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Oeuvres de Charles Nodier

ouR être liomme de lettres , en * France, il faut avoir fait im gros livre, comme il faut, pour y être peintre, avoir fait ce qu'on appelle une grande page.

A MISCKLLAINEES.

Or, lin livre, cdsl une idée, ou quelque chose qui y ressemble, ou quelque chose qui ne ressemble à rien, et dont le nom occupe , à titre courant, la marge supérieure d'un inoclavo de vin^jt-cinq feuilles.' De ce qui est dessous , Dieu garde qui s'en soucie !

Dans un livre , vous avez deux choses H" le titre, qui doit être bref, substantiel, imposant, plein de je ne sais quel curieux mystère, comme l'étiquette d'une boîte précieuse, et par exemple :

DU GOUT; ou bien DE L'ESPRIT; ou bien DE LA RAISON.

â° La matière, qui est tout ce qu'on veut, moyennant qu'elle réunisse les qualités propres et quidditatives de la matière, c'est-àdire les dimensions de hauteur, de largeur et d'épaisseur dont se compose un honnête parallélipipède bien compacte de papier imprimé. Après cela, si vous y trouvez de la raison, de l'esprit ou du goût, c'est tout bénéfice pour le lecteur. Nous n'en demandons pas tant. Le livre existe in génère , et nous avons, grâce au ciel , un auteur de plus.

Que si par hasard vous aviez passé votre inno-

cente vie à recueillir toutes les notions rationnelles et scientifiques de l'espèce , dans l'ordre d'une excellente éducation progressive, oii la pensée ;, parfaitement dirigée, procède par une suite non interrompue de recherches et de découvertes des perceptions les plus familières de l'intelligence, aux résultats les plus excentriques de l'étude et de la réflexion, et que vous fussiez ainsi parvenu à vous faire une encyclopédie intuitive , bien préférable à celle de M. d'Alembert , sur un plan bien supérieur à celui du chancelier Bacon , — vous entendriez retentir encore ce cri formidable de l'omnipotence littéraire, qui v^us dévoue à mourir de mort : Liber, iihi es?

Les anciens savoient à peine ce que c'est qu'un livre. Pythagore, qui méditoit de belles lois et qui improvisoit de beaux vers, n'a jamais fait un livre. Démocrite, Epicure, Socrate et même Chrvsippe, l'homme aux trois mille volumes, ont dicté d'innombrables chapitres : ils n'ont point fait de livres ; car ils estimoient leurs pensées et leur temps à une plus haute valeur. C'est tout au plus si nous oserions donner maintenant le nom de livre aux

MISCELLANEES.

Dialogues de Platon, aux Aphorismes d'Hippocrate et aux Morales de Plutarque. \J Iliade elle-même n'est qu'une suite de chants épars , soigneusement rapprochés pîir un rhapsode. Athénée, AEUen, Stobée, Yalère-Maxime, Aulu-Gelle , Macrobe , Montaigne , La Motte- Levayer, Diderot, ont nettement tranché la question : ils n'ont laissé que des pages avec lesquelles il y a des milliers de livres à faire pour des milliers de générations de pédants Si une méchante habitude ou le besoin de me distraire des angoisses de la maladie et des infirmités de l'âge, tant que je ne serai pas parvenu à d^e avec ce fanfaron de Posido-

nius que la douleur n'existe pas — Si ce

prurit invincible des muscles érecteurs du métacarpe , qui tient lieu d'inspiration et de génie à tant d'honnêtes gens, me forçoient encore à écrire , ce ne seroit pas pour entreprendre vm livre. J'abandonnerois tout au plus aux derniers morceaux de papier blanc qui se détachent un à un de mes tablettes décousues quelques souvenirs , quelques impressions , quelques rêveries sans suite, jusqu'au jour où la mort viendra souffler, en riant, sur ces

MISCELLANEES. i

leuilleij fugitives, et les rendre avec moi aux éléments.

C'est même le parti que je prendrai probablement quelque jour, pour me désennuyer, si j'ai le malheur de survivre à ma perruche.

L'Écriture dit, chapitre oâ du Deutéronome, que nul ne connoît le lieu de la sépulture de Moïse. On l'a cependant montrée au philosophe Bernier, dans le délicieux royaume de Cachemire. Pour peu que Moïse y ait seulement vécu âge de patriarche, il n'eut pas à regretter la terre promise, qui est bien loin de valoir celle-là , oii quelques philosophes chrétiens ont cru reconnoître le paradis terrestre. Il est bien rare que les thaumaturges et les souleveurs de peuples perdent quelque chose aux révolutions.

Ceci me rappelle que Romulus disparut, comme Moïse, au milieu d'un sacrifice, et que le sage Lycurgue s'exila prudemment de sa Laconie, après lui avoir donné des institutions. C'étoit en vérité ce qu'il y avoit de mieux à faire dans une si triste répul^lique.

misci":lla.>ees.

Les nations soûl si convaincues que les lois constitutives des états ne procèdent pas de l'homme, qu'elles ne croient fermement à une lé^jislation que lorque le législateur n'y est plus. Chez nous, ce sont les législateurs qui restent et les législations qui s'en vont.

J'ai lu quelque part dans Byron, ou j'ai entendu dire d'après lui , que le principe moral d'une société ne duroit que deux mille ans. Cela est généralement vrai, mais il n'a pas pensé à la Chine.

Cette longévité politique des institutions de la Chine a donné beaucoup de tablature aux esprits spéculatifs. Les uns l'ont attribuée à cette heureuse religion des aïeux, qui est une consécration intime et domestique du passé; cela n'est pasdouteux. — D'autres, àla difficulté de l'étude de la langue , qui est la clef essentielle de la science du gouvernement et l'initiation indispensable de tous ceux qui y participent. Il n'y a pas un mot à leur répondre.— Plusieurs, à l'égalité des droits moraux qui sont toujours mesurés sur l'aptitude individuelle des sujets de l'empire et qui n'ont

point d'autre règle. La vérité même n'est pas plus évidente que cette hypothèse.

Il falloit ajouter simplement que tout cela contribue , avec une simultanéité merveilleuse, à l'immutabilité du gouvernement de la Chine, et l'expliquer par une raison de plus qui vaut celles-là et toutes les autres : c'est que les femmes et les prêtres ne s'en mêlent point.

On est bien près d'atteindre à l'apogée des sciences de l'homme , quand on sait qu'il n'y a dans la vie qu\me chose un peu sérieuse, qui est la mort , et que cette chose elle-même ne mérite pas qu'on s'en occupe ; car quel esprit raisonnable pourroit s'occuper d'un événement infaillible qui est commun à tous, et qui ne change rien au train éternel du monde? Il faut que les suicides soient bien fous pour s'imaginer que la mort inévitable vaut la peine qu'on la cherche, et que la vie indifférente et passagère vaut la peine qu'on s'en débarrasse. Les Orientaux ont une maxime qui renferme plus de sens que tous les livres des moralistes : « Il vaut mieux être assis que

debout j il vaut mieux être couché qu'assis; il vaut mieux être mort que couché. » Mais ce n'est pas une raison pour hâter le terme ^ puisqu'il est sûr et partout. Les vivants parcourent une route où l'hôtellerie ne manque jamais au voyage.

Le jour où Charles 1'"^ lut condamné ii mort, il se consola aisément par ce vers d'^Vlain Delisle, qui a été, par parenthèse, mal à propos attribué à Ovide :

Qiii decumbit humi non habet undè cadat.

Je comprends toutefois qu'on cherche à éviter la douleur physique, bien qu'elle porte avec elle une douce et parfaite compensation : c'est qu'au point où elle cesse d'être tolérable, elle n'est plus que la mort. Voilà pourquoi Charles interrompit son grave discours sur l'échafaud pour recommander aux spectateurs de ne pas toucher à la hache. L'essentiel, en effet, quand on arrive au terme de la vie , c'est que la hache ait le fil.

