UNITÉ DU POUVOIR. — GRÉGOIRE VII
Symbole féodal. — L’empereur Henri IV. — Symbole du pouvoir moral. — Grégoire VII. — Nationalité italienne.
— U»tnpalion allemande. — Lutte de Grégoire VII contre Henri IV. — Maximes de la papauté. — Réforme.
— Abattement du type féodal. — Réaction. — Mort de Grégoire VII.
A lotîtes les époques les itlées se font hommes ; le Verbe se fait choir, et ce mystère sublime domine les générations dans la marche des temps, L’incarnation de l'intelligence qui liait, soutfre et meurt, est le tableau de ce grand martyre de l'homme qui se donne nue mission ; l'histoire présente la lutte incessante de deux principes hostiles: la matière et l'intelligence, la force brute et l'esprit qui vivifie. Henri IV, qui portail en ses mains la boule d’or de l’Empire, devient dans ce siècle l’expression de la féodalité; c’est le caractère emporté, fantasque, dissolu , sensuel , comme le baron , au milieu de la vie : ses membres sont forts et velus , il a le ventre proéminent, il mange beaucoup, comme toute la race allemande; il se nourrit, comme Guillaume le Normand , de sanglier et de venaison qui alimentent les passions brutales; l'empereur Henri IV est violent, cruel ; il ne s’arrête à rien, il noie la tyrannie dans la dissolution ; c'est l’homme féodal en sa nature primitive; il essaye d'assouplir les idées à la force , l'intelligence à la chair (1).
Grégoire VII , au contraire , devient le symbole énergique du pouvoir moral ; son corps est amaigri; il est austère, tenace, impératif; il a un plan et le suit, aucune résistance ne l’arrête; il a la conscience de son droit; il veut le pouvoir, il y marche. Grégoire VII développe fièrement sa pensée ; les obstacles materiels ne sont rien pour lui, il a la conviction que tôt ou tard il pourra les vaincre: les hommes d’armes, les barbares, foulent l’Italie aux pieds de leurs chetaux; des nobles romains frappent le pontife sur les marches de l’autel; des patriciens, des comtes pleins de tral-
(1) Aussi l’empereur Henri IV a-i-il clé hautement célébré par le (iix-buitième siècle, époque essentiellement sensuelle ; Grégoire Vil fut alors présenté comme un tyran et un moine ambitieux. Voltaire a écrit sur ce sujet un rhapilre tout d'esprit , dans son livre sur les hicrurs et lf Esprit des Nations.
trise, l’arrachent du sanctuaire par les cheveux; Grégoire VII ne s’arrête pas un seul moment dans sa mission, il lajdéveloppe, la suit avec In plus grande, la plus profonde unité; captif, il se proclame aussi fort que s’il avait le monde à ses pieds : la pensée n’esl-elle pas toujours libre? et saint Pierre ès liens n’annonçait-il pas l’idée de l’émancipation chrétienne opprimée dans le vieil empire romain, « puis triomphante aux quatre vents de la terre? » Grégoire VII continue sa lutte contre le pouvoir brutal et armé, sans détourner la tête ; obligé de fuir de Rome , il n’en porte pas moins haut l’autorité morale dont il s'est fait la constante expression ! Le pape oppose sa force intellectuelle au féodal qui n’a pour lui que la grossièreté de scs passions et l’impatience de ses batailles. La victoire viendra au faible prêtre, les armes de fer s’usent sur la conscience du droit (2).
