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CHAPITRE XXVI

RÈGNE DE PHILIPPE lor.

Tutelle du comlc de Flandre. — Mariage du roi. — Ses premières armes. — Actes cl Chartres de Philippe l". — Question du divorce,— Mariage avec BcrlrndedeMonlforl. —Opposition de l'Église.— 1res de r.hartres.— Urbain II. — Idée de la croisade.

Philippe, associé depuis un an à la couronne et au partage de la suzeraineté féodale (I), succéda

(1) 23 mai 1059, riccHKsne, tom. iv, psg. 161.

(2) F.plst. Gervasiiarchiep. Rem., Duchesse, t. if ,p. 207.

(3) Il est une curieuse lellrc de Philippe l«« sur si propre édiicatiun , et sur les troutdes du commencement de son

enfant au roi ileori Ier son père. Les lois de la minorité n’étaient point fixées encore parles grandes coutumes ; devait-on suivre le droit canonique ou le principe des fiefs ? En aucun cas un suzerain de huit ans ne pouvait mener ses barons dans des expéditions belliqueuses , et il fallut dès lors un tuteur d’armes à Philippe 1er, qui prenait le sceptre (2). Anne de Russie, sa mère, se remariait au comte de Vermandois : c’était devoir pour les veuves de chercher immédiatement un mari et protecteur de leurs personnes et de leurs fiefs ; femmes et orphelins n’étaient point protégés encore par les lois de la chevalerie : si la veuve ne trouvait asile dans le monastère, quelle ressource lui restait-il dans son isolement? Anne de Russie, en épousant le comte de Vermandois , était entrée dans une nouvelle race; elle perdait son droit de surveillance sur Philippe I". « Hélas! écrit l’archevêque de Reims au souverain pontife , notre royaume n’est pas peu troublé. Notre reine s’est remariée au comte Raoul , ce qui déplaît extrêmement à notre roi, et ses ministres n’en ont pas moins de douleur. Cette affaire me donne aussi , en mon particulier, beaucoup de chagrin, et m’ôte le moyen d’exécuter, pour celte fois , ce que j'avais beaucoup désiré. Je m’étais proposé de faire un voyage à Rome pour visiter le tombeau des saints apôtres , pour avoir l’honneur de vous voir et de vous rendre et au saint-siège tous les services qui m’auraient été possibles, mais je n’ai pu le faire, tant le royaume est agité ! » Ainsi exprimait ses douleurs lt* plus antique des archevêques de la Gaule ; Gervais de Reims craignait de nouvelles émotions de guerre.

La tutelle de Philippe I" fut déférée à Baudouin V, comte de Flandre, un des prudents barons de la monarchie féodale ; le noble comte protégea l’éducation de son pupille (3). Baudouin lui-même, instruit dans toutes les sciences de la guerre , développa les forces naturelles du jeune suzerain, il maintint l’état «le paix dans le domaine du roi (4); la suzeraineté était trop restreinte pour qu’il fût possible à un roi enfant de conquérir les terres et les droits des fiefs nombreux qui avaient été usurpés. Baudouin ne tcuta aucune expédition ; la race normande dominait tout , elle couvrait le inonde de son éclat aventureux. Nul n’aurait osé, dans la toute jeunesse d'un roi , franchir les limites du Vexin français pour ravager les terres de Normandie et se mesurer avec ses belliqueux féodaux. Le comte de Flandre vit partir Guillaume le IbHard pour l'expédition d’Angleterre sans s'émouvoir et sans sc dis*

règne, Fuyez rorigia.il rapporté dan» le Traité du Franc - Air u, pag. 2SG-287.

(4) Aiaoin , de Miracul. sancl. Brncdict. liv. iv, et Ma b ai.cn , de lie diplomatie à , liv. vi, chap. dlxixt.

poser à la combattre! Pouvait-on savoir ce qu’il adviendrait de celte expédition ? Et d’ailleurs le duc Guillaume portail le goufanon de saint Pierre; il était sous la protection du pape, el cette sainte tutelle couvrait ses armes.

