V. Les résolutions de guerre avaient pres«|uc partout échoué; l’Espagne était envahie; le maréchal de Berwick campait sous les murs de Roses ; les Anglais débarquaient au Vigo, et s’emparaient de Saint-Sébastien ; la Sicile était successivement arrachée à l’influence espagnole; la guerre commandait d’incessants sacrifices, et la nation n’était pas disposée il y consentir. Il arrive d’ailleurs des époques où toutes les opinions , tous les sentiments sont à la paix ; alors un homme à fortes pensées, qui rêve de grands résultats de guerre, est importun ; il devient odieux, s'il a de la puissance; il s'affaiblit et tombe. Telle fut la destinée du cardinal Albéroni ; son crédit se rattachait essentiellement à la guerre et au succès ; dans sa position , une nécessite pour lui était la victoire ; il fallait l’obtenir à tout prix , *el à mesure que la négociation active «le Cellamare échouait à Paris, et que la guerre se continuait aux Pyrénées avec si peu «l’avantage pour la monarchie espagnole , le crédit du cardinal Albéroni fléchissait ; la reine n’osait plus le défendre : «le tous côtés s'élevaient des murmures contre l'administration du 'cardinal , on l’accusait d’être l’auteur de celte tourmente «pii agitait l’Espagne et l’Italie, et des sacrifices qu’elle imposait.
(!) Nemor. de I Marc/t. de San-Fclip. ad ann. 17 JO. Comparez avec le* dépêches uu peu pais oonéci du duc de Saint-Aignao, ann. 1710.
ni
Le plus acharné des adversaires du cardinal était le père Dauhenton , confesseur du roi, et l’expression du système français à Madrid : le père Guillaume Dauhenton , né à Auxerre en 1018 , avait prêché avec quelque éloquence à Paris , et lorsque Louis XIV éleva son petit-fils à lu couronne d’Espagne, le père Dauhenton fut désigné comme confesseur du jeune monarque (I). Lors de la grande faveur du cardinal Albéroni , Dauhenton avait été disgracié , puis rappelé, parce qu’il avait pris un haut ascendant sur le roi : c’était un esprit émiuent , avec la conviction profonde que l’Espagne devait rester fortement catholique si elle voulait demeurer puissante : le père Dauhenton possédait au reste un caractère conciliant, facile et bien capable de balancer la politique trop tranchée du cardinal Albéroni. Dans celte situation des affaires , le cabinet du régent crut très-essentiel d'opposer le père Dauhenton à Albéroni , et de se servir de son crédit pour obtenir la paix. Le secrétaire d’Etat Dubois l'avait beaucoup connu en Flandre quand il allait rejoindre lord Stanhopc à La Haye ; il commença une correspondance suivie avec le père Dauhenton ; il réveillait ses rivalités avec le cardinal Albéroni : il lui faisait connaître surtout que les puissances considéraient la présence du cardinal au pouvoir comme une cause permanente de perturbation et de guerre ; la paix ne serait possible qu’après la retraite du premier ministre de Philippe V! Le régent devaiUoutenir les eiforts du père Dauhenton de tout son crédit.
Les Étals-Généraux de Hollande , qui avaient gardé une exacte neutralité vis-à-vis de l'Espagne en ce qui touchait les mesures de coercition armée , faisaient également tenir le même langage à Madrid par leur envoyé extraordinaire ; ils exposaient : «Que dans l’état des affaires, le rôle de neutre qu’ils aroienl adopté ne seroit pas longtemps possible ; il fallait se dessiner, et si l'Espagne pe rsistoil à se maintenir hostile , la Hollande seroit elle-même obligée de se joindre à la coalition pour forcer le cabinet de .Madrid à accepter le traité de la qua-
(1) Il existe plusieurs ouvrages du P. Daubcntou : Oraisons funàbrt-s. Nancy, ann. 1700, in-4°. /7e de Jean- Fi'ançois Jîegis. Paris, ann. 171G.
