‹ Œuvres de Charles Nodier (volume 2)Chapitre 2 sur 32 · CONTES EN PROSE · texte numérisé non relu

CONTES EN PROSE

Polichinelle est un de ces grands personnages tout en dehors de la vie privée , qu'on ne peut juger que par leur extérieur , et sur lesquels on se compose , par conséquent , des opinions plus ou moins hasardées , à défaut d'avoir pénétré dans l'intimité de leui*s hahitudes domestiques. C'est une fatalité attachée

li POLICHINELLE. l|^

à la haute destinée de Polichinelle. Il n'y a point de grandeur humaine qui n'ait ses com^ pensations.

Depuis que je connois Polichinelle, comme tout le monde le connoit , pour l'avoir rencontré souvent sur la voie publique, dans sa maison portative , je n'ai pas passé un jour sans désirer de le connoître mieux ; mais ma timidité naturelle , et peut-être aussi quelque difficulté qui se trouve à la chose, m'ont empêché d'y réussir. Mes ambitions ont été si bornées, que je ne me rappelle pas qu'il me soit arrivé, en ce genre, d'autre désappointement, et je n'en conçois point de comparable à l'inconsolable douleur que celui-ci me laisseroit au dernier moment, si j'ai le malheur d'y parvenir sans avoir joui d'un entretien familier de Polichinelle , en audience particulière. Que de secrets de l'ame, que de curieuses révélations des mystères du génie et de la sensibilité , que d'observations d'une vraie et profonde philosophie il y auroit à recueillir dans la conversation de Polichinelle, si Polichinelle le vouloit ! Mais Polichinelle ressemble à tous les grands hommes de toutes les époques : il est quinteux , fantasque , om-

brageux ; Polichinelle est foncièrement mélancolique. Une expérience amére de la perversité de l'espèce, qui l'a d'abord rendu hostile envers ses semblables , et qui s'est convertie depuis en dédaigneuse et insultante ironie , l'a détourné de se commettre aux relations triviales de la société. Il ne consent à communiquer avec elle que du haut de sa case oblongue , et il se joue des vaines curiosités de la foule, qui le poursuivroit, sans le trouver, derrière le pan de vieux tapis dont il se couvre quand il lui plaît. Les philosophes ont vu bien des choses, mais je ne crois pas qu'il y ait un seul philosophe qui ait vu l'envers du tapis de Polichinelle. C'est qu'au milieu de cette multitude qui afflue au bruit de sa voix. Polichinelle s'est fait la solitude du sage , et reste étranger aux sympathies qu'il excite de toutes parts , lui dont le cœur , éteint par l'expérience ou par le malheur , ne sympathise plus avec personne , si ce n'est peut-être avec son compère, dont je parlerai une autre fois. Je suis trop occupé maintenant de Polichinelle pour m'arrêter aux accessoires. Un épisode ingénieux peut tenir sa place dans les histoires ordinaires ,

mais l'ëpisode seroit oiseux, l'épisode seroit inconvenant , j'ose dire qu'il seroit profane dans l'histoire de Polichinelle.

On appréciera , je l'espère , à sa valeur , mon grand travail sur Polichinelle (si je le conduis jamais à fin ), par un seul fait qui est heureusement bien connu, et que je rapporte sans vain orgueil comme sans fausse modestie. Baylc adoroit Polichinelle. Bayle passoit les plus belles heures de sa laborieuse vie , debout, devant la maison de Polichinelle , les yeux fixés par le plaisir sur les yeux de Polichinelle', la bouche entr ouverte par un doux sourire aux lazzi de Polichinelle , l'air badaud , et les mains dans ses poches , comme le reste des spectateurs de Polichinelle. C'étoit Pierre Bayle que vous connoissez , Bayle l' avocat-général des philosophes et le prince des critiques, Bayle qui a fait la biographie de tout le monde en quatre énormes in-folio ; et Pierre Bayle n'a pas osé faire la biographie de Polichinelle ! Je ne cherche pas toutefois dans ce rapprochement des motifs de m'enorgueillir, comme un sot écrivain amoureux de ses ouvrages. La civilisation marchoit , mais elle n'étoit pas arrivée.

C'est la faute de la civilisation , ce n'est pas la faute de Bayle. 11 falloit à Polichinelle un siècle digne de lui. Si ce n'est pas celui-ci, j'y renonce.

L'ignorance où nous sommes des faits intimes de la vie de Polichinelle étoit une des conditions nécessaires de sa suprématie sociale. Polichinelle , qui sait tout , a réfléchi depuis long-temps sur l'instahililé de iK)tre foi politique et sur celle de nos religions. C'est sans doute lui qui a suggéré à Byron l'idée qu'un système de croyances ne duroit guère plus de deux mille ans, et Polichinelle n'est pas homme à s'accommoder de deux mille ans de popularité, comme un législateur ou comme un sectaire. Polichinelle, qui a pour devise Y Odi profanuni vulgus^ a senti que les positions solennelles exigeoient une grande réserve , et qu'elles perdoient progressivement de leur autorité j en s' abaissant à des rapports trop vulgaires. Polichinelle a pensé comme Pascal, si^ ce n'est Pascal qui l'a pensé comme Polichinelle, que le côté foible des plus hautes célébrités de l'histoire, c'est qu'elles touchoientà la terre par les pieds, et c'est de là que proviennent

en effet ces immenses vicissitudes qui ont fait dire à Mahomet :

Mon empire est détruit si l'homme est reconnu !

Polichinelle , logicien comme il l'est toujours, n'a jamais touché à la terre par les pieds. 11 ne montre pas ses pieds. Ce n'est que sur la foi de la tradition et des monuments qu'on peut assurer qu'il a des sabots. Vous ne verrez Polichinelle, ni dans les cafés ou les salons comme un grand homme ordinaire , ni à l'Opéra comme un souverain apprivoisé qui vient complaisamment , une fois par semaine, faire constater à la multitude son identité matérielle d'homme. Polichinelle entend mieux le décorum d'un pouvoir qui ne vit que par l'opinion. H se tient sagement à son entresol au-dessus de toutes les tètes du peuple, et personne ne voudroit le voir à une autre place , tant celle-là est bien assortie à la commodité publique , et peureusement exposée à l'action des rayons visuels du spectateur. Polichinelle n'aspire point à occuper superbement le faîte d'une colonne , il sait trop comment on en tombe ; mais Polichinelle ne descendra de sa vie au

rez-de-chaussée, comme Pierre de Provence , parce qu'il sait aussi que Polichinelle sur le pavé seroit à peine quelque chose de plus qu'un homme : il ne seroit qu'une marionnette. Cette leçon de la philosophie de Polichinelle est si grave , qu'on a vu des empires s'écrouler pour l'avoir laissée en oubli , et qu'on ne connoît aujourd'hui de systèmes politiques bien établis que ceux dans lesquels elle a passé en dogme , celui de l'empereur de la Chine , celui du grand Lama , et celui de Polichinelle.

