‹ Œuvres de CapefigueChapitre 69 sur 165 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

GOUVEItNEMEXT DE UENBt 1er. ASPECT DE LA SOCIÉTÉ.

Mariage du roi Henri l«.— Famille.— Tutelle de Guillaume le Bllard. — Paix normande. — Police du roi Henri. — Chartres. — Ordonnances. — Trêve de Dieu. — Triste étal de la société. — l'este. — Famine.— .Maladrenes.— Translation de reliques. — Association de Philippe 1 Cf. — Mort de Henri.

Au milieu de ces grands chocs de races , le roi Henri lfr commençait son règne ; comme tous les rois de la famille de Hugues Capel , il avait la main dure aux batailles ; roi des chefs féodaux, il maniait fièrement l’épée : la vie des hommes d'ariues était alors uniforme; leur enfance se passait à durcir leur corps, à le mettre à l’abri des carreaux d’ar-

l'Alexiade. Je ne parle pas de la Collection byzantine. Paris, imprimerie royale, in-fol. ; elle est pour le Bas -Empire ce que la Collection des chroniques, par les Bénédictins, est |K>or la France.

(1) Cartul. de l’abbi de C*»rs .—Règne de Henri l*r, ann. 1031-1000.

(?) P.àoil Glabzb. Comparez avec les chroniques de

balèles ou des flèches aigues. Presque au sortir de l'enfance, on enveloppait les membres du fils de bonne race d’une cotte démaillés d’acier ou de fer; on lui passait le brassard et le cuissard, on habituait son crâne à supporter le poids lourd et fatigant d’un casque de fer (I). Il devait lever de la main droite une lourde cpée , une hache d’armes et la massue des batailles, plus pesante encore. Cette prodigieuse force du corps , celle dureté des chairs de chaque féodal avait inspiré toutes ces légendes des chevaliers invulnérables : avec celte poitrine velue sous la colle de mailles, ne pouvait-on pas croire qu'il était impossible d’atteindre au cœur ces hommes de forte stature, ces Roland, ces Ferragus, géants que la chronique de l'archevêque Turpin jeta dans les chansons île Geste du moyen âge !

Henri 1" fut elevë comme le dernier de ses barons; quand il sentit liouillonner son sang, les clercs lui conseillèrent de se fiancer, et il prit pour compagne Mathilde, fille de l’empereur d'Allemagne Conrad; elle fut le gage de la paix conclue avec l'armée germanique. Mathilde mourut ou fut répudier; Henri 1er alors épousa Anne , fille d’un duc de Russie. Était-ce la fille du czarde ces vastes solitudes au douzième siècle? J.es chroniques le nommeuL Jaroslaw (2). Anne était-elle issue seulement de quelques-uns de ces riches boyards qui se divisaient ces immenses terres ? Tant il y a qu'une nombreuse lignée naquit de cette union. Les cartul, tires constatent la naissance de fils et de filles : l’alnè prit nom Philippe; les puînés furent Robert qui mourut enfant, Hugues qui fut comte de Yerraandois. Une fille aussi réjouit sa mère , elle se nommait Emma ; ce qu’elle devint, personne ne lésait (3), les vieilles histoires ne l’ont point dit. Henri Ier eut un frère , chef féodal , dans toute la force de la vie : il pillait les églises, les monastères, sans respect pour les antiques droits et les saints privilèges (4). Rien n’est plus difficile à suivre dans ce chaos que les familles des rois et des comtes. Qu'était le mariage pour eux ? quelle sainteté pouvaient-ils trouver dans cette union de l’homme fort et de la femme faible? ils la renversaient du lit nuptial au premier accès de colère , à la première passion vive qui venait à leur cœur.

A son avènement à la couronne , le roi Henri avait trouvé appui dans la race normande; Robert le Magnifique ou le Diable s’était prononcé pour les droits de Henri contre la reine Constance ; il avait

Saint-Denis. ait ann. 1051-10G0. — Art de vérifier let Dates . — Régne de Henri l«*.

(5; Bénédictin* , Art de vérifier les Dates, tome il, pag. 174, in-4°.

(4) Le frère du roi n’avail aucune dignité féodale : Nul - Dus dignitatis fasliglo subllmatus. ( Dom Bocqcit , Coffret, des Hist. de France, loin. «, pag. 483.)

rendu la suzeraineté à l'athé des Capétiens ; on ; avait vu le gonfanoi» de Robert le. Diable, le lion île Normandie, jusque sur les murs de Poissy et de Pontoise. En quittant ses villes de Caen et de Bayeux pour son lointain pèlerinage, Robert confia la garde souveraine de son petit bâtard Guillaume au roi de France ; il lui donna ta surveillance des féodaux de Normandie (1). Henri fut d’abord fidèle à sa foi de tutelle, il protégea Guillaume; mais quand le petit bâtard grandit, les Normands ayant manifesté la volonté de s’affranchir du joug imposé par le fils d'Iïarlelc, Henri prêta l’oreille aux plaintes des barons ; il espérait conquérir quelques terres dans une invasion de Normandie. Ainsi, traître et félon à s.i parole, Henri s'unit au comte d’Anjou , aux seigneurs révoltés contre le bâtard de Robert ; les lances se croisèrent encore ViLy eut bataille de chevaliers . et Guillaume resta vainqueur contre son suzerain. Un trahison fut ain&i pfwie (2) ; hommes d’armes, sachez-le bien, Dieu frappe tons ceux qui manquent a leur foi! La paix normand? ne resta point à l’avantage du roi Henri; il fut obligé de céder quelques terres, puis des fiefs plantureux , deux ou trois cités du Vcxifi , et de plus il concéda à Guillaume le Normand, en hommage, tout ce qu’il pourrait conquérir dans l’Anjou.

Le roi tentait de mettre un peu de police dans son propre domaine, sa suzerainelé n’allait pas au delà ; la volonté du suzerain pouvait-elle réprimer le droit de bataille, inhérent à tout homme d’armes? Henri aurait-il été roi des Francs, s’il avait cherché à ramollir de mâles courages? Qu’il courût , lui , au champ pour prendre des tilles , des fiefs , cela était dans la vie féodale des rois comme dans celle des barons ; mais la répression de la

(1) GeiLL.vv.vt: vcJestr.ee, Chroniq tir. ru, ehap. iv et vj dans D voues ne. Script. Normann ., pag. 2G9.

(2) Gcsla Gui/l. dux Normann., dans Duchesse, p. 187, et dan» ic G ail. Christian ton). î, pag. ICI.

