DE L AMOUR
cette fiction de l'amour antique , et qui n'a fait que la voiler des passions atrabilaires de notre temps. — Hélas! quelle affection vaudra jamais cette sympathie de la sœur, formée au seuil de la maison paternelle, parmi de touchants soucis et de délicieuses espérances, dans un échange perpétuel d'inquiétudes et de joies? Et que seroit la femme de notre choix, une fois que les frivoles illusions du plaisir se sont évanouies, si elle ne venoit s'asseoir, comme une sœur, au chevet douloureux de l'infirme, et coller un baiser de samr sur les joues glacées du mourant ? — Quand Esther, émue de pitié pour son peuple , s'évanouit par l'excès de son trouble et de sa confusion devant la gloire d'Assuérus, il ne la releva pas, en la touchant de son sceptre d'or, au nom de maîtresse et d'épouse : « Je suis votre frère, et vous êtes ma sœur, lui dit-il; venez à moi, Esther, et ne craignez point!... »
Que la vieillesse de l'aïeul étoit heureuse et pure quand il voyoit s'accroître et se multiplier, dans une proportion qui échappe aux calculs de la science, des générations sorties <Ie lui , toutes nourries des traditions récentes
KT DE SON liNFLUEiXCE. '1 25
•ju'il a voit reçues de ses pères, et des doctrines qui lui avoient été communiquées par la bouche même du Seigneur, sous l'apparence symbolique d'un rêve , ou à travers ces lueurs errantes qui dansent et flamboient autour des arbustes du désert, ou à l'abri du dais de palmes et de roseaux dont il avoit ombragé la salle du banquet , pour fêter la bonne venue de quelque ange voyageur !
Les alliances de famille , œuvre de nécessité chez les peuples jeunes, furent long-temps maintenues dans les lois qui viennent de haut; et la seule police humaine , qui passe pour être immédiatement émanée de Dieu, fit aux homme une obligation religieuse de ce qui est devenu, par une étrange perturbation d'idées, un crime devant la morale.
Si l'on demande maintenant quelle est cette puissance long-temps inconnue aux sociétés primitives, qui auroit arraché la Moabite de la couche patriarcale de Booz, et qui substitua , d'une incompréhensible autorité , ses institutions capricieuses à celles de la religion , de l'amour et de la liberté, je répondrai qvCelle se nomme ^ comme presque tou-
\ÈA DE l'amour,
tes les idées dont ou cliLTclie le sens dans les éléments de leur nom. La morale, c'est l'expression des coutumes et des préjugés d'un pays, car les mo'urs ne lurent jamais autre cliosc dans l'exacte acception de ce mot, "et nos langues ont conservé la trace de cette usurpation profane des conventions sociales sur les sentiments naturels , puisque nous disons encore de bonnes et de mauvaises mœwsj ce qui comprend assez explicitement un aveu dont la pensée est obligée de prendre acte en frémissant, pour l'acquit de la vérité. C'est qu'il n'y a rien de positif, rien d'absolu, rien d'essentiellement vrai dans la morale et dans les mœurs. Jamais l'étymologie n'a révélé un mystère plus profond et plus effrayant.
A compter de ce jour, l'empire du caprice, de la mode et de l'usage, remplaça chez l'homme dégénéré la loi intime et pure qu'avoient gravée en lui l'instinct de son organisation , la tradition de ses pères , et les révélations de son Dieu. De ce monde innocent qui n'étoit plus, les vertus surgirent et se nommèrent aussi, étonnées de se connoître, parc<> rju'une vertu n'a d'existence réelle qu'en
raison de l'existence avouée du vice qui lui est contraire. L'amour, comme il étoit compris par ces races ingénues, s'enfuit de la tente avec l'ignorance; et la chasteté, qui n'a voit été jusque-là qu'une discrète pudeur de l'âme , apprit en rougissant les mystères de son voile et de sa ceinture. La plus chaste des sympathies, celle qui fait passer le frère et la sœur du coin de l'àtre paternel dans le lit des époux , fut proscrite sous le nom à^ inchaste ou à^ inceste , car c'est la même parole; et cette révolution emporta tout ce qui restoit de l'âge d'or. C'en étoit fait pour jamais de la candeur et de l'innocence du genre humain.
