‹ Œuvres de Charles NodierChapitre 8 sur 20 · MOUR · texte numérisé non relu

MOUR

Eh ! non , messieurs , ce n'est pas plus de l'amour que votre liberté n'est de la liberté. Mais ne pensez pas qu'en recueillant, sous l'impression de vos oeuvres, la juste définition des derniers ressorts de notre organisation politique, et en les réduisant à leur valeur sous les formes d'une ironie involontaire qui répugne à mon esprit, et qui est nouvelle sous ma plume, j'aie conçu le dessein de jeter la moindre défaveur sur vos intentions. Elles sont pures, sincères, naturelles, parce qu'elles sont l'expression essentielle de votre éducation et de votre expérience, qui sont l'expression essentielle de votre époque. Yous ne pouvez pas plus juger et agir autrement que vous

loâ i)i: l'amour,

ne pouvez forcer le soleil à rétrograder vers les signes qu'il a parcourus dans sa jeunesse , et la mer à rentrer dans les limites contre lesquelles elle s'est brisée tant de siècles. Ce que vous dites est la vérité, parce que tout ce que nous connoissons de la vérité est mensonges appropriés au temps où ils viennent , et que le dernier temps est venu. Celui de nous qui parle un langage insolite, et qui marche dans des voies désertes, c'est moi, qui n'ai jamais vécu dans le monde que vous habitez, qui n'en ai jamais subi les influences, et qui ne sais plus de la société que ce qu'on en peut deviner dans la solitude. Il est donc évident que l'erreur relative est de mon fait , et cela n'est pas étonnant, car je n'ai pas vieilli d'un jour sans m'amender d'une erreur. Je me réduis donc à user de la seule liberté que vos institutions me concèdent, celle d'écrire et de publier ma pensée , et je ne fais qu'obéir en cela aux conditions rigoureuses d'une mission de malheur. Le danger n'en est pas grand, au poids qu'a ma parole. Rassurez-vous d'ailleurs , et sur son autorité , car je n'ai reçu ni la révélation qui a péri dans les livres de

ET DE SON IISFLUENCE. i o3

IVurna , ni celle qui expire dans la chaire des apôtres ; et sur ses conséquences, car il n'y a pas cinq cents hommes à la surface du globe qui participent à ma douleur.

Ce qui nous consterne jusqu'au fond de l'âme , nous autres qui sommes sortis d'une génération si forte et si passionnée , c'est de voir que nos héritiers vivent sur nos théories, et qu'ils ont laissé nos souveniis, nos sentiments, nos sympathies, nos enthousiasmes au rebut. Il y a voit de la naïveté dans notre foi politique, de la tendresse dans nos frénésies, de l'avenir et même du passé dans notre présent. Nous ne tournions pas autour d'une idée qui pouvoit n'être qu'un mot , à la volonté d'un sectaire qui pouvoit n'être qu'un imposteur, avec l'impassibilité mécanique de l'automate ou la soumission farouche du Séide. Nous nous égarions à la conquête incertaine du bonheur universel dans d'inépuisables espérances. Nous n'avions pas tous des bouches d'or apprises à proférer des paroles disertes , mais nous n'avions pas des cœurs de bronze. Nous débattions avec l'abandon du dévouement, avec l'impétuosité de l'âge , des ques-

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