Aussi est-il des sophistes (et il n'en manque pas dans ce temps de paradoxes ) qui vous soutiendront hardiment que Polichinelle se perpétue de siècle en siècle, à la ressemblance du grand Lama , sous des formes toujours semblables, dans des individus toujours nouveaux , comme si la nature prodigue pouvoit incessamment fournir à la reproduction de Polichinelle ! Il y a prés d'un demi-siècle, à mon grand regret, que je vois Polichinelle. Pendant tout ce temps-là, je n'ai guère vu que Polichinelle ; je n'ai guère médité que sur Polichinelle, et, je le déclare dans la sincérité de ma conscience ,

non loin du moment où je rendrai compte à Dieu de mes opinions philologiques et des autres , je suis encore à concevoir comment le monde pourroit en contenir deux.

Le secret de Polichinelle , qu'on cherche depuis si long-temps , consiste à se cacher à propos sous un rideau qui ne doit être soulevé que par son compère , comme celui d'ïsis ; à se couvrir d'un voile qui ne s'ouvre que devant ses prêtres ; et il y a plus de rapport qu'on ne pense entre les compères d'Isis et le grand-prêtre de Polichinelle. Sa puissance est dans son mystère , comme celle de ces talismans qui perdent toute leur vertu quand on en livre le mot. Polichinelle palpable aux sens de l'homnle, comme Apollonius de Tyane, comme Saint- Simon, comme Déburau, n'auroit peut-être été qu'un philosophe, un funambule ou un prophète. Polichinelle idéal et fantastique occupe le point culminant de la société moderne.

11 y brille au zénith de la civilisation, ou plutôt l'expression actuelle de la civilisation perfectionnée est toute entière dans Polichinelle ; et si elle n'y étoitpas, je voudroisbien savoir où elle est.

vu

POLICHINELLE. li

Pour exercer à ce point l'incalculable influence qui s'attache au nom de Polichinelle , il ne suflisoit pas de réunir le génie presque créateur des Hermès et des Orphée , l'aventureuse témérité d'Alexandre, la force de volonté de Napoléon , et l'universalité de M. Jacotot. 11 ialloit être doué, dans le sens que la féerie attribue à ce mot, c'est-à-dire pourvu d'une multitude de facultés de choix propres à composer une de ces individualités toutes-puissantes qui n'ont qu'à se montrer pour subjuguer les nations. Il falloit avoir reçu de la nature le galbe heureux et riant qui entraîne tous les cœurs , l'accent qui parvient à l'ame , le geste qui lie, et le regard qui fascine. Je n'ai pas besoin de dire que tout cela se trouve en Polichinelle. On l'auroit reconnu sans que je l'eusse nommé.

Je vous ai déjà 'dit que Polichinelle étoit éternel, ou plutôt j'ai eu l'honneur de vous le rappeler en passant , l'éternité de Polichinelle étant , grâce à Dieu , de toutes les questions dogmatiques celle qui a été le moins contestée, à ma connoissance. J'ai lu du moins tous les livres de polémique religieuse que l'on

a écrits depuis que l'on prend la peine d'en écrire, et je n'y ai trouvé de ma vie un seul mot qui pût mettre en doute l'indubitable éternité de Polichinelle, qui est attestée par la tradition monumentale , par la tradition écrite , et par la tradition verbale. — Pour la première, son masque a été retrouvé , saisissant de ressemblance, dans les fouilles de l'Egypte. On sait s'il est possible de se tromper sur la ressemblance du masque de Polichinelle ! et on m'assure que Tauthenticité de ce portrait est au moins aussi bien démontrée que celle du testament autographe de Sésostris qu'on a dernièrement retrouvé aussi quelque part , à la grande satisfaction des gens de goût qui ne pouvoient plus se passer du testament de Sésostris. Pour la tradition écrite , elle ne remonte pas toutà-fait si haut, mais nous savons que Polichinelle existoit identiquement et nominativement à l'époque de la création de l'Académie, qui partage .ivec Polichinelle le privilège de l'immorlalité, par lettres-patentes du roi. Il est vrai que Polichinelle ne fut pas de l'Académie , et (ju'elle en parle même en termes nn peu légers dans son Dictionnaire ^ mais

cela s'explique naturellement par le sentiment d'aigreur que jettent des concurrences de gloire entre deux grandes notabilités. — Pour la tradition orale enfin , vous ne rencontrerez nulle part d'homme assez vieux pour avoir vu Polichinelle plus jeune qu'il n'est aujourd'hui, et qui ait entendu parler à son bisaïeul d'un autre Polichinelle. — On a retrouvé le berceau de Jupiter dans l'ile de Crète ; on n'a jamais retrouvé le berceau de Polichinelle. « L'âge adulte est l'âge des dieux , » dit Hésiode qui ne devoit pas croire au berceau de Jupiter. L'âge adulte est l'âge aussi de Polichinelle, et je n'entends pas tirer de là une conséquence rigoureuse qui risqueroit fort d'être une impiété. J'en conclus seulement qu'il a été donné à Polichinelle de fixer ce pi'ésent fugitif qui nous échappe toujours. Nous vieillissons incessamment , tous tant que nous sommes , autour de Polichinelle qui ne vieillit pas. Les dynasties passent; les royaumes tombent; les pairies , plus vivaces que les royaumes , s'en vont ; les journaux, qui ont détruit tout cela, s'en iront faute d'abonnés. Que dis-jc ! les nations s'effacent de la terre ; les religions descendent

et dispaioisseut dans l'abîme du passé après les religions qui ont disparu ; l'Opéra-Comique a déjà fermé deux fois , et Polichinelle ne ferme point î Polichinelle fustige encore le même enfant ; Polichinelle bat toujours la même femme ; Polichinelle assommera demain soir le Barigel qu'il assommoit ce matin , ce qui ne justifie en aucune manière le soupçon de cruauté que des historiens, ignorants ou prévenus, font peser mal à propos sur Polichinelle. Ses innocentes rigueurs ne se déploient que sur des acteurs de bois , car tous les acteurs du théâtre de Polichinelle sont de bois. Il n'y a que Polichinelle qui soit vivant.