Il ne faut pas chercher l'amour dans les âges héroïques. Dominé par des religions impérieuses et farouclies, par une théocratie toute-puissante ou par une tyrannie qui s'armoit de ses prestiges, par les illusions même de la gloire et de la liberté, ce ne fut qu'un dévouement fanatique et brutal stimulé par la haine et par la vanité; ce ne fut phis un sentiment.
L'amour fut moins encore chez ces grands peuples historiques parmi lesquels il auroit
^26 DE l'amour,
été si pénible de vivre. Avez- vous lu ces romans insipides oii de pâles intrigues, relevées de tous les eilorts d'un style flasque et d'un génie presque éteint , se développent longuement en froides péripéties? Voilà le roman grec dans toute l'énergie de ses inventions, parce que voilà l'amour grec dans toute l'énergie de ses tendresses et de ses sacrifices. Ne lui demandez rien de plus, — Avez-vous vu l'amour grec, ce type idéal des plus belles créations de l'antiquité? C'est l'amour grec tout entier : des lignes droites et harmonieuses dont aucune émotion n'a encore altéré la suave sévérité : un galbe grave et doux, plus glacé que le marbre où le ciseau l'a cherché ; un œil qui n'a jamais roulé les rayons du désir, de l'impatience ou de la colère; une bouche qui n'a jamais frémi de jalousie, de désespoir ou de dédain ; un front où le doigt rongeur du souci n'a pas même passé une fois pour y tracer la place d'une ride ; c'est l'amour grec, c'est ce qu'ils entendoicnt par l'amour ! — La Vénus du statuaire grec est un miracle de formes. Admirez-la, vous le pouvez, sans crainte de l'adorer. Le feu qui anima
celle de Pygnialion n'a jamais touché cette image insensible, et on comprend à peine ce qu'elle feroit d'une âme, si par hasard elle venoit à vivie. C'est im chef-d'œuvre de l'art, une divinité de main d'homme, une pierre; ce n'est pas Vénus.
La littérature des anciens est si pauvre d'amour qu'il ne faut pas s'étonner que l'étude de leurs langues ait disparu depuis long -temps de l'éducation des femmes. Virgile seul a trouvé quelques-uns de ces accords qui vibrent dans le cœur, et des sophistes habiles pourroient tirer parti de cette induction pour lui refuser, avec le père Hardouin, les plus belles parties de V Enéide. Virgile réunissoit, heureusement pour sa gloire , toutes les conditions qui expliquent dans une âme d'homme la prescience d'un sentiment inconnu. Ilétoit né pauvre, il avoit vécu malheureux. Une physionomie sans agréments, une irritabilité timide et soucieuse , une mélancolie sombre et solitaire , le rendoient peu capable d'inspirer de l'amour. Mais ajoutez à cela du génie, et vous aurez dans tous les temps un homme qui devine de l'amour ce que le vulgaire n'en sait
lâH DE LAMUliH,
pus, ses eiichautoinents, ses cliiincres, sa poésie. Les cœurs qui ont le plus aimé sont ceux qui ont été peu ou mal aimés. Ce n'est pas au confident de la loi que sont réservées les délices de la terre promise.
Et puis d y avoit déjà, selon toute apparence, au temps de Virgile, je ne sais quelle révélation d'un avenir prochain qui avoit dû se manifester plus vite aux bords du lac de Mantoue que dans les fêtes de Mécène. La forme de la société alloit changer, et ce changement immense ne survient jamais qu'il ne s'annonce par quelque phénomène moral dans la vie des peuples, et surtout dans l'organisation de certains hommes choisis qui pèsent plus que les peuples aux balances de la destinée. Quand le soleil se lève, il y a déjà longtemps que l'horizon blanchit à son approche; mais les cimes des hautes montagnes en sont frappées les premières. On croiroit (ju'il s'est choisi \m trône avant de s'élancer d'un berceau. — Il en est ainsi des civilisations nouvelles ; heureuses celles qui ne naissent |)as dans les ténèbres, car le jour qu'elles ont à durer sera nc'buleux et funeste.
Le christianisme alloit naître, et c'est le christianisme qui a pour ainsi dir« inventé tous nos sentiments. Les bergers de l'étable arrivèrent les mains pleines de fleurs , comme les bergers du poète, et les prodiguèrent au monde rajeuni comme le gage d'un nouveau printemps. Les plus précieux de ces bienfaits, aujourd'hui si cruellement méconnus, c'étoit la liberté, c'étoit l'amour.