(5; Voici le texte de la char ire ; •< In Christl notai ne , ego, Hcnricuf, gratid Dei Francorum rex. Sotum volo fieri candis fidetibus sa ne ta? Dei Ecctcsiœ , tàm prœsenlibus quàm futuris , quatlter hembarrius, A ur t itane n sis eplscopus , cùm clero et populo sibi commisso, nostram serenltatem adiit , conquestloncm fade ns super injus td consuetudinc , quœ v l débat ur est fi in ed urbe, videficet de custodid porfarum , qutecusfodicbantur et claudebantur civlbus, /cm porc vindemiœ, et de impid exact ione vint , quas faciebant ibi mlnlstri nos tri , obn'/xô et h u militer deprecans, ut il/am Implant et injustam consuctudincm satiçlœ HciEcctesiœ, et i/li, clero et populo , pro arnore Del, et pro remedio anima' rwslrce et pare n lu m nostrorum in perpeluum perdonarem.

« Cujas pétition I benlgnè annuens , perdonari Deo, sibi, et clero, et populo supradictam consuetudiuem et

violence n’appartenait qu’à l’Église . elle seule pouvait imposer la trêve de Dieu , arracher le glaive des mains des barons. Toutefois une chartre de Henri Ier, qui existe aux cartulaires , fut destinée» protéger le droit des habitants des villes; la liberté consistait alors dans l’abolition de mauvaises coutumes , parce que le servage était la condition générale de la société. •« An nom du Christ (3), moi Henri, par la grâce de Dieu roi des Francs, nous voulons qu’il soit connu de tous les fidèles de la sainte Église , tant présents qu’à l’avenir, comment Isembert. évêque d’Orléans, avec les clercs et le peuple qui lui sont soumis, se sont adressés à Notre Majesté, se plaignant d’une mauvaise coutume qui était dans la ville , à savoir : les portes de la cité étaient gardées et closes pour les citoyens aux temps des vendanges, et nos gens levaient une taxe impie sur le vin ; ledit évêque , les habitants et les clercs, nous ont supplié d’abolir celte mauvaise coutume ; écoutant favorablement cette plainte, j’ai remis à Dieu , aux clercs et au peuple cette mauvaise coutume , de façon que personne ne devra fermer les portes ni percevoir de droit sur le vin, et que chacun puisse entrer et sortir librement, et que le droit civil cl l’équité soient ainsi conservés. Pour querelle bonne concession demeure perpétuelle, nous l’avons revêtue de notre scel. Puis est pendant le scel d’Isembcrt , évêque d’Orléans ; le roi Henri ; Or vais , archevêque de Reims ; Hugues le bouteilfer ; Henri le maréchal; Malbert. le prévôt ; nervée le voyer , et Jordan le garde oïl cellier. Baudouin le chancelier a revêtu la chartrc de son scel. » v

L’habitude de réformer les mauvaises coutumes dans les cités commence à celte époque; elle est le

exact hnem pcrpetualiter : Ha ut nulti amptîùs Ibi custodes habcanlur, ncc portée , sicut sotitum erat, illo tempore loto claudantur , nec vinum cuitibet follatur, nec exigatur. Sed omnibus sit liber ingressus , et egressus et unlcuique res sua , jure civili otœquitate servetur.

** Ilœc autem perdonatb , ut firma et stabll/s in perpetuum permaneret, hoc testamentum nos tac auctort ta lis indô fieri volumus , subltrque sigilto et annulo nostro firmaolmus. . , ■ , .a -,

« Signum Isemhardt Auretianensls epfscopf; S. Hcnrici regis; S. Gervs*li Bemensls archlepiscopi ; S. llugoqit bardutfi ; S.tliilgonis bulkalarii ; S. Ilfnrici de ferrants ^ S. Malherti prarpositi ; S. Hervé» vlarii; S. Herhetl subviarii ; S. Gistcherti pincenu v ; S. Jordani* ce/tarii. BaMuinus cancellarius subscripsit.

« Datum Aurelim , publiée , /'/ nonns octobris, anno ab incarnatione Domini , I0â7 Hcnnci verà regis 27. » i { Orléans, G, des nones d’oclobrr, ann. 1057, 27e année du règne. {Hist. XI, 595, rec. des ordon. du Louvre, t. )«', P’C- >"*)

CArrrir.tr,

premier germe du régime municipal. On tentait de mettre un peu d'ordre dans l'existence des habi- ! tants : comme on parlait du principe proclamé par le code romain, que in servitude était le droit commun, toute liberté était l’almlition d'une mauvaise coutume (1) ; quel aspect ne présentaient pas alors la société, les villes et les campagnes surtout? L'habitude des guerres privées semblait prendre uneexlension nouvelle! qui pouvait arrêter la main du baron prête à frapper? que de plaintes dures et cruelles! Il n'était pas un pauvre laboureur qui ne poussât des gémissements profonds sur sa terre désolée; aucune puissance humaine n’osait comprimer le baron violent lorsqu’il lançait ses chevaux de bataille dans les guérets et les plaines cultivées , afin de poursuivre son adversaire féodal, ou bien encore lorsque ses lévriers bien-aimés suivaient ;i travers la campagne le cerf ou le chevreuil bondissant ! L’heure de la vengeance arrivée, on courait sur son ennemi ; les travaux des champs n’étaient point respectés : si vous suivez cette longue troupe dhommes de pied et à cheval, ils s’avancent en lances serrées ; quelles traces sanglantes ne laissent-ils pas dans le sillon? qui osera les arrêter dans leur marche à travers les campagnes? que peuvent opposer à leurs coups ces serfs mal armés qui viennent offrir leur faible poitrine à ces hommes de fer montés sur leurs grands chevaux de bataille, le casque en tête et tout couverts de cottes de mailles ?

Dans cc désordre qui affligeait la terre, le bruit fut répandu par les pieuses légendes qu’un saint évêque avait reçu une lettre écrite du ciel même, pour lui ordonner de mettre un terme à ces tristes excès; le ciel était alors la seule puissance écoutée: aucune parole n’était assez grande pour remuer les générations! le pieux évêque dut annoncer partout la volonté de Jésus-Christ contre les dévastateurs et les pillards. On fit des tableaux lamentables de la colère du Seigneur; de saintes légendes racontaient comment des solitaires avaient aperçu, le soir, par un ciel orageux, des nuages de sang qui se heurtaient d’une façon étrange, tandis que des voix douces et graves comme un chœur d’anges appelaient les Francs à la pénitence ; des religieux s’étaient réveillés tout à coup, saisis par une vision. Ici, ils avaient vu le Christ avec les yeux courroucés , tout agité de colère, Marie à ses pieds implorant le pardon des hommes ; là , un vieillard à la barbe blanche s’était manifesté à un solitaire. Ce vieillard rappelait les