Polichinelle est invulnérable ; et l'invulnérabiHté des héros de l'Arioste est moins prouvée que celle de Polichinelle. Je ne sais si son talon est resté caché dans la main de sa mère quand elle le plongea dans le Styx, mais qu'importe à Polichinelle dont on n'a jamais vu les talons ? Ce qu'il y a de certain, et ce que tout le monde peut vérifier à l'instant même sur la place du Châtelct, si ces louables études occupent encore quelques bons esprits , c'est que Polichinelle, roué de coups par les sbires, as-

sassiné par les bravi, pendu par le bourreau , et emporté par le diable , reparoît infailliblement , un quart d'heure après , dans sa cage dramatique, aussi frisque, aussi vert et aussi galant que jamais, ne rêvant qu'amourettes clandestines et qu'espiègleries grivoises. Polichinelle est mort; Vii^e Polichinelle l C'est ce phénomène qui a donné l'idée de la légitimité. Montesquieu l'auroit dit s'il l'avoit su. On ne peut pas tout savoir.

Je poursuis. Polichinelle éternel et invulnérable , comme on voudroit l'être quand on ne sait pas ce que vaut la vie, Polichinelle a le don des langues qui n'a été donné que trois fois : la première fois aux apôtres , la seconde fois à la Société Asiatique , et la troisième fois à Polichinelle. Parcourez la terre habitée, si vous en avez le temps et le moyen ; allez aussi loin de Paris qu'il vous sera possible, et je vous le souhaite, en vérité, du plus profond de mon cœur. Cherchez Polichinelle , et que cher-, cheriez-vous ? Je vous mets au défi de suspendre votre hamac dans un coin du globe où Polichinelle ne soit pas arrivé avant vous.

Polichinelle est cosmopolite. Ce que vous pre-

niez d'abord pour la hutte du sauvage , c'est la maison de Polichinelle sous ses portières de coutil flottant ( et vous savez si elle s'annonce de loin par le cercle joyeux qui l'entoure ) ! Polichinelle encore endormi , sa tête sur im bras , et son bras sur la barre de sa tribune en plein vent, comme l'Aurore de La Fontaine, ne se sera pas réveillé au brusque appel de son compère , ou au retentissement de l'airain monnoyé qui sonne harmonieusement sur les pavés , que vous allez le voir tressaillir , sursaillir, bondir, danser, et que vous l'entendrez s'exprimer allègrement , comme un naturel , dans l'idiome du pays. Moi, voyageur nomade à travers toutes les régions de l'ancien monde , je n'ai pas fait vingt lieues sans retrouver Polichinelle , sans le retrouver naturalisé par les mœurs et par la parole ; et si je ne l'avois pas retrouvé , je serois revenu ; j'aurois dit comme les compagnons de Regnard :

Hïc tandem stetimusnobis ubi defuit or bis.

Les colonnes d'Hercule de la civilisation des modernes, c'est la loge de Polichinelle.

Ce n'est pas tout : Polichinelle possède la vé-

ritable pierre pliilosophale, ou, ce qui est plus commode encore dans la manipulation, l'infaillible denier du juif errant. Polichinelle n'a pas besoin de trainer à sa suite un long cortège de financiers, et de mander à travers les royaumes ses courtiers en estafiettes et ses banquiers en ambassadeurs. Polichinelle exerce une puissance d'attraction qui agit sur les menus métaux comme la parole d'un ministre sur le vote d'un fonctionnaire public, puissance avouée, réciproque , solidaire , synallagmatique, amiable, désarmée de réquisitions, de sommations, d'exécutions et de moyens coërcitifs, à laquelle, les contribuables se soumettent d'eux-mêmes et sans réclamer , ce qui ne s'est jamais vu dans aucun autre budget depuis que le système représentatif est en vigueur , et ce qui ne se verra peut-être jamais , car la concorde des payeurs et des payés est encore plus rare que celle des frères. Il n'y a si mince prolétaire qui n'ait pris plaisir à s'iuscrire , au moins une fois eu sa vie , parmi les contribuables spontanés de Polichinelle. L'ex-capitaliste ruiné par une banqueroute , le solliciteur désappointé, le savant dépensionné, le pauvre qui

n'a ni feu ni lieu, philosophe, artiste ou poète, garde un sou de luxe dans sa réserve pour la liste civile de Polichinelle. Aussi voyez comme elle pleut , sans être demandée , sur les humbles parvis de son palais de bois ! C'est que les nations tributaires n'ont jamais été unanimes qu'une fois sur la légalité du pouvoir , et c'étoit en faveur de Polichinelle ; mais Polichinelle étoit l'expression d'une haute pensée, d'une puissante nécessité sociale , et tout homme d'état qui ne comprendra pas ce mystère , je le prouverai quand on voudra, est indigne de presser la noble main du compère de Polichinelle.

L'incomparable ministre dont j'ai eu l'honneur d'être le secrétaire particulier , dans le temps où les ministres répondoient encore aux 4ettres qui leur étoient écrites, se plaignant un jour de mes inexactitudes régulières , j'essayai de m' excuser, comme un écolier, par le plaisir que j'avois pris à m'arrèter quelque temps devant la loge de Polichinelle. « A la bonne heu- » rc, me dit-il en souriant , mais comment se » fait-il que je ne vous y aie pas rencontré?.. » Mot sublime qui révèle une immense portée

d'études et de vues politiques. Malheureusement il ne conserva le portefeuille que cinquante-trois heures et demie , et je ne le plaignis }M)int , parce que je cdftioissois la force et la stoïcitë de son esprit. Polichinelle venoit de s'arrêter par hasard devant l'hôtel du ministère; Polichinelle insouciant et lihrc, en sa qualité de Polichinelle , du caprice et de la mauvaise humeur des rois. Le ministre disgracié s'arrêta , par un de ces échanges de procédés qui signalent les bonnes éducations , devant la loge de Polichinelle. Polichinelle chantoit toujours ; le ministre se remit à l'écouter avec autant de joie que s'il n'avoit jamais été ministre ; et vous l'y trouverez peut-être encore , mais vous verrez, hélas! qu'on n'ira pas le chercher là.

Les notabilités n'y manquent pas , devant la loge de Polichinelle ! Tout le monde y passe à son tour ! Peu sont dignes de s'y fixer. L'oisif hébété la laisse en dédain; le flâneur, impatient de nouvelles émotions , la salue tout au plus d'un regard de connoissance ; le pédant, pétrifié dans sa sotte science , la cligne en rougissant d'un coup d'œil honteux. Vous n'y

craindrez pas le contact effronté de la grossière populace aux goûts blasés et abrutis , ëcume de l'émeute et de l'orgie, qui se roule, sale cohue , autoulftles monstres du carrefour , des disputes gymniques des cabarets, et des échafauds du palais; elle a vu des enfants sans tète et des enfants à deux têtes ; elle a vu des têtes coupées : elle ne se soucie plus de Polichinelle.