Cet amour chrétien, éclos peut-être sous l'ombre des silencieuses contemplations de Pythagore, développé dans les sublimes rêveries de Platon , nourri par la foi rêveuse des esséniens, exalté par la sensibilité romanesque des thérapeutes, fut quelques siècles à sortir des épreuves du martyre et de l'exil des catacombes. Il en sortit chaste et doux, mais triste, pâle et souffrant comme l'agneau qu'on vient sacrifier pour le dernier festin des peuples. Après lui, en effet, c'est fini de tout amour ; l'imagination ne conçoit rien qui le remplace , et c'étoit raison qu'il fut né dans un tombeau , l'amour dont les dernières flammes dévoient s'éteindre sur le tombeau éternel des nations.
^30 DE l'amour,
Ce qui distingue le christianisme entre toutes les religions de l'homme , c'est qu'au lieu de placer son sanctuaire dans l'imagination il l'a placé dans le cœur; c'est qu'au lieu de venir pour les riches et pour les privilégiés de la vie, il est venu pour les pauvres et pour les malheureux; c'est qu'au lieu d'imposer un joug nouveau à l'avenir, il a brisé le joug de fer qui pesoit sur la tète des générations passées. Les hallucinations même de ses thaumaturges et de ses solitaires ont une douceur qui enchante et un éclat qui éblouit. A lui étoit réservé la mysticité, cette muse merveilleuse de la foi , qui soutient l'âme dans des régions sublimes, incompréhensible comme elle, comme son origine et comme sa destinée. A lui étoit réservé l'ascétisme, ce génie mélancolique des Tlîébaïdes qui se consume au-dessus de toutes les affections terrestres en effusions contemplatives, en tendresses peut-être imaginaires, parce qu'il n'a rien trouvé dans la création vivante et sensible qui valût d'être aimé comme il aime. A lui étoit réservée l'extase, cette volupté des saints cil s'abhne, pour aimer Dieu et pour en jouir, la pensée dégagée de tous les
ET DE SON INÉLUÉNCE. ^oi
liens du corps. A sa voix, deux vertus encore innommées qui tiendroient lieu de toutes les autres /la tolérance et la charité, prenoient place dans le chœur vulgaire des vertus païennes. La liberté sonnoit devant lui ses premières fanfares de triomphe , et les peuples Faccompagnoient, joyeux, en faisant bruire autour d'elle les débris de leurs fers fracassés.
L'amour est si intime au christianisme qu'une âme affectueuse et passionnée peut aisément s'y méprendre, et que le moyen âge les a souvent confondus dans ses emblèmes. Ce géant Christophore qui révolte la honteuse et farouche ignorance de nos iconoclastes, c'est l'Hercule de la nouvelle civilisation, le Prométhée chrétien portant l'amour dans ses bras.
Et puis, qui comprendra jamais , dans toute la plénitude de ses grâces , le délicieux mystère de l'amour chrétien?...
« C'est une grande chose que l'amour, c'est » le seul bien de la vie, c'est lui seul qui rend » léger tout ce qui est pesant , lui seul qui sait M supporter toutes les vicissitudes avec con- » stance et avec égalité.
132 DE l'amour,
» Car il subit son fardeau sans en sentir le » poids, et il change toutes les amertumes » en douceur.
» Il est généreux, entreprenant, porté aux » grandes choses, insatiable de perfection.
» L'amour veut s'élever toujours, et rien de » ce qui est ici-bas ne lui suffit.
» L'amour veut être indépendant et dégagé » de toute affection qui le distrait de celle qui » le possède, afin qu'aucune illusion ne le sé- » duise et qu'aucune douleur ne le rebute.
» Il n'y a rien de plus doux que l'amour^ M rien de plus fort, rien de plus élevé, rien de » plus étendu, rien de plus gracieux, rien de » plus parfait et de meilleur au ciel et sur la » terre, parce que l'amour est né de Dieu et » qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu , au-des- » sus de tous les objets créés.
» Celui qui aime court, vole et se réjouit; » il est libre et rien ne l'arrête.
» E donne tout pour tout; il possède tout » dans ce qu'il aime, parce que ce qu'il aime » est tout et renferme tout. Il ne craint pas de » se donner tout entier, parce que tout lui est » donné.
ET Oli SO> INFLUENCE. -135
» L'amour ne connoît point de bornes ; il j) les franchit, il les laisse derrière lui.
