‹ Œuvres de Colardeau, de l'Académie françaiseChapitre 20 sur 112 · FIN DU TEMPLE DE 6MDE · texte numérisé non relu

FIN DU TEMPLE DE 6MDE

DE

POEME

AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR

Des indispositions trop multipliées ne m'ont laissé depuis lonç-temps que de courts intervalles à donner aux lettres et à mon goût pour la poésie. Il a failli me faire un simple amusement de ce qui auroit dû être une occupation sérieuse et suivie : aussi le peu d'ouvrages que j'ai publiés présente plutôt les jeux de l'esprit que les fruits pénibles du travail. Celui que je donne aujourd''bui n'a pas plus d'étendue ni plus d'importance. Si la couleur, le style poétique, quelques idées, et quelques détails m'appartiennent, j'en ai pris le fond , l'ensemble, et le dessein dans un morceau de prose de M. de Querlon.

Si l'on m'objectoit qu'il vaudroit mieux me renfermer dans un silence absolu que de mettre sous la presse quelques feuilles fugitives inutiles à ma gloire, et qui n'ajoutent rien à mes titres littéraires, je répondrois que ces productions, quelque foibles qu'elles soient, ne m'en paroissent pas moins agréablement reçues du public, qui les recherche avec un empressement marqué; que n'ayant pu jusqu'ici satisfaire le désir qu'il daigne me montrer d'avoir de moi des ouvrages plus essentiels, je lui dois du moins des preuves de mes efforts et de l'envie que j'ai de mériter son estime.

a46 AVERTISSEMENT.

Voilà la seule réponse que je ferai à ces détracteurs qui circulent dans les sociétés, y rabaissent gratuitement les succès d'un homme de lettres dont ils n'ont point à se plaindre et dont les prétentions très bornées ne nuisent à personne. Contraint par ses indispositions de vivre isolé, il ne peut opposer à leur dénigrement que les suffrages de la multitude et de ces lecteurs dépouillés de prévention, dont les jugements sont toujours le résultat simple et impartial du plaisir que nos écrits ont pu leur procurer. Au surplus, j'aime mieux n'avoir fait et ne faire encore qu'un petit nombre de vers qui soient lus, que l'on puisse relire, sans ennui et que l'on cite quelquefois, que d'en avoir fait un plus grand nombre qu'on ne liroit point,

La poésie descriptive, tombée parmi nous dans le plus grand discrédit par l'incorrection , la rudesse^ et le peu d'élégance de nos anciens versificateurs, semble aujourd'hui reprendre une faveur nouvelle. Les traductions de différents poèmes allemands, et celle des Saisons de Thomson, ont rappelé tous les regards vers cette source de beautés trop long-temps négligées. Bientôt des mains habiles ont su les mettre à profit, mais avec cette sage économie et cette finesse de goût qui rejettent les détails trop minutieux dont l'abondance de nos voisins surdilarge quelquefois leurs descriptions. M. Dorât a donné la plus agréable imitation du poëme de Sélim et Sélima, qui se rapproche du mien par quelques circonstances* Cet ouvrage a fait le plus grand plaisir: c'est d'ailleurs un des premiers de ce genre. Ce n'est point par concurrence que j'ai traité un sujet à-peu-près semblable:

AVERTISSEMENT. 247

Famitië qui nous lie n'admet que Fëmulation. M. l'abbé Delille a lu aux dernières séances de l'Académie françoise un poème charmant sur la manière de peindre et de cbanter les beautés de la campagfne : il y donne en grand maître le précepte et l'exemple. J'ai entendu dans la société plusieurs chants d'un autre poème non fini , où les grandes images de la nature sont rendues dans les plus beaux vers et coloriées avec le pinceau le plus brillant et le plus large. De pareils ouvrages sont faits pour vaincre les dégoûts de ces esprits difficiles qui s'élèvent contre le genre pittoresque. Ce genre, qui paroit facile parceque le modèle est sous nos yeux et frappe à-la-fois tous nos sens, n'en a pas moins ses difficultés et ses écueils.