La clientèle ordinaire de Polichinelle est beaucoup mieux composée. C'est l'étudiant fraîchement émoulu de sa province, qui rêve encore les douceurs de sa famille et les adieux de sa mère. Ilàtez-vous de goûter sur son visage frais et riant l'expansion de son dernier bonheur ; demain il sera classique , romantique , ou saint-simonien ; il sera perdu ! — C'est le jeune député , patriote de conviction , honnête homme d'instinct , qui brave l'appel nominal pour venir méditer un moment avec Polichinelle sur les institutions rationnelles de la société. Loué soit Dieu qui l'a mis dans la bonne voie ! La tribune de Polichinelle lui apprendra plus do vérités en un quart d'heure que l'autre ne peut lui en désapprendre dans

une session. — C'est le pair déshérité qui descend de son cabriolet devenu plus modeste , pour se former au mépris des grandeurs humaines par l'exemple de Polichinelle. Homme heureux entre tous les hommes ! il a perdu la pairie , mais il a gagné la sagesse. — C'est l'érudit cassé de travail que Polichinelle délasse et reverdit , ou le philosophe épuisé de spéculations inutiles qui vient, en désespoir de cause , humilier ses doctrines trompées aux pieds invisibles de Polichinelle. — Et c'est encore mieux que tout cela !

Voilà, voilà Polichinelle, le grand, le vrai, Tunique Polichinelle ! Il ne paroit pas encore, et vous le voyez déjà ! Vous le reconnoissez à son rire fantastique , inextinguible comme celui des dieux. 11 ne paroît pas encore ; mais il susurre, il siffle, il bourdonne, il babille, il crie, il parle de cette voix qui n'est pas une voix dhomme , de cet accent qui n'est pas pris dans les organes de l'homme , et qui annonce quelque chose de supérieur à l'homme , Polichinelle , par exemple. Il s'élance en riant , il tombe, il se relève, il se promène, il gambade , il saute, il se débat, il gesticule, et re-

tombe démantibulé contre un châssis qui résonne de sa chute. Ce n'est rien , c'est tout , c'est Polichinelle ! Les sourds l'entendent et rient ; les aveugles rient et le voient ; et toutes les pensées de la multitude enivrée se confondent en un cri : C'est lui ! c'est lui ! c'est Polichinelle î

Alors ... Oh ! c'est un spectacle enchanteur que celui-ci ! . . . Alors les petits enfants , qui setenoient immobiles d'un curieux effroi entre les bras de leurs bonnes , la vue fixée avec inquiétude sur le théâtre vide, s'émeuvent et s'agitent tout-à-coup, agrandissent encore leurs beaux yeux ronds pour mieux voir , s'approchent, se retirent, se rapprochent, se disputent la première place. — Ils s'en disputeront bien d'autres (juand ils seront grands! — Le flot de l'avant-scène roule à sa surface de petits bonnets , de petits chapeaux , de petits schakos, des toques, des casquettes, des bourrelets , de jolis bras blancs qui se contrarient , de jolies mains blanches qui se repoussent , et tout cela, vous savez pourquoi? pour saisir, pour avoir Polirbinelle vivant ! Je le comprends à meiveille ; mais moi, pauvres eufLints, moi qui

ai grisonné là, derrière vos pères, il y a quarante ans que je l'attends ! . . .

Au second rang cependant se pressent les bonnes et les nourrices , épanouies, vermeilles, joyeuses comme d'autres enfants, sous le bonnet pointu et sous le bonnet rond , sous la cornette aux bandes flottantes, et sous le madras en turban ; les bonnes de la baute société surtout , aux manières de femmes de cbambre , au cou pencbé, à l'épaule dédaigneuse, au geste rond, au regard oblique et acéré que darde, entre de longs cils, une prunelle violette, et qui promet tout ce qu'il refuse. Je ne sais pas si cela est changé, mais je me souviens qu'elles étoient charmantes.

C'est ici que devroit commencer logiquement l'histoire de Polichinelle ; mais ces prémisses philosophiques m'ont entraîné à des considérations si profondes sur les besoins moraux de notre malheureuse société, que l'attendrissement m'a gagné au premier chapitre de l'histoire de Polichinelle. L'histoire de Polichinelle, c'est, hélas! l'histoire entière de riiomme, avec tout ce qu'il a d'aveugles croyances, d'aveugles passions, d'aveugles folies

et d'aveugles joies. Le cœur se brise sur l'histoire de Polichinelle : sunt lacrymœ rerum ! J'ai promis cependant l'histoire de Polichinelle. Eh! mon Dieu ! je la ferai un jour, et je ne ferai plus que cela : car c'est décidément le seul livre qui reste à faire ; et si je ne le faisois pas , je vous conseille en ami de la demander à deux hommes qui la savent mieux que moi : — Cruvshank et Charlet.

Vous avez tous connu ce bon Théodore, sur la tombe duquel je viens jeter des fleurs, en priant le ciel que la terre lui soit légère.

Ces deux lambeaux de phrase, qui sont aussi de votre connoissance, vous annoncent assez que je me propose de lui consacrer quelques pages de notice nécrologique ou d'oraison funèbre.

se LE BIBLIOMANE.

Il y a vingt ans que Théodore s'étoit retiré du monde pour travailler ou pour ne rien faire: lequel des deux, c'étoit un grand secret. Il songeoit, et on ne savoit à quoi il songeoit. Il passoit sa vie au milieu des livres , et ne s'occupoit que de livres, ce qui avoit donné lieu à quelques-uns de penser qu'il composoit un livre qui rendroit tous les livres inutiles; mais ils se trompoient évidemment. Théodore avoit tiré trop bon parti de ses études pour ignorer que ce livre est fait il y a trois cents ans. C'est le treizième chapitre du livre premier de Rabelais.

Théodore ne parloit plus, ne rioit plus, ne jouoit plus, ne mangeoit plus, n'alloit plus ni au bal, ni à la comédie. Les femmes, qu'il avoit aimées dans sa jeunesse, n'attiroient plus ses regards, ou tout au plus il ne les regardoit qu'au pied ; et quand une chaussure élégante de quelque brillante couleur avoit frappé son attention:— Hélas, disoit-il en tirant un gémissement profond de sa poitrine, voilà bien du maroquin perdu!