» Nul obstacle ne l'inquiète', nul travail ne » l'épouvante ; il tente plus qu'il ne peut , car » il ne connoît rien d'impossible. Il croit que » tous les efforts lui sont permis , et que tous » les succès lui sont assurés.
» L'amour est capable de tout ; il entre- » prend, il poursuit, il accomplit des choses » qui découragent et qui abattent le cœur qui » n'aime pas.
)) L'amour veille toujours, et il ne dort pas » dans le sommeil.
» Il se tourmente sans fatigue , se contraint » sans se mettre à la gène , s'émeut et s'effraie » sans se troubler ; mais, comme une flamme » vive, ardente et légère, il brûle, s'élève et » passe avec assurance .
» Il n'y a que ceux qui aiment qui puissent » entendre ce langage. »
J'ai toujours pensé comme l'incomparable auteur de Y Imitation de Jésus-Christ ^ le plus beau livre, disoit Fontenelle, qui soit sci'ti de la main des hommes, puisque la Bible n'en est pas ; mais ce divin langage , ne le cherchez
i'iSÂ^ UE l'amour,
pas dans les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome; ne le demandez pas à ces génies de l'antiquité dont l'exemple est encore la règle (Je vos règles et la lumière de vos écoles ; ne l'attendez ni des naïves et pompeuses inspirations d'Homère, ni des touchantes mélancolies de cet autre Homère qui a chanté les amours de Didon , ni des voluptueuses confidences de Properce heureux, ni des regrets d'Ovide exilé. H s'élève de la cellule d'un pauvre ermite chrétien tout mortifié de jei^mes, de privation et de douleurs, qui ne nous a pas même laissé son nom , et dont la savante perfectibilité du peuple-roi dévouoit l'autre jour les écrits aux flots et au feu dans la capitale du monde, avec les Épictète de l'Évangile et les Démosthène de l'Eglise.
La forme de l'amour chrétien ne fut pas immuable comme son principe. Elle suivit, selon sa nature, les diverses modifications de la société chrétienne, mais sans altérer, du moins jusqu'aux jours de décadence où nous sommes, l'imposant caractère qui révèle son origine... Je ne la suivrai pas à travers ces phases passagères dont l'influence n'affecte
ET DE SON INFLUENCE. i 35
que l'aspect et la superficie des sentiments. C'est le cadre d'un grand tableau dont l'exécution auroit de tout temps effrayé ma foiblesse , et la page qui me reste à couvrir dans les tablettes de ma vie est à peine assez large pour recevoir une esquisse. C'est le sujet d'une histoire vaste et sublime, et ma plume défaillante m'avertit, en s'écliappant de mes doigts, qu'il ne me reste pas même le temps d'achever un sommaire. Il faut d'ailleurs à de jeunes impressions des âmes jeunes encore. Ce n'est pas quand le miroir qui répète la pensée est obscurci par tant de désabusements, qu'elle peut s'y réfléchir pure et brillante comme aux années de la force et de l'espérance. Les scènes riantes du bonheur exigent des couleurs riantes , et les peintres de ma génération n'ont sur leur palette que des larmes et du sang.
Dites, ô vous pour qui la beauté a toujours des inspirations, pour qui l'amour a toujours des regards et un langage , ce que la beauté et l'amour réunissent d'enchantements dans les chroniques du moyen âge , dans les suaves chansons des troubadours , dans les fables ro-
io6 DE l'aMOUU,
inaiîtiques des paladins ; et si vous ne possédez pas le secret de ressusciter le passé, si vous ne savez pas ces paroles qui font relever les morts tout debout de leurs cercueils, dans la douceur de leur innocence et dans la verdeur de leur courage , avec des bouquets de fiancées et des armures de chevaliers , demandez à Victor Hugo , demandez à Vigny quelqu'une de ces palingéncsies qui ne sont qu'un jeu pour leur baguette. Voici déjà la décoration qui se déploie avec ses tours presque cyclopéennes, ses ogives lancéolées, ses croisées voilées de lierre , ces hauts et larges balcons que le burin patient du sculpteur a couronnés d'un dais de feuillage qui semble frémir, ou enveloppés d'une ceinture de dentelle qui semble flotter. Voici la profonde galerie aux dalles sonores; et cette jeune femme rêveuse qui la parcourt incessamment en s'arrétant à chaque pas, c'est la châtelaine qui attend depuis deux ans un écuyer venu de Palestine , dont elle n'ose plus espérer le retour, car elle pleure. Ce soldat cependant ne doit lui apporter qu'un message incertain, une consolation trahie peut-être par cent ba-
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tailles, un rosaire béni aux saints lieux, ou une écharpe sanglante; heureuse si ce n'est pas quelque fatal écrin où se dessèche insensible un cœur qui a cessé de battre pour elle ! Est-ce Godefroy, est-ce Tancrède, est-ce Coucy? Je l'ignore, je ne sais plus rien de ces mystères; mais ce que je sais positivement, c'est que les amours d'Achille et d'Enée étoient de sottes amours.
