‹ Œuvres de Chamfort et RivarolChapitre 10 sur 34 · DE LA. DIGNITÉ DU CARACTÈRE · texte numérisé non relu

DE LA. DIGNITÉ DU CARACTÈRE

.*, Un philosophe regarde ce qu'on appelle mh. état dans le monde, comme les Tartares regardent les villes, c'est-à-dire comme une prison : c'est un cercle où les idées se resserrent, se concentrent, en ûtant à ranio et à l'esprit leur étendue et leur développement. Un homme qui a un grand état dans le monde a uno prison plus grande et plus ornée; celui qui n'y a qu'un petit état est dans un cachot-, l'homme sans état est le seul homme libre, pourvu qu'il soit dans l'aisance, ou du moins qu'il n'ait aucun besoin des hommes.

.*, L'homme le plus modeste en vivant dans le monde, doit, s'il est pauvre, avoir un maintien très assuré et une certaine aisance qui empêchent qu'on ne prenne quelque avantage sur lui. Il faut, dans ce cas, parer sa modestie de sa fierté.

.*, La faiblesse de caractère ou le défaut d'idées, en un mot, tout ce qui peut nous empêcher de vivre avec nous-mêmes, sont des choses qui préservent beaucoup de gens de la misanthropie,

.', Un homme qui s'obstine à ne laisser ployer ni sa raison, ni sa probité, ou du moins sa délicatesse, sous le poids d'aucune des conventions absurdes et malhonnêtes de la société, qui ne fléchit jamais dans les occasions où il a intérêt de fléchir, finît infailli-

blement par rester sans appui, n'ayant d'autre ami qu'un être abstrait qu'on appelle la vertu, qui vous laisse mouiir de faim.

,*^ Il ne faut pas ne savoir vivre qu'avec ceux qui veulent nous apprécier : ce serait le besoin d'un amour-propre trop délicat et trop difficile à contenter ; mais il faut ne placer le fond de sa vie habituelle qu'avec ceux qui peuvent sentir ce que nous valons. Le philosophe même ne blâme point ce genre d'amourpropre.

,*, On dit quelquefois d'un homme qui vit seul : 11 n'aime pas la société. C'est souvent comme si on disait d'un homme qu'il n'aime pas la promenade, sous prétexte qu'il ne se promène pas volontiers le soir dans la forêt de Bondy.

/, Est-il bien sûr qu'un homme qui aurait une raison parfaitement droite, un sens moral parfaitement exquis, pût vivre avec quelqu'un ? Par vivre, je n'entends pas se trouver ensemble sans se battre : j'entends se plaire ensemble, s'aimer, commercer avec plaisir.

/, Un homme d'esprit est perdu, s'il ne joint pas à l'esprit l'énergie de caractère. Quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son bâton.

,% Il n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans le monde qu'un homme droit, fier et sensible, disposé à laisser les personnes et les choses pour ce qu'elles sont, plutôt qu'à les prendre pour ce qu'elles ne sont pas.

,*, Le monde endurcit le cœur à la plupart des hommes ; mais ceux qui sont moins susceptibles d'endurcissement sont obligés de se créer une sorte d'insensibilité factice, pour n'être dupes ni des hommes,

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.*, La nature encore moins :

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cîer, que, dans ce petit nombre, chacun a ses liaisons, ses intérêts, son amour-propre, qui Tempêchent d'accorder au mérite l'attention qu'il faut pour le mettre à sa place. Quant aux éloges communs et usés qu'on lui accorde, quand on soupçonne son existence, le mérite ne saurait en être flatté.

,*, Quand un homme s'est élevé par son caractère, au point de mériter qu'on devine quelle sera sa conduite dans toutes les occasions qui intéressent l'honnêteté, non-seulement les fripons, mais les demihonnétes gens le décrient et l'évitent avec soin ; il y a plus : les gens honnêtes, persuadés que, par un effet de ses principes, ils le trouveront dans les rencontres où ils auront besoin de lui, se permettent de le négliger, pour s'assurer de ceux sur lesquels ils ont des doutes.

,*, Presque tous les hommes sont esclaves, par la raison que les Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir prononcer la syllabe non. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul, sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère.

,% Quand on a pris le parti de ne voir que ceux qui sont capables de traiter avec vous aux termes de la morale, de la vertu, de la raison, de la vérité, en ne regardant les conventions, les vanités, les étiquettes, que comme les supports de la société civile ; quand, dis-je, on a pris ce parti (et il faut bien le prendre, sous peine d'être sot, faible ou vil), il arrive qu'on vit à peu près solitaire.

^\ Tout homme qui se connaît des sentiments élevés, a le droit, pour se faire traiter comme il convient, de partir de son caractère plutôt que de sa position.

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