Il avoit autrefois sacrifié à la mode ; les mémoires du temps nous apprennent qu'il est le premier cjui ait noué la cravate à gauche, mal-

gré l'autorité de Garât, qui la nouoit à droite, et en dépit du vulgaire qui s'obstine encore aujourd'hui à la nouer au milieu. Théodore ne se soucioit plus de la mode. Il n'a eu pendant vingt ans qu'une dispute avec son tailleur : — (c Monsieur, lui dit-il un jour, cet habit est le dei^ nier que je recois de vous, si l'on oublie encore une fois de me faire des poches in-quarto, »

La politique, dont les chances ridicules ont créé la fortune de tant de sots, ne parvint jamais à le distraire plus d'un moment de ses méditations. Elle le mettoit de mauvaise humeur, depuis les folles entreprises de Napoléon dans le Nord, qui avoient fait enchérii" le cuir de Russie. Il approuva cependant l'intervention Françoise dans les révolutions d'Espagne. — i< C'est, dit-il, une belle occasion pour ra|>porter de la Péninsule des romans de chevalerie et des Cancioneros. » =r. Mais l'armée expéditionnaire ne s'en avisa nullement, et il en fut piqué. Quand on lui parloit Trocadero, il répondoit ironiquement Romancero , ce qui le fit passer pour libéral.

La mémorable campagne de M. de Bourmont sur les côtes d'Afrique le transi)orta de

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joie. — « Grâce au ciel, dit-il en se frottant les mains, nous aurons les maroquins du Levant à bon marché; » — ce qui le fit passer pour carliste.

Il se promenoit l'été dernier dans une rue populeuse, en coUationnant un livre. D'honnêtes citoyens, qui sortoient du cabaret d'un pied titubant , vinrent le prier , le couteau sur la gorge, au nom de la liberté des opinions, de crier : Vivent les Polonois ! — i< Je ne demande pas mieux, répondit Théodore dont la pensée étoit un cri éternel en faveur du genre humain, mais pourrois-je vous demander à quel propos ^ » Parce que nous déclarons la guerre à la Hollande qui opprime les Polonois, sous prétexte qu'ils n'aiment pas les jésuites, répartit l'ami des lumières qui étoit un rude géographe et un intrépide logicien. — «Dieu nous pardonne, murmura notre ami en croisant piteusement les mains! Serons-nous donc réduits au prétendu papier de Hollande de M. Montgolfier ! »

L'homme éminemment civilisé lui cassa la jambe d'un coup de bâton.

Théodore passa trois mois au lit à compul-

ser des catalogues de livres. Disposé comme il l'a toujours été à prendre les émotions à l'extrême, cette lecture lui enflamma le sang.

Dans sa convalescence même , son sommeil étoit horriblement agité. Sa femme le réveilla une nuit au milieu des angoisses du cauchemar. — « Vous arrivez a propos, lui dit-il en l'embrassant, pour m'empêcher de mourir d'effroi et de douleur. J'étois entouré de monstres qui ne m'auroient point fait de quartier.»

• — Et quels monstres pouvez-vous redouter, mon bon ami , vous qui n'avez jamais fait de mal à personne?

a C'étoit, s'il m'enisouvient, l'ombre de Pur- » gold dont les funestes ciseaux mordoientd'un » pouce et demi sur les marges de mes aides » brochés, tandis que celle d'Heudier plon- )) geoit impitoyablement dans un acide dévo- » rant mon plus beau volume d'édition prîn- » ceps, et l'en retiroit tout blanc; mais j'ai de )) bonnes raisons de penser qu'ils sont au moius » en purgatoire. »

Sa femme crut qu'il parloit grec , car il savoit un peu le grec, à telles enseignes que trois tablettes de sa bibliothèque étoient chargées de

livres grecs dont les feuilles n'étoient pas fendues. Aussi ne les ouvroit-il jamais, se contentant de les montrer à ses plus privées connoissances , par le plat et par le dos , mais en indiquant le lieu de l'impression, le nom de l'imprimeur et la date, avec une imperturbable assurance. Les simples en concluoient qu'il étoit sorcier. Je ne le crois pas.

Comme il dépérissoit à vue d'œil , on appela son médecin qui étoit, par hasard, homme d'esprit et philosophe. Vous le trouverez si vous pouvez. Le docteur reconnut que la congestion cérébrale étoit imminente, et il fit un beau rapport sur cette maladie dans le Journal des sciences médicales , où elle est désignée sous le nom de monomanie du maroquin, ou de typhus des bibliomanes ; mais il n'en fut pas question à l'Académie des sciences , parce qu'elle se trouva en concurrence avec le cJiolera-morbus.

On lui conseilla l'exercice , et comme cette idée lui sourioit, il se mit en route l'autre jour de bonne heure. J'étois trop peu rassurée pour le quitter d'un pas. Nous nous dirigeâmes du côté des qutîis, et je m'en réjouis, parce que

j'imaginai que la vue de la rivière le récréeroil ; mais il ne détourna pas ses regards du niveau des parapets. Les parapets étoient aussi lisses d'étalages que s'ils avoient été visités dés le matin par les défenseurs de la presse , qui ont noyé en février la bibliothèque de T Archevêché. Nous fumes plus heureux au Quai aux fleurs. Il y avoit profusion de bouquins, mais quels bouquins! Tous les ouvrages dont les journaux ont dit du bien depuis un mois , et qui tombent là infailliblement dans la case à cinquante centimes, du bureau de rédaction ou du fonds de libraire. Philosophes, historiens, poètes, romanciers, auteurs de tous les genres et de tous les fonnats, pour qui les annonces les plus pompeuses ne sont que les limbes infranchissables de l'immortalité, et qui passent, dédaignés, des tablettes du magasin aux margelles de la Seine, Léthé profond d'où ils contemplent, en moisissant, le terme assuré de leur présomptueux essor. Je déployois là les pages satinées de mes in-octavo , entre cinq ou six de mes amis.

Théodore soupira, mais ce n'étoit pas de voir les œuvres de mon esprit exposées à la

pluie, dont les garantit mal l'officieux balandran de toile cirée.