11 mourut, le comte Baudouin, lorsque le roi venait d'atteindre sa quinzième année. Philippe n'était point majeur de plein droit par la foi féodale; il prit néanmoins le gouvernement de son État; il se sentait le bras assez fort , la main rude et prompte ; et pourquoi voulez-vous qu’il n'essayât point son courage? Quand un suzerain n'était pas adonné à la clergie, lorsqu’il était élevé au noble métier des armes , rien de plus naturel qu'il couvrit sa tête et son corps nerveux d’une armure de fer pour conquérir terres et fiefs ; quelle autre vie eût pu lui convenir? Lit mollet et doux pouvait-il servir au jeune varlet impatient ! Il advint en l'année suivanle(1068) que Foulques le Rechin ( ou le rechigné ) , comte d’Anjou (1), se prit de querelle avec Geoffroi le Barbu, son frère, « dont le corps esloit si velu, qu’on ne savoit mie si c’estoit un homme ou une besle brute des bois. « Or, Foulques le Rechin craignait que sondil frère ne fût secouru par Philippe le roi; il s’en vint incontinent en la cour plénière de Coropiègne , et céda à son suzerain tout le Gàtinais, à condition qu’il ne prendrait point parti pour Geoffroi le Barbu; ce que le suzerain consentit à faire. » Lors le roi jura bonnement qu’il liendroit la terre aux us et coutumes qu’elle avoit etc tenue, car autrement ne voudroit Guillaume du pays faire hommage. »

C était ainsi une bonne terre acquise sans bataille ; les Chartres posaient le principe de la réunion. Mais voilà que Robert le Frison, comte de Uollande, pays alors barbare cl germanique, apparut avec une grande armée pour cuvahir le comté de Flandre, tenu par Arnould III, petit-fils de Baudouin, le tuteur de Philippe Ier. On vit à la cour plcnicre de Compiègne un enfant blond comine les anges du ciel; Rirhilde sa mère le tenait de sa main droite; tous deux s’agenouillèrent devant le suzerain , et le requirent de prêter secours à l’orphelin détrôné contre l’usurpateur. Philippe le roi part à la tète d’une forte bataille de lances. Le dimanche de la sepluagésime , l’an du Seigneur 1071 , les Français rencontrent les Frisons el Hollandais près de Montcassel ; les trompettes cl buccines sonnent , on se précipite à la face les uns des autres, mais la victoire n’csl pas favorable à Philippe Ier ; l’enfant

(1) Chronique d'Anjou, ad ann. 1008.

(2) Mkieh, Annal, de Flandre, ad aon. 1070-1071.

(3) Ce» traditions sur les Frisons se retrouvent dans les romans de chevalerie , el l’Ariosle hVn est fait lui-même l'écho. Foycz le beau travail de M. Maauy.

Arnotdd, qui combattait de son bras innoceot , est tué à ses côtés dans la mêlée (2). L'orphelin fut ainsi dépouillé; la race du Nord avait une supériorité de corps et de force sur les Francs et les familles méridionales ! on ne pouvait résister à ces Frisons demisauvages , que les chroniques présentent comme incessamment aux prises avec les coups de la mer orageuseet les monstres qui paraissaient sur ces côtes désolées ; que de récits n’avaient pas faits les solitaires et les prédicateurs de l’Évangile, sur le caractère sauvage des peuples de la Frise el de la Zélande (3) !

Le découragement produit par la triste défaite de Monlcassel détermina le roi è demander en mariage Berthe, la belle-fille de Robert le Frison. Berlhe appartenait aussi à celle race du Nord qui obtenait le premier amour des rois de France; douces et simples dans leur résignation , les filles du Nord étaient presque toujours délaissées pour les châtelaines du Midi, plus adroiles, plus tenaces. Constance d’Aquitaine, sous le roi Robert, avait été le type de ces femmes de race méridionale qui absorbaient le caractère de leurs maris francs ; tandis que Berlhe, et après elle Ingerhurge sous Philippe-Auguste, reproduisent la femme germanique, douce, patiente, mais fade dans la vie commune. Le mariage se célébra dans la cour plénière de Fontainebleau (4) , et ce fut fête pendant plusieurs jours au milieu de la forêt agitée par les chasses bruyantes.