(9) A cc moment , et pour terminer la chute du cardinal Albéroni, les montres des puissances réunies à Paris signèrent la convention secrète qu'on va lire : « Nous soussignés, ministres de Sa Majesté Impériale, de Sa Majesté Très -Chrétienne, de Sa .Majesté Britjnoique , et de Sa Majesté le roi de Sardaigne, déclarons, au nom et delà part de nos maîtres, que nous avons vu avec une extrême douleur les propositions envoyées de Madrid le cinq de ce mois , parce qu'au lieu de s'approcher de la paix, comme ou le devait espérer, elles tendent à renverser entièrement les conditions du Irailé
druple alliance, hase fondamentale des transactions diplomatiques ; la Hollande offroit sa médiation et la tenue d’un congrès pacifique pour concilier ces différends. » Celte position des Etats-Généraux donnait à réfléchir au cabinet de Madrid (2); elle ne liermetlail plus de continuer la guerre , à moins de subir l’imminente coalition de l'Europe contre l’Espagne; le pouvoir du cardinal Albéroni était l'obstacle signalé par lotis les cabinets; pourquoi ne le briserait-on pas ? La reine d'Espagne n'avait plus le même entrainement pour le ministre si \iolcmmcnt menacé par l'Europe entière ; elle était passée de l'enthousiasme aveugle aux méfiances intéressées; ce n’était plus ce cardinal puissant qui développait un grand système, mais un ministre presque en disgrâce, parce qu'il n’avait pas réussi dans son vaste dessein, et c’est la chose qui se pardonne le moins en politique. Le roi était fatigué de la guerre, il ne pouvait obtenir la paix que par la disgrâce d’Albcroni; elle fut bientôt complète, et un ordre émané du roi prononça son exil ; le cardinal avait fait demander «les passe-ports à la France pour traverser les Pyrénées ; ils furent immédiatement expédies par le secrétaire d’Etat Dubois; le régent avait une haute opinion de la capacité du cardinal Albéroni, et les rapports avec Rome ne permettaient pas d’arrêter un prélat revêtu de la pourpre. Albéroni se retira en Italie; il avait conçu un grand système , une pensée qui était au-dessus de son temps , et voilà pourquoi il péril à l’œuvre : on sortait des batailles de Louis XIV, de ces temps d'agitation belliqueuse ; la société avait besoin de repos ; une pensée vaste de guerre ne pouvait être conçue qu'à travers mille oppositions; le ministre devait succomber. 11 n’y avait certes rien de plus hardi et de plus fécond en résultats que la restauration de Jacques lll en Angleterre et la chute du régent en France; mais, pour arriver là, il fallait la réussite d'un double projet, le succès «l’une conspiration en France, la défection «les gentilshommes , et des victoires éclatantes , décisives. Le plan était magnifique pour l’Espagne ; les deux tentatives
de Londres, qui doivent servir de hase immuable à la paix. Nous déclarons aussi que les susdites puissances uc peuvent admettre aucunes conditions qui puissent être contraires h celles du traite de Londres, et qu'elles persisteront dans leurs engagements et dans leur concert , Jusqu'à ce qu’elles soient exécutées; en sorte qu'elles procéderont aussi, en vertu du même traité et de la convention nouvellement faite en Uullandc, à nommer incessamment les princes qui doivent succéder aux États de Toscane et de Parme, à l’exclusion du prince d'Espagne, en Au que le roi Catholique différât, au delà du terme stipulé , d'accepter les conditions du traité de Londres. En foi deqnoi nous avons signé la présente déclaration, à Paris, ce 10 janvier ro i sept cent vingt
manquèrent, et Alhéroni céda devant la fortune.
