DIOCLÉTIEN
O médiocrité bienfaisante et dorée,
Et toi, lente paresse, où s'endorment nos sens.
Et toi, sommeil flatteur, cher aux cœurs innocents,
Ne me refusez pas votre faveur sacrée !
Ne me retirez pas ces trésors précieux
Dont vous avez comblé ma vie.
Et ne redoutez point que jamais asservie
En d'autres temps, en d'autres lieux, Aux plaisirs passagers dont l'erreur est suivie, Elle outrage vos dons par un choix odieux. Non, vous serez toujours et mes lois et mes dieux!
Loué soit Dieu ! puisque , dans ma misère , De tous les biens qu'il voulut m'enlever, Il m'a laissé le bien que je préfère.
O mes amis ! quel plaisir de rêver, De se livrer au cours de ses pensées , Par le hasard l'une à l'autre enlacées , Non par dessein : le dessein y nuiroil. L'heureux loisir qui délasse ma vie Perd de son charme en perdant son secret-, Il est volage , irrégulier, distrait ; Le nonchaloir ajoute à son attrait , Et sa douceur est dans sa fantaisie.
On se néglige , il semble qu'on s'oublie , Et cependant on se possède mieux •, On doit alors à la bonté des dieux Deux attributs de leur grandeur suprême -, Car on existe , on est tout par soi-même , Et l'on embrasse et les temps et les lieux. En fait de biens chacun a son système , Desquels le moindre a du prix à mon gré : Si l'un pourtant doit être préféré , Jouir est bon, mais c'est rêver que j'aime.
Un certain Grec avoit , dit-on , songé
Que tout vaisseau qui touchoit au Pirée Lui devoit les trésors dont il étoit chargé.
L'espoir flatteur, l'illusion dorée ,
Chaque matin le ramenoit au port -, Calculant à part soi la future opulence Qui devait avant peu combler son coffre-fort , Et du bien fantastique heureux en espérance , Des moindres bâtiments il épioit l'abord. Un savant maladroit, vainqueur de sa chimère , Lui rendit l'avantage équivoque, éphémère , Qu'on appelle raison , et qui peut-être bien
N'est qu'une autre espèce de songe.
Le riche dépouillé connut (ju'il n' avoit rien ,
Et regretta son doux mensonge.
(( Qu'a fait pour moi , dit-il , la main qui m'a guéri i » D'une faculté vaine elle me rend l'usage ^
» Mais combien j'aimois mieux le fortuné présage » Que mes esprits troublés ont si long-temps nourri .' , » Je suis peut-être un peu plus sage , » Mais combien je suis appauvri! »
Ce mot me plaît par sa simplesse :
Je n'approuve pas moins le sens du raisonneur. On parle tous les jours des palmes de l'honneur, Des myrtes de l'amour, des dons de la richesse. Eh ! que valent ces biens auprès de l'allégresse Qui résulte souvent de la plus folle erreur, D'un écart de l'esprit , d'un prestige du cœur? Le bonheur, à vrai dire , est toute la sagesse ,
Et rêver est tout le bonheur.
LE