(1) f’ oyez le» belle» préface» de» Ordonnances du Louvre y lur l’origine et le développement du droit communal ; elle* sont encore ce qu’il y a de plu» complet et de plu» parfait. Depuis, il a été fait beaucoup de charlatanisme surl’originc de la commune : on n’a ajouté ni ud fait impor-

traits d’un saint vénéré dans la contrée, un bienheureux élevé au ciel : « Frère* disait- il, le Seigneur m’envoie, car il est plein de courroux contre les hommes ; dis-leur de se repentir et de ne plus verser le sang de leur frère, de respecter le laboureur, et d’apaiser l’ire de Dieu. »De telles visions, racontées au milieu d’une population naïve, étaient le meilleur moyen de police sociale : alors il fut publié un décret etcharlre pour rappeler la paix au milieu de la société désolée ; il était dit î « (>ue personne ne porterait plus les armes, ne reprendrait et ne réclamerait point les choses qui lui avaient été ôtées, ne vengerail ni l’effusion de son propre sang ni celui de ses parents, quoique en degré trèsproche ; que chacun jeûnerait au pain et à l’eau le vendredi , ferait abstinence de viande et de graisse le samedi, et que celle abstinence , et l’observation des préceptes de la paix, suffiraient pour l’expiation de leurs péchés. La chartre portait encore que chacun prêterait serment d’observer ces choses; qu’en cas de refus on serait excommunié; que personne ne leur rendrait visite et ne les assisterait, pas même à l’heure de la mort, et qu’aprè» leur décès leurs corps demeureraient sans sépulture (2). »

Ces prescriptions qu’on supposait envoyées du ciel , furent adressées à tous les abbés, prélats métropolitains, afin de préparer les esprits à la grande réformation de l’anarchie féodale. Les légendes étaient la puissance morale qui retenait les prissions mauvaises dans le cœur ; comme les lois de police émanaient des conciles, il n’y avait pas d’autre autorité puissante ; le symbole religieux était l’espérance de l’ordre et de la hiérarchie dans celte société si profondément affligée par l’invasion et la violence de l’homme de guerre.

Lorsque la légende de la trêve de Dieu se fut partout répandue, il se fit comme un mouvement moral au sein de l’Eglise, qui prit la défense de l’opprimé; la pensée d’une trêve de Dieu se manifesta dans le centre même des possessions royales ; il y eut eu tous lieux des conciles assemblés. Des traces demeurent encore de ccs règlements d’ordre et de police établis par l'Église contre les violences des hommes d’armes; le catholicisme fut le grand mouvement civilisateur : un concile provincial surtout fut convoqué à Limoges, la ville centrale des Gaules, pour la fête de Noël de l’année 1031, Noël la sainte naissance du Christ! Il faut rappeler que le Limousin était le pays de la plus vieille et de la

tant ni une idée aux grand» travaux de Laurière, Secousse, Bréquigny, Villcvaull cl Pastorel. •*-

(2) Voyez Siccbeiit. Chronlc. ad ann. 1032. — Voyez aussi Albézic Thu-Fomt, C /ironie. ad ann. 1032, part, il, pag. G3 el 04.

plus hautaine féodalité : au milieu de ces lacs , de ces forêts, apparaissaient les châteaux de Rochechouarl, de Capreol, de la Drace et de l'onsac. Quels chevaliers pleins de force et de courage élèvent là leurs gonfauons et poussent leurs cris d’armes ! Anjou , Poitou, Limousin, voilà le siège et le centre de l’antique châtellenie de France. Celte sauvage contrée était visitée par tout un peuple de féodaux bardés de fer ; leurs destriers ont le poil magnifique, le |>oilrail digne de leur généalogie; leurs lévriers sont reluisants sous leur collier de fer; leurs faucons, à l’œil de feu , sont éperonnés sur leur poing ! Lance, bel écuyer, le noble oiseau dans les airs ; qu’il vole sur le château de Touron aux larges étangs , sur Mortemart et Saint-Prix ; et ; qu'importe que les moissons s'abaissent couchées sous la trace du sanglier ! et qu'importe que le sang des batailles soit versé de tourelles en tourelles, de châtellenies en châtellenies , tout cela ne touche point les dignes barons du Limousin. Voilà les mœurs que le concile devait réformer !

Après que le diacre cul chanté l'évangile de la grand’messe, célébrée par Aimon , archevêque de Bourges, Jourdan, évêque de Limoges, assura le peuple que le concile s’était assemblé pour lui procurer la paix, et tous devaient prier Dieu que leur dessein put réussir. Cela fait, il défendit, sous peine d'excommunication , aux grands du Limousin qui étaient à Limoges, d’en sortir sans la permission du concile, et enjoignit à ceux qui n'y étaient pas de s’y rendre dans trois jours sans équipage de guerre.

II fit de plus défense, sous les mêmes peines, à tous, d'insulter à ceux qui viendraient et séjourneraient â Limoges pour ce sujet , ou s'en retourneraient avec permission du concile, ni de leur faire aucun mal ni tort dans leur personne, leurs gens ou leurs biens. Il prohiba encore toutes sortes de combats, entreprises même pour de justes prétentions, comme on avait coutume de faire. Il défendit aussi les ex|>éditions et chevauchées â ce sujet, et ordonna qu'on cherchât seulement les moyens de trouver la paix. Il fit, à ce sujet, quelques exhortations au peuple, promit aux pacifiques de grandes récompenses sur la terre et au ciel, et menaça des plus terribles malheurs ceux qui ne voudraient pas se soumettre à la paix. Cela fait, les évêques s'étant approchés, le diacre lut à haute voix la déclaration suivante: « Au nom de Dieu Père tout-puissant, du Fils, du Saint-Esprit, de la sainte Vierge Marie, mère de Dieu, de saint Pierre, prince des apôtres, du bienheureux Martial, des autres apôtres, et de tous les saints de Dieu : nous , archevêque de Bourges ; nous Jourdan, évêque de Limoges ; Étienne, évêque du Puy ; Rençon, évêque de Clermont; Ragnemonde, évêque de Mende; Émilien, évêque d’Alby; Dieu-

donné, évêque de Cahors; Isembert, évêque de Poitiers; Arnaud, évêque de l’érigutux, et Roi, évêque d'Angoulême , assemblés en concile, nous excommunions les chevaliers de cet évêché de Limoges qui ne veulent ou ne voudront pas jurer la justice et la paix à leur évêque, comme ils le demandent ; qu'ils soient maudits et ceux qui les aideront à ce mal ; que leurs armes et leurs chevaux soient maudits; ils seront avec le fratricide Gain, avec le traître Judas, et avec Dalhan et Abiron, qui furent précipités vivants aux enfers; et comme ces cierges s éteignent en votre présence, que leur joie s’éteigne devant les saints anges, à moins qu’avant leur décès ils ne fassent une pénitence suffisante , et telle que leur évêque leur aura ordonnée, *

Après la lecture de ces malédictions jetées sur tout ce qui troublait la société, les évêques et les prêtres tournèrent vers la terre les cierges qu’ils tenaient dans leurs mains; elle peuple épouvanté, tant par celte cérémonie que par les imprécations qu'il venait d'entendre, s’écria : « Que Dieu éteigne •i de même la joie de ceux qui ne veulent pas re- « cevoir la justice et la paix ! » Puis l’évêquc de Limoges informa ses diocésains que les mêmes imprécations venaient d'être faites et publiées au concile de Bourges, et que tous ceux du Berri avaient accepté la paix : il finit , en souhaitant que ses diocésains l’acceptassent aussi. Après quoi chacun des évêques , et ensuite l'archevêque de Bourges , exhortèrent les nobles Limousins à recevoir la paix , et déclarèrent qu’ils confirmaient et ratifiaient les excommunications lancées parles évêques contre ceux qui refuseraient de la recevoir (1).

