‹ Œuvres de Chamfort et RivarolChapitre 26 sur 34 · NOTÉE PAR CHÊNEDOLLÉ · texte numérisé non relu

NOTÉE PAR CHÊNEDOLLÉ

On retrouve, dans les papiers de Ghénedollé, la plupart des bons mots de Rivarol et de ses pensées, mais dans leur vrai lieu, dans leur courant et à leur source. On en jugera par le récit suivant de sa première visite à Rivarol, que nous donnons ici sans rien retrancher à la naïveté d'admiration qui y respire.

€ Rivarol venait d'arriver de Londres à Hambourg, où je me trouvais alors. J'avais tant entendu vanter son esprit et le charme irrésistible de sa conversation par quelques personnes avec lesquelles je vivais, que je brûlais du désir de faire sa connaissance. Je l'avais aperçu deux ou trois fois dans les «alons d'un restaurateur français, nommé Gérard, alors fort en vogue à Hambourg, chez lequel je m'étais trouvé à table assez près de lui, et ce que j'avais pu saisir au vol de cette conversation prodigieuse, de cet esprit rapide et brillant, qui rayonnait en tout sens et s'échappait en continuels éclairs, m'avait jeté dans une sorte d'enivrement fiévreux dont je ne pouvais revenir. Je

ne voyais que Rivarol, je ne pensais, je né irêvaiâ qu'à Rivarol : c'était une vraie frénésie qui m*Ôtaît jusqu'au sommeil.

€ Six semaines se passèrent ainsi. Après avoir Mi bien des tentatives inutiles pour pénét1*er jùfemi*à mon idole, un de mes meilleurs amis arriva* fort i propos d'Osnabruck à Hambourg pour me trrer âè cet état violent qui, s'il eût duré, m'eût rendu' lou. C'était le marquis de La Tresne, homme d'esprit et de talent, traducteur habile de Virgile et de Kloj>stOfck; il était lié avec Rivarol : il voulut bien se charger de me présenter au grand homme et me servir d'îritrdducteur auprès de ce roi de la conversation. Nous prenons jour, et nous nous mettons en route pour aller trouver Rivarol, qui alors habitait à Ham, village à une demi-lieue de Hambourg, dans une maisoli de campagne fort agréable. C'était le 5 septembi*e 1795, jour que je n'oublierai jamais. Il faisait vtn temps superbe, calme et chaud, et tout disposait' l'&me aux idées les plus exaltées, aux émotions ' les plus vives et les plus passionnées. Je ne puis dire quelles sensations j'éprouvai quand je me trouvai à la porte de la maison: j'étais ému, tremblant, palpitant, comme si j'allais me trouver en présence d'une maîtresse adorée et redoutée. Mille sentiments confks m'oppressaient à la fois : le désir violent d'entendre Rivarol, de m'enivrer de sa parole, la crainte de Me trouver en butte à quelques-unes de ces épigrammes qu'il lançait si bien et si volontiere, la peur de ne pas répondre à la bonne opinion que quelques personnes avaient cherché à lui donner de moi, tout m'agitait, me bouleversait, me jetait dans un trouble inexprimable. J'éprouvais au plus haut degré cette fascination de la crainte, quand enfin la porte s'ouvilt. On nous introduisit auprès de Rivarol, qui, en ce

laûm^nt, était à table avec quelques amis. Il nous

i^gut avec une affabilité caressante, mêlée toutefois

d'une assez forte teinte de cette fatuité de bon ton

qp distinguait alors les hommes du grand monde.

(ïiiA^aiîol, con?pe on sait, avait la prétention d'être

unj^omme de qualité.) Toutefois il me mit bientôt à

léonaise en me disant un mot aimable sur mon ode

à> Klppstçck, que j'avais fait paraître depuis peu.