Sans doute il faut beaucoup d'art pour donner un ensemble à des descriptions accumulées, pour y jeter du mouvement et de la vie, pour les distribuer avec intelligence et les faire contraster, pour les lier par des épisodes intéressants qui les fondent les unes dans les antres^ Des peintures d'objets physiques qui se suivent sans ordre, sans des passages adroitement ménagés, sans des intermédiaires qui reposent l'imagination , en remuant la sensibilité; ces peintures inanimées sont fatigantes, monotones, et dès-lors ne produisent aucun effet. C'est pour éviter de ne peindre qu'une nature immobile et morte, que les paysagistes les plus célèbres ont mêlé dans leurs compositions des groupes vivants et des scènes passionnées. Cest ainsi que l'immortel Vemet, par l'attitude et l'esprit des figures, a su faire de ses tableaux autant de poèmes intéressants. C'est ainsi que la fameuse inscrip-

a48 AVERTISSEMENT.

tion 9 Et in Jrcadia ego ^répand une mélancolie si douce sarle beau paysage du Poussin : ce trait de génie est audessus même du mérite pittoresque. Voilà le vrai modèle de la poésie descriptive: c'est par4à qu'elle peut s'élever k la hauteur de la poésie la plus sublime, qui doit elle* même renfermer des images et des sentiments. Celle qui, s'adressant toujours à la raison, ne pdnt jamais rien à l'esprit et ne dit rien à l'ame, manque son objet, n'est qu'une prose froide et sentencieuse, inutilement assujettie à la gène de la rime et de la mesure.

Si quelque sujet peut prêter à la variété des images et à tous les charmes de la poésie descriptive, c'est sans doute celui que je viens de traiter* La 'création de l'homme et de la femme, leu^ étonnement à l'aspect du Çrand spectacle de la nature , leurs premières sensations, le développement de leurs idées, l'ivresse de toutes leurs jouissances; quelle foule de beautés on auroit pu tirer d'un fonds aussi riche! mais la fécondité n'a été qu'un embarras de plus pour moi. Sans doute il m'eût fallu les pinceaux de l'Albane et de Milton : cependant, si je me suis traîné de loin sur leurs traces , s'il m'est échappé quelques étincelles de leur feu, j'aurai assez fait dans, la mesure de mes talents. L'impuissance de mes efforts pour les égaler ne m'humiliera point : il ne peut être |u»nteux de rester au^lessous de ces grands maîtres.

DE

Dans les plaines d'Enna, non loin de Syracuse, Sur ces bords fortunés où coule TÀréthuse, A la reine des dieux un temple consacré Offre de ses débris lamas défiguré.

Du portique abattu les colonnes brisées , Sous leur comble entr'ouvert les voûtes écrasées, Les marbres , les métaux confusément épars, Majestueux encore, étonnent les regards.

Un sage me guidoit à travers ces décombres : De ce grand monument il éclairoit les ombres ; Et, cherchant des objets le sens mystérieux, Occupoit ma raison du plaisir de mes yeux.

L autel, le sanctuaire, et son auguste enceinte Des injures du temps ont moins senti latteinte. Là d^antiques tableaux les murs enveloppés Conservent tous leurs ti*aits au ravage échappés. Sur la fresque brillante on y voit Prométbée Donnant un nouveau maître à la terre enchantée.

aSo LES HOMMES

Pour peindre ce grand jour, où de savantes mains Pétrirent le limon qui forma les humains, L'artiste a réuni, dans le plus bel ensemble, Tout ce qu'un site heureux et déploie et rassemble.

L'horizon, sous un ciel et de pourpre et dazur, Y fuit dans la vapeur d'un air tranquille et pur. Ce lointain, couronné du sommet des montagnes, Oifre dans les vallons de riantes campagnes. Un fleuve entrecoupé de joncs et de roseaux. D'un cours lent et paisible y promène ses eaux; Et toujours plus charmé, plus épris de ses rives, Amuse en cent détours ses ondes fugitives. Ici c'est un torrent qui , d'im cours orageux, Tombe, bondit, et roule à flots impétueux : D'une humide vapeur il obscurcit la plaine. Pousse et rejette au loin les débris qu'il entraine. Là d'orgueilleux palmiers s'élancent dans les airs : Plus loin , d'humbles buissons les coteaux sont couverts ; Et par-tout la verdure, aux yeux qu'elle intéresse. Fait briller du printemps la grâce et la jeunesse. Insectes , animaux , errent dans ces beaux lieux : Prométhée y mit l'homme, et fit plus que les dieux.