Un second trait qui sc manifeste dans cette physionomie de Grégoire Vil, c’est le principe de la nationalité italienne ; la domination des papes n'est qu'une grande résistance à l’invasion des Germains. Grégoire VII est Italien de cœur et de tête, il a mission de défendre la race méridionale contre les invasions des Allemands. Si quelques seigneurs lombards , indignes de la patrie , se jouent assez des liens sacrés de la nationalité pour appeler de leurs voeux l’invasion de la race germanique ; si à Milan et à Ravenne on salue l’étendard des empereurs, le véritable peuple suit l’impulsion du pape, pouvoir qui représente le plus complètement la patrie italienne. Grégoire VII opposa tour à tour avec habileté les Normands de Sicile aux hommes du Rhin, de la Meuse, et puis aux Grecs du Bas- Empire. Quand les Normands eux-mêmes se montrent imitéralifs, alors le pape fait un appel au peuple d'Italie pour soutenir la patrie commune; ne faut-il pas sauver les belles cités méridionales? faut-il les abandonner aux invasions qui les menacent? A toutes les époques, les papes furent le pouvoir le plus exclusivement italien , et ce n’est pas sans intérêt qu’on suit la correspondance de Grégoire Vil, couvrant de sa protection les marchands de Fat me et de Rologne qui voyagent en France, pour les sauver du pillage des féodaux (3).
Ainsi fut l’origine de celle lutte immense, permanente, entre Grégoire VII et Henri IV, dont l’histoire est partout. Quand l’empereur des Alle-
(2) Il faut suivre attentivement l'histoire de Grégoire Vil dan« le P. Pagi, le continuateur de Raronius, en la comparant avec Scbmidt , Ilist. des A Item. , ad ann. 1073-1085.
{S) l'oyez la correspondance de Grégoire VII dans le P. Pagi. ad ann. 1076. Le pape menace d'excommunication tou» ceux qui arrêtent ou pillent les marchands italiens.
manda s'abandonne à l'impétuosité féodale de son caractère, il se précipite dans l'Italie, il plante le gonfnnon de Souahe sur 1rs 'murailles de Ravcnne, de Pavie et de Rome ; puis le cœur lui manque devant l'excommunication et l'interdit ; les remords pèsent à l’adultère, il se repent , il s’agenouille «levant le pape, et courbe son front dans la poussière. Le type féodal est abaissé devant la pensée austère du pouvoir ; l’homme dissolu fléchit le genou devant la tète impérative, mais pure de toute passion vulgaire. Ne cherchez pas d’autres explications aux différends entre l’Empire et la papauté au moyen Age ; et ici se révèle ce beau caractère de la comtesse Mathilde, souveraine de la Toscane et des villes lombardes. Mathilde, née en 1040, avait donc vingt-sept ans lorsde riutronisation de Grégoire VII ; fille de Boniface III, marquis de Toscane, et de Béatrix de Lombardie, elle avait reçu en héritage la Toscane, Lucques, Modène, Reggio, Mantoue, Ferrare , Parme et Plaisance , c’est-à-dire la plus belle, la plus fertile , la plus intelligente portion de l’Italie. A huit ans , cet héritage souverain était échu à Mathilde , et l’on vit une jeune fille, profondément dévouée à la pensée italienne, se prononcer contre la race germanique; son tuteur fut Godefroi le Barbu , duc «le Lorraine , second mari de Beatrix (1). Quand Mathilde gouverna seule, elle se dévoua patriotiquement aux intérêts italiens et à la puissance papale qui s’eu était fait l’expression. Tout entière à ses idées politiques , Mathilde resta chaste, <|uoiqu'elle eût épousé le fils de Godefroi le Barbu son tuteur. Noble administration «|ue celle de Mathilde! car elle orna la Toscane, Modène et Reggio de monuments magnifiques, de temples, de châteaux forts, de ponts d’une architecture hardie jetés sur celte campagne ombragée de peupliers et de pampre comme sur les bas-reliefs antiques. Ce fut dans le château de Canossa , près de Reggio , que Mathilde accueillit Grégoire VII fugitif ; et quand ce pontife maigre, maladif, ne possédant pas un pouce «le terre, abaissa le puissant empereur féo«]al jusqu'à ce point de recevoir un châtiment «le sa main, Mathilde assistait à côté du pape à celte humiliation de la race germanique ; le patriotisme italien «levait être ici pleinement satisfait, «piand les coups de discipline retentissaient sur les chairs grasses et blondes de ce féo«lal , type grossier «les Allemands, vieux ennemis et envahisseurs de la patrie. Mathilde subit av«‘c résignation la disgrâce; l’armée impériale dévasta le Modénais , les pesants coursiers de la Germanie foulèrent les campagnes
(1) Payez le beau travail de Mansi , Uemorie Délia (Iran1 Contesta Matilda, da Fr. M.Fiorentino, con molli documcntl. Lucca, anno 1750. in-4a.
