ACTE II, SCÈNE II
GEORGE
I out le monde est dehors.
M. DUBRIAGE.
Madame Evrard aussi ?
GEORGE
Elle aussi : chacun a ses affaires, ici. Et moi, de leur absence, entre nous, je profite, Pour vous faire, monsieur, ma petite visite : Je ne vous ai point vu depuis hier au soir.
M. DUBRIAGE.
Moi, j'ai de mon côté, grand plaisir à te voir.
Vous êtes tout pensif.
M. DUBRIAGE.
C'est cette solitude.
GEORGE
Vous devez en avoir contracté l'habitude.
M. DUBRIAGE.
On a peine à s'y faire,... et le temps aujourd'hui Est sombre : tout cela me donne un peu d'ennui.
GEORGE
Vous êtes malheureux; jamais je ne m'ennuie : Qu'il fasse froid ou chaud, du soleil, de la pluie, Tout cela m'est égal, je suis toujours content.
M. DUBRIAGE.
Je le vois.
GEORGE
Je bénis mon sort à chaque instant :
Car, si je suis joyeux, j'ai bien sujet de l'être : D'abord, j'ai le bonheur de servir un bon maître. Un cher parrain : ensuite, à l'emploi de portier J'ai, comme de raison, joint un petit métier : Lne loge ne peut occuper seule un homme ; Et puis, écoutez donc, cela double la somme. Je fais tout doucement ma petite maison. Et j'amasse en été pour l'arrière-saison,
M. DUBRIAGE, «
est bien fait. D'être heureux ce George fait envie.
Ajoutez à cela le charme de la vie.
Une femme : la mienne est un petit trésor ;
Elle a trente ans ; je crois qu'elle embellit encor. [franches
Point d'humeur; elle est gaie, elle est bonne, elle es
Elle aime son cher George!... Oh! j'ai bien ma revanche
Dame, c'est qu'elle a soin du père, des entants !...
■2 8 4 LL: YliaX CiaiLATAIRE.
Aussi, sans nous vanter, les marmots sont charmants. Sans cesse autour de moi l'on pBsse, l'on repasse ; C'est un mot, un coup d'œil; et cela me délasse.
M. DUBRIAGE.
Mais cela te dérange.
(iKORGE.
Un peu; mais le plaisir!...
Il faut bien se donner un moment de loisir : Cela n'ompôche pas que la besogne n'aille : (^ar moi, tout en riant, en causant, je travaille ^ Mais, quand le soir,' bien tard, les travaux sont finis, Et qu'autour de la table on est tous réunis (Car la petite bande, à présent, soupe à table), Si vous saviez, monsieur, quel plaisir délectable ! Je me dis quelquefois : « Je ne suis qu'un portier : Mais souvent dans la loge on rit plus qu'au premier. »
M. DUBRIAGE.
Chacun est dans ce monde heureux à sa manière.
GEORGE
Ah ! la nôtre est la vraie, et vous ne l'êtes guère, Heureux ! C'est votre faute aussi; car, entre nous, Pourquoi rester garçon? 11 ne tenait qu'à vous, Dans votre état, avec une grosse fortune. De trouver une femme, et dix mille pour une.
M. DUBRIAGE.
Que veux-tu?... j'ai toujours aimé le célibat.
GEORGE
Célibat, dites-vous! c'est donc là votre état?
Triste état, si parla, comme je le soupçonne.
On entend n'aimer rien, ne tenir à personne !
Vive le mariage ! Il faut se marier.
Riche ou non : et tenez, je m'en vais parier
Que si quelqu'un offrait au plus pauvre des hommes
Un hôtel, un carrosse, avec de grosses sommes,
Pour qu'il vécût garçon, il dirait : « Grand merci !
Plutôt que d'être riche, et que de l'être ainsi.
J'aime cent fois mieux vivre au fond de la campagne,
Pauvre, grattant la terre, auprès d'une compagne. »
M. DUBRIAGE.
Assez.
GEORGE
Ce que j'en dis, c'est par pure amitié ; C'est que, vraiment, monsieur, vous me faites pitié ;
i. Il indique par son geste le métier de tailleur.