‹ Œuvres de Colardeau, de l'Académie françaiseChapitre 9 sur 112 · D ABAILARD A HÉLOISE · texte numérisé non relu

D ABAILARD A HÉLOISE

Crains-tu qu'elle n échappe à ma triste pensée?

Tu me crois donc heureux par mes propres malheurs?

Ysi , mes lâches bourreaux et tes persécuteurs y

En flétrissant les sens de leur foible victime,

N'ont pu dénaturer le cœur qui les anime :

C'est au fond de ce cœur qu'ils dévoient te chercher;

C'est ce cœur, en un mot, qu'il &lloit m'arracher.

Depuis l'instant cruel où, dans sa rage extrême , Le sort in'a pour jamais séparé de moi-même , Toujours enseveli dans l'ombre des déserts, J'ai dérobé ma honte aux yeux de l'univers ; Et toi-même, Héloïse, abandonnant ce monde, Tu cachois ta douleur dans une nuit profonde. J'ai cru qi^e dpvant Dieu ton cœur humilié Oublioit un ^mant digne d'être oublié ; Et qu'enfin, ramenée à ton indifférence. Tu yivois plus tranquille, au sein de l'innocence. Je l'ai cru!... Cet^e idée, en des temps plus heureux , Auroit livré mon ame à des tourments affreux ; Aujourd'hui, je voudrois qu'elle adoucît ma peine : Mon cœur à ton amour préfèreroit ta haine... Vois com})ien cet amoiu* accroît mon désespoir ! Déjà, docile au joug d'un rigoureux devoir, J'eipbrassois sans effort des vertus mercenaires : Dieu miême, plus sensible à mes larmes amères, Au pied de ses autels, dans le sein de la paix. Sur mon cœur affligé répandoit ses bienfaits :

4o FRAGMENT D'UNE RÉPONSE, etc.

Je me flattois enfin que sa main consolante Versoit les mêmes dons sur ma plaintive amante. . . Douce et trompeuse erreur dont j'ai trop peu joui 1 Mon bonheur commençoit; il s'est évanoui. Ta lettre, cette lettre où ton ame exprimée A peint toute l'ardeur dont elle est consumée; Cette lettre brûlante a porté dans mes sens Ces désirs , autrefois si vifs et si puissants. . . Trop cruelle Héloïse! ah ! pourquoi ta tendresse N'a-t-elle pas du moins ménagé ma foiblesse? Pourquoi montrer encore à mes yeux entr'ouverts L'image de ces biens qui me Rirent si chers; Et pourquoi rappeler à mon ame sensible D'un bonheur qui n'est plus le souvenir horrible? Toi-même tu l'as dit : ton malheureux amant, Par ses persécuteurs privé du sentiment, N'èstplus qu'un spectre vain , n'est plus qu'une ombre errante , Désormais insensible aux baisers d'une amante : Et cependant, en proie à tes brûlants désirs. Ton cœur à cet amant demande des plaisirs ! Tu brûles de le voir, quand sa vue importune Ne peut que te montrer toute son infortune! Quand lui-même, pressé par tes embrassements, Ne pourroit, dans tes bras, sentir que des tourments ! Épargne à tous les deux ce suppUce barbare : L'excès de ton amour et t'abuse et t'égare...

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