En ces parlements tenus ici là , dans les fermes el maisons royales , se décidaient les causes d’Eglise et de féodalité. Voici venir les moines de Saint-Serge et de Saint- Aubin d’Angers ; ils en étaient arrivés à ce point de dispute ardente à l’occasion «l’un champ, que leurs serfs étaient prêts à se battre ; les abbés s’adressèrent à la cour du roi pour se faire juger; à qui devait revenir le champ? lequel des deux mouliers avait titre et possession ? il n’y avait pas de Chartres antiques , pas de titres de propriété réelle et reconnue. Une transaction, scellée du roi , donna le champ à l’abbaye de Saint-Serge , moyennant une redevance payée aux moines de Saint- Aubin (3). Maintenant ce grave religieux que vous voyez venir dans la plaine, c'est Renaud, abbé de Saint-Médard «le Soissons ; à ses côtés marche Albéric de Coucÿ; que veut donc l’abbé de Saint-Médard? il se plaint «les usurpations «P Albéric. « L’Eglise a raison « , dit le roi Philippe 1er, et Albéric prèle serment de ne plus rien usurper sur l'abbaye; « que s’il y manque, dit la charlre, il s’engage à se donner en otage pen-

(4) Ddciksxb, au ton. iv, Çotlect. Francor. Histor pag. IM. «

(5) Carlulaire de l'abbé Dr. Camps. — Philippe 1er, loin. i«.— I.'abbé de Camps ne dit pas uù il a trouvé J’ori- , gioal de cet acte.

dant quinze jours île captivité dans la tour de Compïègne (1). i:

Pourquoi prépare- l-on cette grande cuve d’eau chaude à la face du roi dans l’église de la Sainte Trinité de Soissons? de quoi s’agit-il , et quelle question de jurisprudence faut-il décider? Quand il y avait dispute de fief d'Église , l’épreuve n’étail-elle pas ordonnée? le duel par champion n était pas encore complètement admis. Le cas est grave, car le comte Arnould , surnommé Y Amère Farine , tant il avait pillé les greniers , tant il avait rançonné le peuple, dévasté les moulins et les fours, avait donné eu mourant scs biens à l’abbaye Sainte-Marie, comme pénitence de ses fautes. Ses hoirs niaient celte donation; les clercs d’Église, ne sachant pas qui disait vrai dans le serment, ordonnèrent l’épreuve de l’eau chaude: elle était fort populaire, cette épreuve, et la multitude s’était réunie en la cathédrale. Voilà les moines qui soufflent le feu au-dessous de la cuve ; les servants de l’abbaye jettent bûches sur bûches, Peau bouillonne, tandis que le serf des héritiers s’avance le premier pour subir l’épreuve; ce serf est presque aveugle ; il plonge la main , et la relire tellement brûlée , que la chair tomba toute flétrie en moins de trois heures. Ainsi fut constaté le bon droit de l’abbaye (2).

Dans le monastère de Saint-Florent , à Saumur, les moines eurent, au contraire, un procès à soutenir contre le seigneur de la terre; l’eau chaude bouillonna aussi pour l’esclave; mais, ô miracle ! l’épreuve est subie sans que la main soit atteinte par la brûlure (3) ! « Ainsi le jugement de Dieu manifesta le juste cl l’injuste » , dit la chronique. Les clercs n’étaient ils pas experts eu toutes les sciences? n’avaieut-ils pas trouvé une bonne préparation pour préserver le bras de l’esclave des monastères? La rusé luttait ainsi contre les armes des chevaliers, et balançait l’énergie du corps!

Les bons métiers de Paris eurent à se réjouir également du règne de Philippe ; les maîtres chandeliers, huiliers, furent agrégés en corps et durent jouir du bénéfice du regrat ( vente en détail). Ladite ordonnance est datée de Louvres en Parisis (1), le roi présent , et la chartrc fut scellée en plomb et en lacs de cordons blancs. Une autre ordonnance du roi affranchit Eudes, le maire, l’un des familiers du suzerain , à cause de son voyage en la terre sainte ,

(1) Mabillos , de lie diplomaticâ , liv. vi, chap. clvii, pag. 585.