,« X'ai lu votre ode, me dit-il, elle est bien : il y a de

«îla verve, du mouvement, de l'élan. Il y a bien en-

f cpre quelques juvenilia, quelques images vagues,

« quelques expressions ternes, communes ou peu

f paétiques, mais d'un trait de plume il est aisé de

f faire disparaître ces taches-là. J'espère que nous

€ ferons quelque chose de vous : venez me voir,

« nous mettrons votre esprit en serre chaude, et tout

€ ira bien. Pour commencer, nous allons faire une

« débauche de poésie. »

,, « Il commença en effet, et se lança dans un de ces monologues où il était vraiment prodigieux. Le fond de son thème était celui-ci : Le poète n'est qu'un sauvage très ingénieux et très animé chez lequel toutes ]es idées se présentent en images. Le sauvage et le poète font le cercle ; l'un et l'autre ne parlent que par hiéroglyphes, avec cette différence que le poète tourEi,e dans une orbite d'idées beaucoup plus étendue, — Et le voilà qui se met à développer ce texte aveçiu\ne abondance d'idées, une richesse de vues si fines ou si profondes, un luxe de métaphores si brillantes et si pittoresques, que c'était merveille de l'entendra.

,,c II passa ensuite à une autre thèse, qu'il posa ainsi : « L'art doit se donner un but qui recule sans c cesse, et mettre l'infini entre lui et son modèle. > Cette nouvelle idée fut développée avec des prestiges

d'élocution encore plus étonnants : c'étaient yrairaent des paroles de féerie. — Nous hasardâmes timidement, M. de La Tresne et moi, quelques objections, qui furent réfutées avec le rapide dédain de la supériorité. (Rivarol, dans la discussion, était cassant, emporté, un peu dur même.) — c Point d'objections a d*enfant, > nous répétait-il, et il continuait à développer son thème avec une profusion d'images toujours plus éblouissantes. Il passait tour à tour de l'abstraction à la métaphore, et revenait de la métaphore à l'abstraction avec une aisance et une dextérité inouïes. Je n'avais pas d'idée d'une improvisation aussi agile, aussi svelte, aussi entraînante. J'étais tout oreille pour écouter ces paroles magiques qui tombaient eu reflets pétillants comme des pierreries, et qui d'ailleurs étaient prononcées avec le son de voix le plus mélodieux et le plus pénétrant, l'organe le plus varié, le plus souple et le plus enchanteur. J'étais vraiment sous le charme, comme disait Diderot.

c Au sortir de table, nous fûmes nous asseoir dans le jardin, à l'ombre d'un petit bosquet formé de pins, de tilleuls et de sycomores panachés, dont les jeunes et hauts ombrages flottaient au-dessus de nous. Ri* varol compara d'abord, en plaisantant, le lieu où nous étions aux jardins d'Acadème, où Platon se ren* dait avec ses disciples pour converser sur la philoso« phie. Et, à vrai dire, il y avait bien quelques points de ressemblance entre les deux scènes qui pouvaient favoriser l'illusion. Les arbres qui nous couvraient, aussi beaux que les platanes d'Athènes, se faisaient remarquer par la vigueur et le luxe extraordinaire de leur végétation. Le soleil, qui s'inclinait déjà à Toccident, pénétrait jusqu'à nous, malgré l'opulente épaisseur des ombrages, et son disque d'or et de feu»

descendant comme un incendie derrière un vaste groupe de nuages, leur prétait des teintes si chaudes et si animées, qu'on eût pu se croire sous un ciel de la Grèce... Rivarol, après avoir admiré quelques instants €6 radieux spectacle et nous avoir jeté à l'imagination deux ou trois de ces belles expressions poétiques qu'il semblait créer en se jouant, se remit à causer littérature.

c II passa en revue presque tous les principaux personnages littéraires du dix-huitième siècle, et les ji^ea d'une manière âpre, -tranchante et sévère. Il parla d'abord de Voltaire, contre lequel il poussait fort loin la jalousie ; il lui en voulait d'avoir su s'attribuer le monopole universel de l'esprit. C'était pour lui une sorte d'ennemi personnel. Il ne lui pardonnait pas d'être venu le premier et d'avoir pris sa place.