Ou bien lisez Pétrarque ; et faites-lui grâce des richesses fastidieuses de son esprit ;
Ou bien lisez l'épisode de Françoise de Rimi ni, dans rEjiferà^ Dante;
Ou bien lisez celui d'Isabelle et Zerbin dans r Orlando de l'Arioste ;
Ou bien lisez deux ou trois des ravissantes élégies de Marot ;
Ou bien lisez tout entier le Roméo et Juliette de Shakspeare.
Et n'allez pas plus avant dans les temps modernes. L'Apollon gourmé des classiques avoit secoué tout-à-fait les cendres de la bibliothèque d'Alexandrie ; il s'étoit caché dans les monastères , il venoit de prendre le bonnet en Sorbonne , et de soutenir thèse à l'Uni ver-
"158 DE l',vmour,
site ; il alloit s'asseoir à l'Académie, tout chargé de fourrures pédantesques et de lauriers postiches, sous la pourpre de Richelieu, entre La Mesnardière et Chapelain.
Elle ne tiendra pas une grande place dans l'histoire de l'amour, l'histoire littéraire des temps classiques. On croiroit qu'il n'a jamais existé d'homme plus antipathique avec l'amour que Malherbe qui vint enfin, et qui auroit pu sans inconvénient se dispenser de venir. C'est bien pis de Jean-Baptiste Rous-' seau, dont le nom hurleroit avec celui de l'amour, mais qui ne s'en est jamais avisé; et je vous laisse à penser ce que c'est qu'une lyre où l'amour ne vibra jamais. Pour arriver au dernier terme de ciette progression négative , il n'y a heureusement que Voltaire à trouver. Otez-lui quelques lambeaux d'amour et de tolérance, dépouilles profanées du christianisme dont il faisoit ses beaux jours , vous verrez qu'il n'a , pour voiler sa triste philosophie, que les hideux haillons d'un athée aux entrailles de fer.
A part un petit nombre de scènes admirables de Molière, à part un petit nombre
d'effusions admirables de La Fontaine , quelques élans de Phèdre et ^Ariane , et quelques pleurs à^ Andromaque , de beaux mouvements du Cid , et un hémistiche sublime de Sertorius , les classiques n'ont pas plus entendu l'amour que la liberté. Tout ce qu'ils savoient d'amour, vous l'enfermeriez en dix pages. Il y en a dix fois plus dans les Confessions de saint Augustin et dans les Œuvres de sainte Thérèse.
N'est-ce pas une révélation accablante pour un peuple qu'une littérature oii toutes les fables du drame et du roman reposent sur l'amour, et où l'amour poétique n'est plus compris de ses interprètes naturels ? N'est-ce pas un phénomène dans l'ordre social que l'existence de ce peuple , où les dernières étincelles du sentiment moral , étouffé dans son sanctuaire , ne consument plus que des cœurs d'enfants, désavoués, aigris, froissés par les coutumes et par les lois ? Que ferez-vous de lui quand il sera viril, et de quels aliments nourrirez-vous ces passions généreuses que votre imbécille caducité a trahies ?
C'étoitpeu cependant ! un cynisme effronté
140 DE l'amour,
vint flétrir ce qui restoit de l'amour, comme l'iusecte rebutant qui souille de sa bave impure les débris d'une rose. Une métaphysique plus précieuse que subtile s'introduisit chez les gens bien nés dans le commerce du cœur. La sensibilité devint pédante comme la philosophie des encyclopédistes, et la volupté sale et brutale connne les spinthrées du Parc-aux- Cerfs. La question se réduisit alors à savoir ce qui vaut mieux pour le bonheur de la vie d'un adultère sophistiqué dans le style de la l'ée Moustache, ou d'une orgie de mauvais lieu, parlumée des fleurs factices de l'opéra, dans le lupanar doré de la Popelinière. Mais l'amour ne s'en mêla pas : il y avoit longtemps qu'il n'y étoit plus.