(«mifiiiE,
«1«î Mantoue. Mathilde resta toujours Italienne et l’alliée «le Grégoire VII jusqu'à la mort du pontife. C«* fut un beau spectacle «jue ce dévouement d’une femme pour la nationalité et la liberté! Il sYn produit souvent ainsi sous un ciel pur et chaud. Grcgoire VII et Mathilde furent le symbole «le la grande i«lée de patrie qui se déploya contre l'invasion «les Germains. Aussi le souvenir de la comtesse est-il encore populaire «lans les cites «le Modène et «le Ferrare, et «les trae«*s «le son administration magnifique se trouvent ici là cachées sous l’herbe comme les ruines romaines «lans les campagnes qui environnent la ville éternelle (2).
Henri IV. un moment abaissé dans la poussière, se montre une fois encore avec toute l’impéluosilé de l'ambition charnelle ; il s'émeut de honte, il voit l’humiliation que la force conipiérante vient de subir; elle a fait hommage au pape! Quoi ! il a une é|»ée, s«*s bras sont vigoureux , des lances épaisses l’entourent et le pressent , ses chevaux hennissent , il peut donner à ses hommes d’armes mille manoirs de rleresà piller, et il se reposerait là, humilié dans la poussière! Cela ne peut être; abaissera-t-il ainsi son front d’empereur? Henri IV convoque de nouveau ses barons, il marche en Italie; Grégoire VH fuit de Rome , le Capitole est occupé par la race germanique. L’Empereur reste maître des Romains, il proscrit tous les partisans «lu pontife: Grégoire VII parcourt en fugitif la Rouille et les terres méridionales de l’Italie, mais il emporte avec lui «relie grande idée d’un pouvoir unique et moral qui dominera le inonde des âmes.
La lutte «le Grégoire VII et de l’Empereur parait comme un vaste conflit; elle personnifie l’histoire du moyen âge, elle symbolise le débat du baron contre le clerc. Toutes les époques présentent cet aspect «lans des formes modifiées ; il n’est pas de société qui n'assiste à ce dualisme de l'idée contre la matière. Au moyen âge, le catholicisme est la pensée sociale , le mobile de la civilisation , la féodalité est la matière forte qui résiste ail mouvement des idées; c’est la conquête en possession «lu sol, comme l'homme «l’armes dans sa tour fortifiée. La querelle de Grégoire VII et «le Henri IV est un mythe où se heurtent ces «leux principes sur un plus vaste théâtre, dans dès proportions qui touchent à l’empire universel ; ce que les barons et les clercs disputaient pour un fief, pour une mansede terre, le pape et l’Empereur l'étendaient à la domination de l’Europe : « J’ai un noble et fort baronnage, et je saisis cette terre » ; ainsi parle le seigneur féodal :
(2) J'ai visité plusieurs fois le tombeau de la comtesse Mathilde dans la basilique du Vatican : il y fut transporté, en 1C5'), par le pape Urbain VIII.