€ Il lui refusait le talent de la grande, de la haute poésie, môme de la poésie dramatique. Il ne le trouvait supérieur que dans la poésie fugitive, et là seulement Voltaire avait pu dompter l'admiration de Rivarol et la rendre obéissante, c Sa HeriTriade, € disait-il, n'est qu'un maigre croquis, un squelette c épique où manquent les muscles, les chairs, et les c couleurs. Ses tragédies ne sont que des thèses c philosophiques froides et brillantes. Dans le style « de Voltaire, il y a toujours une partie morte : A tout vit dans celui de Racine et de Virgile. U Essai « sur les mœurs et Vesprit des nations, mesquine c parodie de l'immortel discours de Bossuet, n'est < qu'une esquisse assez élégante, mais terne et sèche € et mensongère. C'est moins une histoire qu'un € pamphlet en grand, un artificieux plaidoyer contre € le christianisme et une longue moquerie de l'es- « pèce humaine. Quant à son Dictionnaire philoso-

< phique, si Jk«tneasement intitnlë (a Ahcon par « alphabet, c'est un livre d'ane très mince porter;

< en philosophie. II faat être bien médiocre soi-

■ même ponr s'imagiaer qu'il n'y a rien au-deU de 1 la pensée de Voltaire. Itiea de plos incoioplet que

< cette pensée : elle est vaine, EUperficieÛe, mo-

• queusé, dissolvante, essentiellement jvopre 4 dé-

■ traire, et voilà tout. Da reste, il n'y a ni profondeur,

• ni élévation, ni unité, ni avenir, rien de ce quj c fonde et systématise. ■ Ainsi disant, il faôsajt la revne des principaux ouvrages de Voltaire, et |cs marquait en passant d'un de ces stigmates qui laissent une empreinte ineffaçable, semblable à la guuJte d'eau-forte qui creuse la planche de cuivre en y tom^ bant. Il finit par se résumer dans celle phrase, que j'ai déjà citée ailleurs : • Voltaire a employé la minç 1 de plomb pour l'épopée, le crayon pour l'histoire, ( et le pinceau pour la poésie fugitive. ■

( Enhardi par l'accueil aimable que Rivarol atÇ faisait, je me hasardai à lui demander ce ffO-'H pensait de BuSon, alors l'écrivain pour moi f^ excellence. — i Son style a de la pompe et de l'-am- « pleur, me répondit-il, mais il est diffus et pàto»^c On y voit toujours flotter les plis de la robf s d'Apollon, mais souvent le dieu n'y est pas. Ses 1 descriptions les plus vantées manquent souvent de a nouveauté, de création dans l'expression. Le por- ( trait du Cheial a du mouvement, de l'éclat, de u la rapidité, du fracas. Celui du Chien vaut peut-

■ être mieux encore, mais il est trop long ; ce n'est « pas là la splendide économie de sfyle des gran4s

• maîtres. Quant à l'Aigle, il est manqué ; jLn'est ( dessiné ni avec une vigueur assez mâle ni avec une

• assez sauvage fierté. Le Paon aussi est manqué : ( qu'il soit de Buffon ou de Gueneau , peu importe ;

€ :<î'est tuie description à refaire. Elle est trop lonc gae, et pourtant ne dit pas tout. Gela chatoie plus € encore que cela ne rayonne. Cette peinture manque c'^SiMouide cette verve intérieure qui anime tout et € "de cetl« brièveté pittoresque qui double l'éclat des € images ètt'les resserrant. Pour peindre cet opulent c biseau, il fallait tremper ses pinceaux dans le soleil € tet 'jeter siir ses lignes les couleurs aussi rapidement €"i|ue le grand astre jette ses rayons sur le ciel et t 'lës' montagnes. J'ai dans la tête un paon bien aut Ireitient neuf, bien autrement magnifique, et je t'nè demanderais pas une heure pour mieux faire.

k'Le portrait du Cygne est fort préférable : là il y € à vraiment du talent, d'habiles artifices d'élocuc lion, de la limpidité et de la mollesse dans le if' style, et une mélancolie d'expression qui, se mêc lant à la splendeur des images, en tempère heu- « reusement l'éclat. Un morceau encore sans reproche, <'*b'est le début des Époques de la Nature, Il y règne « -âe la pompe sans emphase, de la richesse sans (c âiffUdon et une magnificence d'expression, haute t' 6t calme, qui ressemble à la tranquille élévation « des cieux. Buffon ne s'est jamais montré plus ar- 4f' tfete en 'fait de style. C'est la manière de Bossuet i 'appliquée à l'histoire naturelle.