L'homme, sous le pinceau de l'artiste fidèle. Étale sur son front sa fierté naturelle : Tout annonce dans lui le roi de l'univers. Son superbe regard s'échappe en longs éclairs : Son port majestueux, mais noble sans rudesse,

Réunit à-la-fois la force et la souplesse. Sur ses membres nerveux les muscles prononcés Forment un bel accord, Fun dans l'autre enlacés. Tel paroit dans le cirque un lutteur intrépide.

Sa moitié près de lui, sous un maintien timide, Laisse voir plus de grâce et des attraits plus doux. Le peintre n avoit point sous un voile jaloux De la belle Pandore enseveli les charmes : L'innocence étoit nue et Tétoit sans alarmes; Elle s^enveloppoit de sa seule pudeur.

La beauté n'a rougi qu'en perdant sa candeur; Et, près de son berceau, pure encore et céleste. Dans la nudité même elle eut un front modeste.

Pour rendre tant d appas , Tartiste , moins hardi , D'une main plus légère avoit tout arrondi : Du pinceau caressant les touches adoucies Sembloient avoir glissé sur les superficies. Le sang qui reflétoit sa pourpre et son éclat Goloroit de la peau le tissu délicat; Par-tout d'heureux replis et des formes riantes. On voyoit les cheveux, de leurs tresses mouvantes. Ombrager, couronner im front calme et serein : Leurs nœuds abandonnés rouloient sur un beau sein. Sur deux toufles de lis figurez-vous la rose, Lorsqu'au lever du jour, timide, demi-close, Et commençant à peine à se développer, Du bouton le plus frais elle va s'échapper :

a52 LES HOMMES

Tel est ce sein; ce sein, la première parure Que reçoit la beauté des mains de la nature : Demi'globe enchanteur, dont le double contour Palpite et s'embellit sous la main de Tamour. Pour mieux peindre, en un mot, ce sexe quon adore. Le goût a rassemblé dans les traits de Pandore Ce que mille beautés auroient de plus charmant : C'est la grâce naïve unie au sentiment. Pandore, dans la main de Fépoux qui la guide. Laisse, comme au hasard, tomber sa main timide. Sur le cours d'un ruisseau son beau corps est penché : De son humble paupière im regard détaché Y suit furtivement Timage qu elle admire ; A ses propres attraits on la voyoit sourire; Et Fart représenta , par cet heureux détour^ L'amour-propre naissant au berceau de l'amour.

Prométhée, appuyé sur Furne qui recèle Du rayon créateur la brûlante étincelle, Contemploit d'un air fier son chef-d'œuvre nouveau; Il défioit les dieux, en le voyant si beau : Moi-même j'admirois et l'artiste et l'ouvrage. Sur ce tableau sublime ainsi parla le sage :

Des titans, me dit-il, l'orgueil ambitieux Voulut, de monts en monts, escalader les cieux : Mais Jupiter, armé des flèches du tonnerre, Renversa sous ses coups les en&nts de la terre. Des rochers de l'Etna l'un d'eux est écrasé;

Un autre, sous le poids du Vésuve embrasé, Ébraule avec effort les murs de Parthénope : Un autre ici mugit sous Fantre du cyclope; Et les plus criminels sont, au fond des enfers. De la voûte du monde étouffés et couverts. A leur affreux supplice échappa Prométbée : Il frémit en voyant la terre inhabitée ; Et ses fils malheureux , à jamais engloutis , Replongés dans les flaûcs dont ils étoient sortis. Mais à s'humilier rien ne peut le résoudre; Il relève son front sillonné par la foudre : « Des dieux qui m'ont vaincu soyons encor Tégal , a Dit-il ; dût mon orgueil me devenir fatal, « De ces dieux détestés bravons la tyrannie. « Sans le feu de Taudace il n est point de génie; « Osons tout : repeuplons ce globe désolé. » Il projette, exécute, et Thomme est modelé.

