Oeuvres de Charles Nodier
Depuis plus de cinquante ans que je subis l'ennui de la vie réelle, je n'ai trouvé aux suucis qui la dévorent qu'une compensation de quelque valeur ; c'est d'entendre des Contes ou d'c»a composer soimême. Aussi, en sage dispensateur de mon temps , ne me suis-je guère occupé d'autre chose , et si j'avois été plus libre, j'en aurois fait davantage; mais quoi? il n'est donné à personne d'être toujours heureux à sa guise; il faut vivre.
La confession que je viens de taire n'est pas toulà-i'ail une marque de mon humilité 5 j'ai presque peur qu'elle ne trahisse même un secret orgueil dont je voudrois bien être exempt. C'est qae je doute en vérité que les natures élevées s'accommodent de bonne foi du positif absurde qae la société nous à fait. L'idéal, voilà leur domaine, et si ce n'est errer de le croire, j'ai du moins ce rapport avec elles. Cette hypothèse n'est pas modeste.
Quoi qu il en soit , je ne préfère 'rien à la lecture des Contes, moins les contes de ma façon, dont je ne recommande la lecture à personne. Quand le progrès du progrès aura rendu la conflagration des bibliothèques inévitables, caria quintessence de tous les livres se trouvera nécessairement dans la charte de la perfectibilité, comme elle étoit dans l'Alcoran, je ne demnnderai grâce que pour le Chat Botté , le Chaperon, Peau-d Ane , et ^^s Mille et Une JVuitSi il ne faut rien de plus en 'utéraîure pour le bien-être moral d'un peuple intelligent et sensible. On pourroit excepter Homère en faveurdeTOc/jwe'e, mais il faudroit être impitoyable pour T Histoire , car il y a , quoi qu'on en dise , des vérités dans l'Histoire : les dates et les noms propres.
J'ai déjà dit que je n'avois pas composé autant de Coules que je l'aurois voulu ; Dieu m'a rolusé ces loisirs^ et cependant, le nombre de ceux que j'ai
mis en prose ou en vers est presque incalculable : il tlécupleroit sans peine le fatras qu'un libraire euphémisle a la polilesso d'appeler mes OEuvres complètes. Mais une fois que la démangeaison d écrire étoil satisfaite, je me souciois peu de \ œuvre qu'elle avoit produite , parce que je n'imaginois pas qu'on s'avisât jamais de la donner au public ; je le croyois plus difficile. Ce volume ne s'est donc formé que de lambeaux égarés partout comme les feuilles volantes de la Sibylle , et quiconque se sera intrépidement résigné à lire ce qui reste, n'aura pas de peine à croire que le meilleur est perdu. C'est grand dommage pour les bonnes d'enfants.
Je prie donc messieurs les journalistes d'être convaincus d'avance que cette publication n'est pas une de celles dont la société seritoit impéi ieusement le besoin , et qui placent toutes les semaines quelque auteur nouvellement éclos au rang de nos premiers prosateurs. Tant d'honneurs ne sont faits ni pour mes contes ni pour moi. Je serai assez fier de leur destinée , si on daigne les admettre sur la dernière tablette d'une bibliothèque ad usum adolescentulorum , fort au-dessous de Taimable madame d'Aulnoy et du tendre M. Berquin; mon respect pour la langue et pour les mœurs me permet du moins cette ambition; mais toute place m'y sera bonne, pourvu qu'on me tienne à une grande distance
(le Charles Perrault^ ce génie -là m'épouvante. Si toutefois quelque nouvel Aristarque s'avise de venger un jour mes écrits de la témérité des rhapsodes typographiques, dans une édition ordonnée avec plus de soin, je le préviens que les deux ou trois contes dont on a bourré, ob exiguitatem tomi, le volume qui contient Mademoiselle de Marsan , seront placés dans celui-ci d'une manière beaucoup plus convenable. Cette indication n'est pas de grande importance, car elle est seulement fondée sur la supposition qu'on réimprimera mes OEuvres complètes ; mais pourquoi ne les réimprimeroit-on pas? On les a bien imprimées !