LANGUES
/^ L'homme ne pouvait donner une enveloppe à sa pensée sans que cette enveloppe ne fût très ingénieuse. Aussi que de finesse, quel esprit, et quelle métaphysique déliée dans là création d'une langue ! Le philosophe s'en aperçoit, surtout lorsqu'il veut écarter ces fils mystérieux dont l'homme a entouré sa pensée, comme le ver à soie s'entoure de son brillant réseau.
\ La parole est la pensée extérieure, et la pensée est la parole intérieure.
/^ L'homme qui parle est l'homme qui pense tout haut.
/^ Celui qui créa l'alphabet remit en nos mains le fil de nos pensées et la clef de la nature.
/^ La langue est un instrument dont il ne faut pas faire crier les ressorts.
/^ Les langues sont les vraies médailles de l'histoire.
/^ La grammaire étant Tart de lever les d'une langue, il ne faut pas que le levier lourd que le fardeau.
/, Les signes sont la monnaie des percep
^\ Les mots sont comme les monnaies : i valeur propre avant d'exprimer tous les { valeurs.
/, Il est bon de ne pas donner trop de vé sa pensée. Il faut, pour ainsi dire, voyager langues ; et, après avoir savouré le goût def lêbres, se renfermer dans la sienne.
/y On dirait que la langue française est < d'une géométrie tout élémentaire, de la sim droite^ tandis que les courbes et leurs vanét4 semblent avoir présidé à la formation de grecque et latine.
y\ Ue muet, semblable à la demière vibi corps sonores, donne à la langue française monie légère qui n'est qu'à elle*
*^ La langue française est la seule qui sâi hiié attachée à son génie.
/^ La prose italienne, composée de m toutes les lettres se prononcent, et roulant
Jk sur des sons pleins, se traîne avec trop de len
éclat est monotone, l'oreille se lasse de sa
! et la langue de sa mollesse : ce qui peut ve
que, chaque mot étant harmonieux en ps l'harmonie du tout ne vaut rien.
,% La langue italienne a des formes cérém ennemies de la conversation, et qui ne don
j assez bonne opinion de l'espèce humaine.
/ toujours dans la fôcheuse alternative d'eu
d'insulter un homme.
*^ La majesté de sa prononciation (de la langue espagnole) invite à l'enflure, et la simplicité de la pensée se perd dans la longueur des mots et sous la plénitude des désinences.
On est tenté de croire qu'en espagnol la conversation n'a plus de familiarité, l'amitié plus d'épanchement, le commerce de la vie plus de liberté, et que l'amour y est toujours un culte.
/^ Les langues à construction directe perdent moins à la traduction que les langues à inversion. Dans la langue directe, l'écrivain est obligé de faire beaucoup d'efforts pour rendre sa pensée d'une manière satisfaisante. Dans la langue à inversion, l'écrivain se contente très souvent de s'abandonner à tous les caprices de l'harmonie, et néglige la pensée. Ainsi, Pascal et Bossuet perdent moins à la traduction que Gicéron et Tite-Live. Dans les premiers, il y a un fond qui ne peut pas se perdre ; dans les seconds, il n'y a que des surfaces qui disparaissent.
/, Les lois du langage, plus certaines que celles de la propriété, ont mis les trésors de l'esprit' sous la garde de là mémoire, et l'écriture les sauve de l'oubli, en chargeant le temps môme des archives de la pensée.
^\ L'imprimerie est à l'écriture ce que l'écriture avait été aux hiéroglyphes : elle a fait faire un second pas à la pensée; ce n'est vraiment qu'à l'époque de cette invention que l'art a pu dire à la nature : c Ton exubérance et tes destructions ne m'épouvantent plus. J'égalerai le nombre des livres au nombre des hommes, mes éditions à tes générations, et mes bibliothèques, semées sur toute la surface du globe, triompheront de l'ignorance des barbares et du temps. >