On ne s'occupe de la grannnair<' et de la lexicologie, ou autrement de la vie matérielle

MISCELLAMÉES. M

des langues, qu'à leur commencement et à leur fin. La science du vocabuliste n'est qu'une clinique verbale. Les dictionnaires sont comme l'état-civil, où l'on enregistre les naissances et les enterrements. Voilà pourquoi le Dictionnaire de l'Académie , qui est venu medio rerum , est un si pitoyable ouvrage. Dans un demi-siècle ou un siècle au plus, l'histoire philosophique et analytique de la langue françoise sera de mode parce que la langue françoise sera tout près de n'en être plus. Il se forme depuis long-temps une langue nouvelle, que les communications plus multipliées de l'Occident avec l'Orient et le reste du monde accréditent de jour en jour, à l'insu de nos écoles savantes; langue hétérogène, langue hibride, qui a le vagabondage du Zergue et la licence des Macaronées , comme toutes les langues qui se composent à la décadence des langues ; c'est la langue franque, qui nous envahit progressivement sans que nous nous en doutions , et qui surgit entre nous et la civilisation future, comme a surgi, entre la civilisation précédente et nous, le roman dont elle est la représentation actuelle et to-

pique. Pendant que deux ou trois grammairiens philosoplies rêvent encore une caractéristique universelle, inutilement rêvée par Wilkins et Leibnitz, pour servir de truclieman aux peuples, elle la réalise spontanément sur une grande partie de la terre. li n'y a pas mille ans d'ici au moment où elle sera classique à son tour; et c'est là une de ces prophéties d'induction qui sont infaillibles, parce qu'elles sont expérimentales, et que l'expérience, c'est tout simplement la raison réduite en faits.

Après cela , le rôle de l'Occident sera fini.

Cicéron étoit romantique. Il dit quelque part que, pour la poésie de l'expression, il préfère beaucoup voraginem malorum a chorryhdiin malorum. J'avoue que je n'ai jamais vu autre cliose dans la question.

Qu'est-ce que l'expression poétique? Existet-elle réellement et intrinsèquement, ou bien ne fait-elle (jue résulter du mouvement de l'idée et du tour que l'imagination lui

MISCELLANKES. iÔ

donne? Les rimeurs sans génie se décideront certainement pour la première de mes propositions. Leur poésie, à eux, se bâtit de phrases convenues, assorties en centons laborieux, et qui se modifient si peu par le fond du sujet ou par la forme de la mise en œuvre , qu'il suffit d'en lire un pour les avoir lus tous. C'est une monnoie en circulation qui a des coins plus ou moins mordants, des empreintes plus ou moins nettes, qui a plus ou moins subi le fruste de la vétusté , et dont on produit des sommes diverses selon le nombre et la valeur spécifique des pièces; mais ce sont toujours, au bout du compte, pièces de même valeur, de même type et de même aloi. Ce fut Pascal, je crois, qui , rebuté par cette fastidieuse redondance de mots dans laquelle on faisoit consister la poésie , se persuada ingénument qp'elle pourroit bien n'être pas autre chose, et que son secret se bornoit à plaquer des alexandrins bien rimes de certains lieux-communs emphatiques et sonores, comme bel astre et fatal laurier. Pour quiconque en effet ne connoitroit la poésie que par la foule des poètes qui en font métier, ce jugement est

iÀ !Vll.Sf;KLL\ÎVl':E.S.

aussi jiKsU' «ju'il est rif^oureux. Ileureuseineiit la poésie n'est pas là.

On est obligé de convenir cependant qu'il v a dans les langues un assez grand nombre d(; mots que le créateur progressif du langage a doués, si l'on peut s'exprimer ainsi , d'une poésie intime et virtuelle, et qui éveillent d'eux-mêmes au fond de la pensée un sentiment ou une image. C'est que c'est une pensée poétique qui les a faits , et le recueil de ces mots précieux seroit un des plus beaux monuments que l'on pût élever au génie de la parole. Quand je lis : Aurore aux doigts de roses, dans nos ouvriers métriques du règne de Louis XY , je ne puis m'empêcher de me représenter sur-le-champ le décorateur et le machiniste de l'Opéra, enluminant, endimanchant et balançant sur une gloire de toile peinte une figure mythologique , pour fasciner mes yeux et mon esprit. Le simple nom de V aube y qui est fait dialba , me dit bien autre chose. Je vois, en le prononçant, les rayons de la lumière nai.ssante qui blanchissent le ciel. Le premier qui a appelé viridis la couleur des bois qui feuillent , parce que ver est

VIISCELLANIÎKS. (5

ie nom du printemps, n'étoil-il pas peintre aussi ? Quelle profonde et touchante mélancolie animoit l'heureux inventeur du mot, quand il a emprunté le nom du calme de l'ame à cehii du chaume des toits rustiques, et quand il a exprimé la sérénité d'une conscience pure par le plus délicieux des emblèmes , en la comparant au repos délicieux et balsamique du soir ! Le caprice , figure ingénieuse et pittoresque de la liberté pétulante des chevreaux abandonnés à eux-mêmes , n'a jamais été défini d'une manière plus frappante et pins fine que par son étymologie. Cette inspiration se retrouve souvent dans nos locutions les plus vulgaires. Analysez ce mot coup d'oeil, dit M. Le Mercier, et vous avouerez que la hardiesse de la métaphore n'est jamais allée plus loin. L'aigley«.xe le soleil, pour dire qu'i/ le regarde fixement , est une de ces ellipses de la prose commune dont la poésie seroit fière . et je ne suis pas surpris que cette superbe métaphore ait alarmé la délicatesse timide de Voltaire et le purisme ombrageux de l'Académie. Elle n'est effectivement pas grammaticale ; elle n'est que sublime.

L'emploi des mots n'est donc pas dénu(' de quelque poésie identique; mais ce seroit s'abuser que de ne pas le regarder comme trèssecondaire. Il est permis de croire cependant que tout homme qui ne peut pas remonter de l'expression h son étymologie ne sait pas la langue vulgaire, et il est à craindre qu'il n'apprenne jamais la langue poétique.

On a souvent comparé Rabelais et Stern . et cette comparaison n'est pas un de ces jeux frivoles de l'esprit qui ne sont bons qu'à servir de texte aux exercices de la rhétorique et aux pièces d'apparat de l'Académie. Ces deux grands dériseurs sont placés comme deux jalons dans la route philosophique de l'intelligence des modernes. Le premier annonce la conquête de l'indépendance religieuse ; le second marque le point de départ de l'indépendance politique.

Ce qui les distingue spécialement , c'est moins leur but que l'allure propre de leur esprit , car l'homme de génie ne se sépare jamais absolument de l'homme , dans le carac-

tère qu'il imprime à ses ouvrages. Rabelais , né dans un temps de développement et d'elfervescence sociale , où le monde sembloit sortir une seconde fois du chaos , avoit d'ailleurs en lui-même toute la sève d'un esprit créateur, mais disposé à voir les choses sous ce côté ridicule qui ne manque à aucune des choses de la terre. Stern , contemporain d'un âge où la société caduque étoit tombée, plutôt qu'elle ne s'y étoit mise, sous la sauvegarde d'un système assez général de bienséances et de ménagements, comme tous les vieillards qui cherchent à paroitre aimables, étoit plus porté à considérer dans la vie des peuples son aspect mélancolique, parce qu'il étoit impossible qu'il ne reconnût pas que c'étoit là sa dernière forme. La gaieté de Rabelais est celle d'un enfant turbulent qui brise ses jouets les plus précieux pour en mettre les ressorts à nu. La gaieté de Stern est celle d'un barbon un peu morose qui s'amuse à faire jouer des pantins. Ce qui domine dans Rabelais, c'est une hilarité effrénée, et je n'ai pas d'autre expression pour la définir. Ce qui domine dans Stern, c'est un sentiment amer des déceptions