D'abord, pour affermir Tédifice fragile.

En solides appuis il façonne Fargile.

Du sang prêt à couler il creuse les canaux, De la fibre mobile il unit les faisceaux; Il les enchaîne entre eux , entre eux il les oppose : Des mouvements divers il assure la cause. Au buste assujetti le bras s'étend soudain; Les doigts, en s'alongeant, vont dessiner la maim. Bientôt de ce beau corps la taille souple et libre Sur sa double colonne a pris son équilibre :

Le titan s applaudit et poursuit son essor.

Avec plus de génie, avec plus d'art encor,

De ce noble édiifice il embellit le faite ;

Du plus grand caractère il couronne la tête.

Superbe, et s'entourant de Fombre des cheveux,

S'élève et s'aplanit le front majestueux.

Au fond de son orbite éclate la prunelle :

Un doux voile se ferme et s'entrouvre autour d'elle.

Un arc demi-courbé, qui s'abaisse sur l'œil,

Donne encor au regard plus d'audace et d'orgueil.

Le teint prend son éclat; la lèvre colorée

£n deux filets de pourpre est déjà séparée.

Il semble en ce moment que le fils de Japet,

Rival de la nature, ait surpris son secret.

Comme aux tiges des fleurs une utile rosée

En émail, en verdure, est métamorphosée,

Ainsi, par le titan le limon préparé

En organes divers se transforme à son gré.

Lorsque sa main traça ces artères, ces veines,

Foyers toujours brûlants des passions humaines,

Il prit des animaux les diverses humeurs ;

L'homme a tous leurs instincts, et trop souvent leurs mœurs .

Du tissu de la peau l'enveloppe légère

Du jeu de ces ressorts nous voila le mystère :

Leur mobile à nos yeux fut toujours inconnu.

Au terme de l'ouvrage à peine parvenu , Le titan, du limon qui lui restoit encore,

Pétrit les doux appas dont il orna Pandore :

Pandore, être enchanteur, d après Thomme imité;

Être semblable à rhomme,avec lui contrasté;

Portrait ingénieux, plus brillant que fidèle,

C'est en vain qu il ajoute à Téclat du modèle ;

Chaque trait s'a£Foiblit dans ses traits répété :

H a bien plus de charme, et moins de majesté.

La mollesse toujoiurs accompagne la grâce :

La fierté disparoît, la douceur la remplace.

Figurez-vous enfin deux êtres opposés,

Pareils et di£Férents, unis et divisés;

L'un de Tautre ennemis, Fun pour Fautre sensibles ,

Rapprochés en secret par des nœuds invisibles;

Amis, amants, époux, et rivaux à-la-fbis.

Confondant leurs plaisirs, se disputant leurs droits ;

Société bizarre et pourtant assortie.

Où, sans nuire à Faccord, régne Fantipathie.

Tel est le couple humain, fier, jaloux, mais heureux.

L'art n'obtenoit encor qu'un triomphe douteux : L'automate est formé; mais ce groupe immobile N'est qu'une vaine image et qu'une froide argile. Le soufiQe de la vie e&t le bienfait des dieux : Prométhée osera, dans le palais des cieux, Ravir aux inunortels ce noble privilège. Rien ne peut ralentir son essor sacrilège : Il traverse des airs le fluide azuré; Au foyer du soleil saisit le feu sacré,

ji S'enfuit, se précipite aux antres du Caucase ,

f: Y revoit son ouvrage , et Fanime et Pembrase.

Le céleste rayon pénètre par degrés :

Déjà le sang circule en ruisseaux colorés, Les yeux s'ouvrent au jour, les lèvres au sourire; Le cœur bat, tout se meut, et le couple respire. O puissance! ô prodige! ô fortuné moment! De ces êtres nouveaux quel fut Fétonnement? Inondés tout-à-coup d'un torrent de lumière, Ils ouvrirent à peine une foible paupière; Et leur premier regard, confus, embarrassé, Sur eux-mêmes resta timidement baissé.