Il fallait ces solennels spectacles pour arrêter les violences des barons , prêtes à éclater dans toutes les occasions de la vie ; leur arracher la liberté des batailles , c 'était blesser et restreindre leur esprit , leurs distractions , les passions de leur cœur ; l'Église invoquait les plus terribles prescriptions, les anathèmes les plus foudroyantscontre la licence des combats. Comment passer son existence au château fortifié, si l’on ne pouvait plusse précipiter * dans la plaine , la lance haute et le casque de fer au front? Les murailles du manoir allaient peser comme une chemise de plomb sur le bras et le corps des hommes d'armes , si l'on ne |>crmcttail plus les batailles. Aussi , quelle opposition vive , continue, n’excitaient pas les prescriptions de ces conciles? L'homme d’armes pouvait-il se soumettre à la triste loi du repos ? quoi f il méritait l'anathème, parce qu’il suivait la loi même de son courage ! Ces idées entraient difficilement dans la pensée des barons, et plus d'un de ces hommes fiers

(I) ConcU. temov. Un. BibUoth. tom. u, pag. 783.

et hautains se serait exposé à l'excommunication, à voir ses cendres privées de sépulture , plutôt encore que de subir le repos dans son manoir. Quelques évêques belliqueux s'opposaient également aux conciles, et bien que Baldcric, l’évêque de Catnbray , reconnût le droit qui appartient au roi de réprimer les barons , on voit néanmoins que Pévèque belliqueux a quelque peine à s'avouer qu'il ne peut plus armer son bras de la hache d'arines, du poignard de miséricorde, de la massue et de la longue épée (1).

Ces grandes répressions par les conciles se rattachaient à tout l'état social. Il y avait de poignantes afflictions dans la société ; la famine rongeait les os du peuple ; les guerres privées désolaient tout. Les sillons étaient remplis de sang; il n'y avait plus de bœufs dans les verts herbages ; les brebis et les moutons étaient enlevés par les seigneurs qui descendaient de leurs manoirs comme le loup dévorant et l’aigle qui de son aire , sur les Alpes , fond dans les plaines du Milanais. Que devenaient alors les produits de la terre ? qui pouvait promettre une bonne récolte? La famine brisa la première moitié du onzième siècle; la chronique nous décrit à quelles privations étaient exposés les malheureux habitants îles cités et de la campagne; les populations étaient amaigries d’une manière effrayante. Au sein des monastères mêmes , les dortoirs étaient vides; la cloche ne sonnait plus les heures du repas; on payait jusqu’à six deniers d’or un sclier de blé (2) ; voilà ce qui rendait les prescriptions des conciles indispensables, et en rapport avec ccs grandes privations. Les conciles protégeaient les champs par la trêve de Dieu , et le peuple par les abstinences qu’ils imposaient aux riches ; ces jeûnes répétés deux ou trois fois la semaine , tous ces ordres donnés par l'Église , avaient-ils un but unique de pénitence? n’élait-ce pas un moyen d’égaliser les privations , de ménager les subsistances, et de faire que le riche et le pauvre fussent également soumis aux sacrifices par l’abstinence? Alors on n’entendit plus le cliquetis des verres dans les festins des riches, alors les monastères se réformèrent avec un zèle* indicible ; ici, on se résigna à manger des légumes et du poisson de viviers ; là, quelques racines des champs suffirent

(1) IUldéric, Chronlc. cameraccns., liv. ui, ch. xxvn.

(2) Glabeh cl Adhésaii dr CmtU’Ui» sont les deux chroniqueurs qui parlent le plus longuement de» famines qui désolaient la monarchie de 1040-1051. l'oyez à la fia du chapitre.

(3) Les conciles du douzième siècle multiplient les jeûnes et les abstinences, y oyez la collection du P. Labl-e, ad ann. 1051.

(4) Sur les monuments de cette époque, consultez la sa-

pour nourrir les abbayes. Le jeûne de l’Église fut une grande mesure de police dans les temps de famine et de désolation au moyen âge (3).

Les maladies désolaient encore ccs tristes populations ; il fallait voir alors des villages entiers disparaître dans d'affreuses épidémies. Au coni- I incnceinent du onzième siècle, il y eut un déran- ! geineul atmosphérique qui sc prolongea pendant trente ans ; des pluies immenses débordèrent dans les sillons; il y eut des vents étranges, des tempêtes, des coups de foudre eu plein hiver. Ccs changements brusques de température, ce froid et cette chaleur subite, les étangs et les marais non desséchés, ces forêts humides près des manoirs, les accidents de l’air, causèrent de fatals ravages dans les populations : la maladie des ardents dura plus d'un demi-siccle; on était saisi tout à coup d’une fièvre brûlante, la peau se desséchait affreusement sur les os, puis la mort vous enlevait par niasses de famille (4) , depuis le pauvre petit enfant au berceau jusqu’à l'homme robuste aux membres forts, à la poitrine relue. El que diriez- vous de la lèpre hideuse? Loin d’ici, lépreux à la mine horrible! quel feu d’enfer est en toi? Voyez-vous cette face tout enflée , ces affreux bouleversements des traits , cette peste qui flétrit la belle carnation de l'homme? Alors commence le temps des maladreries et des léproseries pour soigner les pauvres infirmes ; l'institution en vint encore de la police catholique , sainte loi du moyen âge ! Le catholicisme était le pouvoir de protection et d’organisation sociale.