' €• 'Mais un écrivain bien supérieur à Buflbn, pour- « Stti'tait Rivarol sans s'interrompre, c'est Montes- € qûîfeu. J'avoue que je ne fais plus cas que de (C cëWi-là (et de Pascal toutefois !) depuis que j'écris € sur* la politique; el sur quoi pourrait-on écrire « aujourd'hui ? Quand une révolution inouïe ébranle t les colonnes du monde, comment s'occuper d'autre » chose ? La pohtique est tout ; elle envahit tout, € remplit tout, attire tout : il n'y a plus de pensée, € d'intérêt et de passion que là. Si un écrivain a

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« quelque conscience de son talent, s'il aspire à re- « dresser ou à dominer son siècle, en un mot s'il « veut saisir le sceptre de la pensée, il ne peut et ne Qi doit écrire que sur la politique. Quel plus beau « rôle que celui de dévoiler les mystères de Torganic sation sociale, encore si peu connue I Quelle plus c noble et plus éclatante mission que celle d'arrêter, a d'enchaîner, par la puissance et l'autorité du talent, c ces idées envahissantes qui sont sorties comme une

< doctrine armée des livres des philosophes, et qui, € attelées au char du soleil, comme Ta si bien dit ce c fou de Danton, menacent de faire le tour du « monde ! Pour en revenir à Montesquieu, sans doute a en politique il n'a ni tout vu, ni tout saisi, ni tout € dit, et cela était impossible de son temps. Il n'avait « point passé au travers d'une immense révolution € qui a ouvert les entrailles de la société et qui a « tout éclairé, parce qu'elle a tout mis a nu. II € n'avait pas pour lui les résultats de cette vaste et « terrible expérience qui a tout vérifié et tout ré-

< sumé ; mais ce qu'il a vu, il l'a supérîeurement vu,

< et vu sous un angle immense. Il a admirablement a saisi les grandes phases de l'évolution sociale. Son € regard d'aigle pénèti*e à fond les objets et les trace verse en y jetant la lumière. Son génie, qui touche c à tout en même temps, ressemble à l'éclair qui se «c montre à la fois aux quatre points de l'horizon. « Voilà mon homme I c'est vraiment le seul que je € puisse lire aujourd'hui. Toute autre lecture languit a auprès de celle d'un si ferme et si lumineux génie, € et je n'ouvre jamais VEsprit des lois que je n'y c puise ou de nouvelles idées ou de hautes leçons de € style. >

Ghénedollé, à qui l'on doit cette vive reproduction du discours de Rivarol (discours qui n'est pas encore

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à sa fin), s'arrête ici un moment pour noter les sentiments divers qui se pressaient en lui devant ces flots et cette cascade toiyours rejaillissante du torrent sonore. A propos de la tirade sur Buffon, € j'étais, dit-il, confondu, je Tavoue, de la sévérité de ces jugements et de ce ton d'assurance et d'infaillibilité avec lequel ils étaient débités ; mais il me paraissait impossible qu'un bomme qui parlait si bien se trompât. > Et, faisant comme les jeunes gens qui, dans leur curiosité, n'ont pas de cesse qu'ils n'aient questionné tour à tour sur tous les objets un peu inégaux de leur prédilection secrète, il profita d'un moment où Rivarol reprenait haleine : c Et Thomas ? > demanda-t-il.

