A M. D'A6UESSEAD DE PRE8NE
AVOCAT-GÉNÉRA&y
Sur sa convalescence, en novembre i774>
Digne rejeton d'un grand homme y Que doit envier à nos lis Le barreau d'Athène et de Rome , De Fresne , est-il bien vrai ? tu vis ! Tu vis ; et, de ses voiles sombres Épaississant en vain les ombres , La mort n a pu fermer tes jeim !
Ils ont revu briller Taurore; Et vers le temple d'Épidaure Tu vas marcher victorieux.
Il est une horrible Gorgone , Le fléau, Teflroi des humains :
Un affreux serpent Tenvii^onne; Un noir flambeau brûle en ses mains
Sa fureur lance le reptile , Et du froid poison qu^il distille Il glace, il engourdit nos sens.
Bientôt, par des effets contraires, Sa torche allume en nos artères Des feux sans cesse renaissants.
Tes maux, dans leur marche inégale, Changeoient de moment en moment; Leur cours marquoit chaque intervalle Par l'horreur d'un nouveau tourment. En proie à ce double supplice Tu penchois vers le précipice Où se termine noti-e sort; Et dans ces cruelles alarmes Déjà nos yeux versoient les larmes Dont nous eussions pleuré ta mort.
Telle une fleur prématiu*ée Tombe, victime tour-à-tour Du souffle glacé de Borée Et des feux de Fastre du jour; L'un de son haleine fatale La frappe à l'aube matinale, La décolore et la flétrit; L'autre, dans son midi funeste,
Du haut de la voûte céleste, L embrase : elle brûle et périt.
Ainsi de tes jeunes années S'évanouissoient les beaux jours ; Et de tes nobles destinées La mort interrompoit le cours.
Pendant ces heures effrayantes Que n as-tu vu nos mains tremblantes Presser nos fronts appesantis !
Hélas! dans ton état horrible, Tes maux te trouvoient insensible :
C'est nous qui les avons sentis.
Peins-toi le désespoir d'un père, Celui d'une famille en pleurs.
On frémit, on te considère Mourant sur un lit de douleurs :
Dans un lugubre et long murmure , L'amitié, lamour, la nature.
Près de toi confondoient leurs cris :
Un seul, un seul s'est fait entendre; C'étoit le cri d'un père tendre Qui nous redemandoit son fils.
Que je plains le mortel farouche . Qui, sans rapports autour de lui,
Écarte lobjet qui le touche.
Et craint de voir les mau^ d autrui 1 Dans sa froide et fausse sagesse, Rien au-dehors ne Fîntépesse, Il vit sans crainte et sans désirs; Mais si ses froideurs inhumaines Lui sauvent en' effet des peines , Ah ! combien il perd de plaisirs î
Si d'une fisunille étrangère Le trouble a passé jusqu'à moi, Si pour la tête la plus chère J'ai ressenti son juste e£Eroi ; De Fresne , en ces jours où la joie Sur des fronts heureux se déploie, Qu'il m'est doux de la partager !
Quel calme on goûte après l'orage, En embrassant sur le rivage L'ami dont on vit le danger !
Sans doute, lorsque la tempête Grondoit, lançoitsur toi ses traits; Lorsque les parques sur ta tête Accumuloient leurs noirs cyprès.
De ton aïeul l'ombre éloquente, Triste, plaintive, gémissante, Prioit pour tes jours inceitains.
Sa voix , qui des dieux de la terre Arrêta souvent le tonnerre, A su désarmer les destins.
Oui, c'est cette ombre révérée Qui de tes jours , près du tombeau , A, d'une étincelle sacrée.
Rallumé le pâle flambeau.
De son nom, si cher à la France, Ta vie est Tunique espérance; Ses honneurs étoient efibcés.
Ah ! puisqu'il te rend la lumière , Lance tes pas dans la carrière Où les siens sont encor tracés !
Va t'illustrer, à son exemple, Au sanctuaire de Thémis :
L'orphelin t'attend dans ce temple Pour sauver ses droits compromis.
Sur le siège , ou dans la tribune , Va, cours prêter à l'infortune Tes soins , tes talents, et ta voix.
Sois le soutien de l'innocence; Apprends à tenir la balance, Et le glaive vengeur des lois.
Mais quelle puissance magique
Lève un voile mystérieux , Et, dans un tableau prophétique, Peint ton avenir à mes yeux?
Sur un autel où Fencens fume, Un flambeau qui soudain s'allume Mêle ses feux aux feux du jour, Et, sous Tair modeste des Grâces, Une beauté qui suit tes traces Marche entre THymen et T Amour.
Ah ! ce n'est point un vain prestige.
Je vois s'allier deux beaux noms.
De Fresne , tu dois à ta tige Des appuis et des rejetons.
Sorti des ombres de Tenfance, A peine de l'adolescence Les premiers feux t'ont enflamme; Dans les délices du bel âge.
Goûte bien le double avantage D'aimer ensemble et d'être aimé.
Quoi! tu perdois sans la connoitre La vie et ses nœuds les plus chers !
De Fresne, jouis de ton être; Renais dans un autre univers.
Ton ame douce et si sensible, Ton caractère si flexible,
Tes goûts y les vertus de ton cœur, Ton esprit déjà mûr et sage, Chez toi tout est Theureux présage Et de la gloire et du bonheur.
Pardonne si ces foibles rimes N'offrent que des épanchements; Si ma muse à des traits sublimes A préféré des sentiments :
J aurois voulu, dans mon ivresse, Du chantre des jeux de la Grèce Égaler les plus nobles airs; Mais ma voix, plaintive, étouffée, Prenant bientôt le ton d'Orphée, N a pu que soupirer ces vers.