(2) DuCAflcr., Gloss, latin. , tom. », col. 283, éd. eu 2 vol.

(3) Sotice de l'abbaye de Saint-Florent , de Saura ur.

(4) La chartre est écrite en français : Donné à Louvres, en Parisis, Pan du Christ 1061, et de notre règne le premier. (Cod. Louv, xvi.)

et les dix enfants de Eudes durent tous rester également affranchis. Celle chartre est revêtue du scel en croix de la propre main de Philippe 1er (B).

Vie active de guerres et de plaisirs que celle de ce roi ! A peine s’est-il reposé de son expédition en Flandre, qu’il se porte en Bretagne, alors envahie par la race normande. La rivalité se manifeste dès ce moment entre Philippe I"et Guillaume le Bâtard : hommes de France et de Normandie s’étaient souvent prêté appui; depuis l’avénemenl de Hugues Capet, ils avaient marché de concert en Bourgogne; plus d’un duc de Normandie avait secondé la race capétienne; mais après la conquête de l’Angleterre, les jalousies sc manifestent ; elles éclatent d’abord en vaines paroles et en simples moqueries. On se rappelle qu’un vieux traité, conclu sous le duc Robert, cédait le Vexin français à la race normande; Guillaume, roi d’Angleterre , le revendiqua comme son propre héritage ; fallait-il lui céder de si belles, de si riches terres? Guillaume était alors alité, son ventre avait considérablement grossi, à ce point qu’il moulait difficilement à cheval ; et comment , à celte époque de batailles, un prince alourdi, au ventre énorme, pouvait-il inspirer respect et obéissance à ses vassaux? H fallait à Guillaume une selle exprès, des étriers forgés de fer pour soutenir sa puissante corpulence. Il s’était donc alité, le roi Guillaume, et prenait remède pour s’amaigrir ; il craignait de devenir la risée de ses hommes, qui déjà lui jetaient à la face le litre de gros bâtard (6)!

C’était aussi un sujet de fou rire et de plaisanteries pour Philippe Ier et les Français, que cette grosseur du ventre et cette énormité du corps du roi Guillaume. Quand donc le Normand réclama ses droits sur le Vexin, le roi des Français répondit : « Le gros bâtard relèvera-t-il biontôt de ses couches? » Ce mot plein de moquerie et de méchanceté fut rapporté au vaillant roi d’Angleterre : « Dites à Philippe, s’écria Guillaume tout rouge de colère, que j’irai bientôt faire mes relcvailles à Paris, avec dix mille lances en guise de chandelles (7). » Ainsi fit le bâtard, car, au son du cornet retentissant , il se précipita sur le Vexin : à peine pouvait-il monter à cheval , tant son ventre lui pesait en sa selle; qu’importe , quand la colère bouillonne ! Guillaume mit tout à feu et à sang ; la vieille barbarie Scandinave se retrouva pour le pil-

(5) Et nominis sut caractère seu slgillo signari et prersentc propriâ manu suâ cruccfactà. ( Cotlccl. du Louvre, xv.)

(6) Roger de Hoveder , ad ano. 1087.

(7) Au reste, la bâtardise ne parait pas toujours une injure à Guillaume; dans une chartre il eu prend le surnom: Ego GuUletmus cognomento Bastardus, rex Angliœ, ad ann. 1080.

Inge tics abbayes ; ses archers vinrent jusqu'à Saint- Denis en France, et quelques-uns parurent même sur les hauteurs de Montmartre (1).