Cependant, aux objets leur vue accoutumée Crut pouvoir regarder cette voûte enflammée, Ce jour, ce vif éclat dont brille Tunivers. Ils contemploient l'espace et la hauteur des airs, Ce soleil dont les feux , lancés sur la nature. Jettent en rayons d'or une clarté si pure ! Ces nuages brillants , dont l'aile des zéphyrs Promène dans les airs la pourpre et les saphirs. D'un spectacle si beau la pompe et la richesse De leurs sens déUcats fatiguoient la foiblesse; Et, de tant de splendeur leurs regards confondus S'éteignirent bientôt, éblouis et perdus. Trop d'éclat se déploie au séjour du tonnerre : On admire le ciel, on jouit sur la terre. Là de riants tableaux amusèrent leurs yeux.

DE PROMÉTHÉE. aS;

Les reflets adoucis d'un jour délicieux;

Les fontaines , les lacs , et leurs rives fleuries ;

La verdure des bois et celle des prairies ;

L'or flottant de la plaine et lambre des coteaux ;

Et Témail des vallons , et le cristal des eaux ;

Et ces antres si frais, et ces bosquets si sombres \

Les jeux de la lumière et le repos des ombres;

CSet aspect varié d'objets intéressants

Charma, sans les blesser, leurs organes naissants ^

Et, sans peine introduite au fond de leur pensée»

Leur image y resta légèrement tracée.

Ah! la froide habitude et ses cruels dégoûts N'altéroient point encor des plaisirs aussi doux ! Leurs esprits enivrés jouissoient sans connottre : Il sembloit que pour eux l'univers vint de naître; Que, sorti tout-à-coup de la nuit du chaos, Leur superbe séjour avec eux fût éclos ; Et que la main d'un dieu , par un double miracle , Avec les spectateurs eût créé le spectacle.

Mais, parmi ces beautés, quel invincible attrait, Quel autre changement les trouble et les distrait? L'un vers l'autre sans cesse un penchant les entraîne; Il fixe les rayons de leur vue incertaine. Ah ! tout cède au plaisir qu'ils goûtent à se voir : Des objets fugitifs il détruit le pouvoir. Avec quel intérêt ce couple heureux s'admire ! L'un et l'autre, plongés dans un confus délire,

Se parcourent d'un œil avide , curieux :

Tout leur être jouit, leur ame est dans leurs yeux,

Leur ame à leur bonheur veut être intéressée ;

Et déjà leur instinct s'élève à la pensée.

Les progrès ne sont plus et pénibles et lents :

Du feu de leurs regards leurs esprits sont brûlants.

Le sentiment ému produit Fintelligence,

L'ombre fuit, le jour brille; et la raison commence.

Dans ce flux et reflux de mouvements divers, Si prompts , si variés , tous également chers , Pandore s'écria : « D'où viens-je? où vais-je? où suis-je? « Du trouble où je me vois quel est donc le prodige? « L'être dont je jouis, par qui m'est-il donné? « Qu'étoit-il avant d'être, et comment est-il né? « O toi qui mets le comble à ma surprise extrême, « Toi qui m'oflres en toi l'image de moi-même, « Toi que cherchent mes yeux, qui des yeux me poursuis, il Enfin , qui que tu sois , apprends-moi qui je suis ! »

Le*murmure flatteur de l'onde qui soupire, Les mouvements légers des ailes du Zéphire, Le doux bruit des rameaux balancés dans les airs , Des êtres animés les langages divers , Et du chant des oiseaux l'étonnante merveille Du premier des humains avoient frappé l'oreille : Mais, encor plus sensible aux sons de cette voix Qui l'émeut, l'intéresse, et l'enchante à-la-fois, Il dit : « Aimable objet, o toi dont la présence

« Auroit seule embelli le jour de ma naissance »

« Ah ! cède à mes désirs , répète ces accents ,

« Ces sons dont la douceur a pénétré mes sens !

« Nous ignorons tous deux qui nous donna la vie;

« Mais, dans ce même instant me fbt-elle ravie

R (Je réprouve aux transports qu'elle excite chez moi ) ,

<c Ta voix me la rendroit, je renaitrois par toi.

