ACTE IV, SCÈNE V
M. d'oRLANGE.
En effet. A ma noce, au moins, je vous invite.
M. DE FLORVILLE
Mille grâces, monsieur ; je repars à l'instant.
M. d'oRLANGE.
Quoi ! vous partez ? sur vous j'avais compté pourtant.
M. DE FLORVILLE
En vérité... je suis on ne peut plus sensible...
M. d'oRLANGE.
Faites-moi ce plaisir.
M. DE FLORVILLE
Il ne m'est pas possible.
Félicitez-moi donc, je vous prie.
M. DE FLORVILLE
En effet, Vous êtes fort heureux : enfin il se pouvait Qu'Henriette déjà fût promise à quelque autre : Qu'auriez-vous fait alors ?
M. d'orlange.
Quel scrupule est le vôtre ?
Je trouverais, d'honneur, on ne peut plus plaisant De supplanter d'abord, presque chemin faisant, Quelque futur époux qui ne s'en doute guère : Toute ruse est permise, en amour comme en guerre.
M. DE FLORVILLE
Fort bien : mais c'est blesser pourtant les droits d'autrui.
M. d'orlange.
Est-ce ma faute à moi si je plais mieux que lui ?
M. DE FLORVILLE
Mais ce futur époux se fût montré peut-être.
M. d'orlange.
Tant mieux : j'aurais été charmé de le connaître.
M. DE KLORVILLFÎ, faisant Un geste.
Et... si...?
M. I)'orlan(;e.
Je vous entends : je ne me bats pas maL 0 suis môme en état d'épargner mon rival ; • Je ne le tuerais point.
Vous êtes bien honnête :
S'il vous tuait?
M. d'orlange.
Eh bien, si le destin m'apprête le si belle mort, soit^ je m'y dévoûrai,
Monsieur ; par deux beaux yeux heureux d'être pleuré !
Mais c'est mal à propos s'inquiéter sans doute.
C'est mettre tout au pis ; car je veux qu'il m'en coûte
Une blessure ou deux : je ne m'en plaindrai pas,
Et ma blessure môme a pour moi mille appas.
Lentement du château je regagne la porte ;
Ou, si je ne le puis, mon valet m'y rapporte.
Lorsque l'on est blessé, qu'on est intéressant !
Peut-être... le beau sexe est si compatissant !
De sa main... pourquoi non ? jadis les demoiselles
Soignaient les chevaliers qui se battaient pour elles.
Mon Henriette est tendre ! oui, le matin, le soir,
Auprès de son malade elle viendra s'asseoir.
Bayard fut, comme moi, blessé, malade à Bresse :
Mais Bayard près de lui n'avait point sa maîtresse.
La mienne à mon chevet s'établira : je croi
Qu'elle fera monter son clavecin chez moi.
Tantôt d'un roman tendre elle fait la lecture,
Et nous nous retrouvons dans plus d'une peinture.
Un jour... il m'en souvient, en un endroit charmant,
Ma lectrice s'arrête involontairement,
Pousse un soupir, sur moi jette à la dérobée
Un regard !... de ses yeux une larme est tombée.
Ah ! si je suis malade, elle n'est guère mieux ;
Et mon état, vraiment, est si délicieux.
Que je voudrais, je crois, ne guérir de ma vie.
M. DE FLORVILLE
D'être malade ainsi vous donneriez l'envie.
Vous voyez l'avenir comme on voit le passé.
Mais quoi ! si par malheur vous n'étiez pas blessé ?
M. d'oRFEUIL.
Bon ! rien de tout ceci n'arrivera peut-être ; Et ce futur époux est bien loin de paraître. Mais de votre départ je suis très alfligé ; Car vous m'êtes si cher !...
M. DE FLORVILLE
Je vous suis obligé.
Je vais prendre à l'instant congé...
M. d'oRLANGE.
De mon beau-père ?
Oui, monsieur.
M. d'orlange.
Nous pourrons nous retrouver, j'espère.
Quelque part... dans l'Europe, en un mot, nous revoir.
' ACTE lY, SCENE VI. 2 43
M. DE FLORVILLE
Je ne sais...
M. d'or LANGE.
Je serais enchanté de pouvoir 'US t>tre utile.
M. DE FLORVILLE
Eh ! mais...
M. d'oRLANGE.
Obliger ceux qu'on aime, Qu'on estime surtout, c'est s'obliger soi-même.
M. DE FLORVILLE
Monsieur...
M. d'oRLANGE, frappé tout à coup d'une idée.
Mais, à propos, ne vous tenez pas loin ; D'un honnête homme un jour je puis avoir besoin. Je ne m'explique pas ; mais j'ai sur vous des vues... N'en dites mot. Adieu.
(il sort.)