‹ Œuvres de Chamfort et RivarolChapitre 22 sur 34 · RELIGION · texte numérisé non relu

RELIGION

/, Dieu est la plus haute mesure de notre incapacité : l'univers, l'espace lui-môme, ne sont pas si inaccessibles.

A L'être qui pense a dû naturellement tomber à genoux devant la plus haute de ses pensées.

*\ Dieu explique le monde, et le monde le prouve; mais l'athée nie Dieu en sa présence.

/^ Un peu de philosophie écarte de la religion, et beaucoup y ramène.

»% La religion unit les hommes dans les mêmes dogmes, la politique les unit dans les mêmes principes, et la philosophie les renvoie dans les bois : c'est le dissolvant de la société.

*^ L'univers est composé de cercles concentriques ordonnés les uns autour des autres, et qui se répondent tous avec une merveilleuse harmonie, depuis l'insecte et l'homme, depuis l'atome et le soleil, jusqu'à l'être unique, éclatant et mystérieux, qui leur sert de centre, et qui est le moi de l'univers.

»** Dans les sigets ordinaires, les idées les plus justes sont souvent les plus nobles : en parlant de la divinité, les plus nobles nous paraîtront toujours les plus justes.

/» La philosophie ne répond que des individus, mais la religion répond des masses.

/« Bayle distingue fort bien entre l'incrédulité des

rîWT"

jeunes gens et celle de l'âge mûr. L'incrédulité d'un savant, étant le fruit de ses études, doit être aussi son secret ; mais l'incrédulité dans les jeunes gens étant le fruit des passions, elle est toujours indiscrète, toujours sans excuse, jamais sans danger.

A C'est un terrible luxe que l'incrédulité.

»\ La philosophie manque à la fois de tendresse avec l'infortuné, et de magnificence avec le pauvre. Chez elle, les misères de la vie ne sont que des maux sans remède, et la mort est le néant ; mais la religion échange ces misères contre des félicités sans fin, et, avec elle, le soir de la vie touche à l'aurore d'un jour éternel.

/* Tel est, s'il est perinis de le faire, le rapprochement du créateur et de sa créature, que le sentiment sent qu'il est, mais Dieu seul est; que le sentiment sent qu'il est simple, mais Dieu seul est simple. Il appuie ses créatures, et elles ont la conviction de l'existence ;' il les compose, et elles ont la conscience de la simplicité.

»\ Chose admirable ! unique et véritable fortune de Tentendement humain ! les objections contre l'existence de Dieu sont épuisées, et ses preuves augmentent tous les jours; elles croissent et marchent sur trois ordres : dans l'intérieur des corp&, toutes les substances et leurs affinités ; dans les cieux, tous les globes et les lois de l'attraction; au milieu, la nature animée et toutes ses pompes.

.'. La morale élève un tribunal plue haut et plus redouloble que celui des lois. Elle veut lum seulement que nous évitione lemal.maisque nous fassions le bien ; non seulementque nous par aiesiana vertueux, mais que nous le soyons; car elle ne se fonde pas sur reetûne publique, qu'on peut surprendre, mais sur notre propre estime, qui ne nous trompe jamais.

/, Le despotisme de la volonté dans las idées s'appelle plan, projet, caractère, opiniitreté ; son despotisme dans les désirs s'appelle passion.

.', On peut dira que toute passion est une vraie conjuration, dont le sentiment est à la fois le chef, le dénonciateur et l'objet.

.'. Tout est présence d'esprit pour les passions.

,*. Les vices sont souvent des habitudes ptutOtque des passions.

,'. Celui qui n'a qu'un désir ou qu'une opinion est un homme à caractère.

.*. Nos goûts et nos passions nous dégradent plus que nos opinions et nos erreurs. J.-J. Rousseau s'est plus avili par ses Confessions que par ses paradoxes.

,', Exiger l'homme sans passions, c'est vouloir régenter la nature.

,'. Les passions sont les orateurs des grandes assemblées.

MAXIMES ET PEKSEES.

/» Le premier né de l'amour-propre est l'oï^ c'est contre lui que la raison et la morale d réunir leurs attaques ; mais il faut le faire i| sans le blesser, car, si on le blesse, l'orj^ui meurt pas.

/» L'orgueil est toujours plus près du suicid du repentir.

»*» Il y a quelque chose de plus haut que l'orl et de plus noble que la vanité, c'est la modesti quelque chose de plus rare que la modestie, c'i simplicité.

/^ L'homme modeste a tout à gagner, et gueilleux a tout à perdre ; car la modestie a jours affaire à la générosité, et l'orgueil à l'envie

»% Si l'amour et la guerre ont leurs fur ils ont aussi leurs périodes : la haine a sa patii

♦% Il circule dans le monde une envie au pie ger, qui vit de conversation : on l'appelle médis Elle dit étourdiment le mal dont elle n'est pas elle se tait prudemment sur le bien qu'elle Quant à la calomnie, on la reconnaît à des sympt plus graves ; pétrie de haine et d'envie, ce n'e: sa faute si sa langue n'est pas un poignard.

»*» L'avare est le pauvre par excellence :

l'homme le plus sûr de n'être pas aimé pou même.

J'^ Si la tristesse est si près de la fortune, po\: l'envie est-elle si loin de la pitié ?

/* Nul homme no voudrait être seul au mond même l'avare, quoiqu'il eût tout; pas même vieux, quoiqu'il ne vît que des ruines.

/^ Le mépris doit être le plus mystérieux ( sentiments.