à cela le clerc répond : « Arrête, homme de la force, sur les limites de celte terre, sinon je l’excommunie et l’interdis (I) ! »
Dans ce drame laborieux, dont le résultat fut si disputé, il resta de grandes maximes d’unité et de gouvernement jetées aux générations. Vaincu et exilé, Grégoire VII n’abandonne jamais 1rs immenses théories de l’Église catholique; il rédige son propre code du pouvoir souverain, la plus curieuse expression d’une autorité qui a foi en elle-même. « L’Église romaine a été fondée par Dieu seul ; le pape exerce la juridiction souveraine, seul il peut déposer les évêques et les réconcilier ; ses légats ont les prérogatives sur tous les évêques dans les conciles, quelle que soit leur dignité ; ils pourront les déposer en vertu de leur droit. Personne ne peut demeurer dans la maison d’un excommunie; au pape seul il appartient de faire de nouvelles lois, de réunir des peuples nouveaux, de fonder des abbayes; seul il peut user des ornements impériaux ; tous les princes devront baiser le pied du pape ; son seul nom sera récité dans les prières de l'Église; son nom doit seul dominer dans le monde; il peut déposer les empereurs, il peut transférer les évêques d’un siège à un autre; seul il peut ordonner des clercs, seul il peut convoquer les synodes, seul il peut briser toutes les sentences, et seules ses sentences ne peuvent être méconnues ; nul ne peut le juger, et lui
(1, Celte lutte s'est reproduite même aux temps moderne*, et les guerres de la révolution contre Pic VI, et de Napoléon contre Pie Vit ne Furent-elles pas mues par le même principe? La force matérielle fut ici en opposition avec la force morale. Cette lutte se personnifie dans le pape et l'Empereur.
(2) Quod romana Ecole sia à solo Domino s'il fundata.
Qnod soins romanus pontife x ex jure dicalur universal} s.
Quod il te solus possit deponerc episcopos vel réconcilia re.
Quod tegatus ejus omnibus cplscopis prœsit in concilia, eliam Inférions gradùs , et advcrtùs eos sente n liant deposilionis possit tiare.
Quod absentes papa possit deponerc.
Quod cum excommunicalis ab i/to , inter caetera nec eàdem domo, debemus manere.
Quod itti soit ticel pro temporis necessilate novas loges condere , novas plebes congre g are , de eanonicâ abbatiam facere et contrà divitem cpiscopatum dividere et inopes unire.
Quod solus possit uU imperiatibus insignls.
Quod soliuspapce prdes ont ne s principes deosculen tur.
Quod ittius soli nomen in ccclesiis reciietur.
Quod unlcum est nomen in mundo.
Quod iUi lierai imperatorcs deponerc.
Quod itti llceat de se de ad sedem, necessilate cogente , episcopos transmu tare.
Quod de omni ccc/csiâ quocumque votuerit clcricum or dinar e.
peut juger tout le monde. Toutes les grandes causes doivent lui être déférées, l’Église romaine ne peut errer, et dans l’avenir et dans le présent; celui-là n’est plus catholique qui se met en opposition avec le pape (2). »
Cette profession de foi complète , absolue , cette répétition constante de ce mot seul , qui est l’expression de toute domination exclusive, constituait la dictature, puissance souvent civilisatrice pour sauver les sociétés. Le pape se place hautement à la tête du pouvoir; il le délègue à ses légats pour l’exercer dans tous les royaumes qui ne sont que des provinces dans l’univers catholique. Tout ce qui porte son image ou son empreinte est plus puissant que les rois et les empereurs ; un légat , serait-il simple clerc , peut briser les évêques et les primats ecclésiastiques. Que cette autorité soit matériellement contestée en plusieurs circonstances, la pensée en est néanmoins jetée au monde. Ainsi tout pouvoir fort , qu’il soit roi , assemblée de peuple ou pontife, a besoin de faire respecter ses représentants; il les place haut, afin que leur autorité rayonne , et qu’elle imprime sa propre énergie. Il faut se reporter au temps d’anarchie et de dissolution, à cc onzième siècle, où tout était lutte dans la société religieuse et politique; il n’y avait aucun pouvoir incontesté , la force brutale dominait la féodalité éclalautsur le laboureur, sur le marchand,
Quod ab ilto ordinal us alii ecclcslœ prccesse. potest, sed non mllitare, et quod ab aliquo episcopo non debet superlorcm gradum accipere.
Quod nulla synodus absque prœcepto ejus debet général! s vocari.
Quod nuttum eapitutum nutlusque liber canonicus habeatur absque ittius auctoritate.
Quod sentent la ittius à nuttodebeat retractari,clipse omnium solus relractare possit.
Quod à ne mi ne ipse judicari de beat.