La disgrâce du premier ministre espagnol fut considérée comme un grand événement diplomatique, susceptible de hâter l’œuvre de la paix; Dubois s’empressa d'en donner avis confidentiel à lord Stanhope et â tout le ministère anglais (I), afin qu'on pût agir de concert et par un effort simultané pour amener l'adhésion pure et simple du roi Philippe V au traité de la quadruple alliance. Lord Stanhope partit sur-le-champ pour Paris, et des instructions précises furent envoyées par le régent au père Daubcnton. Deux négociations différentes s’ouvrirent alors : l’une commune aux puissances européennes pour l’adhésion au traité; l’autre particulière au régent : il s’agissait d’une alliance de famille proposée par la France et par la maison d’Orléans elle-même; le jeune roi Louis XV devait épouser une infante, bien qu’elle n’eût que quatre ans , et celte infante serait élevée en France : pour rendre l'intimité plus grande encore, MUcde Montpensier, quatrième fille du régent, devait être fiancée avec le prince des Asturies, l’héritier de la couronne d’Espagne. Ainsi , d’une part le traité de la quadruple alliance recevait son exécution, et de l'autre les liens de famille se rattachaient d’une manière plus intime et plus profonde. Celte combinaison était l’acte de la plus haute , de la plus puissante capacité; on maintenait la paix sans briser
(1) Voici la dépêche intime et textuelle de l'abbé Dubois : • Milord , je suis persuadé que je oc pouvois apprendre à Votre Excellence aucune nouvelle plus agréable dans les circonstances présentes, ni pins importante à nos intérêts communs, que celle pour laquelle j'ai ordre de vous dépêcher on courrier. Son Altesse Royale vient d’avoir des avis certains que le roi et la reine d'Espagne ont enfin pris la résolution d'éloigner du ministère et de renvoyer hors do l'Espagne le cardinal Albérom. Le 5 de ce mois de décembre, le roi et Ja reine, parlant |K>ur aller à la chasse au Pardo, mirent entre les mains du secrétaire d'Etat don Miguel Durand un décret écrit de la main du roi, portant défenses au cardinal Aibéroni de se mêler des affaiies du gouvernement, de se présenter au palais, ni en aucun endio l devant Sa Majesté Catholique, ni devant aucun prince de la maison royale, de sortir «le .Madrid dans huit jours, et des États de la domination d'Espagne dans trois semaines : ce qui lui fut intimé avant que le roi et la rciue fussent revenus de la chasee.Le roi Catholique a pris soin de mettre dans son décret qu’il a pris celle résolution pour ôter tout obstacle à la paix. Dans le moment que Son Altesse Royale a été informée de cet événement , elle m'a or«lonné , Milord, de vous dépéfbcr un exprès, afin de ne pas perdre un instant à faire savoir au roi de la Grande- Bretagne cet événement , qui est la continuation du succès des mesures qu'elle avoit prises de concert avec ses alliés pour le rétablissement du repos public et pour la sûreté particulière de l’Angleterre. On ne peut pas apprendre ces déuoûments sans faire réflexion, Milord, sur la justice qu'on doit à Votre Excellence , d'avoir
l’œuvre «le Louis XIV; la France reprenait surFEspagne l’ascendant qui lui était propre, et qui avait été la préoccupation de ses rois depuis Henri IV.