Ce qui secouait un peu le linceul de mort jeté sur la société, c’étaient quelques-unes de ces processions publiques, de ces translations de reliquaires, lesquelles donnaient la vie aux malades, un espoir aux souffreteux ; ces saintes histoires de miracles nous révèlent tout ce que la pensée catholique fit alors pour la société humaine. Les reliques étaient comme l’espérance de toute la génération (3); quand elles arrivaient dans une confrérie, le peuple accourait en foule saluer ces châsses d’or incrustées de pierres précieuses; il croyait que le bonheur allait lui être rendu, et ceux qui savent toute la force de l’espérance dans l’âme humaine, peuvent s’expliquer les guérisons merveilleuses. Il y a tant de miracles réels dans une foi ardente ! Quand un

vante préface de» Bénédictin» au dixième volume de la Collection des historiens de ta Gaule, et tes ch i oniques réunie» dan» ce même tolume qui embrasse Hugues Capet, Robert et Henri l".

(5) La grauile époque de» translation» de relique» est - surtout ledixiènie siècle ; dans le douzième siècle, rétablissement monastique prend plu» de régularité cl de consistance. Voyez Acta sanct. ordin. s a net Benedict. , par Mabillos, un des plus beaux recueils des Bénédictins.

HUGUES CAl’ET. — 103I-10G0.

peuple a ia vue frappée de terreur par la maladie i et les grandes calamités , ce qui le sauve surtout , ce sont les démonstrations de joie, la conviction d’un secours : la peste ravage une cité; quelle vive impression ne fait pas l’aspect d'une divinité secourable! Voyez cette foule émue à la face de ces lévites aux vêtements longs et flottants qui jettent des fleurs à la châsse du saint ; quelle magnifique procession serpente comme une rivière d’or et de rubis ! C était miracle déjà que le rapide passage des tristesses du fléau à l'espoir en Dieu ! la confiance revenait à ces cœurs flétris, à ces ârnes éprouvées par tant de calamités ! La colère du ciel allait s’apaiser! les générations voyaient partout la main j céleste; le saint allait intercéder pour le peuple, | et le moral des multitudes se relevait; elles avaient le courage de tout subir et de se rajeunir dans les j forces de la vie !

Que faisait alors Henri 1er, suzerain des nobles vassaux de France? dans quelle province portait-il ses batailles? où se dirigeaient ses carrés de lances? Le roi, comme les barons du moyen âge, restait peu dans l'oisiveté des châteaux , à l’abri des hautes ; murailles ; sa vie se passait aux combats et dans les grandes eonrocalions d’hommes d’armes. Déjà ' commençait l’usage des joutes à fer émoulu , des tournois en champs clos, qui faisaient le délassement des barons au retour de leurs guerres. Henri Ier avait une brillante ardeur; il aimait les lointaines expéditions; joyeux chevalier, il se montait facilement la tête avec h: vin blanc de Rebrechien ; il en faisait porter à sa suite dans les expéditions, et quand l’heure du combat était venue , il en prenait deux ou trois bonnes rasades pour s’animer ; c’était son usage, et cela lui réussissait bien (I).

La guerre contre les barons préoccupait Henri I"; il avait des griefs contre les comtes de Blois et de , Champagne , partisans de la reine Constance. | Tout le baronnage féodal depuis Sens jusqu’à l’ont* sur-Yonne était soulevé; le roi Henri Ier marche en personne. Ce fut une lutte de plusieurs années ; les comtesde Champagne furent tour à tour vainqueurs ou vaincus. Voici maintenant une ligue qui se forme entre Thibaut comte de Blois , Raoul comte de Valois, Valeran comte de Moulent : d s’agit tic l'apanage de Eudes, frère du roi : « Comment se

(1) Ost le chroniqueur Baldéric qui, jugeant des diverses qualités des vins de France, rapi>orle cette prédilection du roi pour le vin de Rebrechien :

Bacchtca non slmUet générât Prcvnesle racemot ;

Imù nec tUe locus qui d/ctl ur area Tiaccht,

Urbivtcinus quant dicunt Aurelianum,

Tatla vtna btbtt, nec talta vlna refundü;

Quce rex Henrtcut semper tibi vtna ferebat,

Semptr ut in pugnat animoiior irrt et met.

IHabillos, Annal., tvm. »v,pag. S36)

fait-il que le puîné reste sans avoir ? le roi féodal est donc sans entrailles pour sa famille? Comtes et barons, vile aux combats! il faut détrôner Henri, le roi ingrat et parjure. » C’est encore une.longue lutte; le roi reste maître des terres féodales; le comte Eudes, son frère, demeure captif dans le château d’Orléans ; le comte de Meulent est dépouillé de tout fief et de tout avoir. Les gonfanons de Champagne et de Blois furent abaissés (2).

L’administration du roi Henri se révèle par quelques Chartres; il accablait lui-même l’Église de dons. Tous les diplômes de celle époque contiennent des actes pieux pour obtenir les prières de l’Église. Ici c’est une pièce de terre donnée à un monastère; là des muids de vin assurés pour le service des solitaires du désert ; les droits de pêche dans les étangs, de chasse dans les forêts, sont également concédés aux cathédrales, aux abbayes; le roi leur accorde des péages sur les ponts , le droit exclusif de cuire le pain des villageois, serfs et manants. Déjà Henri 1er fait quelques concessions aux communaux pour les prairies et les usages; il veut que les pauvres habitants puissent couper du bois dans les forêts , et que le bétail du petit village ait un droit de vainc pâture sur les prés et les champs qui s’étendent à quelques lieues du clocher ; la vaine pâture est le vieux droit de la Gaule, c’est la communauté dans sa nature primitive. Voulezvous des Chartres scellées? les voici telles qu’on les trouve dans les Carlujairés : « Le roi confirme les dons de l'abbaye de Sainl-Barthélemy et de Saint-Pierre en Chàlonnais (3). Erbert , le clerc , donne ses biens à l’abbaye de Saint- Mcsmin ; le roi confirme le don (4) ; il approuve la fondation de l’abbaye de Saint-Serge, faite par Foulques comte d’Anjou (») ; le roi autorise l’élection directe des abbés en l’église <Le Noire-Dame de Soissons (6). » Quelle meilleure pensée pour un roi , dit la chronique de Baldéric , que de s’occuper de l’Église !

Les pauvres habitants avaient alors des douleurs bien poignantes: après la maladie des ardents , la famine élait venue encore. Les joies du bon moine Glahcr sur quelques années d'abondance avaient été d’une courte durée ; les greniers s’étaient vidés avec une indicible rapidité ; les celliers, si abondants et si riches en vins d'Urléuiis etdeBour- • : :* >

(2j Comparez Glaik* et le* Chroniques de Saint-Denis, loin. x el xi de doin Bouquet.

(3) Gallia Christian. loin, it, pag. 7I1>. •

(4j Voyez te P. Labié, dan» «es Miscellan., tome ti,

(5) G a/lia Christian., loin, it, pag. 088.