« Peut-être le pouvoir qui te créa si belle

« De mon ame en tes yeux alluma Fétincelle.

ft Pour mon bonheur sans doute il voulut te former :

ff II t'a faite pour plaire; il m'a fait pour t aimer. »

A ces mots il s'approche ; et, penché d'un air tendre , Il présente la main à sa main qu'il veut prendre. A peine ef9eure-t-il le tissu de ses doigts (Ce tissu si brûlant et si doux à-la-fois 1 ) Que soudain loin de lui son ame se retire, Et vole tout entière au charme qui l'attire. DéUcieux moment! combien il fut goûté!

Chaque cœur, chaque main frémit de volupté. O des premiers plaisirs surprise enchanteresse ! Dans le recueillement d'une profonde ivresse, Ce couple fortuné , tranquille , épanoui , S'étonne du bonheur dont ses sens ont joui : Aveugle en ses désirs, heureux à l'aventure > Il suit innocemment l'attrait de la nature. - De surprise en surprise et d'essais en essais, L'un et l'autre éperdus, préoccupés, distraits,

Se lèvent, et d'un pied chancelant et timide Marchent abandonnés à Tinstinct qui les guide. Avec quel trouble encore, avec quel embarras , La terre leur parut se mouvoir sous leurs pas ! Ils s'avancent: leur vue inquiète, attentive, Contemple la verdure autour d'eux fugitive. L'homme est né fier ; la crainte est peu faite pour lui : Sa compagne, plus fbible , a besoin d'un appui ; Il la soutient : Pandore, humble dans ses alarmes, Cède àl'homme un pouvoir que reprendront ses charmes .

Courez, jeunes amants, et volez sur les fleurs : La nature vous mène à d'aimables erreurs; La nature, poiu* vous indulgente et propice, A de plus grands desseins qu'il &ut qu'elle accomplisse : Elle va de vos yeux arracher le bandeau; Et l'Amour devant vous tient déjà son flambeau. L'heureux fils de Japet, caché dans un bocage, Observoit ces époux à travers le feuillage. Du sommet d'un coteau leiu*s pas précipités S'élançoient aisément, par la pente emportés; Et vers les profondeurs d'un vallon solitaire Ils dirigeoient tous deux leur démarche légère. Là Flore déployoit à leurs yeux satisfaits Son plus beau coloris et l'émail le plus frais : Tous les dons du printemps prodiguoient leiu*$ délices; Les fleiu*s, les tendres fleurs, du sein de leurs caUces, Exhaloient autour d'eux mille parfums divers :

En nuages légers ils flottoient dans les airs.

Un nouveau sens s'éveille; et d'une haleine pure

Le couple respux>it Fencens de la nature.

De sa douce vapeur Thomme parut flatté :

Avec bien plus de charme et plus de volupté

Pandore savouroit cette essence invisible :

Pandore est à-la-fbis plus foible et plus sensible.

Un instinct curieux, je ne sais quel désir,

Emporte son essor de plaisir en plaisir;

Elle cède au besoin de connoitre : c'est elle

Qui soupçonne et découvre une ivresse nouvelle.

Dans Tombre d'un bosquet tous deux ils s'enfonçoient :

Prêts à s'entrelacer, là deux myrtes croissoient.

De l'une à l'autre tige une distance égale

Les séparoit encor par un foible intervalle.

L'abeille industrieuse, entre ces arbrisseaux,

Venoit de déposer le fruit de ses travaux.

Pandore l'aperçoit: son œil brûlant, avide,

Étincelle à l'aspect de ce trésor liquide :

Elle se précipite, elle court; et soudain

Un rayon détaché s'abandonne à sa main.

Sur ses lèvres bientôt doucement exprimée

S'épanche à longs flots d'or la liqueur parfumée.

A peine dans son trouble elle a pu la goûter,

Elle vole à l'époux qu'elle vient de quitter,

Lui présente de loin sa conquête et sa proie,

L'aborde en souriant, fait éclater sa joie;

Et sur sa bouche alors, de ses doigts délicats»

Presse le pur nectar qu'il ne connoissoit pas.