I.e traité de la quadruple alliance établissait un ultimatum que les cabinets devaient signifier à l’Espagne comme une adhésion première à la paix générale : eet ultimatum ne pouvait pas être modifié, car il était le résultat d’une délibération commune; il imposait à l’Espagne In cession delà Sicile, de Naples, de la Sardaigne et de ses autres possessions italiques à l'Empereur. La cour de FEseurial , tout en désirant la paix, en la souhaitant avec impatience comme une nécessité de sa position, voulait l'obtenir aux meilleures conditions possibles; il lui répugnait de souscrire à un acte qu’on lui imposait purement et simplement sans qu'elle pût le discuter. L’Espagne voulait procéder dans une autre forme : les Etats-Généraux de Hollande ne s’étaient-ils pas offerts comme intermédiaires pour amener la paix générale? pourquoi l'Espagne ne les prendrait-elle pas comme médiateurs? Le cabinet tle Madrid espérait avec leur secours avoir de meilleures chances, retenir la Sardaigne au moins, s’il ne pouvait garder la Sicile ; la Hollande, commercialement intéressée à la prospérité et à la* grandeur de l'Espagne, était appelée à lui donner ce gage de confiance et d’amitié ; la cour de îladrid avait souvenir de l'cxcellcul appui que lui avaient
proposé d'aussi grands projet* , et des mesures aussi justes pour les conduire à leur fin, et pour épargner, par des soins et des dépenses médiocres et passagères, les malheur» infinis qu’une guerre générale pouvoit attirer. Son Altesse Royale est remplie de la rcconnoissancc qu’on vous doit, et de la gloire que le roi votre maître et toute votre nation arquèrent dans les circonstances qui décident du bonheur de toule l'Europe. Ce sont tes vrais sentiments de Son Altesse Royale, qui s'intéresse autant à la gloire de Sa Majesté Britann.quo qu’à la sienne propre, et qui regarde tous les événements qui peuvent contribuer â rétablir la lran«imllilé publique, comme des fruits heureux qu'elle a contractés avec l'Angleterre. Aussi ne veut-elle rien omettre ni négliger de tout ce qui peut en affermir ks liens, par une correspondance parfaite et par toutes les intentions que l'amitié peut inspirer. Elle informera exactement le roi de la Grande-Bretagne «In tout ce qu'elle apprendra des suites de la résolution «pie le roi d'E»pague vient de prendre ; et ne voulant faire aucune démarche que de concert avec Sa Majesté Britannique, elle vous prie. Milord, de l’instruire de se» intentions sur toutes les démarches que l'on peut faire pour profiter de la conjoncture présente, dans les intérêts cl les avantages communs. Pour satisfaire la grande impatience que Son Altesse Royale a que le roi de la Grande-Bretagne soit promptement informé de cet événement , je m'abstiendrai de vous parler de plusieurs autres choies, dont il seroil inutile de vous rendre compte, et je n'ajouterai à celle nouvelle que les assurances do la continuation de l'allai licmcnl très-aincèic avec lequel je suis, de. Do bois. n
PHILIPPE IPORI.ÉANS. - 17*1.
prêté en d’autres temps les États-Généraux , et du refus qu’ils avaient fait d’adhérer aux mesures militaires prises par la France et l’Angleterre contre l’Espagne. L’envoyé des Étals-Généraux n’avait point quitté Madrid, tandis que M. de Saint- Aignan même avait demandé et reçu ses passe ports. Philippe V écrivit au régent : « que son désir étoil sans doute d’accéder à une paix durable et fondée sur les meilleurs éléments, mais que, pour arriver plus aisément à ce résultat, l’Espagne appeloit la médiation des Étals-Généraux ; la Hollande ne pouvoit inspirer de craintes, elleavoil fait parti»? de la triple alliance ; un recours à celte médiation »le la part de l’Espagne devoil-il soulever des soupçons? » Le secrétaire d’État Dubois répondit : « Qu'aucune médiation ne pouvoit être acceptée dans la position bien nette que lesquatre puissances signataires du traité avoient prise; aucune des conditions ne seroit modifiée; les clauses étoient tellement fixes , tellement invariables, qu’il falloit les prendre ou les rejeter absolument. n Dans une dépêche confidentielle adressée au père Dauhenlon , Dubois l'invite à hâter le plus possible l’adhésion de l'Espagne « à un traité qui doit devenir la base des grands rapports européens. » •Ces difficultés, qui venaient de l’Espagne, n’étaient pas les seules; l'Autriche, bien que partie signataire du traité de la quadruple alliance, élevait maintenant des obstacles à la pleine exécution des clauses de ce traite. Quand la France et l’Angleterre l’avaient entraînée à signer les conditions de la quadruple alliance, c’est que cette maison d’Autriche était menacée par les Turcs et les Hongrois, en même temps que les vieilles bandes espagnoles envahissaient la Sardaigne et la Sicile ; mais aujourd'hui on était débarrassé de toute crainte ; les victoires du prince Eugène avaient comprimé les invasions des Ottomans; la puissance militaire des Espagnols s’était affaiblie en Sicile, l’ile ne leur appartenait plus que nominativement; les Allemands refoulaient devant eux les derniers débris des regimentos , les flottes de Castille avaient été dispersées parles Anglais. L'état des choses était donc bien changé ! L’Autriche n’avait plus rien à gagner dans la signature du traité de paix ; pourquoi reconnaître la couronne d’Espagne sur la tète de Philippe V ? que donnait-on en échange d’une si grande concession ? L’Empereur n’avait pas un seul moment renoncé à ses droits sur la couronne d’Espagne ; il faisait des ricos-hombres , des grands, il accordait l’ordre de la Toison comme chef de la maison de Bourgogne ; dans toutes les cérémonies publiques, il portait dans son blason les lions de Castille. Comme d n'avait pas à profiler de
La paix, l’Empereur ne voulait plus ratifier les articles de la quadruple alliance ; et ici se présentait une difficulté de plus : que faire pour l’y contraindre? pouvait-on laisser l’oeuvre de la paix imparfaite? L’abbé Dubois, de concert avec lord Slanhope, s’adressa avec fermeté aux ministres de l’Empereur; une pacification leur paraissait si désirable, si indispensable dans la situation des esprits, que l’Angleterre , la Hollande , et la France déclaraient à l’Empire : «Que les puissances se roaliseroicnt pour obliger la maison d'Autriche à une adhésion complète ; alors les clauses coercitives contre l’Espagne seroient précisément tournées contre l'Empire ; on ne déposeroil les armes qu'après l’acceptation du traité qui étoit le gage d’une paix durable et solide (1). »
Comme les incidents diplomatiques sc multipliaient de la part des deux puissances spécialement intéressées , on proposa une idée mixte , un terme moyen qui répondait aux temporisations des cabinets de Vienne et «le Madrid : ce fut la tenue d’un congrès dont le siège serait fixé a Cambrai. Tonies les puissances devaient y envoyer des plénipotentiaires , afin de jeter les bases fondamentales d’un traité solennel ; un congrès avait des formes si lentes, il soulevait tant d’incidents, que ce mode de traiter devait convenir à l'Autriche et à l’Espagne surtout , qui ne demandaient qu'à retarder toute solution. L’abbé Dubois cl lord Slanhope croyaient se rendre, en définitive, maîtres des déliliéralions; à leurs yeux ce congrès n’était qu’une forme , et les négociations véritables se suivraient à Vienne et à Madrid. Les plénipotentiaires au congrès furent immédiatement désignés: l’Espagne choisit le comte de San-Estevan del Puerto; le marquis Berreti, le véritable négociateur, lui était adjoint ; l’Empereur indiqua le comte de Windisgratz et le baron de Pen* terrieder qui avait déjà présidé à toutes les négociations «le Londres. Le secrétaire d’Élat Dubois cl Slanhope n’allèrent pas en personne au congrès, et nommèrent, à savoir î la France, MM. de Saint- Contest et de Morville; l’Angleterre, les lords Carteret et Pobort. Le choix «le ces négociateurs de second ordre faisait suffisamment voir que les deux cabinets de Paris et de Londres ne mettaient pas une importance décisive aux actes du congrès ; le siège de leurs démarches actives était Vienne et Madrid ; ce congrès n’était qu’une forme , qu’un moyen de gagner du temps et de sanctionner les bases d’un trailé (2).
A Madrid , les négociations réelles sc suivaient toujours par la correspondance directe de Dubois
(I) Dépêches de Dubois à M de Penlcrrieder. Janvier , .ion. 1731.