Où s'étoit-il réfugié ? Ce n'est pas un grand mystère r... Où se réfugient les hautes pensées de l'homme quand la société s'en va. Il étoit revenu au peuple, parce que c'est dans le peuple que se conservent, se développent et se raniment tous les éléments de la civilisation , comme c'est dans la terre que se cachent pour renaître tous ces germes créateurs, dont la florissante résurrection renouvelle au prin-
ET DE SON INFLUENCE. iA\
temps l'aspect de la nature. C'est là qu'il liabitoit , inquiet , turbulent , passionné , tragique, ensanglantant les autels de Lyon du double suicide d'une modiste et d'un maître d'armes, et les théâtres de Londres du double assassinat d'Hackmanj il étoit là, jeune et vivace comme au moyen âge, quand le dernier âge s'éveilla , déjà mûr pour la mort, au bruit d'une révolution.
On a demandé quelquefois d'où venoit cette révolution ? Elle venoit d'oii vient l'agonie de tout ce qui a vécu, de la nécessité de mourir, commune à tous les êtres créés, et dont le vain savoir des sophistes n'a préservé jusqu'ici ni l'individu ni l'espèce. Pour peu que vous la regardiez attentivement, vous lui trouverez toutes les conditions de cette dernière crise de la vie, les angoisses de la dissolution et les besoins du changement, des convulsions de douleur et des lueurs d'apothéose. C'est tout simplement que Dieu a écrit sur le front des espèces comme sur celui des individus : (( Yous êtes nés de la poussière, et » vous retournerez à la poussière ! » —
Les peuples qui nous entourent, pendant
4>i2 DE L^AMOUR,
qu'il reste des peuples quelque part , sont arrivés, les uns plus tôt, les autres mieux que nous, au même résultat, peut-être parce qu'ils alloient moins vite. Il en est qui ont jeté un regard pi'ofond sur l'abîme, et le mesurent long-temps avant d'obéir à l'irrésistible nécessité qui nous y pousse tous ensemble. Ce qui nous reste en France d'idées solennelles, dans ce chaos que nous appelons la société par habitude ou par dérision, nous le devons à l'Allemagne , refuge assuré de tout ce qu'il y avoit d'âme encore dans notre civilisation expirante, et dont l'élan généreux fut deux fois , pendant les quinze premières années de notre siècle, une admirable leçon pour les nations opprimées. Klopstock, Schiller et Gœthe sont des génies sortis de ce moule inconnu dans notre littérature , dont Abbadonna, Charles Moor et Werther ont multiplié le type sur toute la terre, pendant qu'on faisoit à Paris de froids madrigaux , des parades graveleuses, et des élégies musquées. C'étoit vraiment bien le moment.
Le dernier chant du génie est un chant de désespoir. C'est cette clameur qu^on entendit
un jour au milieu de la mer, et qui annonça au monde épouvanté que Dieu étoit mort.
L'amour ne pou\ oit apporter à cette grande catastrophe qu'un tribut de mélancolie et de douleurs , et l'aspect sinistre sous lequel il apparut alors dans les sociétés qui n'étoient pas encore tout-à-fait incapables de le comprendre fut tel, qu'on ne s'étonnera point que le vulgaire ne l'y ait pas reconnu ; car il n'auroit été donné ni à Moïse , ni à Hésiode , ni au Tasse , de le deviner. Toutes ses illusions avoient fait place à des regrets, toutes ses extases à des frénésies. Il ne brandissoit plus dans ses mains que des flèches de meurtre; il ne soulevoit plus dans le cœur que des pensées d'anéantissement, parce qu'il venoit animer les dernières générations de la terre , et que ces générations, condamnées avant que de naître , n'avoient plus rien à enfanter que le néant.
Tout ce qui lui restoit, c'est un langage ; c'est la poésie , qui doit accompagner aussi le convoi du genre humain d'un dernier chant de deuil , comme elle a enchanté les fêtes de son berceau d'un hvmne de tendresse et de
"14^ DE l'amour,
joie. Et cette voix éplorée s'attriste depuis plus d'un demi-siècle de l'agonie d'un monde prêt à se dissoudre. Elle se traîne en longues lamentations, avec Young, au tombeau de Narcisse ; elle gémit sur le marbre du cimetière avecHervey; elle murmure les refrains lugubres de V Apocalypse avec Jean Paul; elle hurle d'indignation dans les imprécations forcenées de Faust; elle s'enivre d'une colère sardonique dans les vers de Byron • elle exliale un cri amer et profond sur les degrés de l'écliafaud d'André Chénier ; elle éclate en sanglots sur le bord des lacs d'Amérique , avec René; elle pleure encore une fois, et puis s'éteint et meurt sur la lyre angélique de Lamartine.