Quod nultus audeat condemnare aposlolicain sedem appellantcm.
Quod majores causœ cujuscumque ecdesiœ ad eam referri debeant.
Quod l'Ornano Ecctesia nunquàm erravit nec in perpetuum , Scripturd testante, errabtt.
Quod romanus pontîfex , si canonict fuerit ordinatus, meritis beati Pétri indubUanter efflcitur sanctus , testante sancto Ennodio papier si episcopo , ci muftis sanctis palribus faventibus , sicut in decretis beati Symmachi papœ continelur.
Quod ittius prœcepto et licendcl subjcctis lierai accusarc.
Quod absque synodali convcntu possit episcopos deponerc et reconciliare.
Quod catholicus non habeatur qui non concordat romanœ Ecdesiœ.
Quod à fidetitate iniquorum subjectos potest absotvere. { Concilia Cotlect., loin, x, psg. 110 et 111.)
sur tout ce qui n'était pas assez fort pour $c dé- 1 fendre. 1/individualilé se formulait partout au sein de l'Église même, les mœurs étaient dans la dépravation la plus profonde; les concubines envahissaient les dortoirs des abbayes; les clercs couraient à la chasse, aux festins, ils portaient les armes comme les féodaux eux-mêmes : celte absence de toute discipline, qui pouvait la réprimer? quelle était l'autorité assez forte pour imprimer un peu d’ordre à ce chaos? Ne fallait-il pas une dictature constituée et reconnue? Toutes les fois que l'anarchie s’empare des idées, il se fait une évitable réaction vers le pouvoir absolu ; n’est-il pas nécessaire d'établir une forte pensée sociale, quand le désordre est partout?
Grégoire VII prit donc celte dictature, parce qu'elle était indispensable dans le triste état social du moyen Age. Le premier bienfait pour la société, c'cst l’existence d'un pouvoir régulier, et le pape constitua l’autorité des principes que les empereurs n’avaient pu obtenir. Le pape et l’Empereur, voilà les deux forces qui luttent pendant trois siècles, parce qu'ils personnifient deux grandes idées : Grégoire Vil parvient à dominer moralement. Une fois la dictature prise, le pape la met en action comme un puissant moyen de discipline dans la société désolée ; il ababse tant qu’il le peut la force féodale , qui était la première cause du désordre; d’elle venaient le pillage et la violence : cet empereur que vous voyez aux pieds du pape, la tète couverte de cendres, c’est la féodalité sauvage, la force individuelle et brutale agenouillée devant le symbole de la loi morale, de la puissance qui ne \ recourt pas au glaive et à la désolation; c’est la luxure , les passions ardentes , l'homme de chair et de sang qui reconnaît la suprématie de la pensée ; c’est la terre brute qui s'agenouille à la face du ciel! Ensuite, quel bel exercice de la dictature papale dans l’intérêt de la discipline sociale et de la loi ecclésiastique? Un sire, un baron hautain renvoie-t-il sa femme de la couche nuptiale, brise-t-il les liens du mariage , le pape intervient pour ramener ('unité et les saints égards entre l’homme et la femme que la main de Dieu a bénis; qu’il y ait usurpation par un féodal des terres d'autrui , des biens de la famille, de celte terre cultivée, vieux patrimoine des races , c’est encore le pape qui se montre et foudroie l’usurpateur : la puissance pontificale semble ici instituée pour ramener les âmes à ce qui est juste et droit ; et qu'on remarque bien que ce n’est pas pour lui que Grégoire VII travaille ; il est
(1) Pour bien juger Grégoire Vit , il faut lire ses propres npuvres. C’est le manque d’étude qui a rendu si imparfaits la majorité des travaux modernes sur ce grand pon-
sobre, austère comme un solitaire du désert ; il se nourrit de légumes sans sel; jamais femme n’a touché ses vêtements; et cette comtesse .Mathilde, que l’on a présentée comme une concubine, mourut chaste et pure : la vie austère est la première condition de toute dictature, et le pontife qui réprimait les mœurs et jetait l’excommunication contre les clercs concubinaires , devait donner l’exemple de la plus profonde chasteté. 11 n’y a de pouvoir durable que celui qui se respecte lui-même (1).