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de l'àme qui se manifeste tour à tour p.ir des rires ou par des larmes, et sous l'expansion duquel on devine toujours les tortures poignantes de quelque angoisse déguisée. Si Rabelais n'étoit pas si incisif et si profond, il ne seroitque le Démocrite de son siècle. SiStern n'étoit pas si naturellement plaisant quand il daigne s'en donner la peine , on le prendroit pour l'Heraclite du sien. La postérité pensera en les lisant , et elle ne se trompera point ;, que le temps de Rabelais étoit beaucoup plus ridicule, et que celui de Stem étoit beaucoup plus triste ; mais il est possible que cela ne tienne pas exclusivement à leur manière de sentir : les vieux ridicules deviennent tristes. La fable de Rabelais et celle de Stern diffèrent en apparence de toute la distance qui sépare l'observation de la société de celle de la famille. Il est évident que Rabelais a voulu se mettre tout-à-fait en dehors du monde connu, pour se donner le droit d'en juger avec une liberté sans bornes, et c'est pour cela qu'il a emprunté aux vieux conteurs une fable fantastique. Il est évident que Stern a cherché à s'en éloigner dans le sens opposé, en se réfu-

giant dans le centre le plus obscur de la vie intérieure, et c'est pour cela qu'il s'est restreint au développement bourgeois de quelques anecdotes domestiques. Rabelais force l'homme à s'égarer hors de lui-même, et c'est en lui-même que Stern vient le surprendre et le saisir. Le premier entraîne son lecteur dans le labyi^inthe immense de nos vanités et de nos folies , à force d'illusions riantes qui lui font perdre de vue le point d'où il est parti , et dédaigner le point encore plus incertain où il doit aboutir; le second lui montre les mêmes objets dans un espace si étroit, au contraire, que l'esprit s'étonne d'avoir fait tant de voyages sans changer de place. Et qu'on ne s'y trompe pas toutefois; l'horizon rationnel des deux écrivains n'est pas plus large dans la cosmographie imaginaire de Xénomanes que dans le salon de M. Shandy et dans le boulingrin de l'oncle Tobie. On croiroit que Rabelais a entrepris de se faire pardonner la vérité mordante de ses satires par l'attrait de ses mensonges. On croiroit que Stern a entrepris de se faire pardonner le mensonge innocent de sa fiction par l'attrait de ses vérités.

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Rabelais est vrai aussi dans ses peintures, mais il est vrai comme le croquiste malicieux qui ne présente la figure que de son mauvais profil, comme la caricature, qui ne s'empare du galbe de l'homme que pour plier ses nobles lignes à des attitudes grotesques. Stern, qui n'a peut-être pas vu notre nature de si haut etavecautantde puissance, l'a vue, analyséect décrite de face. Rabelais est un de ces cyniques dont les institutions d'une société jeune et florissante autorisent l'audace, et qui la poursuivent de leurs sarcasmes, par une sorte de privilège, comme les insulteurs publics des triomphes du Capitole. Stern est un de ces moralistes gracieux qui égaient d'un grave sourire l'agonie des peuples moribonds, et qui effeuillent des roses sur leur linceul.

Ce n'est pas ici, au reste, qu'il faut chercher l'expression exacte de leurs analogies et de leurs contrastes^ c'est dans Stern lui-même, qui étoit seul capable de la trouver. Le bon et judicieux Yorick, sous les traits duquel il s'est peint, est un sage d'un esprit jovial et tant soit peu caustique, mais bienveillant et

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poli , qui descend en droite ligne d'un bouffon.

L'antiquité disoit que la vérité habitoit au fond d'un puits ;, et c'est là une allégorie admirable , parce que du fond d'un puits , où l'on ne reçoit la lumière que par une ouverture circonscrite, on ne juge sainement que la partie de l'horizon qu'elle laisse à découvert. Ainsi, la vérité même, si elle existoit quelque part, ne connoîtroit qu'une partie du vrai : cette fable est l'emblème de notre intelligence.

L'esprit le plus profond et le plus ingénieux, selon moi, de la première partie du seizième siècle, je vous étonnerai peut-être en le nommant, c'est Bonaventure Desperriers. Dans cette sublime facétie , à la manière de Lucien, qu'il intitula Cjmbalum mundi ou la Clochette du inonde, et que les bibliographes placent tout près de Tabarin , il suppose que Mercure , après avoir montré la vérité aux hommes sous la figure de la pierre philosophale, se divertit à la réduire en poudre sur

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l'arène du théâtre, en leur proposant, comme le but d'une sage émulation, de recueillir ses débris et de les réintégrer en un seul corps. Là-dessus, c'est à qui ramassera le plus des précieux fragments de ce bijou merveilleux. On y court de génération en génération, et chacun en rapporte quelque pièce, plus ou moins enveloppée encore du sable impur avec lequel elle étoit confondue. Les concurrents se montrent fièrement les uns aux autres cette vaine et imparfaite conquête, en disputant sur le poids et le mérite relatif de leur exploitation. Les habiles et les charlatans, qui sont presque toujours plus habiles que les habiles, prétendent qu'ils ont tout à eux seuls, et insultent aux prétentions des autres. Quand ils ont de l'audace ou du génie, ce qui est la même chose pour la multitude, elle finit par les croire sur parole, et par jeter son sable et ses vérités au vent. Le fait est que la vérité n'est à personne, et que Mercure , tout dieu qu'il est, auroit bien de la peine à la retrouver. C'est une fiction platonique, et, dans le charmant style de Desperriers, elle a tout l'attrait de Platon.

MISCELLVNÉES.

Je suis loin de blâmer les eiforts de la pensée pour arriver à l'acquisition de la vérité. Ils sont impuissants, je le crois, mais ils sont naturels, et ils ont un air de générosité qui impose. Il y a d'ailleurs des âmes ardentes pour lesquelles la possession de la vérité est un tel bien, qu'il seroit cruel de leur démontrer qu'elles n'y sont pas parvenues et qu'elles n'y parviendront jamais. Il faut les laisser faire et attendre, car on finit par se détromper de cette recherche comme de tout. Soyons bien convaincus en attendant que la vérité n'est pas prouvée, tant qu'il reste quelque chose de contesté dans ce qu'on veut nous donner pour elle , puisqu'il n'y a pas un homme , si mal organisé qu'il soit, qui ne reconnoisse la vérité aussitôt qu'on la lui montrera : ce qui n'est pas la vérité de tous n'est pas du tout la vérité. Notre destination, c'est de trier entre nous les parcelles de la vérité qui paroissent telles au plus grand nombre. Gardez le reste pardevers vous comme un trésor privé , comme une monnoie dont le métal n'a pomt de nom, et dont le type n'a point de cours; mais surtout ne contestez plus , et tachez de

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VOUS aimer. Laissez les autres s'amuser avec leur sable ^ car ils y voient d'aventure ce que vous ne voyez pas, comme ils ne voient pas dans le vôtre ce que vous croyez y voir. La pierre philosophale de Mercure elle-même seroit payée trop cher au prix de la tolérance.

Enfin, mes amis, il y a un des fragments de la vérité qui se trovive dans le sac de tous les hommes réfléchis , qui ont cherché la vérité en conscience pour la vérité seule, et je vous dirai sincèrement ce qu'il leur apprend. C'est que, dans le sens général et absolu du mot, il n'y a point de vérité.

Un de ces hommes supérieurs de notre époque, dont la renommée déjà ancienne n'est pas encore toute faite, m'écrivoit il y a quelques années : « Le principe que la réaction est égale a l'action ne s'applique pas moins à la conduite du monde moral qu'au maintien du monde physique. C'est une vérité que l'histoire confirme à chaque page ; on doit en conclure que la stabilité et la durée des institutions résident à peu près dans les moyennes,

MISCELLANliES. 2.Û

et presque jamais dans les extrêmes. » Ce beau théorème, qui a toute l'évidence d'un axiome, est de Jean Debry.