ff Thomas est un homme manqué, repartit d'un c ton bref Rivarol ; c'est un homme qui n'a que des (n demi- idées. Il a une assez belle phrase, mais il c n'en a qu'une. Il n'avait pas ce qu'il fallait pour « faire l'éloge de Descartes : c'est un ouvrage comc posé avec la science acquise de la veille. Gela n'est c ni dirigé ni fondu. Il aurait fallu à l'auteur les fn connaissances positives de Fontenelle, l'étendue et c la pénétration de son coup d'œil scientifique, c L'Éloge de Marc-Aurèle vaut mieux ; il y a dans c cet Éloge des intentions dramatiques qui ne sont c pas sans effet. Le style en est meilleur aussi, bien a que là pourtant, comme ailleurs, ce style manque € d'originalité. Ce n'est pas là un style créé. Et puis c il est trop coupé, trop haché, ou, par endroits, déc mesurément long. Thomas ne s'entend pas à parc courir avec grâce et fermeté les nombreux détours € de la période oratoire. Il ne sait pas enchevêtrer sa c phrase. Quant à son Essai sur les Éloges, il y a c de belles pages sans doute ; mais quoique les déa fauts y soient moindres et qu'il ait détendu son

« style, il y règne encore un ton d'exagération '^al « gâte les meilleurs morceaux. Thomas exagève •ses « sentiments par ses idées, ses idées par ses iknage^^ c ses images par ses expressions. »

« — Et Rousseau ? monsieur de Rivarol.

« — Oh! pour celui-là, c'est une autre afîairoi « C'est un maître sophiste qui ne pense -pas un mot < de ce qu'il dit ou de ce qu'il écrit, c'est le paradoxe « incarné, — grand artiste d'ailleurs en fait de Btyie; a bien que, môme dans ses meilleurs ouvragée^' il « n'ait pu se défaire entièrement de cette rooille géc nevoise dont son talent reste entaché. Il parlé -^dii « haut de ses livres comme du haut d'une tribune ; c il a des cris et des gestes dans son style, et'$on c éloquence épileptique a dû être irrésistible sur lo$ c femmes et les jeunes gens. Orateur ambitUtUrCj c il écrit sans conscience, ou plutôt il laisse errer «a « conscience au gré de toutes ses sensations et de a toutes ses affections. Aussi passionne-t-il (aut ce f qu'il touche. Il y a des pages^ dans la N/mimlle a Héloîse, qui ont été touchées d'un rayon dulsekil/ ce Toutes les fois qu'il n'écrit pas sous l'influenoe des-c potique d'un paradoxe, et qu'il raconte se» senâa» c tions ou peint ses propres passions, il est •aussi c éloquent que vrai. Yoilà ce qui donne tant de « charme à quelques tableaux de ses Confemons, c et surtout à ce préambule qui sert d'introduotîoii c à la Profession du Vicaire savoyard, et où, sous le c .voile d'un jeune homme qu'il met en scène avec le c Vicaire, il raconte sa propre histoire. C'est, avec c quelques Lettres Provinciales et les chapitres eur c V Homme de Pascal, ce que nous avons de mieux c écrit en notre langue. C'est fait à point >

c Le reste de la conversation se passa en un feu roulant d'épigrammes lancées avec une verve intaris-