L’idée de gouvernement et d'unité, on la trouve dans les persévérantes prescriptions de Grégoire VII pour la réorganisation de l'Eglise; il n’y a rien d’épars, rien qui n’aboutisse à un centre commun, la papauté. Il soumet à la juridiction pontificale les conciles des évêques , les assemblées cléricales; appelé à régir l'organisation de l’Eglise, il ne veut pas plus de l’indépendance d’un évêqiie que de celle d*un roi, de la liberté d’un synode que de la liberté d’un concile ; tout doit venir de Rome et du pape infaillible; cette unité est le centre commun, reconnu et salué par l’univers catholique. Admirable caractère que celui de Grégoire VU! La violence est dans Rome, on traîne le pape par les cheveux, on le souffièle au pied de l’autel, et dans cet abaissement il conçoit la pensée d’une dictature universelle ; il a le sentiment de sa force morale ; quelle confiance n’a-t-il pas dans sa parole! quel caractère incorruptible cl tenace dans ses desseins! il ne pardonne aucun désordre, il les domine tous par l’action régulière de sa volonté. La dictature, pour sc justifier, a besoin d’être morale, incorruptible; autrement, elle ne peut agir et prouver sa mission. Il ne faut jamais se jouer avec l'idée qui vous fait dominer un temps ou une société.
Après avoir constitué l’unité de pouvoir . Grégoire VII essaye de lui donner une armée; il tente lin de ces grands mouvements militaires dont le pape serait le centre : de là celte ardeur que met le pontife à suivre la prédication du pape Sylvestre II sur la croisade ; il sent bien qu’en jetant l’Europe sur l’Asie (2), en remuant tout le sol féodal, il affaiblit la violence militaire parmi les chrétiens. Grégoire donne une issue à toutes les ambitions , il dompte les cœurs fiers et hautains, il les abaisse à ses genoux, où tous viennent prendre le bourdon, la panetière et la croix sainte du pèlerinage ! Il crée une milice du Christ, idée mystérieuse et symbolique, qui place, en définitive, l’homme des batailles sous la direction du pape et de l’Église catholique. Les croisades détachaient du sol féodal
life. — /'oyez Baboxujs et Pagi, ad ann. 1073-1085.
(2) F pis tôt. Greg. F Ht ad ann. 1075.
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les rois et les seigneurs redoutables ; la force territoriale est complètement déplacée dans ce mouvement militaire du catholicisme.
Telle est la vaste pensée de Grégoire VII ; le pape veut la dictature , et la société a cette tendance , car elle est profondément agitée par l’anarchie; il n’y a ui autorité civile ni unité dans l’Église. N’est-ce pas ici l’occasion de créer un pouvoir extraordinaire qui domine tous les autres? Grégoire VU s’en saisit par la promulgation de sa grande théorie de l'omnipotence et de l'infaillibilité du pape; il la jette au monde comme une pensée d’ordre, il la met en action autant qu’il est en lui. De telles tentatives ne sont jamais sans réaction ; le pouvoir brutal de la terre se révolte un moment : cet Henri IV, agenouillé devant le pape, se réveille pour faire un appel à ses hommes de batailles. Le voilà une seconde fois en Italie; Home est livrée au pillage des Germains, l'homme d’armes élève son gonfanon sur la basilique. Grégoire VII s’enfuit , il meurt, mais ses maximes demeurent debout comme une puissance morale ; on brise le pouvoir , mais les principes restent ; on foule aux pieds la tète du vieillard , mais il a la gloire d’avoir pose au milieu du chaos du moyen âge le principe d’unité : en vain cherchait-on l’autorité quand tout était brutalement livré à la violence égoïste. Grégoire VII constitue les éléments du pouvoir; il sauve la société morale , en proclamant un corps de doctrines invariables; il se fait dictateur au profil d'une pensée de civilisation !