Quant à moi, je ne connois pas de formule mathématique plus exacte que la formule populaire in m'edio stat vivtus , qui place la raison entre les extrêmes , et je suis heureux de pouvoir affirmer qu'elle a été reconnue , par le bon sens du genre humain, dès l'origine des langues.

Il me semble qu'il n'y a point de guide plus philosophique que l'étymologie , dans la définition des mots et dans leur appropriation aux idées; car l'étymologie du mot, c'est l'expression naïve , complète et intelligente d'une pensée simultanée avec l'invention de son nom et le mécanisme de sa parole. Or , toutes les idées de sapience humaine sont rassemblées autour des racines étymologiques qui se rapportent à l'idée de milieu. Cest une proposition qui n'a besoin que d'être énoncée pour être comprise , et dont l'application au grec et au latin tomberoit dans l'excès d'un pédantisme trivial . Il faut respecter le monopole de l'université.

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Depuis que les hommes se sont avisés, je ne sais quand et je ne sais où, de représenter certaines pensées par certaines articulations, ils sont donc part^itenient d'accord entre eux , et on ne s'en douteroit guère , sur une définition de la philosophie morale et de la philosophie politique, prise unanimement dans l'al^ linité de ces sciences spéculatives avec ce qu'il y a de plus positif dans les sciences de faits. On demanderoit volontiers après cela de quoi et pourquoi ils disputent.

C'est que les peuples eux-mêmes subissent, suivant le temps, la loi éternelle d'oscillation et de pondération du grand pendule social auquel ils sont suspendus. C'est qu'alors, des rapprochements et des résultats fondés sur l'état régulier des sociétés, qui est l'état moyen et qui ne peut pas être autre cliose,paroîtroient fort inintelligibles à des masses qu'une impulsion nouvelle vient de replacer au premier degré d'ébranlement. C'est qu'ils ne se feroient pas comprendre aisément d'une masse moins agitée, mais qui cependant vibre encore, et que la prétention d'arrêter un corps qui n'est pas à son point d'équilibre et de repos ne sié-

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roit pas même à Dieu s'il pouvoit jamais concevoir le projet de violer les lois inviolables qu'il a établies. Il y a une classe d'hommes seulement pour laquelle ces considérations ne sont pas perdues , celle des penseurs, qui savent que toutes les vibrations possibles aboutissent à la perpendiculaire et à l'immobilité. Le sage ne va pas inutilement dissiper sa force à parcourir avec la multitude un arc immense dont elle ne retrouvera jamais les extrêmes. Doué d'une puissance propre de pondération y il ne livre au mouvement universel que ce qu'il ne peut lui refuser , et il se retrouve le premier au point de station .

Le plus beau des emblèmes moraux ne nous vient pas de la mythologie ; il est caché dans le titre oublié d'un bouquin du quinzième siècle : c'est le mariage du roi Modiis et de la reine Ratio.

J'ai entendu dire cent fois : « Cet homme est bon, sensible, généreux. Je n'hésiterois pas à lui confier ma bourse, ma maison , mon

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secret, ma fille; mais il ne pense pas comme moi;, et je le tue. »

Je conçois qu'il ne pense pas comme toi, car s'il pensoit comme toi , l'exemple de deux ménechmes comme vous deux seroit unique dans le monde intellectuel.

Mais écoute ! Il n'est pas que tu n'aies entendu parler de l'optique. Tu dois savoir qu'un verre concave ou convexe change la dimension des choses , qu'un verre nuancé change leur couleur, qu'un verre h facettes change leur nombre, qu'un verre cylindrique ou bombé change leur forme, que des verres opposés rapprochent ou éloignent leur distance. Eh bien ! il n'existe pas un homme qui n'ait un de ces verres magiques devant un de ces yeux de l'intelligence qui portent la pensée à l'âme , et tu as le tien, si ton âme voit. C'est leur combinaison qui fait la physionomie de l'esprit , comme la combinaison des traits fait la physionomie du visage. J'admets que tu sois né avec une vue nette, pénétrante, étendue , infatigable , et je t'en félicite ; mais nous ne pensons, ni toi ni moi, que ce soit une raison suffisante pour tuer le myope qui ne

voit que de près^ ou le presbyte qui ne voit que de loin. — Tue l'autre, si tu l'oses.

S'il y a un axiome incontestable en logique, c'est celui-ci : Nemo dat quod non habet. Personne n'est forcé à donner ce qu'il n'a pas. L'antiphrase est d'une conséquencerigoureuse. Personne ne peut réclamer ou reprendre ce qu'il n'a pas donné.

A l'application. La société est certainement en droit de priver de tous ses avantages sociaux l'homme qui s'est séparé d'elle par un crime. Comme elle est créatrice des lois, elle peut refuser leur protection à quiconque lésa enfreintes par la ruse ou par la violence . Comme elle est la source de toutes les libertés inoffensives et légitimes, elle peut les retber à elles quand l'usage lui en est devenu préjudiciable dans un individu . Voilà le principe et les limites de la justice.

La société a donné beaucoup à l'homme social. Elle ne lui a pas donné la vie naturelle; ici finit son pouvoir. Or, si la vie ne procède pas de la société , s'il lui est impossible d'en

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accorder le bienfait à qui n'en jouit point et de la rendre à qui l'a perdue , elle sort tout à fait des bornes du droit en s'arrogeant le privilège de la pi'endre. Les condamnations capitales sont donc un abus monstrueux de la force, un attentat qui crie vengeance sur toutes les législations , une infraction sacrilège au plus universel des y)rincipes simplement liumains et des commandements religieux : Tu ne seras point homicide .

Ce ne sont pas ici des raisons de sentiment ; ce sont des propositions qui ont toute l'exactitude et toute la simplicité de la première opération de calcul qu'on livre à l'intelligence d'un écolier ; il n'y a qu'un seul homme, aveuglé par un épouvantable intérêt personnel, qui osât y opposer une fin de non-recevoir ; et cet homme, ce n'est pas le législateur, c'est le bourreau.

Je dors rarement , mais je dors quelquefois , et quand je dors, je rêve; et j'ai reconnu que les rêves sont ce qu'il y a de plus doux et peut-être de plus vi^ai dans la vie.

L'autre soir, je m'assoupis sur une idée

chagrine , parce que le sommeil m'étoit venu en lisant de l'histoire positive , et je rendis grâce à la fée de l'imagination qui pouvoit me transporter sans efforts sous un ciel favorisé de la nature^ au milieu d'une nation qui est , de l'avis de tous les voyageurs , tendre , aimable, spirituelle, essentiellement disposée au bien et toute propre à le conquérir , puisque sa civilisation , pleine de naïveté, de jeunesse et d'espérance , ne datoit , suivant elle , que de trois on quatre lunes. J'étois tombé , ô merveille ! dans le conseil des sages du pays, et mon inaptitude à l'éligibilité légale commençoit à m'inquiéter , quand la vue de mon pagne me rassui^a. Je revins de ma confusion, et je m'assis dans les rangs de ces nobles sauvages avec l'assurance d'un journaliste et la fierté d'un avocat.

