PHILOSOPHIE ET DIALOGUES
dans mon salon, que les deux parties les plus viles de l'espèce humaine? et ceux qui ont un peu de vertu et de fierté rougiraient-ils d'accepter mes bienfaits? •
« Mais ceci, me dira-t-on, est le pont aux ânes ; c'est ce qui a été dit partout. On a prouvé mille fois que la philosophie rendait un homme heureux dans la solitude, et qu'elle lui faisait dédaigner ces joies du monde qui ne satisfont ni l'âme ni le cœur. Serait-ce donc là le seul bienfait de la philosophie ? »
Hatimthai, en rentrant au palais, traverse la foule des pauvres vivant des restes de ses festins. Il voit entre autres Zilcadé, ce jeune paresseux, qui court devant ses pas en semant des roses sur la terre, et qui est toujours le premier à crier : c Vive Hatimthai! 9
« Tu es bien brillant de santé ? lui dit-il. — C'est que les carcasses de tes faisans sont depuis. quelque temps plus grasses et plus succulentes encore. — Tes bras sont nerveux? — Parce que mon estomac leur donne de la force, et que je les exerce peu. — Ton dos n'est pas voûté par les travaux ? — Depuis qu'Hatimthai me nourrit, je ne me fatigue jamais. — De tout cela, je conclus que tu pourrais porter des fagots. — Sans doute, et je serais alors inutile à la société. »
Hatimthai est tout à coup saisi d'étonnement.
« Sache, ajoute Zilcadé, quelle est ma philosophie. Il plaît à la vanité d'Hatimthai d'avoir des pauvres à sa porte ; il est peut-être orgueilleux , et peut-être heureux seulement de sa bienfaisance. Que m'importe? Je reçois ses dons, qui m'évitent les maux de la vie, et me laissent du temps libre que j'emploie à faire autant de bien que lui. »
Hatimthai est encore plus étonné.
(t Sans doute, ajoute Zilcadé, quaod j'ai reçu à ta porte le dëjeuner du matin, je me sens fort et bien portant. Je- vais chez cette pauvre et faible Rhège, qui demeure au bord du fleuve, et qui a six enfants en bas âge. C'est moi qui jette et qui attache ses fdets; et après le repas du soir, je vais les retirer. Le poisson qu'elle recueille ainsi lui suffit pour uour-rir sa famille. Dans le cours de la journée, je me promène au marché s^ns rien faire; mais j'y vois 1« prix de chaque denrée, et je vais en rendre compte à nos riches marchands, qui évitent ainsi de se déranger de leur commerce. Très souvent je découvre des tromperies dont je préviens les acheteurs; et souvent aussi je donne de bons conseils aux hommes des campagnes, pwar qu'ils nous fournissent les mar~ chandises qui se vendront le mieux. On peut être utile sans travailler; et pourrais-je rendre de tels services, si j'étais tout le jour occupé à couper du bois pour chauffer mou potage? >
HalJmthai ne répondit pas; et, à peine rentré dans son palais, il trouva, à la porte de son sérail, la jolie Falmé, qui l'attendait pour recevoir ses ordres; et, dans son salon, le vif, l'ingénieux Ricca, qui était arrivé déjà pour le repas du milieu du jour; car Falmé, en se retirant, devait avoir, peu d'heures après, un concert et un bal avec ses compagnes ; et elle était pressée de passer sa toilette, pour paraître toujours la plus belle.
Uatirathai penscùt encore aux diverses réponses qu'il avait entendues; il s'arrêta un moment près de Fatmé, et l'iaten-ogea de manière à ce qu'elle lui prouvât biaa vite l'utilité dont elle était dans ce monde.
< Hatimthai, lui dit-elle, il y a près d'ici une pauvre mcre de famille qui a besoin de tes secours : elle
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veut te veiuJbre une parure de perles les plus fines et les plus égaies ; elle est réduite à s'en défaire, et tu ï^e me la refuseras pas. Je te demande (^core quelques-uns de ces j^s oiseaux que vend ce pauvre moilak y et souviens-toi aussi de nos nouvelles danses ? Rl^édi, qui les invente, n'a que cela pour vivre. Yoilà quels sont aujourd'hui mes caprices, tu vois qu'ils feront des heureux. »
Hatimthai se retire, et appelle Ricca. C'est le poète de ses spectacles ; les opéras qu'il compose sont brillants d'esprit dans le dialogue, de féerie dans l'action, et de magie daus les décorations. Us excitent la surprise au plus haut degré.
c Ricca, lui dit Hatimthai, j'ai vu Saphar; il est heureux à lui seul : c'est le philosophe le plus sage. — T'a-t-il dit, répond Ricca, ce que son père est devenu? — Non, mais il lui coûte peu de chose. — Il est vrai; toutefois, son père était un des plus riches marchands de ton empire ; devenu vieux et aveugle, il avait compté sur ses fils pour tenir ses Uvres, régler ses paiements et défendre ses intérêts. Lorsque Saphar se mit à composer dans les forêts, son père fut obligé de prendre un commis à sa place. Il en eut un infidèle, qui l'a trompé; et il ne s'en est aperçu que quand sa ruine a été complète. Il a abandonné ses biens qui n'ont pas suffi au paiement de ses créanciers; il est aujourd'hui commis lui-même chez un de ses anciens amis ; et le peu qu'il donne à son fils lui est plus onéreux que le plus brillant état qu'il lui eût donné chez lui autrefois. Hatimthai, ajoute Ricca, je suis plus philosophe que Saphar ; il vit dans les bois ; il n'a de relations qu'avec lui-même ; il n'entre pas dans les ambitions ; et il évite, j'en conviens, tous les vices de la société : mais il n'est utile à personne. La malheureuse Ziha tirait avec peine quelques grains
de blé de son jardin ; je lu ai n n une nouvelle manière de cullirer les t 11 en récolte
maintenant, une si grand b nd n qu'elle s'est enrichie avec l'essence qu 11 nd t m'en donne sans se faire tort, pou à fi t ur les habits
d'Hatimthai. Le malheu Cal a, i p bile chaque jour les ordres et rend compte des plaisirs d'Hatimthai, était tombé dans la misère, parce qu'il avait imprimé les œuvres des écrivains médiocres que le public dédaigne ; je consacre quelques heures par jour à lire les manuscrits qu'on lui porte; et il nourrit à présent sa famille avec le produit des bons ouvrages que je lui conseille de publier. Je ne pourrais pas rendre de tels services, si j'étais forcé de m'occuper (le moi-même. Mais Hatimthai, que j'amuse, doit en écliangc me nourrirgrassement; moi, j'enrichis Calva parce que j'en tire à mon tour l'avantage de lui faire imprimer mes poésies, et j'ai acquis ainsi une réputation qui satisfait mon amour-propre. O Hatimthai! ajoute Ricca, le vrai philosophe est un ministre d'Oromaze dans l'état social, >