.*. On ne pleure jamais tant que dans l'àge des espérances ; mais, quand on n'a plus d'espoir, on voit tout d'un œil sec, et le calme nait de l'impuissance.

.', L'amour qui Tit dans les orages, et croît souvent au sein des perfidies,ne résiste pas toujours au calme de la fidélité.

,'. Ces liaisons fondées sur un sentiment calme et froid ; ces intimités qui s'accommodent de l'absence; ces cœurs qui s'estiment et s'aiment de loin, sont fort communs : ce sont eux qui parlent sans cesse de seiTices, de bienfaits, d'obligations et de reconnaissance ; sorte de mots qui ne se trouvent pas dans le répertoire de l'amitié.

,*. En général, l'indulgence pour ceux qu'on connaît est bien plus rare que la pitié pour ceux qu'on ne connaît pas.

.'. Les bommes n'aiment pas à s'approfondir jusqu'à un certain point; ils vivent au jour la journée avec leur conscience. C'est surtout dans les Biè(^leB corrompus qu'on se scandalise aisément, et qu'on exige des livres qu'ils nous donnent bonne opinion de nous-mêmes : on voudrait être flatté par des philosophes ; mais des hommes simples et droits supporteraient sans horreur la dissection du cœur humain.

.', Dans les grandes villes, l'innocence est le dernier repas du vice.

,', Les sots devraient avoir pour les gens d'esprit une méfiance égale au mépris que ceux-ci ont pour

,*. L'envie qui parle et qui crie est toujours maladroite; c'est l'envie qui se tait qu'on doit craindre.

,% < Quand je me demande, dit Montaigne, d'où « vient cette joie, cet aise, ce repos que je sens lors- « que je vois mon ami, c'est que c'est lui, c'est que « c'est moi; c'est tout ce que je puis dire. » Et Pythagore n'a-t-il pas dit très excellemment encore : c Quand je suis avec mon ami, je ne suis pas seul, c et nous ne sommes pas deux. » Enfin Gicéron, en parlant de l'amitié, l'appelle une nécessité, etAristote \ine âme en deux corps.

/^ Semblables aux chevaliers errants, qtii se donnaient une maîtresse imaginaire, et se la figuraient si parfaite qu'ils la cherchaient toujours sans la trouver jamais, les grands hommes n'ont eu qu'une théorie d'amitié.

/^ L'amitié entre le monarque et le sujet doit toujours trembler, comme cette nymphe de la fable, que Jupiter ne s'oublie un jour, et ne lui apparaisse environné de foudres et d'éclairs.

/^ On sait par quelle fatalité les grands talents sont, pour l'ordinaire, plus rivaux qu'amis ; ils croissent ôt brillent séparés, de peur de se faire ombrage : les moutons s'attroupent et les lions s'isolent.

*^ Pourquoi l'amour est-il toujours si mécontent de lui, et pourquoi l'amour-propre en est-il toujours si content ? C'est que tout est recette pour l'un, et que tout est dépense pour l'autre.

*^ L'or, semblable au soleil qui fond la cire et durcit la boue, développe les grandes âmes et rétrécit les mauvais cœurs.

*^ Si la pauvreté fait gémir l'homme, il bâille dans l'opulence. Quand la fortune nous exempte du travail, la nature nous accable du temps.

»% Les pavots de la vieillesse s'interposent entre la

TÏe et la mort pour noos faire oublier l'ime et nous afMwpir sur l'autre.

.*, La nctime qui se pare de roses rend son sacrilice plus doulonreiu, et les eoDTUiirs sans espoir ue eoDt que des regrets.

,*, Quand la verta est unie aa talent, elle met an grand homme aa-dessos de sa gloire. Le nom de FéneloQ a je ne sais qnoi de plos tendre et de plus vénérable qne l'éclat de ses talents.

,', Les femmes ont deux sortes d'honneur : l'on, qui leur est propre, et que nons attaquons sans relâche ; l'autre, qui leur est à peu près commun avec nous, et qui ne se tient guère quand le premier n'est plus. Ce qui est modération dans un homme serait incontinence dans une femme.

.', Si les gens de la cour pensent et s'expriment plus finement que les autres hommes, c'est qu'on y est sans cesse forcé de dissimttler sa pensée et ses sentiments.

.*, Les proverbes sont le fruit de l'expérience de tous les peuples, et comme le bon sens de tous les siècles réduit en formules.

.'. Un bon esprit parait souvent heureux, comme un homme bien fait parait souvent adroit.

.*, Pom* le riche ignorant, le loisir est sans repos, le repos sans charmes, elle temps, trésor de l'homme occupé, tombe comme nn impôt sur le désœuvrement. Le savant se cherche, et le riche s'évite.

,'. Que pouvait faire le bon sens dans un siècle malade de métaphysique, où l'on ne permettait plus au bonheur de se présenler sans preuves?

,', L'homme passe sa vie à raisonner sur le passé, à se plaindre du présent, à Iremhier pour l'avenir.

'^•an

,% Quelques jouissances^ quelques idées, voilà ce qui fait le grand homme ou Theureux ; et c'est dans une page d'écriture ou dans les bornes d'un jour qu'on peut resserrer la gloire et. le bonheur de la plus longue vie.

,% Tout homme qui s'élève s'isole ; et je comparerais volontiers la hiérarchie des esprits à une pyramide. Ceux qui sont vers la base répondent aux plus grands cercles et ont beaucoup d'égaux. A mesure qu'on s'élève, on répond à des cercles plus resserrés. Enfin, la pierre qui surmonte et termine la pyramide est seule et ne répond à rien.

Page 1