« Messieurs, dit le chef de la grande tribu — je ne sais pas précisément si c'était un scheyk ou un sachem ; — la question à l'ordre du jour est de savoir si, aujourd'hui que nous sommes éminemment libres , éminemment moraux , éminemment perfectionnés , et par conséquent éminemment bons , nous continuerons à manger de l'homme. »

L'orateur se leva, et d'un ton de voix édulcoré par quelque habitude mielleuse de l'éloquence philantropique, il prononça les paroles suivantes sur le mode le plus affectueux de la voix humaine :

« Messieurs , le droit que nous avons à manger de l'homme n'est pas très-bien établi , mais l'abstinence de la chair d'homme est absurde par j)lusieurs raisons ; d'abord nos ancêtres en mangeoient, et quoique nous ne fassions presque rien comme eux , nous devons respecter leurs habitudes utiles. Secondement, la chair d'homme est bonne ; elle est nutritive et savoureuse, et celle des mains , messieurs , est d'une délicatesse incomparable! Troisièmement, cette espèce de préparation culinaire, qui est ordinairement accompagnée d'un appareil agréable et instructif , et qui tient une place immémoriale parmi les divertissements de la nation, ne contribue pas médiocrement à entretenir dans nos femmes et dans nos enfants cette douce tiédeur de sang, cette exquise aménité de mœurs et cette politesse inhnitable de manières qui nous ont acquis une prééminence si marquée sur tous les peuples du

MISCLLLANEES. Où

monde. Enfin, les prisonniers que l'euneini nous laisse sont ordinairement jeunes et forts, d'une constitution robuste et appétissante, d'un enbonpoint délicat et friand, et ils chantent presque tous la chanson de mort en peri^ction. La commission pense donc qu'il est à propos de renvoyer la discussion à quelques siècles, et de continuer à manger de l'homme au banquet anniversaire des fêtes de la Concorde et de l'Humanité. J'ai dit. » — Et moi , je sortis.

Je vis après cela une rue oii il y avoit du sang, une place publique où il y avoit du sang, des hommes dont la chemise étoit retroussée jusqu'au coude et qui versoient du sang, des enfants qui revenoieni de l'école et qui s'arrêtoient pour le voir couler. Mon cœur bondit de dégoût et d'horreur, et je m'éveillai en sursaut.

Ah ! ah ! m' écria i-j e en me f ro ttant les yeux ! . , c'est que j'étois chez les antropophages !

Il y a des mots d'un usage essentiel dans les langues de l'homme , et dont la définition est

même une des nécessités de sa condition sociale , sur lesquels on ne s'est cependant jamais compris. Tels sont les mots nation et patrie.

Suivant le grand nombre, nation et patrie^ c'est une fraction de la race humaine et du territoire commun , qui est enclavée entre de certaines limites, qui s'étend jusqu'à de certaines montagnes , et qui est bornée tout à coup par un fleuve ou par une mer. Là finit la nation, la patrie; là se relâche ou se brise le lien moral , la sympathie fraternelle des peuples.

Suivant qu'on est impressionné, on établira en principe que la patrie c'est le sol , ou bien que ce sont les institutions , et il ne restera plus que deux choses à définir, le sol et les institutions.

Le sol : c'est-à-dire un terrain vague , irrégulier, incertain, toujours modifié, toujours modifiable, qui s'est accru par les conquêtes ou les usurpations , que la guerre envahit ou morcelle, qu'une inondation submerge, qu'un tremblement de terre bouleverse , qui a subi les lois de cent maîtres, qui a porté cent noms.

et que la vicissitude éternellement instable des événements a cadastré sous un nom commun avec les pays qui le touchent.

Les institutions : c'est-à-dire le caprice plus ou moins muable d'une poignée d'hommes qui ont acquis, je ne sais comment, le droit de convertir le prestige d'un vieux nom en légitimité, les concessions d'une popularité factice en législation , des mensonges eu préjugés, et d'autres mensonges en doctrines.

Oh ! j'aimerois cent fois mieux la définition de l'égoïste ou du sage, qui appelle ;t7«^ne l'endroit où il est bien ! Mais ce n'est rien de tout cela, et ce que c'est, la nature nous l'apprend.

La société, c'est la parole; la nation, c'est la langue. Tous les hommes qui ont pratiqué une même langue au sortir du berceau forment une famille naturelle. Mes conationaux sont à Genève; ils ne sont point à Berne. Il y a un rapport national intime entre moi et le créole de la Martinique ou le colon du Canada : entre l'Allemand des provinces rhénanes , le Basque des vallées pyrénéennes , le paysan sauvage de l'Armorique et moi , il n'y en a point.

5G MISCELLAINKKS.

hii fjatrie j, à proprement parler, pourroit se circonscrire entre la maison natale et le cimetière de la paroisse. On la mesureroit avec un lan^e appendu à un suaire. C'est l'endroit où l'on s'est développé , où l'on a grandi sous les yeux de sa mère ; c'est l'endroit où l'on a accompagné le cercueil des siens au trou qui les dévore. Avec une grande extension , c'est l'endroit où croissent des fleurs que j'ai cueillies, où se meuvent des quadrupèdes, ou sifflent des oiseaux, où bourdonnent des insectes qui m'étoient familiers, où l'aspect des scènes naturelles est le même qui a égayé mes premiers regards. Quand j'arrive, moi, paysan alpin, à l'oranger en pleine terre; quand j'entends la mer hurler contre ses falaises , quand je vois fumer le volcan , j'ai changé de patrie. A mon entrée dans les forêts de Croatie, je me jetai avec transport sur la terre et je tentai de la saisir dans mes embrassements : c'étoit encore ]a patrie. Je l'ai cherchée aussi vainement à Marseille que si les Phocéens avoient planté leurs tentes la veille sur ses rivages. L'idée de la patrie est une notion d'habitude.

Le Taïtien de Bougainville retrouva un jour

MISCELLANEES. .)T

sa patrie au Jardin du roi, en y découvrant un arbrisseau de son île ; et puis il la perdit en apprenant que cet arbrisseau avoit été cultivé dans une serre

Une nature, voilà la patrie de l'homme. Une langue, voilà la nation du citoyen.

Il y a cependant une autre patrie encore , l'angle de terre où se rencontrent deux hommes de bonne foi qui se comprennent et qui s'embrassent.

Il est bien difficile qu'une civilisation secondaire ait des traditions naïves. Il seroit peut-être impossible d'y ramener une civilisation complexe , mêlée d'éléments aussi hétérogènes que la nôtre. Dans une société qui a subi peu d'altérations et qui conserve quelque chose du souvenir confus de ses commencements , quand les barbaries intermédiaires ont disparu et que les lumières reviennent, il est naturel de remonter au système antérieur et de reprendre sur ses premiers errements la voie dont on avoit été détourné par la force irrésistible des circonstances. Ainsi, par exemple, sans le phénomène du christianisme, nous

retournions tout naturellement aux croyances de la mythologie, et peu s'en est foUu que l'irruption de l'imprimerie et des classiques ne nous y ramenât en dépit du christianisme. Quant à notre ancienne histoire nationale, on peut la regarder comme perdue , et on croiroit volontiers que c'est tout au plus d'hier que nous sommes constitués en corps de peuple. La première race de notre monarchie ellemême est au rang des fables, comme si la Gaule n'étoit sortie des eaux du déluge qu'après la conflagration de l'empire romain, qui est toutefois un événement récent par rapport à l'ancien monde. Il est surtout propre aux François d'oublier leurs antécédents. C'est, dans leur éducation nationale , une agrégation d'hommes, subite, extemporanée , sans antiquités, sans origines. Cette misère, qui nous est particulière, explique à elle seule la brusquerie impatiente et insensée que nous portons dans l'investigation des idées sociales et des théories politiques. Nous y allons comme une colonie d'aventuriers qui ne savent d'où ils viennent, ni où ils vont, et qui se hâtent de mettre le présent à profit, parce qu'ils n'ont

ni le sentiment du passé ni celui de l'avenir. Tout nous est bon en apparence, parce que nous ne tenons à rien.

La véritable gloire historique des peuples consiste dans la longévité de leurs institutions et de leur nom. Voilà ce qui grandit le souvenir des Egyptiens, des Assyriens, des Hébreux, des Perses, des Romains. Nous ne sommes, nous autres, que des enfants impatients et irréfléchis qui ont vite oublié leur berceau, et qui passent à leur lin dans le cours d'un soleil, comme les mouches du fleuve Hypanis. C'est une cohue brillante de force et de génie, mais tumultueuse, confuse et sans cohérence. Ce n'est pas un peuple compacte, ce n'est pas une nation.

