SUR LA CIVILISATION
ERFECTIBILITÉ II CSt paS llll lllOt 311-
cien, et j'en rends grâces à la raison de nos aïeux. Platon, Cicéron et Marc-Aurèle n'y entendroient rien ; Montaigne en riroit de
DE LA PERFECTIBILITE
pitié, lui qui disoit avec une prescience si pénétrante à la fin du seizième siècle : « Nos » mœurs sont extrêmement corrompues , et )) penchent d'une merveilleuse inclination » vers l'empirement de nos lois et usages ; il » y en a plusieurs barbares et monstrueuses ; » toutel'ois, pour la difficulté de nous mettre » en meilleur estât et le danger de ce croule- » ment, si je pou vois planter une cheville à » nostre roue, et l'arrêter en ce poinct, je le » ferois de bon cœur. »
Dire que l'homme est perfectible , c'est supposer qu'il peut changer de nature; c'est demander la rose à l'hysope , et l'ananas au peuplier.
Donnez-moi un homme qui ait autant de sens que ce voyageur de Sirius qui fut rencontré par Micromégas ; donnez-moi seulement un homme que la nature ait pourvu d'un sens de plus que le reste de l'espèce , et je comprendrai facilement sa perfectibilité relative. Je ne dis pas qu'une grande révolution du globe, suivie d'une création intelligente ou d'une création spontanée , ne puisse produire , après une longue succession de siècles,
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une espèce beaucoup plus heureusement organisée que la nôtre , et ce n'est pas dire beaucoup ; mais cette espèce ne sera pas identiquement la nôtre : il y aura, connue je l'ai dit, création et non pas perfectionnement.
La seule partie de notre civilisation où quelque apparence de perfectibilité se révèle, c'est le travail mécanique , l'industrie manuelle de l'homme. La main de l'homme est en effet un instrument très-ingénieux dont les applications possibles ne sont jamais essentiellement finies. Cependant il est douteux que ses œuvres de ce genre puissent enchérir d'une manière bien sensible sur ces merveilles de l'adresse et de la patience qui faisoient l'admiration des temps intermédiaires, et ce seroit peut-être assez pour lui d'y revenir. Quant aux opérations morales de son intelligence, elles sont finies comme ses organes ; il n'ira pas plus loin tant qu'il ne sera qu'homme ,
On a parlé mille fois depuis quelques années du perfectionnement des sciences. C'est la plus abusive des extensions de mots. Les sciences spéculatives n'ont pas bougé ; les
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sciences positives sont inamovibles de leur nature; les sciences de faits s'augmentent et ne se perfectionnent pas. Tant que l'homme n'aura pas tout vu et qu'il sera curieux, il ne manquera pas d'occasions de voir encore , et il restera maître d'enregistrer ses découvertes et de publier ses descriptions. Cette latitude est même assez ample , car on peut supposer hardiment qu'il n'a vu que la plus petite partie des choses, et qu'il ne verra jamais tout. Il surprendra sur le fait de nouveaux accidents et de nouvelles propriétés ; il reconnoîtra de nouvelles existences qui lui avoient échappé jusqu'à nous; il tentera de nouvelles analyses, de nouvelles synthèses, de nouvelles applications ; il formera de nouvelles nomenclatures et de nouvelles méthodes ; il n'inventera plus. Tout pauvres de notions qu'aient pu être les premiers maîtres des sciences de faits , la création de ces sciences leur appartient; tout riches d'observations que soient leurs successeurs, la création leur est interdite. Les premiers ont fait la physique , la chimie, l'histoire naturelle; les autres font des expériences , des combinaisons et des catalogues
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Si le livre des Découvertes des anciens attribuées aux modernes remplissoit dans toute son étendue la promesse immense du titre^ la part des modernes seroit bientôt faite. Il valoit mieux ne pas l'entreprendre et résumer ce plan, tout vaste qu'il est, dans une solution bien laconique et bien commune : // 71 y a rien de nouveau sous le soleil. Le dixhuitième et le dix-neuvième siècles se sont crus découvreurs par une raison toute simple, c'est qu'ils étoient souverainement ignorants, et qu'à l'exception du charlatan qui proclamoit effrontément son plagiat comme une nouveauté dont la perception s'étoit dérobée avant lui à tous les efforts du genre humain^ personne ne se seroit avisé de son temps de feuilleter l'auteur obscur dont il s'approprioit la découverte. Il en est presque de toutes les acquisitions de notre intelligence depuis les temps nouveaux, comme de l'invention des cartes à jouer placée sous Charles VI , et qui remonte aux époques les plus reculées de l'antiquité ; comme de celle du papier de chiffons, dont la fabrication étoit vulgaire avant la fondation d'Alexandrie ; comme de celle