PENSÉES MOR&[£S
.*, Les philosophes reconnaissent quatre vertus principales, dont ils font dériver toutes les autres. Ces vertus sont la justice, la tempérance, la force et la prudence. On peut dire que celte dernière renferme les deux premières, la justice et la tempérance ; et quelle supplée, en quelque sorte, à la force en sauvant à l'homme, qui a le malheur d'en manquer, une grande partie des occasions où elle est
,', L'àme, lorsqu'elle est malade, fait précisément comme le corps : elle se tourmente et s'agite en tout sens, mais finit par trouver un peu de calme ; elle s'arrête enfin sur le genre de sentiments et d'idées le plus nécessaire à son repos.
,', Il y a des hommes à qui les illnsions sur les choses qui les intéressent sont aussi nécessaires que la vie. Quelquefois cependant ils ont des aperçus qui feraient croire qu'ils sont près de la vérité ; mais ils s'en éloignent bien vite, et ressemblent aux enfants qui courent après un masque, et qui s'enfuient si le masque vient à se retourner.
,', Le sentiment qu'on a pourla plupart des bienfaiteurs ressemble à la reconnaissance qu'on a pour des arracheurs de dents. On se dit qu'ils vous ont fait du bien, qu'ils vous ont délivré d'un mal : mais
on se rappelle la douleur qu'ils ont causée, et on ne les aime guère avec tendresse.
,% Un bienfaiteur délicat doit songer qu'il y a, dans le bienfait, une partie matérielle dont il faut dérober l'idée à celui qui est l'objet de sa bienfaisance. Il faut, pour ainsi dire, que cette idée se perde et s'enveloppe dans le sentiment qui a produit le bienfait; comme, entre deux amants, l'idée de la jouissance s'enveloppe et s'ennoblit dans le charme de l'amour qui l'a fait naître.
,% Tout bienfait qui n'est pas cher au cœur est odieux. C'est une relique, ou un os de mort : il faut l'en chasser ou le fouler aux pieds.
,*, La plupart des bienfaiteurs qui prétendent être cachés, après vous avoir fait du bien, s'enfuient comme la Galatée de Virgile : Et se cupit ante videri.
,*, On dit communément qu'on s'attache par ses bienfaits. C'est une bonté de la nature. Il est juste que la récompense de bien faire soit d'aimer.
/^ La calomnie est comme la guêpe qui vous importune, et contre laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu'on ne soit sûr de la tuer, sans quoi elle revient à la charge plus furieuse que jamais.
,*, Les nouveaux amis que nous faisons après un certain âge, et par lesquels nous cherchons à remplacer ceux que nous avons perdus, sont à nos anciens amis ce que les yeux de verre, les dents postiches et les jambes de bois sont aux véritables yeux, aux dents naturelles et aux jambes de chair et d'os.
,% Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y a quelquefois une philosophie bien aimable.
172 CIIAMFORT.
La plupart des amitiés sont hérissées de si et de mais, et aboutissent à de simples liaisons, qui subsistent à force de sous-entendus.
Le genre humain, mauvais de sa nature, est devenu plus mauvais par la société. Chaque homme y porte les défauts : 1» de" l'humanité ; 2o de l'individu; 3o de la classe dont il fait partie dans Tordre social. Ces défauts s'accroissent avec le temps ; et chaque homme, en avançant en âge, blessé de tous ces travers d'autrui, et malheureux par les siens mêmes, prend, pour l'humanité et pour la société, un mépris qui ne peut tourner que contre l'une et l'autre.
^*^ Il en est du bonheur comme des montres. Les moins compliquées sont celles qui se dérangent le moins. La montre à répétition est plus sujette aux variations ; si elle marque de plus les minutes, nouvelle cause d'inégalité ; puis celle qui marque le jour de la semaine et le mois de l'année, toujours 'plus prête à se détraquer.
^*, Celui qui déguise la tyrannie, la protection ou même les bienfaits, sous l'air et le nom de l'amitié, me rappelle ce prêtre scélérat qui empoisonnait dans une hostie.
/^ Il y a peu de bienfaiteurs qui ne disent comme Satan : Si cadens adoraveris me.
,*, La pauvreté met le crime au rabais.
^*^ Les stoïciens sont des espèces d'inspirés, qui portent dans la morale l'exaltation et l'enthousiasm e poétiques.
,*^ S'il était possible qu'une personne sans esprit pût sentir la grâce, la finesse, l'étendue et les différentes qualités de l'esprit d'autrui, et montrer qu'elle
le sent, la société d'une telle personne, quand même elle ne produirait rien d'elle-même, serait encore très recherchée. Même résultat de la même supposition, à regard des qualités de Ta me.