Notre nom même, je le répète, ne nous est pas connu; et qu'est-ce, grand Dieu ! qu'une race d'hommes qui ne sait pas son nom ! Toutes celles qui ont occupé la terre ont tiré le leur d'une tradition autocthone, c'est-àdiro essentiellement appropriée au sol de première occupation dont elles étoient maîtresses , ou bien de quelque particularité très-caractérisée qui les distinguoit entre les autres.

M) "MrSCELLANÉES.

Il n'y eut jamais de grand peuple dénommé par son vainqueur. Le titre de François , comme celui de Normand, ne rappelle qu'une calamité publique, puisqu'il consacre une conquête et qu'il reconnoît explicitement l'abolition de toute civilisation précédente. Je ne trouve dans ma mémoire aucune société qui se soit soumise à cette humiliation quand elle a pu s'en affranchir et qui ait gardé depuis une place honorable dans l'histoire. Une révolution contre l'usurpation franque, les rois qu'elle avoit imposés, la noblesse héréditaire qui en étoit sortie, une révolution gauloise étoit une révolution légitime. C'étoit l'objet latent de la nôtre, et personne ne l'a compris. Aussi a-t-elle été manquée à tout jamais, quoi qu'il arrive. Le jour oii nous aurions repris notre nom de {;aulois ,avec sa couleur et ses insignes étoit le véritable jour de notre restauration sociale. Nous n'y avons pas pensé, Napoléon, le seul homme de genre qui ait montré la velléité de faire de nous un peuple, avant de nous réduire traîtreusement à notre ancienne condition de serfs, voulut nous rendre le nom de gaulois et l'emblème du

Ml SCELLAIS ÉES. M

coq. On lui prouva aisément que tout cela étoit ridicule j parce qu'il ne demandoit pas mieux que de le croire, et il nous laissa le nom de nos maîtres en y joignant l'aigle postiche des légions romaines, une seconde fois illustrée par ses armes. Ces marques extérieures des peuples ne sont pas à dédaigner, comme on l'imagine; elles sont au contraire leur expression essentielle et vivante, mais nous ne savions ce que c'étoit. Celles qu'on nous accorda n'étoient que trop bonnes d'ailleurs pour un troupeau d'esclaves, et nous n'étions pas autre chose alors.

Encore une fois, nous formons, sous ce rapport, une exception unique parmi les nations affranchies. Quand les Grecs, si arriérés sur nous dans la pratique de la civilisation, arborèrent enfin un signe d'indépendance , ils n'invoquèrent pas , au nom des GrecS) la protection de leur jeune liberté ; ils s'appelèrent Hellènes, et ils allèrent exhumer le titre fondamental de leurs droits du tombeau de Deucalion.

Notre type national étoit la blancheur. Ou nous avoit donc appelés les blancs , par oppo-

42 M ISÇELL AISÉES.

sition aux Ibères et aux Italiens, nos voisins transmon tains, qui sont bruns ou basanés. Voilà un nom naturel. Les Grecs anciens nous désignoient en conséquence par le nom de Galates, qui signifie couleur de lait, et les Latins n'eurent qu'un nom commun pour le GAULOIS et pour le coq blanc, qui étoit son insigne. Le blanc étoit la couleur de notre drapeau, parce qu'il avoit été notre couleur nationale et parlante avant les dynasties franques. On nous rend aujourd'hui le coq, parce que l'aigle est l'emblème d'une dynastie intermédiaire, et que la fleur de lis, ou fer de lance , passe , abusivement à mon avis , pour celui des conquérants. Cela seroit fort bien si l'on attachoit à cette concession un sens plus intelligent et plus achevé, et qu'au lieu de nous restituer pièce à pièce nos emblèmes nationaux, comme un pis-aller, on nous les donnât comme nôtres. Quiconque sait chez nous pourquoi il aime la patrie est Gaulois. Le nom de François se rattache à d'autres illustrations, et je n'ai point d'objection contre la gloire dont il s'agit, quoique je n'en fasse pas intérieurement grand cas. Ces illustrations,

il faut en garder mémoire dans les archives de notre longue vie sociale, mais le nom qu'elles décorent est un faux matériel dans notre acte de naissance.

A quoi servent d'ailleurs , me dira-t-on, de pareilles discussions ? A blasonner le cercueil des sociétés mourantes Ce n'est véritablement pas la peine.

Il arrivera un jour terrible pour notre civilisation actuelle, et j'ai peur que ce jour ne soit prochain , celui où un homme d'un esprit juste et d'un cœur droit, en qui les peuples seront d'avance accoutumés à croire, viendra leur dire , la main sur le cœur :

« Mes chers amis, je vous vois empêchés depuis long-temps à chercher le neuf et le vrai, et je dois vous déclarer en conscience, avant de vous quitter pour jamais, deux choses que j'ai reconnues, depuis que je médite dans l'intérêt de votre bonheur sur le neuf et sur le vrai ; c'est que tout ce que vous tenez pour neuf est vieux, et que tout ce que vous tenez pour vrai est faux. »

DES TYPES

DES TYPES

I 'imitation est l'objet de l'art pro- 'prement dit, l'invention est le sceau du génie.

Il n'y a certainement point d'invention ab-

AS DES TYPES

soluc. L'invention la plus empreinte de hardiesse et d'orijjinalitc n'est qu'un faisceau d'imitations choisies. L'homme ne compose rien de rien ; mais il s'élève presque au niveau de la puissance de création, quand d'une foule d'éléments épars il forme une individualité nouvelle, et quand il lui dit: Sois.

Le statuaire copie une figure d'homme ; c'est l'homme lui-même avec les proportions harmonieuses de ses membres, l'ondoyante souplesse de ses muscles, l'élasticité animée de ses chairs presque mobiles à l'œil : le statuaire n'a fait qu'une académie.

Il cherche, il compare, il assemble, il met en rapport dans un ordre possible , et si possible qu'il paroîtvrai, toutes les parties d'une organisation parfaite, où respire la majesté souveraine à peine humanisée par un reste de colère et de dédain ; le statuaire n'est plus un statuaire ; il a fait l'Apollon Pythien, il a fait un dieu.

Du temps d'Homère, aucun guerrier n'avoit été identiquement son Achille , ou son Ajax, ou son Diomède, aucun roi son ISestor ; et ce roi et ces guerriers qui ne furent jamais, ils sont vivants.

E> LITTÉRATURE. iO

Si VOUS voulez reconnoître à des signes sûrs dans le poète l'invention et le génie, qui sont la même chose, arrêtez-vous à celui dont les personnages deviennent des types dans toutes les littératures , et dont les noms propres deviennent presque toujours des substantifs dans toutes les langues. C'est qu'en effet le nom d'une figure typique n'est plus l'étiquette banale qu'on attache au socle d'un buste ou aux plinthes d'un bas-relief ; c'est le signe représentatif d'une conception, d'une création, d'une idée. Aujourd'hui même le titre de héros et de demi-dieu parle moins à la pensée que le nom d'Achille,

Dans les âges secondaires, où le mouvement progressif de la civilisation a mis en jeu de nouveaux ressorts et développé de nouvelles combinaisons , l'esprit humain a suivi deux voies, l'une qui étoit toute tracée, et qui n'aboutissoit qu'à la reproduction perpétuelle des beaux tjpes antiques ; l'autre qui étoit inventrice et téméraire, et où il s'agissoit de saisir sur le fait le caractère et la physionomie des tjpes modernes. C'est peut-être dans le choix de ces directions que s'est manifesté le

60 DES TYPKS

partage de deux écoles qu'on appelle le classique et le romantique , bien qu'elles aient été en principes aussi romantiques ^ et qu'elles doivent devenir en résultat aussi classiques l'une que l'autre.