(3) Dépêche» et protocoles de Duboi», ami. 1731.
et du père Daubcnton, le chef du parti français. Il y avait un échange de bonne amitié et de confiance intime depuis la négociation des mariages ; les hostilités entre ces deux couronnes avaient quelque chose d’odieux et d’antinational. Le régent l’avait bien senti ; il savait l'impopularité de la guerre en France, et cette conviction allait si loin, qu’après la prise de Fontarabie, il lit frapper une médaille où l’op disait : h Que la cité n’avoit été prise que comme un gage de paix. » L’intimité devenait chaque jour plus grande entre les deux cours de Madrid et de Paris ; il y avait cet instinct profond qu'elles ne pouvaient marcher l’une sans l’autre ; le mariage du roi en était l’expression ; il paraissait bizarre de marier un prince de onze ans et une petite infante de quatre ans è peine , mais ce mariage était le gage d'un retour vers la politique de Louis XIV. Le régent saisissait une incontestable suprématie sur la cour d’Espagne ; Dubois, dans scs confidences, se vantait d’être maître du pouvoir à Madrid comme à Paris; la haute tête d’Albéroni ne gênait plus les projets de concession ; l'Espagne ne faisait plus aucune difficulté d'adhérer à la quadruple alliance. La présence d’un Slanhope à Madrid aidait toutes les négociations; l'Espagne réclamait Gibraltar et Port- Mahon; Slanhope ne s’expliquait pas sur ce point ; mais le régent faisait dire à Philippe V que la demande était trop juste pour qu’elle ne fût pas appuyée au nom de la France ; Gibraltar et Port- Mahon étaient des possessions inhérentes à la monarchie espagnole. Les deux cabinets de Paris et de Madrid rentraient dans l’ordre habituel de leur alliance, et Philippe V n’hésita plus à adhérer au traité de Londres et à la démarcation territoriale qui avait été consentie. II ne restait plus que la maison d’Autriche en dehors de l'état de paix ; elle y fut bientôt amenée par la menace d'une coalition fortement nouée; que pouvait-elle désirer? n’af attelle pas la pleine souveraineté de ses possessions d’Italie? Si elle troublait l’état de paix, eh bien! on la contraindrait à se soumettre , même par la force des armes (1)!
Ainsi, après un long détour, la diplomatie du régent arrivait au point de départ de Louis XIV : l'alliance intime avec la maison d’Espagne; il avait fallu plus longtemps pour aboutir à cette idée simple que pour ressaisir la force d’unité dans le gouvernement politique ; c’est qu’il s’était mêlé , à l'origine même de la diplomatie du régent , des intérêts personnels et les faiblesses d’une situation équivoque; à mesure que ces intérêts n’étaient plus aussi vivaces, que cette situation prenait une plus haute fermeté , le régent abandonnait sa fausse di-
(1) Dépêches du baron de Penlerricder. Janvier ann. 1741. carences.
rection diplomatique pour retourner aux intérêts éternels de la France. Cependant, il faut le dire, tout en s’écartant des idées fortes et des traditions de la politique de race, le régent avait déployé une incontestable habileté ; s’il avait fait des concessions à l’Angleterre pour obtenir la paix ; s’il avait comblé les ouvrages de Mardick et proscrit les Stuarls , il s’était h, lié de se servir de l'alliance anglaise pour amener le traité de la quadruple alliance, qui n’était en définitive que la reconnaissance' par l'Empire de toutes les clauses du traité d'Utrechl. Cette situation nouvelle brisait le vieil empire de Charles Quint; en dépouillant l’Espagne de ses possessions italiques, il créait une domination incertaine pour la maison d’Autriche sur ces mêmes provinces; il grandissait la France par le morcellement des puissances qui l'environnaient. Le secrétaire d'Étal Dubois avait été l'âme de toutes ces négociations, et l’on peut hautement le placer à côté de Slanhope pour l'activité intelligente et la hardiesse des conceptions. L’alibé Dubois avait compris l’importance de l'alliance anglaise pour la maison d’Orléans; et, quand celte maison fut bien affermie dans son droit et ses éventualités successorales, il se retourna vers l'Espagne , domina ce cabinet par les alliances de famille , et lui fit ainsi renoncer à ses prétentions sur la France. Une princesse d’Orléans devait régner en Espagne; on mariait un enfant maladif à une infante, et au cas de mort de cet enfant, la couronne de France était assurée à la branche d'Orléans, (les résultats étaient immenses, ils faisaient honneur à la capacité du régent et à l’habileté remarquable de Dubois, le plus fidèle exécuteur de ses pensées !