(c Qu'est devenu , dit-il , l'âge d'or des bou- » quinistes en plein vent? C'est ici pourtant )) que mon illustre ami Barbier avoit colligé » tant de trésors, qu'il étoit parvenu à en com- » poser une bibliographie spéciale de quelques » milliers d'articles.C'esticiqueprolongeoient, » pendant des heures entières , leurs doctes et )) fructueuses promenades , le sage Monmerqué » en allant au Palais , et le sage Labouderie en » sortant de la métropole. C'est d'ici que le » vénérable Boulard enlevoit tous les jours un » mètre de raretés, toisé à sa canne de mesure, » pour lequel ses six maisons pléthoriques de » volumes n'avoient pas de place en réserve. » Oh ! qu'il a de fois désiré en pareille occasion » le modeste angulus d'Horace, ou la capsule » élastique de ce pavillon des fées qui auroit » couvert au besoin l'armée de Xerxès , et se » portoit aussi commodément à la ceinture que » la gaînc aux couteaux du grand-père de » Jeannot! Maintenant, quelle pitié! vous n'y » voyez plus que les ineptes rogatons de cette )) littérature moderne qui ne sera jamais de la

» littérature ancienne, et dont la vie s'évapore » en vingt-quatre heures, comme celle des mou- » ches du fleuve Hypanis : littérature bien di- » p-ne eu eflet de l'encre de charbon et du pa- » pier de bouillie que lui livrent à regret quel- » ques typographes honteux, prcsqu' aussi' sots » que leurs livres ! Et c'est profaner le nom » de livres que de le donner à ces guenilles barn bouillées de noir, qui n'ont presque pas » changé de destinée en quittant la hotte aux )i haillons du chiffonnier! Les quais ne sont » désormais que la Morgue des célébrités con- » temporaines! »

Il soupira encore , et je soupirai aussi , mais ce n'étoit pas pour la même raison.

J'étois pressé (le l'entraîner, car son exaltation, qui croissoit à chaque pas , sembloit le menacer d'un accès mortel. Il falloit que ce fût un jour néfaste, |îuisquc tout contribuoit à aigrir sa mélancolie.

(( Voilà , dit-il en passant, la pompeuse fa- » çade de Ladvocat , le Galiot du Pré des let- » très abâtardies du dix-neuvième siècle , li- )> braire industrieux et libéral, qui auroit » mérité de naitre dans un meilleur âge, mais

» dont l'activité déplorable a cruellement mul- » tiplié les livres nouveaux au préjudice éternel » des vieux livres; fauteur impardonnable à » jamais de la papeterie de coton , de Tortho- » grapbe ignorante, et de la vignette maniérée; » tuteur fatal de la prose académique et de la » poésie à la mode; comme si la France avoit )) eu de la poésie depuis Ronsard et de la prose » depuis Montaigne! Ce palais de bibliopole » est le cheval de Troie qui a porté tous les » ravisseurs du palladium, la boîte de Pandore )j qui a donné passage à tous les maux de la » terre! J'aime encore le cannibale, et je ferai » un chapitre dans son livre, mais je ne le ver- » rai plus ! —

(( Voilà, continua-t-il , le magasin aux ver- » tes parois du digne Crozet, le plus aimable w de nos jeunes libraires, l'homme de Paris qui » distingue le mieux une reliure de Derome « l'ainé d'une reliure de Derome le jeune, et la » dernière espérance de la dernière génération )) d'amateurs, si elle s'élève encore au milieu )j de notre barbarie ; mais je ne jouirai pas au- )» jourd'hui de son entretien dans lequel j'ap- » prends toujours quelque chose! Il est en

» Angleterre où il dispute, par juste droit de ;) représailles, à nos avides enyahisseurs de » Soho-Square et de Fleet-Street , les précieux » débris des monuments de notre belle langue, » oubliés depuis deux siècles sur la terre in- » grate qui les a produits ! Macte animo, ge- » nerose puer ! —

« Voilà , leprit-il en revenant sur ses pas , » voilà le Pont-des-Arts, dont l'inutile balcon » ne supportera jamais, sur son garde-fou ridi- » cule de quelques centimètres de largeur, le » nobledép6tderm-/6»//otriséculairequia flat- » té les yeux de dix générations de l'aspect de » sa couverture en peau de truie et de ses fer- » moirs de bronze» passage profondément em- » blématique, à la vérité, qui conduit du châ- » teau à l'Institut par un cbemiii qui n'est pas » celui de la science. Je ne sais si je me trompe, )) mais l'invention de cette espèce de pont de- » voit être pour l'érudit unerévélation flagrante » de la décadence des bonnes lettres. —

(( Voilà, dit toujours Tliéodore en passant )) sur la place du Louvre, la blancbe enseigne » d'un autre libraire actif et ingénieux; elle a » long-temps fait palpiter mon cœur, mais je

» ne l'aperçois plus sans une émotion pénible n depuis que Techner s'est avisé de faire réim- » primer avec les caratères de Tastu, sur un )) papier éblouissant et sous un cartonnage co- )) quet, les gotbiques merveilles de Jehan Bon- » fons de Paris, de Jehan Mareschal de Lyon , » et de Jehan de Chaney d'Avignon, bagatelles » introuvables qu'il a multipliées en délicieuses » contrefaçons. Le papier d'un blanc nei- » geux me fait horreur, mon ami, et il n'est » lien que je ne lui préfère, si ce n'est ce qu'il » devient quand il a reçu, sous le coup de » barre d'un bourreau de pressier, l'empreinte )) déplorable des rêveries et des sottises de ce » siècle de fer. » ,

Théodore soupiroit de plus belle; il alloit de mal en pis.

Nous arrivâmes ainsi dans la rue des Bons- Enfants, au riche bazar littéraire des ventes publiques de Silvestre, local honoré des savants , où se sont succédé en un quart de siècle plus d'inappréciables curiosités que n'en renferma jamais la bibliothèque des Ptolémées , qui n'a peut-être pas été brûlée par Omar, quoi qu'en disent nos radoteurs d'historiens. Jamais

je n'avois vu étaler tant de splendides volumes.

Malheureux ceux qui les vendent! dis-je à Théodore. —

« Ils sont morts, répondit-il, ou ils en mour- )) ront. ))

Mais la salle étoit vide. On n'y remarquoit plus que l'infatigable M. Thour, fac-similant avec une patiente exactitude, sur des cartes soigneusement préparées, les titres des ouvra-» ges qui avoient échappé la veille à son investigation quotidienne. Homme heureux entre tous les hommes, qui possède dans ses cartons, par ordre de matières, l'image lidèle du frontispice de tous les livres connus. C'est en vain, pour cd^i-là, que toutes les productions de l'imprirtlferie périront, dans la première et prochaine révolution que les progrès de la perfectibilité nous assurent. Il poiuTa léguera l'avenir le catalogue complet de la bibliothèque imiverselle. 11 y avoit certainement un tact admirable de prescience à prévoir de si loin le moment où il seroit temps de .compiler l'inventaire de la civilisation. Quelques années encore, et on n'en parlera ]ilus.