Plus l'éducation des peuples de seconde formation s'e§t fondée sur la tradition des peuples anciens, plus l'esprit d'imitation y a prévalu. Si on excepte cette galerie fantastique du Dante, où les tjpes les plus frappants et les plus extraordinaires sont entassés avec une profusion effrayante , comme dans le Jugement dernier de Michel-Ange, les Italiens ont été rarement inventeurs. Sliakspeare est aussi i;iclie en tjpes qu'Homère, et il les a saisis à tous les degrés de l'échelle de l'imagination , depuis le naturel le plus positif jusqu'à la plus délirante fantaisie, La pétulance chevaleresque , la fougue de mœurs et Vacutesse de mots de l'Italien Mercutio, ne sont pas plus vrais , la férocité sensible et l'héroïque naïveté d'Othello n'ont rien de plus individuel que le vaporeux enfantillage de Puck et la grossièreté brutale de Caliban. Mais Shakspearc savoit tout personnifier, jusqu'au gé-

EN LIÏTÉRATUKE. oi

nie, aux passions, aux erreurs, aux vagues inquiétudes, à la maladie naissante d'une société qui s'éveille avec des germes de mort dans le sein. La sublime figure d'Hamlet, qui ne sera jamais assez appréciée, est un prototype complet du moyen âge. Les Allemands , qu'un penchant organique à la mysticité entraîne toujours vers le spiritualisme, étoient moins propres à comprendre et à fixer les images de la vie sociale dans ses réalités absolues. L'élan de leur psychisme rêveur les porte vers un monde plus iaéal ; et quand ils découvrent un tfpe sensible, c'est plutôt par le privilège de la prévision que par celui de la perception , et dans l'avenir que dans le présent. L'homme qui est disparoît pour eux devant l'homme qui sera , ou devant l'homme qui devroitêtre. Stationnaires dans les mœurs, car ils ont placé leur vie morale dans une autre région, ils marchent en précurseurs à la tète des idées. Ainsi dans les Biigands de Schiller, chef-d'œuvre dont il concevoit à peine lui-même toute la portée, il a jeté en se jouant comme le sommaire poétique des révolutions prochaines. Ainsi, dans la peinture

o2 rji:s TYPES

de cette «ensibilitc rêveuse, irritable et passionnée de TVerlhcr, qui finit par être obligée de réagir sur elle-même, Goethe en a révélé le mystère. Si vous pouvez enfermer ces deux types dans un tour du compas, vous n'avez pas besoin de laisser d'autres monuments de notre histoire contemporaine ; elle y est toute.

J'ai dit que le génie de l'écrivain inventeur se reconnoissoit surtout à la création des types, et qu'aucun caractère d'invention ne devenoit type s'il ne préscntoit cette expression d'individualité originale, mais saisissante , qui le rend familier à tout le monde. Qui de vous ne connoît don Quichotte et Sancho ? qui de vous n'aimeroit à être convaincu qu'ils ont existé, trottant de compagnie, F un sur Rossinante, et l'autre sur le grison , dans les plaines de la Manche ? qui de vous ne quitteroit à grands frais de poste les causeries de la Rambla et les voluptés du Prado, pour aller les rejoindre, inattendu, comme Doloride ou l'esclave africain , à la modeste posada qui les héberge ? Dans une de ces guerres impériales qui avoient pour objet de donner à l'Espagne

un souverain de la façon de notre maître , les François , harcelés par des bandes populaires, se vengoient, suivant l'usage immémorial des héros, en parcourant le pays à la lueur de l'incendie. Voilà un village encore que la torche va consumer; on le nomme, c'est le Toboso. Un éclat de rire sympathique s'élève de tous les rangs ; les armes tombent des mains du vainqueur , et les heureux compatriotes de Dulcinée échappent au carnage, sous la protection du génie de Cervantes.

On a souvent contesté aux François le génie d'invention. Aucun peuple ne l'a possédé au même degré, et n'a été plus varié dans la création de ses tjpes. Ce qui lui a manqué , c'est la liberté littéraire qu'on lui dispute depuis qu'il a une littérature , au nom d'Aristote, au nom de la Sorbonne, au nom de l'Université, au nom de l'Académie, et qui, dans les jours d'émancipation universelle où nous sommes parvenus , lui sera refusée probablement au nom de la liberté. Je ne sais pourquoi le génie en France me rappelle toujours la fable de Gulliver à Lilliput. S'il paroi t, on le fuit; s'il s'endort, on lui monte

DES TYPES

dessus^ et quand il se réveille, il se trouve garrotté par des nains.

Ce qu'il y a de certain, c'est que cet esprit de création nous étoit propre. Notre vieux Pathelin est un tjpe immortel, et, comme tant d'autres, il confirme ma règle: il est devenu substantif. Rabelais est l'inventeur de types le plus fécond qui ait existé. On n'a fait que glaner après lui. C'est frère Jean , c'est Panurge, c'est Rominagrobis , Pichrocolc, Bridoie , Janotus de Bragmardo , personnages essentiellement vrais, monnoies sociales au titre et au coin de notre esprit, qui passent chaque jour dans nos mains, mais que Rabelais seul a frappées. Pour trouver un génie jumeau de celui-là, il faut en venir h Molière. Tartufe est mieux qu'un tjpe , c'est un signa^ lement. Tout le monde connoît Tartufe ; tout le monde, ou peu s'en faut, a eu affaire avec Harpagon. Le Misanthrope est bien autre chose. Pour cette fois, c'étoient des empreintes molles, usées, indéchiffrables. Molière s'est placé lui-même au milieu de cette société fruste, sans saillies, sans relief, sans caractères lisibles, qui n'avoit rien par où la pren-

dre. Il Fa surprise, il l'a saisie, il l'a jetée dans le moule immortel de ses inventions : il en a fait un tjpe.

Si la belle et fière organisation de Corneille n'avoit pas été misérablement assujétie par l'académie de son temps aux dimensions de ce lit de Procuste , sur lequel tous les génies de la France dévoient être torturés à leur tour , il auroit laissé plus de tjpes qu'il ne l'a fait, car la nature lui avoit donné au plus haut degré la puissance d'invention. Mais que faire , grand Dieu , quand on a Richelieu pour ennemi, Scudéry pour adversaire , et Chapelain pour juge? Toutefois , les tjpes qu'il a créés sont empreints d'une spécialité si intime que l'imitation même ose à peine y toucher. Polyeucte et Nicomède sont des figures vierges. En admettant l'hypothèse que j'ai embrassée, on comprendra l^cilement que Racine , bien plus soumis encore que ne l'étoit Corneille aux exigences académiques, et^ par surcroit de malheur, devenu homme de cour, ait produit moins de ces tjpes frappants dont l'expression vive et originale représente, avec toute l'exactitude d'un chiiTre, la valeur réelle

Ô6 DES TVl'D.S

du poète. Il a fallu qu'il s'affrancliît un jour, par le choix de son sujet , des traditions routinières de l'antiquité et de l'influence stupéfiante des grands seigneurs ;, pour oser tracer le caractère d'Acomat et celui de lloxanc. Là seulement il s'est montré ce qu'il étoit, capable de nouveautés hardies et de sublimes inventions ; le reste n'est qu'un reflet éblouissant des tragiques grecs et des lyriques sacrés. Voltaire vint , qui étoit un tjpe k lui seul. Courtisan assidu des pouvoirs finis et des pouvoirs commencés^ classû/uchondenr etmmantiqiie méticuleux;, un de ces génies remuants ;, mais indécis^ qui servent de pivot aux révolutions du monde , il savoit rompre des chaînes et il traînoitdes lisières. Ses personnages sont presque toujours des calques où l'on retrouve à peine les linéaments d'une physionomie humaine. Depuis OrosmanCj qui est une contrefaçon maniérée d'Othello , jusqu'à Pangloss , qui est une contre-épreuve effacée de Panurge, il n'a pas fait mouvoir une image vraiC;, une image typique de Thomme. On croiroit souvent qu'il a pris à tache de la travestir et de la parodier. Ses Guèbres ne sont

pas des Guèbres, ses Scythes ne sont pas des Scythes, ses Musuhnans ne sont pas des Musulmans, ses Américains ne sont pas des Américains. Ce sont des comparses du ckib d'Holbach qui débitent en vers alexandrins des lambeaux de philosophie rimée. Le type de Mahomet étoit à prendre et à faire. Il l'a tenté, il l'a manqué; et c'est pourtant dans cet ouvrage qu'il a prouvé une fois qu'il n'étoit pas dénué de l'esprit d'invention. Séide est un tjpe, et il est devenu, comme vous savez, un substantif : c'est une pierre de touche infaillible.