,% Envoyant ou en éprouvant les peines attachées aux sentiments extrêmes, en amour, en amitié, soit par la mort de ce qu'on aime, soit par les accidents de la vie, on est tenté de croire que la dissipation et la frivolité ne sont pas de si grandes sottises, et que la vie ne vaut guère que ce qu'en font les gens du monde.
,*, Dans de certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions, et l'aveu de la raison par-dessus le marché.
,*, L'amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d'une rose.
,*, La générosité n'est que la pitié des âmes nobles.
,*, Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne : voilà, je crois, toute la morale.
,\ Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes, les commandements de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de l'abbaye de Thélème : Fais ce que tu voudras,
,*, L'éducation doit porter sur deux bases, la morale et la prudence : la morale, pour appuyer la vertu ; la prudence, pour vous défendre contre les vices d'autrui. En faisant pencher la balance du côté de la ' morale, vous ne faites que des dupes ou des martyrs ; en la faisant pencher de l'autre côté, vous faites des calculateurs égoïstes. Le principe de toute société est de se rendre justice à soi-même et aux autres. Si l'on doit aimer son prochain comme soi-même, il
s'aimer comme Eon pro-
.'. n n'y a que l'amitié enlière qui développe toutes les qualités de l'âme et de l'esprit de Ëertaines personnes. La société ordinaire ne leur laisse déployer que quelques agréments. Ce sont de beaux fruits, qui n'arriventà leur maturité qu'au soleil, et qui, dans la serre chaude, n'eussent produit que quelques feuilles agréables et inutiles.
,', Quand j'étais jeune, ayant. les besoins des passiouG, et attiré par elles dans le monde, forcé de chercher, dans la société et dans les plaisirs, quelques distractions à des peines cruelles, on me prêchait l'amour de la retraite, du travail, et on m'assommait de sermons pédantesques sur ce sujet. Arrivé à quarante ans, ayant perdu les passions qui rendent la société supportable, n'en voyant plus que la misère et la futilité, n'ayant plus besoin du monde pour échapper à des peines qui n'existaient plus, le goût de la retraite et du travail est devenu très vif chez moi, et a remplacé tout le reste ; j'ai cessé d'aller dans le monde ; alors, on a cessé de me tourmenter pour que j'y revinsse; j'ai été, accusé d'être misanthrope, etc. Que conclure de cette bizarre différence ? Le besoin que les hommes ont de tout blâmer.
,', En renongant au monde et à la fortune, j'ai trouvé le bonheur, le calme, la santé, même la richesse; et, en dépit du proverbe, je m'aperçois que qui quitte la partie la gagne.
,', La célébrité est le châtiment du mérite et la punition du talent. Le mien, quel qu'il soit, ne me paraR qu'un délateur, né pour troubler mon repos. J'éprouve, en le détruisant, lajoie de triompher d'un ennemi. Le sentiment a triomphé chez moi de l'a-
mour-propre même, et la vanité littéraire a péri dans la destruction de Tintérét que je prenais aux hommes.
Ma vie entière est un tissu de contrastes apparents avec mes principes. Je n'aime point les princes, et je suis attaché à une princesse et à un prince. On me connaît des maximes républicaines, et plusieurs de mes amis sont revêtus de décorations monarchiques. J'aime la pauvreté volontaire, et je vis avec des gens riches. Je fuis les honneurs, et quelques-uns sont venus à moi. Les lettres sont presque ma seule consolation, et je ne vois point de beaux esprits, et je ne vais point à l'Académie. Ajoutez que je crois les illusions nécessaires à l'homme, et je vis sans illusion ; que je crois les passions plus utiles que la raison, et je ne sais plus ce que c'est que les passions, etc.
/, Ce que j'ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je sais encore, je l'ai deviné.
/, Un de^ grands malheurs de l'homme, c'est que ses bonnes qualités mêmes lui sont quelquefois inutiles, et que l'art de s'en servir et de les bien gouverner n'est souvent qu'un fruit tardif de l'expérience.
/, L'indécision, l'anxiété, sont à l'esprit et à l'âme ce que la question est au corps.
/^ On s'effraie des partis violents, mais ils conviennent aux âmes fortes, et les caractères vigoureux se reposent dans l'extrême.
/^ La vie contemplative est souvent misérable. Il faut agir davantage, penser moins, et ne pas se regarder vivre.