Dieu me pardonne! brave Théodore, dit l'honnête M. Silvestre, vous vous êtes trompé d'un jour. C'étoit hier la dernière vacation. Les livres que vous voyez sont vendus et attendent les porteurs.

Théodore chancela et blêmit. Son front prit la teinte d'un maroquin-citron un peu usé. Le coup qui le frappa retentit au fond de mon cœur.

« Voilà qui est bien , dit-il d'un air atterré. » Je reconnoîs mon malheur accoutumé à cette » affreuse nouvelle ! Mais encore, à qui appar- » tiennent ces perles, ces diamants, ces riches- « ses fantastiques dont la bibliothèque des de » Thou et des Grolier seseroit fait gloire? » —

Comme à l'ordinaire , monsieur , appliqua M. Silvestre. Ces excellents classiquesCéditiou originale, ces vieux et parfaits exemplaires autographiés par des érudits célèbres, ces piquantes raretés philologiques dont l'Académie et l'Université n'ont pas en tendu parler, revenoient de droit à sir Richard Heber. C'est la part du lion anglois auquel nous cédons de bonne grâce le grec et le latin ({ue nous ne savons plus. — Ces belles collections d'histoire naturelle, ces

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chefs-d'œuvre de méthode et d'iconographie sont au prince de , dont les goûts studieux ennoblissent encore, par son emploi, une noble et immense fortune. — Ces mystères du moyen âge , ces moralités phénix dont le ménechme n'existe nulle part, ces curieux essais dramatiques de nos aïeux , vont augmenter la bibliothèque-modèle de M. de Solenne. — Ces facéties anciennes, si sveltes, si élégantes, si mignonnes, si bien conservées, composent le lot de votre aimable et ingénieux ami, M. Aimé-Martin. — Je n'ai pas besoin de vous dire à qui appartiennent ces maroquins frais et j^illants, à triple^ filets , à larges dentelles , à fastueux compartiments. C'est le Shakespeare de la petite propriété, le Corneille du mélodrame, l'interprète habile et souvent éloquent des passions et des vertus du peuple, (jui, après les avoir un peu déprisés le matin, en a fait le soir emplette au poids de l'or, non sans gronder entre ses dents, comme un sanglier blessé à mort, et sans tourner sur ses compétiteurs son œil tragique ombragé de noirs sourcils. — Théodore avoit cessé d'écouter. Il venoit de mettre la main sur un volume d'assez bonne

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apparence, auquel il s'étok empressé d'appliquer son elzéviriométre , c'est-à-dire le demipied divisé presqu'à l'infmi, sur lequel il régloit le prix, hélas ! et le mérite intrinsèque de ses livres. Il le rapprocha dix fois du livre maudit, vérifia dix fois l'accablant calcul, murmura quelques mots que je n'entendis pas, changea de couleur encore une fois, et défaillit dans mes bras. J'eus beaucoup de peine à le conduire au premier fiacre venu.

Mes instances pour lui arracher le secret de sa subite douleur furent long-temps inutiles. Il ne parloit pas. Mes paroles ne lui parvenoient phis. C'est le typhus, pensai-je, et le paroxisme du typhus.

Je le pressois dans mes bras. Je continuois à l'interroger. Tl parut céder à un mouvement d'expansion, u Voyez en moi, me dit-il, le >i plus malheureux des hommes ! Ce volume, » c'est le Virgile de 1G76, en grand papier, » dont je pensois avoir l'exemplaire géant, et » il l'emporte sur le mien d'un tiers de ligne » de hauteur. Des esprits ennemis ou préve- » nus pourroient même y trouver la demi-li- » gne. Un tiers de ligne, grand Dieu! » —

Je fus foudroyé. Je compris que le délire le gagnoit.

(( Un tiers de ligne ! » répéta-t-il en menaçant le ciel d'un poing furieux , comme Ajax ou Capanée.

Je tremblois de tous mes membres.

Il tomba peu à peu dans le plus profond abattement. Le pauvre homme ne vivoit plus que pour souffrir. Il reprenoit seulement de temps à autre : « Un tiers de ligne ! » en se rongeant les mains. — Et je redisois tout bas : Foin des livres et du typhus !

Tranquillisez-vous, mon ami, souftïois-je tendrement à son oreille, chaque fois que la crise se renouveloit. Un tiers de ligne ;i>'est pas grand'chose dans les affaires les plus aélicates de ce monde ! —

'( Pas grand'chose, s' écrioit-il, un tiers de » ligne au Virgile de 1 676 ! C'est un tiers de » ligne qui a augmenté de cent louis le prix » de l'Homère de Nerli chez M. de Cotte; un » tiers de ligne ! Ah ! compteriez-vous pour » rien un tiers de ligne du poinçon qui vous » perce le cœur ! » —

Sa figure se renversa tout-à-fait, ses bras se

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roidirent, ses jambes furent saisies d'une crampe aux ongles de fer. Le typhus gagnoit visiblement les extrémités. Je n'aurois pas voulu être obligé d'allonger d'un tiers de ligne le court chemin qui nous séparoit de sa maison.

Nous arrivâmes enfin. — « Un tiers de li- » gne ! » dit-il au portier.

« Un tiers de ligne! » dit-il à la cuisinière qui vint ouvrir. —

(( Un tiers de ligne ! » dit-il à sa femme, en la mouillant de ses pleurs. —

Ma perruche s'est envolée, dit sa petite fille qui pleuroit comme lui !

(( Pourquoi laissoit-on la cage ouverte ? répondk Théodore. — Un tiers de ligne ! » —

Le peuple se soulève dans le Midi , et à la rue du Cadran, dit la vieille tante qui lisoit le journal du soir.

(( De quoi diable se mêle le peuple? répondit Théodore. — Un tiers de ligne ! » —

Votre ferme de la Beauce a été incendiée , lui dit son domestique en le couchant.

« Il faudra la rebâtir, répondit Théodore, » si le domaine en vaut la peine. — Un tiers » de ligne I » —

Pensez-vous que cela soit sérieux? me dit la nourrice.

Vous n'avez donc pas lu, ma bonne, le Jour^ nal des Sciences médicalçsl Qu'attendez-vous d'aller chercher un prêtre? —

Heureusement , le curé entroit au même instant pour venir causer, suivant l'usage, de mille jolies broutilles littéraires et bibliographiques, dont son bréviaire ne l'avoit jamais complètement distrait, mais il n'y pensa plus quand il eut tâté le pouls de Théodore.