Si le génie a carrière quelque part pour la création des types , c'est dans le drame d'abord, et puis c'est dans le roman. Il est facile de calculer d'après cela combien est borné le nombre des écrivains de génie , relativement à la masse innombrable des écrivains de profession , et même relativement à l'élite déjà fort restreinte des écrivains de talent. Le roman, genre essentiellement moderne, s'est en effet multiplié de jour en jour, depuis trois siècles, dans une progression toujours croissante et si infime, qu'il échappe maintenant à

08 DES TYPES

toutes. les dimensions des bibliographies spéciales. Cependant on renfermeroit en trèspeu de lifjnes les titres de tous les romans qui contiennent des types vrais, originaux et bien caractérisés, et qui méritent une place dans cette catégorie , à la suite des immortels chefs-d'œuvre de Cervantes et de Rabelais. Personne ne s'avisera sans doute de dénier à Le Sage un esprit fin, subtil, inventeur, plein de souplesse dans les formes et d'aptitude à l'observation , animé de tout le trait d'une gaieté vervcuse et communicative, aiguisé de tout le trait d'une saillie pétulante et caustique; mais il n'a pas mis un seul type dans la circulation des créations littéraires. Gil Blas est un persorinage de convention , placé avec l'adresse la plus rare dans une fable ingénieuse à cent actes divers; ce n'est pas une individualité ravie toute d'une pièce au laboratoire de la nature. Crébillon fils et Marivaux étoient aussi des observateurs , mais dont le tact minutieux s'assortissoit à merveille aux mesquines proportions d'une société de pygmées. On croiroit qu'ils se sont joués à appliquer aux mœurs de leur temps l'étude des in-

i;n littérature. 59

finiment petits. Le microscope le plus efficace à poursuivre la matière dans ses dernières divisions ne vous fera pas découvrir un seul type chez eux : vous n'y trouverez que des atomes. Le génie tout idéaliste de Rousseau l'a jeté dans l'extrême contraire. Accoutumé à vivre au milieu du monde conjectural qu'il s'étoit fait;, il planoit trop loin de l'autre pour y discerner un seul type distinct. Nul n'a pénétré plus profondément dans la pensée., et n'a plus superficiellement effleuré l'homme. Il n'a voit pas ce regard universel de l'aigle, qui peut tour à tour fixer le soleil ou marquer de loin un insecte caché sous l'herbe : il ne sa voit lire que dans les cieux. Cependant , à force d'élévation et de puissance, il parviendra quelquefois à vous faire partager l'illusion qu'il se fait à lui-même; mais ne vous y trompez pas? ce n'est qu'une illusion. Les types qu'il s'efforce d'imaginer ne sont pas seulement défectueux et incorrects, ils .sont faux. Ce ne sont pas des types y ce sont des jetons spécieux, dont la valeur fictive s'anéantit à la première épreuve de l'essayeur. Il y a cent fois moins de réalité morale dans les

DES TYPliS

caractères de Saint-Preux, de Julie et de Volmar, que dans ceux de l'ogre et du petit Poucet.

Laissez-le s'égarer dans la vague hauteur de ses conceptions avec quelques esprits spéculatifs qui ne touchent à notre nature que par un petit nombre de points, et qui ont répudié, en faveur d'une perfectibilité imaginaire, les sympatliies intimes de leur propre espèce. Le type d'une parfaite organisation de jeune fille, mais ingénue et vraie dans sa perfection, d'une innocence instinctive, d'une héroïque pudeur, ce tjye , revêtu de la plus céleste idéalité , c'est à Bernardin de Saint- Pierre qu'il étoit réservé de le produire^ c'est la délicieuse et touchante figure de Virginie , conception fraîche, pure, inimitable, que sa naïveté, que sa candeur ont. rendue populaire, quoiqu'elle émanât de haut, quoique sa grâce toute angélique semblât moins participer des inventions d'un poète que des révélations d'un dieu.

Le nom de Bernardin de Saint-Pierre rappelle toujours celui du plus illustre des prosateursde notre époque, deM. de Chateaubriand;

EN LITTÉRATURK. 61

«t quand on s'occupe des tjpes en littérature^ il n'est pas permis d'oublier René, imposante et magnifique création^ dans laquelle le génie a déposé le secret effrayant de notre civilisation expirante. J'ai dit que l'histoire anticipée des révolutions prêtes à se déborder sur l'Europe étoit tout entière dans Charles Moor et dans JVerther. René contient , comme une • prophétie amère et terrible ;, l'histoire des sociétés finies. Ce ne sont, au premier aspect, que des traits graves, solennels, mystiques, et d'un vague oii la pensée s'anéantit ; mais ils sont imprimés du doigt tout puissant qui traça sur les murailles du palais de Balthazar l'arrêt d'une monarchie, et, chose merveilleuse , ils resteront long-temps inintelligibles aussi aux sages et aux grands de la terre. Il faudra, pour en pénétrer la formidable énigme, que les rois se réveillent de la pompe de leurs fêtes et de l'ivresse de leurs festins , au bruit des trônes fracassés et au craquement du christianisme qui tombe.

En France, quand on n'a pas les bras assez longs pour envelopper une idée nouvelle dans toute son intensité , on ne renonce pas pour

G2. DES TYPKS

autant à la prétention de la soumettre et de se l'approprier, et l'on a pour y parvenir un moyen commode et sûr, qui ne manque jamais à la critique : c'est d'en réduire les dimensions dans une proportion analogue aux facultés qui la jugent, et de la rapetisser progressivement jusqu'à ce qu'elle entre dans la mesure commune. Ainsi, on a voulu voir dans René une imitation de JVerther, et il est trèspossible qu'on n'y voie que cela quand on a la vue courte. En général, je suis d'avis qu'il ne faut pas comparer les chefs-d'œuvre. Les productions de l'esprit ont leur individualité comme les hommes, et celles qui n'ont pas cette individualité ne méritent pas qu'on s'en occupe. Elles rentrent alors dans le domaine de la médiocrité , où la comparaison devient facile , parce qu'il n'y a plus de tjpes; mais Werther et René , qui sont des Ijpes voisins , sont toutefois des types différents. Celui de Werther est l'expression des troubles d'une âme qui ne peut plus se suffire à elle-même ; celui de René est l'expression des angoisses d'une âme qui a tout embrassé , et qui sent que tout va lui échapper, parce que tout finit.

C'est l'anxiété mortelle, c'est le cloute inexorable , c'est l'inconsolable désespoir d'une agonie sans avenir ; c'est le cri effrayant de la création sociale au moment de se dissoudre. Il y a dans iVerther l'émotion profonde de quelques générations souffrantes ; il y a dans René la dernière convulsion d'un monde qui meurt.

Les Anglois , dont la physionomie morale est plus variée que la nôtre , ont été plus à portée que nous de multiplier les types dans leurs romans. Fielding en a d'ingénieux et de frappants, Ricliardson de naïfs et de sublimes. VYal ter Scott , dont les fables trop diffuses, les sujets principaux trop sacrifiés aux accessoires, les dénouements trop précipités, ne remplissent pas toujours exactement les conditions d'une composition bien entendue, doit probablement l'immense popularité de son génie à l'abondance et à la nouveauté de ses types. Il est vrai qu'il en a pris un certain nombre dans une nature fantastique, où l'imagination paroît plus à l'aise , parce qu'elle dispose alors d'une création qui lui appartient en propre, et qui ne reconnoît pour règle que

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