SUR
Gharles-PierreColardeaunaquitle I a octobre 1732, à Janville , petite ville du département d'Eure-et-Loir. Son père y exerçoit Toffice de receveur du grenier à sel ; emploi qui supposoit quelque fortune et une éducation honnête.
A treize ans, il perdit son père et sa mère, et fut mis sous la tutéle d*un oncle estimable et instruit, qui étoit curé à Pithiviers.
Cet ecclésiastique ne négligea rien pour l'éducation de son pupille; il l'envoya au collège de Meunsur-Loir, pour y continuer le cours de ses études.
Ce fut dans ce collège que Colardeau fit ses premiers pas dans la carrière des lettres. Séduit par les charmes de la poésie , il en étudia de bonne heure les principes, et négligea souvent la lecture de Tricot pour celle de Racine.
Lorsqu'il eut achevé ses humanités, son oncle l'envoysi à Paris. G'étoit Tépoque où la philosophie sco-
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lastique conimençoit à se dégager des ténèbres dont elle étoit enveloppée, où Tétude des mathématiques venoit de s'introduire dans les collèges, et faisoit partie de renseignement public. Le professeur Biyard jouissoit alors d'une grande réputation. Le curé de Pithiviers voulut que son neveu prît des leçons de ce maître habile ; qu'il connut les secrets de l'algèbre, et les théorèmes de la géométrie. Mais le génie d'un poëte s'accommode difficilement de la règle et du compas. Les théorèmes furent négligés, et le jeune Golardeau préféra de gagner en grâce et en imagination ce qu'il perdoit en exactitude et en précision. 11 ne donna à l'étude de la scolastique et de l'algèbre que les moments qu'il ne put lui dérober; mais il suivit assidûment les spectacles , et ne négligea rien de ce qui pouvoit contribuer à former son goût et à développer ses talents.
Le temps de sa philosophie étant achevé, son oncle le destina à la profession du barreau , et l'envoya chez un procureur; c'étoit tomber de Charybde en Scylla. Mais le jeune poëte fut heureusement servi par son étoile : le procureur chez lequel on le plaça avoit peu de clients; il n'eut qu'un petit nombre de requêtes et d'à-venir à libeller, et put facilement concilier son goât pour les lettres avec le travail de la grosse. Il continua de faire des vers et de fréquenter les spectacles.
Une maladie, et quelques troubles survenus dans
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les ccurs de parlement, Tobligèrent bientôt de re- Tenir à Pithiviers, et d'y rester quelque temps. Il profita des loisirs que lui offroit la campagne, pour se livrer à ses goûts les plus chers. Le presbytère de son oncle devint pour lui le temple des muses; et, pour feire agréer à son tuteur le genre d'occupation qu'il avoit embrassé, il eut soin d'entremêler les sujets profanes, de quelques sujets pieux. Il traduisit en vers des psaumes et des cantiques, et captiva les suffrages du bon curé, en lui montrant les vieilles hymnes de son bréviaire rajeunies par les grâces de la poésie françoise.
Ce fut chez son oncle qu'il conçut l'idée de sa première tragédie.
En lisant l'immortel livre des Aventures de Télémaque, il se sentit vivement ému par l'épisode de Pygmalipn , et il dessina les premiers traits de sa tragédie à^Astarbé, Les troubles des parlements venoient de finir, l'arène du barreau s'étoit r'ouverte; il fallut retourner chez le procureur. Le jeune poëte se soumit à cette seconde épreuve, et, sans manquer à ses devoirs, trouva le temps d'achever sa tragédie.
Lorsqu'il la présenta aux comédiens françois, il reçut d'eux des éloges si flatteurs et de si puissants encouragements, qu'il résolut de renoncer absolument à la carrière du barreau, pour suivre exclusivement celle des lettres.