Mais qui peut compter sur les prospérités et les grandeurs de l'existence? Dieu disposa de la vie du conquérant ; Guillaume s'échauffa tellement dans sa colère, qu’il voulut franchir un fossé, ainsi qu’il le faisait dans l’âge de la force et de la jeunesse; il tomba ; un chroniqueur dit qu’il se brisa tout le ventre si charnu, si épais ! le conquérant alla rejoindre la terre qu’il avait tant convoitée. Il mourut , le noble duc , dans un petit village aux environs de Rouen ; les clercs l’inscrivirent parmi les morts de leur obituaire (2) , et les cloches sonnèrent trois jours le glas des trépassés. Il ne resta plus de lui que sa grande image sur les scels; on l’y voit à cheval , l’épée nue au poing , le casque de fer en tète; de l’autre main il tient la boule du monde , avec ccs mots : « Voici le signe du roi des Anglais (3). »

Ce fut une joyeuse délivrance pour Philippe 1er que celle d’un rival aussi redoutable que le bâtard, roi d’Angleterre et duc de Normandie! Guillaume laissait trois fils : l’un du nom de Guillaume le Roux , à cause de ses cheveux ras et rouges comme les feux du soir ; il était le cadet de race , et prit la couronne à Londres; l’autre fut Robert II, la Coule-Heuse (courte botte ou courle-cbaussc, selon l’explication des glossaires); le troisième fut Henri, depuis duc des Normands. Cette division d’héritage d’Angleterre et de Normandie entre les fils fut un sujet de guerre civile; et comment en eût-il été d'une autre façon , quand il s'agissait de posséder un si riche patrimoine? Le Roux prétendait à la suzeraineté de la Normandie ; la Coule-Ueuse voulait garder ses bonnes terres , son patrimoine d’hérédité. Les fils de Guillaume se menaçaient par Chartres et lettres fort dures (4) ; ils en vinrent à combattre de si près , que deux des frères croisèrent le fer en ennemi (8).

Quel avantage que cette guerre civile pour Philippe Iw ! car il pouvait opposer un frère à l’autre, les Normands aux Normands, et conquérir ainsi sur eux la suzeraineté! Philippe Ier n’hésita pas à secourir Robert, comme son vassal immédiat et son homme

(1) Comparez Ordbiuc Vital, Goulache de Johiêbe, et Roger de Hoteden, ad arth. 1080-1087.

(3) Guillaume mourut à HcrmcDiruville, le 8 ou le 9 sep- ' tembre 1087. I.’bistorien de ta Conquête, dans «es répugnances pour l'idée catholique , n'a qu'imparfailement rapporté les pieuses circonstances de cette mort, telles qu'elles sont dans Ordlaic Vital, liv. vu, pag. 550.

(3) iloc Angle regem tigno fatearit eumdem.

(4) Comparez sur cette guerre civile Ordlric V»tal et Guillaume de Malbesrirt, pag. 097.

lige; il lui prêta quelques batailles de lances, line telle résolution du roi retentit en Angleterre; Guillaume le Roux connaissait trop bien Philippe 1er, sa rapacité et son avarice , pour redouter beaucoup celte guerre : un peu de corruption , quelques besansd’or devaient suffire pour calmer le suzerain. Guillaume lui envoya une centaine île marcs d’argent, avec une lettre de prières et de soumission, et le roi des Français délaissa Robert avec perfidie (6). Il avait besoin de se livrer aux dissipations et aux joies de sa cour plénière : tel était le caractère tout sensuel de Philippe Ier ; souvent il préférait les jouissances des fêtes chevaleresques aux périls et aux succès de l’ambition.

Les joies étaient bruyantes en la cour du suzerain, on préparait de nouvelles noces. Les passions de Philippe Ier étaient vives ; le roi se dégoûta tout à coup de Berlhe, sa chaste épouse; et comme il fallait un motif pour rompre ce lien, le roi déclara devant la cour que Berlhe était sa parente. Les lois canoniques ne permettaient pas ers unions par la chair et le sang (7); on invoquait cc prétexte pour briser le mariage. Une passion plus vive tenait au cœur du suzerain ; Philippe relégua Berlhe à Montreuil-sur-Mer , fief désigné pour son douaire, et tandis qu’elle pleurait, la pauvre délaissée, Philippe enleva violemment Bertrade à Foulques le llechin ( le rechigné ) , comte d’Anjou , son mari : quand le désir était impétueux et le bras fort, qui pouvait arrêter le féodal? Ainsi Philippe renvoya Berlhe, et s'unit, par l’adultère, à la femme d’un autre, et tout cela à la face de l’Église , gardienne des chastes mœurs ! Cette insulte était trop profonde , pour que le pape ne préparât pas ses châtiments, avec l’activité de toute sa puissance , contre l’adultère. Heureusement le moyen âge vit la grande répression de l’Église contre les écarts de la force matérielle et des passions brutales.