Ah ! tout cède à lattrait de cette jouissance l

La nature , pour eux déployant sa puissance ,

De ce nouveau plaisir forma son plus doux soin y

Et, pour Faccrottre encore, elle en fit un besoin.

Soudain de veine en veine une flamme inconnue

Goule avec le nectar et par-tout s'insinue.

De ce philtre enchanteur effet prodigieux!

Ce désordre subit, ce feu séditieux

Jusque dans son séjour va troubler leur pensée;

Elle marche au hasard, d'ombres embarrassée.

Ils rappellent en vain leurs esprits étonnés :

Leurs yeux sont éblouis, leurs pas sont enchaînés;

Tout est vague, confus , nul objet ne les frappe :

A la réflexion le sentiment échappe ;

Et, passant de ce trouble à de molles langueurs.

Entraînés lun par l'autre, ils tombent siu* les fleurs.

O spectacle charmant! ô séduisante image! Couché sur les gazons , et couvert d'un feuillage, Figurez-vous l'Amour, dans un beau soir d'été, Mollement endormi près de la Volupté ; Tels étoient ces époux. La nature en silence Autour de leur berceau veille avec complaisance; L'onde à peine murmure entre les tapis verts. Les zéphyrs voltigeants rafraîchissent les airs. La nuit, sur ce bosquet si paisible et si sombre ,

Vient encore à pas lents développer son ombre ; Et le sommeil enfin, suivi du doux repos, Laisse tomber sans bruit ses tranquilles pavots. Tout est calme, assoupi sur ce lit de verdure,- L'inquiet Prométhée à peine se rassure : Il vole à ces amants, il s'épouvante, il craint Que le rayon céleste en eux ne soit éteint. . . Il les sent respirer : leur cœur brûle et palpite. Un songe, en ce moment, les trouble et les agite : Un songe leur peignoit, dans de riants tableaux, Et leurs plaisirs passés, et des plaisirs nouveaux. De ses bras caressants Thomme entouroit Pandore ; Pandore dans les siens le serroit plus encore ; Et ces illusions , ces vains embrassements Au charme du réveil préparoient ces amants.

Cependant par degrés Torient se colore De la pourpre brillante et des feux de l'Aurore. A l'univers charmé qu'elle annonce un beau jour ! Son char, plus radieux, est conduit par l'Amour. A travers les rameaux sa naissante lumière Du premier des humains vient frapper la paupière : Il ouvre lentement un œil appesanti.

Des chaînes du sommeil à peine il est sorti , Qu'il sent près de son cœur sa compagne fidèle. Dans ce tendre abandon qu'elle lui parut belle ! Le repos ajoutoit à l'éclat de ses traits. Cet époux enchanté, pour mieux voir ses attraits,

a64 LES HOMMES

Du doux nœud de ses bras s'échappe et se retire;

Appuyé sur les siens ^ il contemple, il admire.

Tout irrite à-la-fois ses désirs curieux :

3ur deux globes d'albâtre il arrête ses yeuK.

Comme on voit d'un ruisseau les ondes argentées

S'élever; s aplanir, par les vents agitées,

De même ce beau sein, libre dans son essor.

Se soulève, s'abaisse, et se soulève encor.

D'un avide regard l'homme le considère :

Il suit ses mouvements; et, d'une main légère.

Il ose en parcourir le mobile contour :

Et ses yeux et ses mains jouissent tour-à-tour.

Oiseaux, dans vos concerts vous saluez l'aurore : Taisez-vous; respectez le sommeil de Pandore. A l'ardeur inquiète , aux vœux de son époux. Laissez-la prodiguer ses charmes les plus doux. Qu'il aime à contempler l'or de sa chevelure. Ces tresses, ces réseaux épars à l'aventure. Qui, mêlés sur sa gorge à la blancheur du lis, Y roulent mollement de replis en repUs ! Combieq d'autres attraits , déployés sans contrainte, Dans ses sens trop émus vont porter leur atteinte! Oui, Pandore, à ses yeux tout semble t'embellir ! Que de fleurs sur ton teint ses lèvres vont cueillir! Sur ta bouche riante il respire la rose : Il voudroit plus sans doute; il craint, il tremble, il n'ose; (la peur de ton réveil adoucit ses baisers :

Zéphyr les donne aux fleurs moins purs et moins légers.