Et vous voulez savoir d'oii vient cela ? Et vous ne concevez pas pourquoi la plus haute expression du génie ae l'homme est devenue convulsive comme un râle , et plaintive comme un soupir qu'un soupir ne suivra jamais ! Et vous dites : C'est qu'ils sont romantiques et fous, car la terre est jeune et riante. — Et si vous mettiez la main sur la place où palpitoit le cœur du corps social, vous sentiriez cependant qu'il ne bat plus ! —
Quand l'ange du dernier jour vient s'asseoir, pensif, dans la sublime tragédie (ïyJdam, à la natte du patriarche: « Eh quoi! » lui dit le père des hommes, vous me semblez » aujourd'hui consumé de tristesse, vous que » j'ai vu rayonnant d'une volupté si pure lors- » que je promenois les regards d'Eve de mer- » veilles en merveilles, dans le jardin du Sei- » gneur!
— » C'est qu'aujourd'hui, lui répond l'ange, » et avant que le soleil disparoisse derrière la » montagne , vous devez mourir ! —
La réponse que je vous dis, c'est la poésie qui la fait aujourd'hui à toute la race d'Adam.
» Que nous importe, me répondrez-vous ? » N'avons-nous pas savamment reconstruit la » civilisation sur des bases toutes nouvelles? » et si la conflagration que vous redoutez est » prochaine, manquerons - nous d'éléments » pour refaire ce que le temps a détruit ? Re- » posez-vous , rêveur atrabilaire , des soucis » qui vous consument, dans la contempla- « tion de nos œuvres ; et si vous vous obsti- » nez à rester infatué des formes sauvages de
\Â6 DE l'amour,,
» la composition biblique, écrivez du moins » la genèse de la philosophie et de la perfec- » tibilité. Voilà un sujet digne d'occuper les » méditations des hommes !
» Et d'abord, nous n'avons pas eu Favan- » tage de tout faire de rien, qui laisse une si » vaste latitude à l'esprit de création- mais » nous sommes parvenus à faire riein de tout, » ce qui suppose bien une autre puissance, » car il est fort douteux que votre Dieu lui- » même se la soit réservée.
' » Ensuite, au pivot sur lequel vous faisiez » rouler la sphère politique, toujours fidèle à » un axe immobile, et que vous aviez appelé » V esprit social^ nous en avons substitué un )) autre, qui s'appelle V esprit d' association ^ et » qui vaut beaucoup mieux pour nous , vous » en conviendrez, puisque tout segment de » cette sphère que notre axe traverse en con- » tient le noyau. Si elle se brise un jour en » éclats, V esprit social ipér'iYii sans doute, mais » Y esprit d'association survivra nécessairement » à la grande consolation de l'avenir ; et nous » deviendrons de droit, et sans contestation, » les législateurs d'une nouvelle espèce que
» nous pourrons nous flatter aussi d'avoir » créée à notre image * .
» Le christianisme avoit du bon, mais il » étoit timide ; il se contentoit d'affranchir » les esclaves, de proclamer les droits des » peuples, et de consacrer l'égalité morale de » tous, en subordonnant les devoirs de cha- » cun aux formes de cette fiction sociale sous » l'empire de laquelle il étoit né.
» Nous sommes allés bien plus loin. Ce que » le christianisme a fait, nous l'avons défini.
» Nous avons la liberté, qui est le droit
' Jamais ma pensée ne s'attaquera ni aux espèces ni aux personnes. La conscience des hommes de bonne foi est un for inviolable.— Ceci est écrit deux mois avant le moment oîi il a été question pour la première fois de V association proprement dite dont il n'est plus question aujourd'hui. Je n'avois en vue que le système d'association en général , parce que je le regarde comme essentiellement antipathique avec les conditions d'une société une, compacte et infrangible ; ce qui ne m'empêcheroit pas , je l'av .e , de participer à une association nationale contre les excès du pouvoir, le jour où il se laisseroit dominer par l'ascendant d'une faction au point de rouvrir les oubliettes de l'empire , ou de relever la guillotine de la terreur. Hors de ces cas extrêmes, un être intelligent et agissant qui a ses volontés propres dans un être intelligent et agissant qui n'est plus maître des siennes , c'est ce que Ton appeloit autrefois une obsession et cela finit par la mort.