Alors s’était élevé un de ces prélats à la parole hardie qui dominèrent le onzième siècle par l’action incessante de leur esprit. Yves, évêque de Chartres, né en Beauvoisis, de parents nobles, reçut ses premières leçons à l’abbaye du Bec, sous le diacre Lanfranc, la belle intelligence des cathédrales (8). Yves se rattacha à la vie monastique; il fut offert

(5) Ordebic Vital, ann. 1080.

(6) Orderic Vital cd fait le reproche, ann. 1090.

(7) Pour toute l'histoire du divorce et de l'excommunication de Philippe I«r, il faut surtout consulter la collection des épltres d'Yves do Chartres, dans le lom. x des Bénédictins.

(8) Les Bénédictins ont publié la vie d'Yves de Chartres, et analysé scs œuvres dans le xe volume de l 'Histoire littéraire de France.

infant à l’ordre de saint Benoit, car alors l’existence des moines permettait seule les solitaires méditations et les propres réels de la science; il fut le fondateur de l'abbaye de Saint-Quentin à Beauvais, et dota cette institution nouvelle de tout son patrimoine, pour que l’on y enseign.1t les sciences humaines et sacrées ; les clercs s’étaient donné cette mission d'intelligence qui avait si fortement grandi leur autorité. Yves s’éleva jusqu’à l'évêché de Chartres ; il y reçut te pallium des mains du pape Urbain II , et dans cette nouvelle dignité, Yves se déclara le défenseur «les prérogatives pontificales, paree que , comme tous les hommes supérieurs, il avait apprécié la toute-puissance de l'unité.

Le divorce de Philippe Ier avait retenti, et tout l'univers catholique s’occupait du nouveau mariage du roi avec Bcrlrade, la femme enlevée du comte d’Anjou. Quelques évêques «le France avaient prêté complaisamment leur autorité pour confirmer les noces royale* fixées à Paris ; ils avaient écrit à tous les monastères pour mander les abbés à venir dans les joyeuses cours plénières. Yves fut invite aux pompes du mariage; il s’opposa vivement à la consommation de l'adultère ; il écrivit des lettres pressantes et fières au roi ; il lui montra combien était indigne d’un prince ralholiijuc celle conduite, qui brisait de saints liens (1) pour se jeter dans l’adultère ; il lui rappela surtout «]ue Rome allait s’aliter, que le pape Urbain II , le conservateur de l’Eglise universelle, ne laisserait pas sans répression cet outrage aux lois divines et humaines. « A présent que je suis absent «le Votre Sérénité, je lui répète ce que je lui avais dit avant son serment : Vous m’ordonnez «le me trouver à la solennité de vos noces ; je ne le puis et ne le veux point, jusqu’à ce que j'aie été pleinement informé qu’un concile général a défini que le divorce que vous avez fait avec la reine votre femme est légitime , et que vous pouvez en conscience épouser Berlrade. Si l'on m'invitait à me rendre en un lieu où je pusse librement examiner celte affaire avec les évêques mes confrères, où je fusse sùr qu’on ne nous ferait aucune violence, je m'y remirais volontiers, et là j'écouterais, dirais et ft-rais avec eux ce que les lois et la justice m’ordonneraient. Mais comme vous me commandez simplement de me rendre à Paris auprès «le votre femme (je ne sais si elle le peut être), je ne veux point le faire; ma conscience, que je veux tenir nette devant Dieu , et la bonne réputation que je veux conserver devant tout le

(1) Epistol. Yves Car notent. , Dcchesve , (om. iv, par;. 217. — Ces lettres sont un curieux monument pour l'histoire Je France; il faut les comparer 4 la lettre d'Urbain II, qui «e trouve dans le Spicileg. de Dacdert, loin, v, p. 537.