Son oncle, homme d'un caractère doux et modéré ,
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ne s'opposa point à cette résolution. Il reçut son neveu avec bonté , et prit même plaisir à le voir travailler sous ses yeux. Colardeau avoit alors environ vingtcinq ans; il revint à Paris, fut reçu dans les meilleures sociétés, et se lia particulièrement avec M. de LaVieuville, qui protégeoit les lettres avec générosité , et les cultivoit avec succès. Il se fit aussi un intime ami du célèbre Doyen , professeur de l'Académie de peinture.
La tragédie à^Astarbé étoit sur le point d'être jouée , lorsque l'attentat commis par Damien sur la personne du roi força l'auteur d'y faire des changements, et obligea les comédiens d'en retarder la représentation.
Colardeau profita de ces délais pour composer et publier VEpitre dHéldise à Abailard, Cette pièce étoit imitée de Pope; mais la versification en étoit si facile, les images si heureuses, le style si pur, qu'elle parut avoir tout le piquant d'un écrit original. Cet ouvrage fixa la réputation de son auteur, et fut re- (cherché avec une étonnante avidité.
Trois ans après, on joua la tragédie à*/4starbé. Le nom de Colardeau, l'idée qu'on s^étoit faite de ses talents, avoient disposé tous les esprits à la bienveillance : Colardeau obtint un nouveau triomphe. Cependant le mérite de cette tragédie étoit bien loin d'égaler celui de l'épître d'Héloïse à Abailard; mais on crut devoir des encouragements à unjeune homme
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qui donnoit de si grandes espérances , et Ton oublia la foiblesse du plan et des caractères , en faveur d'une versification naturelle et d'un coloris gracieux.
La tragédie de Caliste^qui fut représentée en 1 760, eut un succès plus contesté. C'étoit une imitation de la belle Pénitente de Rowe. La nation n'étoit point encore accoutumée aux horreurs dramatiques du théâtre anglois ; on n'avoit point encore pris la peine de lui persuader que Shakespear Temportoit de beaucoup sur Corneille et Racine. La plupart des spectateurs furent révoltés d'un sujet qui ne présentoit que des images sombres et atroces , dont le plan étoit obscur et mal conçu , dont les personnages étoient presque tous des fous ou des scélérats outrés. Cette pièce n'eut qu'un petit nombre de représentations , et resta dans l'oubli.
Soit que Colardeau fût déjà dégoûté des nombreux désagréments qui assiègent la vie de l'homme de lettres , soit que ^on penchant pour les charmes de la campagne et la douce indolence de la vie privée, l'emportât sur l'amour de la renommée, il quitta pendant quelque temps la carrière littéraire, et consacra tous ses moments à l'amitié ou à la tendresse.
Mais ce sommeil de la gloire ne dura pas longtemps. En 1770, une production lugubre, sortie des bords de la Tamise, et traduite en françois, eut à Paris un succès extraordinaire : c'étoient des médi-
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Cations sur réternité, la mort, le jugement dernier; sujets sombres et mélancoliques , mais que lauteur avoit souvent animés du feu d^une poésie sublime. Cet ouvrage réveilla Tamour de Colardeau pour les vers, et il en commença la traduction. Le vice principal des Nuits (TYoung est de ramener sans cesse les mêmes idées , de n'offrir à Famé qu'une suite uniforme d'images effrayantes, de beautés terribles qui Fépouvantent et la fatiguent. Colardeau ne put éviter ces défauts; sa traduction étoit fidèle et élégante , mais on y retrouvait toutes les taches qui déparoient l'original. Il abandonna ce travail, après avoir traduit seulement deux Nuits.
Le Temple de Gnide, dont il publia quelque temps après une imitatioq en vers , ne présentoit pas les mêmes désavantages. Aucun sujet n'étoit plus riche en idées gracieuses, en images fraîches, variées, et voluptueuses, Mais plus un ouvrage approche de la perfection, plus il est dangereux d'y toucher. Les gens de goût firent un reproche mérité à Colardeau , d'avoir voulu embellir ce qui n'avoit pas besoin d''ornements. Sa traduction confirma l'opinion qu'on avoit de son talent, mais n'ajouta rien à sa gloire.