Cependant, sous le feu de sa brûlante haleine , Cette amante sent naître une flamme soudaine : Elle lui tend les bras; et tous deux, éperdus, Demeurent enlacés, unis, et confondus.

Telle une jeune vigne entoure avec souplesse Le superbe palmier qui soutient sa foiblessç : Tel, plus flexible encore, et redoublant ses nœuds , S'enchaîne avec le myrte un lierre amoureux.

Triomphe , Prométhée , et jouis de ta gloire : Tu touches au moment marqué pour ta victoire. Vois ce couple enivré que ses feux ont uni : Tu commenças Touvrage, et Famour la fini. La nature, Famour, Finstinct, le besoin même , Conduisent ces amants à leur bonheur suprême ; Un attrait invincible et d'aveugles désirs Ont appris à leurs sens le secret des plaisirs : Enfin ils sont heureux, et la terre étonnée Fait retentir au loin le chant de Fhyménée.

Leurs esprits épuisés ont suspendu leur cours : InunobUes , muets , ils jouissent toujours. L'homme sort en vainqueur de ce profond délire; Il appelle Pandore; et Pandore soupire, ff Jour fortuné, dit-elle! Est-il vrai, cher époux? *{ Nous naissons , nous vivons poiu* un destin si doux? « Quoi! ces feux, ces transports, cette rapide ivresse ft Ont leur source en nos cœurs , et renaîtront sans cesse ?

« Ah ! qu'un bien si charmant , tous les jours plus g^oûté , a Soit pour toi le plaisir, pour moi la volupté. »

Elle embrasse à ces mots le tendre époux qu elle aime. Il sourit, et répond : « O moitié de moi-même ! (c Ce tumulte des sens, cette ivresse, ah! crois-moi, « J'ai su la savourer, m'y plonger comme toi ; « Mais c est toi qui la rends et si vive et si pure : « Rien à l'égal de toi n'est beau dans la nature. « J'admirois ce soleil brillant au haut des cieux; « Un jour plus enchanteur étincelle en tes yeux. « Chacun de tes regards porte au fond de mon ame « Un trouble qui l'agite, un rayon qui l'enflamme. « J'admirois la verdure, et les fruits, et les fleurs; «< Mais ton teint fait pâlir l'éclat de leurs couleurs. « J'ai respiré l'encens et le pai^fiim des roses ; « Qu'il en est de plus doux sur tes lèvres mi-closes! « Les oiseaux ont chanté sous l'ombre de ces bois ; « Mais les oiseaux n'ont point les charmes de ta voix. « Je l'ai bu ce nectar présenté par Pandore; n Celui de tes baisers m'est bien plus cher encore. « Le nectar, les parfums, tout ce que j'ai goûté, « Et la terre, et les cieux , tout cède à ta beauté. « Ivre de mes plaisirs , ah ! je respire à peine I « Une langueur secrète auprès de toi m'enchainc. ft Mon être est-il changé? m'as-tu donné le tien? R Lorsque nous confondions et ton cœur et le mien, « Aurois-tu dans mes sens fait passer ta foiblesse?

« Quel pouvoir prend sur moi ta grâce enchanteresse !

« Âh! ces plaisirs si vifs, et dont je fiis surpris ^

K Ne me les aurois^tu prodigués qu'à ce prix?

• Oui , oui , je le sens trop au charme qui m'attire ;

« Tu me cèdes la force , et tu retiens lempire. »

L'homme se tait, se lève, et prend un air serein; A sa belle compagne il présente sa main. Ce reproche échappé » qui la flatte et la touche. Dans un sourire aimable expire sur sa bouche. Ces époux ont quitté le lit voluptueux Témoin de leur hymen, et témoin de leurs feux. Us montent la colline, ils s'élancent: leur vue Du plus vaste horizon mesure letendue; Et Tun et l'autre enfin marchent dans ces déserts En souverains du monde, en rois de l'univers.

CALISTE

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