(6) Geimuis , Preuve de t‘ Histoire de Sotrc-Dame de Soissons, pag. 430.

gogne, étaient épuisés; des pluies inondaient les champs, un vent froid abaissait les moissons jaunies; et les religieux, qui observaient les astres dans les sombres tours du monastère, faisaient mille conjectures sur les phénomènes qui paraissaient au ciel : les étoiles filantes , les comètes à la queue de feu; le peuple souffrait des tourments inouïs, et le désordre moral était partout. Faut-il vous narrer les douleurs de la société? Écoulez de solennelles paroles ; « La famine désola l’univers, et le genre humain fut menacé d’une destruction prochaine; Ja température devint si contraire , que l'on ne put trouver aucun temps convenable pour ensemencer les terres (1) ou préparer la moisson, surtout à cause des eaux dont les champs étaient inondés ; on eilt dit que les éléments furieux s'étaient déclaré la guerre, quand ils ne faisaient, en effet , qu’obéir à la vengeance divine, en punissant l’insolence des hommes. Toute la terre fut tellement inondée par des pluies continuelles, que, durant trois ans, on ne trouva pas un sillon bon à ensemencer; au temps île la récolte, les herbes parasites et l’ivraie couvraient toute la campagne ; le boisseau de grains, dans les terres où il avait le mieux profilé, ne rendait qu’un sixième de sa mesure au moment de la moisson , et ce sixième en rapportait à peine une poignée. Ce fléau vengeur avait d’abord commencé en Orient; après avoir ravagé la Grèce , il passa en Italie, se répandit dans les Gaules, et n’épargna pas davantage les peuples de l’Angleterre. Tous les hommes en ressentaient également les atteintes : les grands , les gens de condition moyenne et les pauvres, tous avaient la bouche également affamée et la pâleur sur le front , car la violence des grands avait cédé aussi à la disette commune ; tout homme qui avait à vendre quelque aliment pouvait en demander le prix le plus excessif, il était toujours sûr de le recevoir sans contradiction. Chez presque tous les peuples, le boisseau de grains se vendait GO sous, quelquefois même le sixième de boisseau en coûtait 13. Cependant, quand on se fut nourri de bêles et d’oiseaux , cette ressource une fois cpuisce , la faim ne sc fit point sentir moins vivement , et il fallut , pour l’apaiser , se résoudre à dévorer «les cadavres ou toute autre nourriture aussi horrible ; ou bien encore , pour échapper à la mort , on déracinait les arbres dans les bois , on arrachait l'herbe des ruisseaux; mais tout était inutile, car il n'est d’autre refuge contre la colère de Dieu que Dieu même. Enfin, la mémoire se refuse à rappeler toutes les horreurs de celle déplorable époque; hélas ! devons-nous le croire? les fureurs de la faim

(1) Chronique de Gtabqr, liv. iv. chap. iv.

renouvelèrent ces exemples d’atrocité si rares dans j l’histoire, et les hommes dévorèrent la chair des ! hommes; le voyageur, assailli sur la route, suc- | comhait sous les coups de ses agresseurs , ses ; membres étaient déchirés, grillés au feu et dévorés ;

' d’autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine, recevaient l'hospitalité sur les chemins , et leurs hôtes les égorgeaient la nuit pour en faire leur nourriture ; quelques autres présentaient à «les enfants un «tuf ou une pomme pour les attirer à l'écart , et ils les immolaient à leur faim ; les cadavres furent déterrés en beaucoup d'endroits pour servir à ces tristes repas. Enfin ce délire , ou plutôt cette rage, s’accrut d’une manière si effrayante, que les animaux mêmes étaient plus sûrs que l’homme d’échapper aux mains des ravisseurs , car il semblait que ce fût un usage désormais consacré «pie de sc nourrir de chair humaine, et un misérable osa même en porter au marché de Tournus pour la vendre cuite comme celle des animaux; il fut arrêté , et ne chercha pas à nier son crime ; on le garrotta et on le jeta dans les flammes. I n rustre alla dérober pendant la nuit celle chair qu'on avait enfouie dans la terre, la mangea, et fut brûlé de même. On trouve à trois milles de Mâcon , dans la forêt de Chalenay , une église isolée consacrée à saint Jean ; un scélérat s’était construit , non loin de là , une cabane où il égorgeait les passants et les voyageurs qui s’arrêtaient chez lui ; le monstre sc nourrissait ensuite de leurs cadavres. Un homme vint un jour y demander l'hospitalité avec sa femme, et se reposa quelques instants; mais en jetant les yeux sur tous les coins de la cabane, il y vit des tètes d’hommes, de femmes et d’enfants. Aussitôt il se trouble, il pâlit; il veut sortir, mais son hôte cruel s’y oppose , et prétend le retenir malgré lui. La crainte de la mort double les forces du voyageur, il finit par s’échapper avec sa femme, et court en toute hâte à la ville ; là il s’empresse de communiquer au comte Olhon et à tous les autres habitants cette affreuse découverte. On envoie à Tintant un grand nombre d’hommes pour vérifier le fait : ils pressent leur marche et trouvent à leur arrivée celte bêle féroce dans son repaire avec quarante-huit têtes d’hommes qu'il avait égorgés, et dont il avait déjà dévoré la chair. Ou l’emmène à la ville, on l’attache à une poutre, puis ou le jette au feu ; nous avons assisLé nous-mème à son exécution (2). On essaya dans la même province un moyen dont nous ne croyons pas qu'on se fût jamais avisé ailleurs: beaucoup de personnes mêlaient une terre blanche semblable à l’argile, avec ce qu'elles avaient de farine ou de son , et elles en formaient des pains

;*) Raoul Glabm, Chronic., liv. iv, cbap. iv.