Hélas! mon enfant, lui dit-il, la vie de l'homme n'est qu'un passage, et le monde, luimême, n'est pas alTcrmi sur des fondements éternels. 11 doit linir comme tout ce qui a commencé.

« Avez-vous lu, sur ce ^jet, répondit Théo- » dore, le Traité de son origine et de son an- » tiquité? )) —

J'ai appris ce que j'en sais dans la Genèse, reprit le respectable pasteur ; mais j'ai ouï dire qu'un sophiste du siècle dernier, nommé M. de Mirabaud, a fait un livre à ce sujet.

(( Sub judice lis est, interrompit brusque- » ment Théodore. J'ai prouvé dans mes Stro^

hU LE BIBLIOMANE.

» mates que les deux premières parties du ^» monde étoient de ce triste pédant de Mira- ^) baud , et la troisième de l'abbé le Mas- » crier. » —

Eh ! mon Dieu, reprit la vieilletante en soulevant ses lunettes, qui est-ce donc qui a fait l'Amérique ?

Ce n'est pas de cela qu'il est question, continua l'abbé. Croyez-vous à la Trinité?

« Comment ne croirois-je pas au fameux vo- » lume de Trinitate de Servet, )) dit Théodore en se relevant à mi-corps sur son oreiller, « puisque j'en ai vu céder, ipsissimis ocidis , » pour la modique somme de deux cent quinze » francs, chez M. de Maccarthy, un exem- » plaire que celui-ci avoit payé sept cents li- » vres à la vente de Ea Valliére? « —

Nous n'y sommes pas, exclama l'apôtre un peu déconcerté. Je aous demande, mon fils, ce que vous pensez de la divinité de Jésus- Christ ?

« Bien, bien, dit Théodore. 11 ne s'agit que » de s'entendre. Je soutiendrai envers et contre » tous (|ue le Toldos-jc^cJiu, où ce! ijijnorant » pasquin de Voltaire a puisé tant de sottes

» fables, dignes des Mille et une Nuits, n'est » qu'une méchante ineptie rabbinique, indi- » gne de figurer dans la bibliothèque d'un sa- » vaut ! »

A la bonne heure î soupira le digne ecclésiastique.

u A moins qu'on n'en f'etrouve un jour, » continua Théodore , l'exemplaire in chartd » maximâ dont il est question , si j'ai bonne » mémoire, dans le fatras inédit de David Clé- » ment. »

Le curé gémit, cette fois , fort intelligiblement, se leva tout ému de sa chaise, et se pencha sur Théodore pour lui faire nettement comprendre, sans ambages et sans équivoques, qu'il étoit atteint au dernier degré du typhus des bibliomanes, dont il est parlé dans le Journal des Sciences médicales , et qu'il n'avoit plus à s'occuper d'autre chose que de son salut.

Théodore ne s' étoit retranché de sa vie sous cette impertinente négative des incrédules qui est la science des sots ; mais le cher homme avoit poussé trop loin dans les livres la vaine étude de la lettre, pour prendre le temps de s'attacher à l'esprit. En plein état de santé une

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doctrine lui auroit donné la fièvre, et un dogme le tétanos. Il auroit baissé pavillon en morale théologique devant un saint-simonien. Il se retourna vers la muraille.

Au long-temps qu'il passa sans parler, nous l'aurions cru mort , si , en me rapprochant de lui, je ne l'avois entendu sourdement murmurer : (( Un tiers de ligne ! Dieu de justice et de » bonté ! mais où me rendrez-vous ce tiers de » ligne , et jusqu'à quel point votre omnipo- » tence peut-elle réparer la bévue irréparable » de ce relieur ? »

Un bibliophile de ses amis arriva un instant après. On lui dit que Théodore étoit agonisant, qu'il déliroit au point de croire que l'abbé le Mascrier avoit fait la troisième partie du monde, et que depuis un quart d'heure il avoit perdu la parole.

Je vais m'en assurer, répliqua l'amateur.

A quelle faute de pagination reconnoit-on la bonne édition du César Elzévirde l635? demanda-t-il à Théodore.

(( 153 pour 149. »

— Très -bien. Et du Térence de la même année?

« 1 08 pour 1 04. »

Diable ! dis-je, les Elzévirs jouoient de malheur cette année-là sur le chiffre. Ils ont bien fait de ne pas la prendre pour imprimer leurs logarithmes !

A merveille! continua l'ami de Théodore. Si j'avois voulu écouter ces gens-ci, je t'aurois cru à un doigt de la mort.

(( A un tiers de ligne,, » répondit Théodore dont la voix s'éteignoit par degrés.

— Je connois ton histoire, mais elle n'est rien auprès de la mienne. Imagine-toi que j'ai manqué, il y a huit jours, dans une de ces ventes bâtardes et a^onymes dont on n'est averti que par rafliche de la porte , un Boccace de 1 527, aussi magnifique que le tien, avec la reliure en vélin de Venise, les a pointus, des témoins partout, et pas un feuillet renouvelé.

Toutes les facultés de Théodore se concentroient dans une seule pensée : « Es-tu bien M sûr au moins que les a étoient pointus ? »

— Comme le fer qui arme la hallebarde d'un lancier.

u C'étoit donc, à n'en pas douter, la vinti- » settine elle même I »

— Elle-même. Nous avions ce jour-là un joli dîner, des femmes charmantes, des huîtres vertes, des gens d'esprit, du vin de Champagne. Je suis arrivé trois minutes après l'adjudication.

— (( Monsieur , cria Théodore furieux , » quand la viniisetiine est à vendre, on ne dîne )) pas! »

Ce dernier effort épuisa le reste de vie qui l'animoit encore, et que le mouvement de cette conversation avoit soutenu comme le soufflet qui joue sur une étincelle expirante. Ses lèvres halbutièrent cependant encore : « Un tiers de n ligne! )> '^mais ce fut sa dernière parole.

Depuis le moment où nous avions renoncé à l'espoir de le conserver , on avoit roulé son lit près de sa bibliothèque, d'où nous descendions un à un chaque volume qui paroissoit appelé par ses yeux, en tenant plus long-temps exposés à sa vue ceux que nous jugions les plus propres à la flatter. 11 mourut à minuit, entre un Deseuil et un Padeloup , les deux mains amoureusement pressées siu* un Thouvcnin.

Le lendemain nous escortâmes son convoi, à la tête d'un nombreux concours de maroquiniers éplorés, et nous fîmes sceller sur sa

tombe une pierre chargée de l'inscription suivante, qu'il avoit parodiée pour lui-même de l'épitaphe de Franklin.

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