SUR LA SOCIÉTÉ ACTUELLE
lA création n auroit ete qu un spec- 'tacle brillant, mais éphémère, sous les yeux du grand esprit, s'il n'avoit trouvé bon de la perpétuer dans un ordre immuable par des reproductions éternelles.
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C'est pour cela qu'il inventa l'amour, dans un mouvement d'affection ou dans un accès d'ironie.
Alors il déposa dans le sein des plantes un phénomène or^janique , au sein des brutes un instinct, au sein de l'homme un sentiment. [1 dit à son ouvra«je de croître et de multiplier, et il en est survenu le monde et la société que voici.
Ce que vous venez de lire est le sommaire de la Genèse ou de tel livre qu'il vous plaira de lui préférer.
Que l'amour soit cclos dans un paradis, décoré des mains de Dieu même, pour servir de palais nuptial à l'humanité , ce n'est pas là qu'est la question. La nature tout entière, dans les grâces de son innocence et de sa beauté, la nature jeune, virginale et fleurie, étoit un paradis pour l'homme. Que ne futelle pas pour l'amour?
Il arriva un temps où cette fleur se flétrit et tomba fanée sur la terre, où ce paradis se ferma, où les hivers s'accumulèrent sur les printemps , les siècles sur les années , où les ruines du temple croulèrent sur les cabanes, où
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les ruines des royaumes ensevelirent les tribus.
L'amour seul vivoit au-dessus du monde social , ainsi que ces feux rêvés qui volent audessus des torches et des candélabres , quand la cendre qui les a produits se refroidit déjà.
Tout divin qu'il étoit, l'amour subit cependant les vicissitudes de l'espèce maudite dans laquelle il avoit été incarné. Il participa de ses infirmités et de ses misères; il s'avilit de ses opprobres, et pleura de ses angoisses. Comme, après Dieu et avec la liberté , il est la seule de nos pensées qui soit assurée de la même immortalité que la nature, il renaît, jeune et créateur, de toutes les révolutions des mondes, et les mondes renaissent avec lui. Mais aussi, comme il est l'expression de l'espèce, il est mobile et changeant comme elle. L'histoire de l'amour est l'histoire du genre humain. C'est un beau livre à faire.
Le premier de tous les amours, l'amour des deux premiers amants, qui a inspiré de si belles pages à Milton, devoit différer à jamais de tous les autres. Eve étoit la sœur d'Adam, puisqu'elle procédoit de la même origine ; elle étoit sa fille, puisque Dion l'avoit formée des
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OS, de la chair et du sang de son époux. On conçoit tout ce qu'un pareil sentiment comprenoit en lui de sympatliique, de touchant, de grave et de solennel. Toutes les affections dont l'organisation de l'iiomme renfermoit le germe sublime y étoient représentées. Platon, qui étoit animé, sans le savoir, d'un esprit de précursion, approcha, dans ses merveilleuses rêveries, de ce mythe de la Genèse; mais il en est loin comme la pensée d'un grand homme est loin de la pensée d'un dieu. L'hypothèse du philosophe est la plus ingénieuse des hypothèses : la révélation de l'écrivain .sacré est grande comme la création elle-même.
Il ne faut pas s'arrêter à ces amours, qui ne vivent plus pour nous que dans quelques lignes de Moïse et dans quelques vers du Paradis perdu. Je dirai plus. Leur attrait s'est tellement effacé à travers les âges qu'il ne peut pas rester d'intelligence pour les comprendre. Ils manqueroient aujourd'hui, pour une ame sensible, des deux séductions les plus précieuses et les plus saisissantes de l'amour. Ils attendent un autre nom.
Qui voudroit de l'amour sans mystère? et qui voudroit de l'amour sans rivalité?
Le bonheur d'être aimé consiste moins dans la possession d'un cœur qui se donne que dans la surprise douteuse, inquiète et graduée des secrets d'un cœur qui se défend . La rencontre que l'on se ménage, le regard triste et doux que l'on dérobe, le frémissement d'une main palpitante, qu'on a souvent effleurée d'une main timide avant d'oser la saisir , voilà ses suprêmes voluptés.
L'impression de désir, de respect, d'enthousiasme que produit l'objet aimé, l'attention idolâtre qui tient tous les esprits suspendus à ses paroles , toutes les pensées captives de ses mouvements; le trouble d'impatience qui émeut la foule au-devant d'elle seule, quand on l'attend; le murmure de joie qui s'élève autour d'elle seule, quand on la voit; l'anxiété confuse et jalouse qu'inspirent tour à tour, entretiennent , raniment ou consolent ses préférences , voilà ses triomphes suprêmes !
Les Latins se servoient du même mot pour exprimer l'idée di aimer et celle de choisir.
Il n'y avoit rien de tout cela dans le paradis terrestre; il n'y avoit presque point d'amour.
Après cela il en vint un autre qui dut res~
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.scjnMcr au prejuier par son caractère moral. Le mariage des frères et des sœurs, si longtemps nécessaire, conservoit le principe de l'amour dans sa cliasle pureté , mais il n'excluoit plus ses promesses et ses espérances, ses défiances amères et ses brûlantes insomnies, ses troubles, ses orages et ses tempêtes. Un poète, qui n'auroit été que poète, auroit peutêtre mis l'arme du premier homicide aux mains d'un amant trompé. L'histoire ou la fiction de l'Ecriture est d'un plus haut enseignement. Il en résulte que Dieu étoit encore le premier amour, et puis que l'orgueil aigri, l'ambition trahie dans ses projets, l'hypocrisie démasquée dans ses calculs , les passions sans tendresse et sans grandeur, seroient à jamais le véritable véhicule des désordres et des infortunes de l'humanité.
Ce système d'alliance entre les membres d'une même famille, qui resserroit les hens naturels en les multipliant, et qui n'apportoit dans l'intérieur domestique d'autre changement que les grâces d'un berceau et les caresses d'un nouveau né, dut long-temps entretenir l'innocente félicité de l'âge patriarcal.
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Cet amour, qui naissoit sous le méiiie toit, dans les jeux de deux enfants, et qui aboutissoit, dans la même tombe, au sommeil de deux vieillards, ne pouvoit plus se renouveler sous une autre forme que dans des images imparfaites. Le génie lui-même, en se livrant de sa propre puissance à l'instinct qui lui permet de créer, n'a rien imaginé de tendre et d'enchanteur qui ne se ressentît de cette effusion native des premiers sentiments. Je ne parle pas de Longus, dont la fable naïve sans doute a besoin d'être naïve pour n'être pas obscène, et doit chez nous d'aiUeurs la plus grande partie de son attrait au style inimitable d'un vieux traducteur 3 Longus n'étoit qu'un Grec, et un Grec du Bas-Empire : mais voyez les véritables poètes de l'amour, voyez Gesner, voyez Klopstock, voyez Bernardin de Saint-Pierre, qui enchaîne votre ame aux tendresses ingénues et presque fraternelles de son Paul et de sa Virginie, depuis la natte où ils confondoient leurs amitiés enfantines jusqu'à la fosse nuptiale qui les a réunis pour toujours sous l'ombrage des pamplemousses; vovez Chateaubriand, qui est entré plus hardiment dans