HUGUES CAPET. - 1031-1U60. t 987

pour satisfaire leur faim cruelle. C’était le seul espoir qui leur restât d'échapper à la mort, et le succès ne répondit point à leurs vœux ; tous les visages étaient pâles et décharnés , la peau tendue cl enflée, la voix grêle et imitant le cri plaintif des oiseaux expirants. Le grand nombre de morts ne permettait pas de songer à leur sépulture, cl les loups, attirés depuis longtemps par l’odeur des cadavres, venaient enfin déchirer leur proie. Comme on ne pouvait donner à tous les morts une sépulture particulière , à cause de leur grand nombre , des hommes pleins de la grâce de Dieu creusèrent dans quelques endroits des fosses , communément nommées charniers, où Ion jetait cinq cents corps, et quelquefois plus, quand ils pouvaient en contenir davantage: ils gisaient là, confondus pêlemêle, demi-nus, souvent même sans aucun vêtement ; les carrefours , les fossés dans les champs servaient aussi de cimetières (1). D'autres fois, des malheureux entendaient dire que certaines provinces étaient traitées moins rigoureusement , ils abandonnaient leur pays, mais ils défaillaient en chemin et mouraient sur les routes. Ce fléau redoutable exerça pendant trois ans ses ravages en punition des péchés des hommes; les ornements des églises furent sacrifiés aux besoins des pauvres; on consacra aux mêmes usages les trésors qui avaient clé depuis longtemps destinés à cet emploi , comme nous le trouvons écrit dans les décrets des Pères. Mais la juste vengeance du ciel n'était point satisfaite encore, et dans beaucoup d'endroits, les trésors des églises ne purent suffire aux nécessités des pauvres; souvent même, quand ces malheureux, depuis longtemps consumes par la faitu , trouvaient le moyen de la satisfaire, ils enflaient aussitôt et mouraient; d'autres tenaient dans leurs mains la nourriture qu’ils voulaient approcher de leurs lètres, mais ce dernier effort leur coûtait la vie, et ils périssaient sans avoir pu jouir de ce triste plaisir. 11 n’est pas de paroles capables d'exprimer la douleur, la tristesse, les sanglots, les plaintes, les larmes des malheureux témoins de ces scènes désastreuses, surtout parmi les hommes d'Église, les évêques, les abbés , les moines et les religieux ; on croyait que l’ordre des saisons et les lois des éléments, qui jusqu’alors avaient gouverné le monde, étalent retombés dans un éternel chaos , et l'on craignait la fin du genre humain (9)1 »

Ce sombre témoignage d’un contemporain indique le fatal état de la société dévorée par tant de fléaux.

(1) Raoul Glaser, liv. ir, cbap. iv.

(2) Ibid.

(3) On verra, par l'étude des chroniques, que les croisades

furent déterminées non-seulement parle principe religieux,

Après l’invasion des Hongres , des Sarrasins et des Normands , arrivaient ainsi des temps couverts d’un crêpe de douleur ; l’aspect triste de la génération se reflètedans tous les monuments : chroniques, Chartres, épltrcs lamentables, diplômes des rois et des seigneurs; on s’explique très-bien dès lors, par des causes physiques, cette ardeur de voyages et de déplacement qui marque le onzième siècle et tes croisades, l’immense émigration de cette époque. Lorsque tout un peuple sentait ses entrailles dévorées par la faim et la maladie , il courait sous un autre ciel, dans un autre climat. Ce n’était pas senbinent l’esprit religieux, le besoin du mouvement, qui portaient la multitude à quitter le clocher, le champ paternel, mais encore l'aspect affligé d’une société qui n’avait plus de quoi vivre (3) ; le peuple croyait à la fin du monde, parce que le peuple mourait, et que Dieu semblait ouvrir les cataractes immenses pour inonder la terre. Les cœurs étaient sombres comme le ciel couvert de nuées épaisses.

Pour lutter contre ces fléaux, on n’aperçoit aucun acte d’administration générale et de prévoyance souveraine; la royauté ne s’en occupe pas, elle esttoute militaire; l'organisation sociale nVst pas en elle, la police vient de l’Église, le catholicisme seul est chargé de satisfaire tous les besoins et de contenir toutes les passions terrestres ; le roi n'est que le chef de la force militaire. La vie de Henri lt-r n’a donc rien d’administratif; en avançant dans l’âge, il devient avide de terres et de fiefs ; il en prend de toutes mains , par la guerre comme par l'usurpation ; les chroniqueurs l’accusent d’avoir usurpé les propriétés des clercs par pillerics et confiscations. Henri aimait les chants des trouvères , les fastes des tournois, les cours plénières, les dignités de son palais, et on lui doit la division et la hiérarchie îles officiers royaux : le chancelier d'abord , qui avait soin du •ccl cl des Chartres, du service du trésor et de l'escarcelle; le boutciller, brave et digne serviteur, qui veillait aux caves de l'office et commandait à l’échanson porteur de coupes; le connétable , ou comte d’estable, soigneux gardien des nobles coursiers de l’écurie; le panetier, qui préparait les pains d'épices, pâtisseries du roi (4) , car Henri I*r aimait joyeusement la table , quand le hanap passait à la ronde diras les festins d’honneur; quels hommages ne devait-on pas à la coupe du roi!

La famille du suzerain était peu nombreuse; il n'avait que deux fils de son mariage avec Anne de

mais encore par le cri des générations qui mouraient <le faim. Comparer Guibf.rt de Nocknt, ann. 1095, ei Robert le Moïse, ibid.

(4> Rtoédictins, Art de vérifier le* Date* , tom. il, in -A1 2 3 4».

ibyGoOgt

Russie; le premier avait nom Philippe, le second Hugues. Philippe, encore enfant, était clevé en fils de noble lignée; son père le montrait aux barons , couvert de sa robe royale , comme le digne successeur de sa couronne : pour donner une plus haute sanction au droit de l’hérédité, Henri l" convoqua les vassaux , afin d’associer son aîné au pouvoir royal; cette coutume s’était conservée depuis Hugues Capet comme un moyen de transition d'un règne à un autre : à Reims le couronnement eut lieu en présence des prélats , nobles barons et chevaliers (1) î « I/an île l’incarnation de Notre Seigneur 1039, la trente-deuxième année du règne du roi Henri , le dixième jour des calendes de juin , la quatrième année de l’épiscopat de Gervais , le saint jour de la Pentecôte, le roi Philippe fut sacré dans l’ordre suivant, par l’archevêque Gervais , dans la grande église, devant l’autel de sainte Marie. La messe commencée, avant la lecture de l’épltre , l’archevêque se tourna vers le nouveau roi, et lui exposa la foi catholique, lui demandant s’il la croyait, et s’il voulait la défendre; on lui apporta la profession de foi par écrit; le roi Payant prise, la lut, quoiqu'il n’crtt que sept ans, et y souscrivit. Voici cette profession : « 3loi, Philippe, qtii serai bientôt, par la grôcc de Dieu, roi des Français, je promets devant Dieu et ses saints, dans le jour de mon sacre, que je conserverai et défendrai selon mon pouvoir à chacun de vous le privilège canonique , la loi et la justice dues, et que j’accorderai la juste dispensation des lois qui appartiennent à mon autorité. » Cela achevé, il la mit entre les mains «le l'archevêque, en présence de Hugues de Besançon et Réiuenfride de Sion, légats du pape Nicolas, des archevêques Mainard de Sens et Barlhêlerai de Tours , et des évêques Hridon de Soissons , Roger de Châlons , Elinand «le Laon , Baudouin de Noyon , Frolland de Senlis, Letherl de Cambray, Guidon d’Amiens, Aganon d'Autun , Hardoin de Langres , Achard de Châlons, Isembert d’Orléans, Imbert de Paris, Gauthier de Meaux, Hugues de Nevers, Geoffroy d’Auxerre, Hugues de Troy es, Héron de Limoges (2), Guillaume d’Angouléme , Arnoul de Saintes, Wéreon de Nantes; et des abbés Hérimar de Saint- Reini, RenédeSainl-Bcnolt, Hugues de Saint-Denis, Adrole de Saint-Germain, Gen in de Saint-Richard, Guathon de Saint-Valéry, Warin de Sainl-Josse, Foulques de Forest-31ouslier , Gérard de Sainl-