Il y avoit déjà quelque temps que la voix publique l'appeloit à l'Académie françoise : il en fut élu membre, en 1776, à la place du duc de Saint- Aignan. Ce choix Put libre et spontané; ce fut un hommage pur et désintéressé que l'Académie rendit à ses talents.
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Mais il ne put jouir du plaisir d'aller lui-même, au sein de ses collègues, recueillir le témoignage honorable de leur estime. Depuis quelque temps, sa santé s'altéroit; son tempérament, naturellement délicat, s'affoiblissoit de jour en jour; les secours de Fart ne purent arrêter les progrès d'une maladie lente; il mourut à quarante-trois ans, pleuré de ses amis, et regretté de tous ceux qui s'intéressoient à la gloire des lettres.
Golardeau étoit d'un caractère doux, sensible, et mélancolique. Tous ses goûts étoient simples comme la nature ; il aimoit beaucoup les fleurs , les ruisseaux , et les femmes. Un des premiers objets de son amour fut une demoiselle Verrières, fille fort aimable, fort belle j mais fort coquette. Golardeau laimoit avec passion , et elle le trabissoit avec tout l'esprit imaginable. Dorât l'en avertie. Je le sais y dit-il; mais je reste avec elle pour savoir jusqu à quel point wiefenime peut tromper.
L'art d'imiter étoit le sien par excellence. Il «ivoit fait une étude si assidue et si profonde des ressoui'ces de notre langue, que les difficultés à vaincre ne l'effrayoîent jamais ; et ce qui auroit fait le désespoir d'un autre , ne présentoit qu'un attrait de plus à son émulation. Il travailloit sans effort comme sans prétention. Ses premières idées étoient toujours faciles et abondantes ; mais il aimoit à revenir sur ses pas; il corrigeoit beaucoup, et se
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défioit sans cesse de ses forces. Cette timidité excessive Tempécha de produire un plus grand nombre d^ouyrages; mais ce qui nous reste de lui suffit pour assurer sa réputation, et le fiedre compter parmi le petit nombre de poètes qui honorent notre littérature.
Une seule anecdote suffira pour donner une idée de la bonté de son cœur, et de ses qualités sociales.
Séduit par les beautés qui étincellent dans la /^ rusalem délivrée , il conçut le projet de traduire ce poëme en yers. Il en avoit déjà tracé les premiers livres, lorsqu'il apprit que M. Watelet, membre de TAcadémie Françoise, s^occupoit du même travail. Dès ce moment il y renonça ; et rien ne fut capable de lui faire changer de résolution.
Au lit de la mort, il se rappela qu'il n^avoit point encore brûlé ce qu^il avoit écrit de sa traduction. Il se leva mourant; et, connue ranimé par le plaisir de faire une action honnête, il se traina hors de son lit, et, saisissant son ouvrage de ses mains défaillantes, il consomma son sacrifice.
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Nous ajoaterons à la notice précédente quelques traits qui achèveront de faire connottre le poëte intéressant qui en est Fobjet.
n est du nombre de ceux dont les écrits font aimer leur auteur, et cette opinion favorable qu'on y prend de son caractère , n'est pas démentie, comme il arrive souvent, parFhistoire de sa vie. II étoit fait pour ressentir et pour inspirer Famitié : il fut lié avec les hommes les plus distingués par leur esprit, et compta leurs succès parmi ses plaisirs. Jamais , dit-il dans une épitre à Pezay,
Jamais du fiel noir de l'envie Mon cœur ne fut empoisonné; Et la palme tant poursuivie Dont mon émule est couronné.
Je n ai jamais imaginé Qu'à mon triomphe il l'eut ravie.
Sa modestie et son aménité ne purent le mettre toujours à Tabri des traits de la satire. Il en fut profondément blessé , mais il se garda bien d'employer les mêmes armes pour se venger.
Plein de défiance sur son propre jugement, il retouchoit continuellement ses productions. Peu pressé de les exposer au grand jour, il falloit quelque circonstance pressante pour Ty décider. Le Temple de Gnide étoit terminé depuis dix ans, lorsqu'il fut