‹ Œuvres de Charles NodierChapitre 9 sur 20 · DE l'amour · texte numérisé non relu

DE l'amour

tions où il ail oit pour nous de la vie ou de la mort; mais nous nous serions bien gardés d'y toucher , si elles avoient intéressé le sort du peuple dans la responsabilité de nos passions. Ce qui distinguoit cette époque, ce n'étoit pas l'absence des émotions exaltées et des folies orageuses de la jeunesse , il faut bien en convenir ! c'étoit moins encore l'aptitude à nous saisir des réalités matérielles de la vie , l'aplomb d'une philosophie sèche et positive , l'assurance impérieuse du savoir ; c'étoit une effusion intarissable de tendresse pour le genre humain , un instinct de haine et d'horreur pour les méchants. Nous aurions frémi du contact de cette écume fangeuse et sanglante des grandes populations, oii, de notre temps, le crime seul seroit allé chercher des auxiliaires. La solidarité inopinée d'un scélérat, dans la conspiration la plus généreuse, nous auroit condamnés à jamais au cloître et au désespoir. Enfants, notre expansion turbulente étoit celle d'une ferveur ingénue pour la vérité, en qui l'on croit long-temps, mais promptement aigrie par les déceptions de la vie , dont on se détrompe vite; c'étoit la lièvre aiguë de l'a-

ET DE SON INFLUENCE. d 55

ïiiour trahi ;, du patriotisme abusé , du désenchantement de cette féUcité sociale impossible, au lieu de laquelle nous n'avions trouvé derrière les voiles de la politique, soulevés par l'expérience , que la grimace d'une hypocrisie triomphante et ricaneuse. Nous avions vos erreurs, et bien d'autres encore; mais nous ne les convertissions pas en système, car nous obéissions à des inspirations spontanées et non à des enseignements. Nous ne luttions pas d'ailleurs , aux jours dont je parle ici, contre les tentatives d'un pouvoir bien intentionné qui s'efforçât de concilier la liberté avec l'ordre. Notre ennemie à nous, c'étoit cette fausse liberté qui cachoit tour à tour sous son masque la vanité d'un tribun ou l'ambition d'un soldat ; et vous savez si nous nous sommes trompés. Nous aussi, nous avions à souffrir et de l'injustice des hommes, et de l'ingratitude des partis, et des inquiétudes naturelles du pouvoir, et de la cruauté officieuse de ses agens. Vous avez seulement sur nous un avantage inappréciable que les institutions ont conquis : nos prisons n'avoient point d'échos ; elles étoient sourdes comme les tyrans.

156 DE l'aiMOUR, et de son influence.

Je ne vous ai rieii dit des opinions qui nous divisoient alors. Qu'importent les opinions à qui a été y en dépit de lui, le témoin d'une histoire complète, à qui a vu de près les factions et leurs projets, les événements et leurs résultats, à qui a vécu?

Je ne vous conjure pas de rétrograder vers des siècles finis. La dernière vibration de leur glas funèbre expire dans les vagissements du tocsin qui appelle tant de peuples à la possession d'une courte et tumultueuse indépendance , patrimoine futur du despotisme , comme des troupeaux qui rêvent l'étable et qui vont au boucher ! — Je ne vous conjure pas de sauver ni le sentiment religieux , qui n'est peut-être plus, ni la liberté, qui ne sera jamais ! — Sauvez l'amour , si vous le pouvez ! C'est un dieu de votre âge.

DE

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