\AS DE l'amour,
» de Faire tout ce que l'on veut quand on est » le maître, et qui impose le devoir de subir » tout ce que l'on ne peut pas enipéclier.
» Nous avons l' égalité, qui consiste à pas- » ser le premier, quand on est le plus fort , » ou quand on a fait croire qu'on l'étoit , ce » qui est absolument la même chose en poli- » tique.
» Nous avons la souveraineté du peuple , » qui est un dogme fort ancien et fort natu- » rel, très -commode pour détruire, très- » inopportun pour renouveler, et que toute » autorité sociale doit savoir rompre , quand )) elle n'a plus besoin de le manier. Cela ne » regarde pas les autorités prudentes , paci- » fiques, tolérantes, consciencieuses, qui ont » subi son impulsion sans la solliciter. Cela » nous regarde.
» Nous avons le systote représentatif , » qui est, comme vous savez, l'expression » des intérêts de quelques milliers de gens ri- )) ches, plus ou moins librement choisis par » quelques centaines de milliers de gens aisés, » à l'exclusion de quelques millions d'hon- » né tes gens pauvres, dont nous ne faisons
ET UE SON influence:. \â\}
» pas grand cas^ bien qu'à vrai dire ils com- » posent une certaine fraction du peuple sou- » vERAiN dont nous parlions tout-à-l'heure. » Mais les siècles ont leurs exigences, et, sans » aller plus loin , on vous dira , sur la place » de la Bourse, que l'argent est le véhicule » du nôtre. Votre législateur, à vous, donnoit » aux indigents le royaume des cieux. Il nous » étoit bien permis, à nous, de donner aux » opulents le royaume de la terre. Voilà de » ces idées lujnineuses, voilà de ces révéla- » tions législatives dont Lycurgue et Jésus- » Christ ne se seroient jamais avisés.
» Vous avez parlé du génie. Nous en par- » Ions beaucoup aussi, et avec une impariia- )) lité si désintéressée qu'elle ne peut se com- » parer qu'à la vôtre, mais nous avons mieux; » nous avons l'industrie , qui est Tart de » produire autant que possible avec peu , et » voyez plutôt, pour vous en convaincre, ce )) que les révolutions font de nous !
» La religion , nous n'en manquerons pas ! » Nous en avons une toute prête , qui est » moins mystique que la Théophilantwpie , » mais qui est bien plus raisonnable ; une re-
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» ligion matérielle, comprenez-vous cela, une » religion positive, une religion d'intérêts, » qui convient admirablement à notre épo- » que, et à laquelle il ne manque plus qu'une *) bagatelle... Un dieu, peut-être !..
» Quant à l'amouu, c'est autre chose. Nous » conviendrons qu'il est à Ijaut prix aujour- » d'iiui , et que les grâces et les vertus d'une «jeune fille sont peu de mise chez nous, » quand elles ne peuvent pas compléter , en » beaux deniers dotaux , un joli cens d'éligi- 0 bilitéj mais de quoi diable s'avisent les pro- » létaires d'avoir des filles aimables et sages , » et les petits propriétaires de s'enticher des » enfants du pauvre, comme au temps du roi » Pelage? Nous l'avons dit à la tribune sans )) être contredits : Quiconque n'est pas riche » n'est pas digne de l'être. — Il est si aisé de » le devenir !
» Heureusement , l'amour moral , qui est » bon à amuser l'oisiveté sentimentale d'un » peuple arriéré sur la civilisation , n'est que » le plus insignifiant des hors-d'oeuvre chez » les peuples positifs. Toutes ces fantaisies du » cœur, propres aux âges de spéculation oii
ET DE SON INFLUENCE. ^û\
» l'on a le temps de sentir, passent pour folies » dans les âges de supputation , où l'on n'a » que le temps de compter. Ce que nous au- » rons à vous offrir de mieux en ce genre , » c'est la loi du divorce, qui est un adultère » légal , et , au besoin , la communauté des » femmes, qui est un adultère social beaucoup )) plus commode que tout ce qu'on avait ima- » giné avant nous. Peut-être est-ce là de l'a-