(1) Ceil la première formule de sacre qui ail été positivement conservée ; elle se trouve dans la grande collection des Bénédictins, tora. xi , pag. 52. Elle commence en ces termes: Anno incarnaüomt dnminiccr , 1059, indictione 13, régnante Henrlcorrge anno 32. Phltippus rex, hoc ordine in majore ecclesUX anlè a/tare S. Marier à Gerrasio archiepiscopo consccratus est. On trouve

Médard, Henri d’Homblièrcs , Gouzzon de Saint- Florin , Foulques de Saint-Michel de Laon , Guidon de la Marche, RodolL* de Moulon , Albert de Saint- Théodoric , Warin d'IIautvilliers , Henri de Saint- Basile , Hugues d’Orbac , Odilard de Châlons, W antlclgcr de Cléves, Valezan de Verdun, Adalbert de Dijon , et Avesgrand du Mans. Alors Guillaume , archevêque de Reims, prenant la crosse de saint Rémi, exposa que c’était à lui qu'appartenait le droit de proclamer et de sacrer le roi , depuis que saint Rémi avait baptisé et sacré le roi Clovis; il fit voir ensuite comment le pape Hormisdas donna à saint llénii la primauté de toute la Gaule, et comment le pape Victor en avait renouvelé le litre à lui et à son église; ensuite, avec le consentement du roi Henri, il proclama roi Philippe. Après l’archevêque de Reims, les légats du pape furent admis, uniquement par honneur et par amour pour le saint-siège , à proclamer le roi , après toutefois qu’il eut été déclaré que le consentement du pape n’était pas nécessaire. Les archevêques, les évêques, les abbés et tout le clergé; ensuite Widdon, duc d’Aquitaine; Hugues, fils et envoyé du duc de Bourgogne ; les délégués de Baudouin de la Marche, et de Geoffroi, comte d’Anjou; les comtes Rodolfe de Valois (3) , Hébert de Yermandois , Widdon de Ponthieu, Guillaume de Soissons, RainaUl, Roger, Manassès , Hildouin, Guillaume d’Auvergne, Hedeberl de la Marche, Foulques d’Angouléme, le vicomte de Limoges ; ensuite les soldats et le peuple, tant grands que petits, y consentirent par des acclamations unanimes répétées trois fois : Nous V approuvons ! n ous le voulons 1 qu'il sait ainsi ! Alors le roi Philippe, à l'imitation de ses prédécesseurs, promit sa protection pour les terres de l'église métropolitaine de l'abbaye de Sainl-Rcmi et du comté de Reims. L'archevêque donna à Philippe l'onction royale, et toute la cérémoniese passa avec une grande dévotion et une grande joie, sans aucun trouble , sans aucune contradiction , et sans aucun dommage pour la chose publique. L’archevêque Gervais reçut volontiers tous ces seigneurs , et les fêta magnifiquement à scs frais; il lie le devait qu’au roi , mais il fil celte libéralité pour honorer son église (4). »

Le couronnement de Philippe IPren présence de toute la famille féodale , fut une de ces solennités monarchiques qui préparèrent l'unité du pouvoir :

ainsi celle formule dons le grand cérémonial de France.

(2; Ou remarque que presque tous ces évêques sortent de la classe populaire, et portent des noms de serfs.

(3) Je rapporte celle longue suite de noms propres parce qu’il» appartiennent tous à la grande famille féodale. Il me parait important de la faire connaître.

(4) Dom Boi'quf.t. Coftect. des Histor des Gaules, t. x.

les Fronçais s'habituèrent ainsi à la grande loi de l'hérédité ; ils virent le fils succéder au père , ils lui prêtèrent foi et hommage avant le commencement du règne. Il n'y eut pas de transition , les dignités du palais restèrent les mêmes; le chancelier du roi scella les Chartres ; les noms de Philippe et de Henri parurent en commun dans les ordonnances. La suzeraineté n'était pas assez sûre , assez invulnérable, pour (pi’on s'abandonnât aux chances de la mort ; l'association évitait les dangers d'une transmission successorale. Henri survécut à peine une année au couronnement de Philippe 1er ; il mourut dans la forêt de Bière ou de Fontainebleau (1); il habitait une de ces fermes royales répandues dans le Parisis (2) ; les rois aimaient les grands bois où l'on pouvait suivre à la piste le cerf et le sanglier. La mort de Henri I" fut subite : un chroniqueur raconte qu’il fut empoisonné par son physicien ; le physicien était alors médecin du roi, le savant qui présidaiL à tous les remèdes de l’apothicairerie ; on raconta qu'il avait donné une potion au roi , et que ce prince s'était tout à coup évanoui pour ne plus revenir à la vie (3). Henri Ier fut enterré dans la petite église de Fontainebleau, puis on plaça son tombeau à Saint-Denis , au milieu de celte longue suite de suzerains qui reposent couchés sur le marbre. Tout cela n’est que tradition, car comment suivre avec certitude la fin d’un prince duquel on trouve à peine quelques Chartres? Le règne de Henri Ier disparaît au milieu des grands événements féodaux qui l’environnent î

Maintenant va se montrer la conquête de l’Angleterre par les Normands. Que devenait le suzerain , quand un simple vassal partait à la tête de ses hommes d’armes pour conquérir tout un royaume? L'administration de Henri I*p n’a rien de saillant; il n’existe qu’une seule ordonnance ou diplôme sur les coutumes d’Orléans, afin qu’on ne ferme jamais les portes du temps des vendanges (1); tout le reste se résume en des donations pieuses; la royauté s’affaisse devant les grandes physionomies féodales de la race normande. La société n’a pas d’unité encore, et c’est ce qui rend l’intronisation de Grégoire VII le fait immense du moyen âge!

(1) La forêt de Fontainebleau portait alors le nom de Bière.

(2} La mort de Henri le' est du 90 août 1000. Bénédictins, Art de vérifier tes Dates, lom. u.

(3) Chronique de Saint-Denis, ad ann.1000, cl Ordkric Vital.

(4) Collection du Louvre , tom. i", pag. i.

(5) Je consacre un chapitre à cel épisode de l'histoire de France au dixième et au onzième siècle; j'ai plus narré que disserté. Je me trouve en dissidence avec V Histoire de la Conquête des Normands en Angleteri'e : je suis resté

Cirr.riGi'c.

Page 1