monde comme évêque, m’en empêchent. J’aimerais mieux être jeté «lans l’eau , une meule de moulin au col , que de scandaliser les faibles et les ignorants (2). - Ces paroles étaient graves : la mort plutôt «pie le scandale, disait Yves de Chartres ; ces martyrs «les i«lées de verlu et d’ordre sont nécessaires pour épurer les mœurs de la société qui s'oublie. Yves de Chartres écrivait, «lans un ton respectueux et plein d’énergie, à l’occasion du mariage du roi Philippe Ier; mais les passions «lu prince étaient trop vives, son caractère d'une trop grande brutalité féodale, pour qu’il s’arrêtât «levant les simples remontrances des évêques : « C«*Ue femme me plaît . je la prends ; celte autre me déplaît , je la délaisse, » telle était la loi des féodaux. Berlhe, l’épouse répudiée, était morlc; Berlrade «le Montfort, enlevée par le roi, vivait publiquement dans les cours plénières; chacun savait qu’elle était sa mie, et que Philqqx? 1er allait la prendre pour sa femme. Yves de Chartres insiste fortement pour qu’un tel adultère ne se consomme pas, il menace le roi des foudres pontificales; il écrit également aux évè«|ues qui adhèrent à la célébration des noces royales : « Ne prêtez pas la main à la consommation du crime , vous en répondrez devant Dieu. » Yves de Chartres est l’esprit actif de cette époque; ses épltres forment une collection considérable , et se lient à tous les événements contemporains. L'épiscopat avait une si grande destinée ! Y ves de Chartres se pose comme l’expression de la pensée morale de répression (3) ; le principe de sa conduite est dans son obéissance à la cour de Home ; il sait toute la force de la papauté; il suit, dans l’affaire du mariage de Philippe l#r avec Berlrade, d’impulsion de la cour «le Home , la pensée unique de son gouvernement. Tous les esprits hors ligne «lu dixième et du onzième siècles se rattachent à l'unilé pontificale. Yves est eu correspomlance avec le pape Urbain 11 . ce pontife <jui avait si fièrement succédé à Grégoire VII , l’organisateur «le l’Eglise; il sent que la force est en lui.

Entre Urbain II et l'immense pontificat qui l’avait préréilé, il n’y avait «pie Victor III , abbé du Mont- Cassin, qui mourut dans la solitude après quatre mois «l’une administration agitée. Urbain II avait été undes évêques «lésignés par le pape Grégoire VU pour lui succéder à la tiare. Dès que les Romains reconnurent son élection, le nouveau pape se consacra de toutes ses forces à la vie pontificale, et comme pour confirmer la puissance des légats dans

(2) Epist. Yves Carnotens Duchesse, lom. iv.|». 218.

(ôjDuchesne a publié toutes le» lettres «l’Yvesdc Chartres; mais, je le répète, pour se faire une idée exacte de l’esprit de toute celte correspondance , il faut consulter les Bénédictins, Hist. littéraire de France, tono. x.

les divers royaumes, le nouveau pape se destina aux voyages, àj’existence aclive de l'apostolat. Ce fut une nouvelle vie pour la papauté (1); elle se montra partout présente. Urbain II voulut faire reconnaître l'autorité de Rome : dans ce but, il passa les Alpes, annonçant lui-même qu*il tiendrait un concile général à Clermont en Auvergne. Un concile était alors une des grandes assemblées politiques de la chrétienté. Il ne s'agissait pas seulement de réprimer les mauvaises mœurs des clercs et des laïques; une pensée de conquête et de lointains voyages avait saisi toute cette génération ; on parlait partout d'une expédition en Palestine , et une guerre sainte était l’immense affaire du temps. Tel était le but spécial du concile de Clermont; Urbain II, suivi des cardinaux et de quelques évêques d’Italie, traversa la Savoie, après avoir tenu des assemblées à Mrlfi, à Rénovent, à Plaisance ; il vint à Clermont en Auvergne pour inviter les peuples à la sainte expédition de la croix! l/Europe chrétienne allait se lever tout entière à la parole d'un homme !

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