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$A^e sur d'autres renommées politiques et littéraires. Jamais Rivarol ne justifia mieux son surnom de S^inirGeorgea de Vépigramme. Pas un n'échappait à rbabileté désespérante de sa pointe. Là passèrent tour à tour, transpercés coup sur coup, et Fabbé Deldile, « qui n'est qu'un rossignol qui a reçu son ic-oerveau en gosier, » et Cerutti, qui a fait des « phraseis luisantes sur nos grands hommes de l'an- «' liée dernière, espèce de limaçon de la littérature €i qu Jfttsse partout où il passe une trace argentée, C'^oi^ ce n'est qu'écume et bave; » et Ghamfort, fi^ui^'Cn entrant à l'Académie, ne fut qu'une bran- <: <ehe de muguet entée sur des pavots ; » et Roucher, < qui -est en poésie le plus beau naufrage du siècle; » et Ghabanon, « qui a traduit Théocrite et Pindare de f 't<niie sa haine contre le grec; et Fontanes, c qui passe c son style au brunissoir et qui a le poli sans l'éclat; » et Ldbrun, c qui n'a que de la hardiesse combinée c et jamais de la hardiesse inspirée; ne le voyez- €\yeu»fSiS d'ici, assis sur son séant dans son lit, avec a'ééS'dcaps sales, une chemise sale de quinze jours c( et des bouts de manche en batiste un peu plus a^blancs-, entouré de Virgile, d'Horace, de Corneille, c de* Racine, de Rousseau, qui pèche à la ligne un € mol dans l'un et un mot dans l'autre, pour en « eomposer ses vers, qui ne sont que mosaïque ? > e* Mencier avec son Tableau de Paris , c ouvrage c pensé dans la rue et écrit sur la borne ; » et l'abbé MUlot,-c qui n'a fait que des commissions dans l'his- « toire; » et Palissot, c qui a toujours un chat de- € vaut les yeux pour modèle : c'est pour lui le torse a antique ; > et Gondorcet, c qui écrit avec de l'opium « sur des feuilles de plomb ; » et Target, « qui s'est € noyé dans son talent. » Ghaque mot était une épigramme condensée qui portait coup et perçait son

homme. Mirabeau obtint les homieurs d'une épigramme plus détaillée :

< La tête de Mirabeau, disait-il, n'était qu'une a grosse éponge toujours gonflée des idées d'autrui. < Il n'a eu quelque réputation que parce qu'il a tou- « jours écrit sur des matières palpitantes de l'intérêt c du moment. Ses brochures sont des brûlots lâchés « au milieu d'une flotte : ils y mettent le feu, mais ils c s'y consument. Du reste, c'estun barbare effroyable ce en fait de style ; c'est l'Attila de l'éloquence, et, s'il e y a dans ses gros livres quelques phrases bien « faites, elles sont de Ghamfort, de Cerutti ou de « moi. »

« Trois heures, continue Ghênedollé, s'écoulèrent dans ces curieux . et piquants entretiens, et me parurent à peine quelques instants. Le soleil cependant avait disparu de l'horizon, et la nuit qui tombait nous avertit qu'il était temps de nous retirer.

c Nous prîmes donc congé de Rivarol, qui, en nous quittant, nous dit quelques-uns de ces mots aimables qu'il savait si bien trouver, et nous lit promettre de revenir. Puis il me remit sa traduction du Dante, en me disant : c Lisez cela I il y a là des « études de style qui formeront le vôtre et qui vous « mettront des formes poétiques dans la tête. C'est a une mine d'expressions où les jeunes poètes peuc vent puiser avec avantage. »

« Nous reprîmes la route de Hambourg, M. de La Tresne et moi, confondus, terrassés, éblouis par les miracles de cette parole presque fabuleuse. Le jour avait tout à fait disparu ; il faisait une de ces belles nuits si communes en cette saison dans les climats du nord, et qui ont un éclat et une pureté qu'on ne ^oit point ailleurs. Une lune d'automne brillait dans un ciel d'un bleu magnifique, et sa lumière, brisée

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en réseaux de diamant, étin celait dans les hautes cimes des vieux ormes qui bordent la route, en projetant devant nous de longues ombres. L'oreille et la tête encore pleines de la conversation de Rivarol, nous marchions silencieusement sous cette magique clarté, et le profond silence n'était interrompu que par ces exclamations répétées vingt fois : t II faut « convenir que Rivarol est un causeur bien extraor- < dinaire ! » De tout ce soir-là, il nous fut impossible de trouver d'autres paroles. >

Si j'avais moins longuement cité, on n'aurait pas une idée aussi complète, ce me semble, de ce que fut réellement Rivarol, le grand improvisateur, le dieu de la conversation à cette fin d'un siècle où la conversation était le suprême plaisir et la suprême gloire. On n'avait qu'à le toucher sur un point, qu'à lui donner la note, et le merveilleux clavier répondait à l'instant par toute une sonate.

PETIT ALHANACH

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