ACTE II, SCÈNE X
Permettez : le portrait d'une épouse chérie
S'offre bien quelquefois à mon âme attendrie ;
Quelquefois je souris à ce groupe joyeux
De quatre ou cinq enfans qui croissent sous mes yeux,
Et je voudrais déjà d'un tableau qui m'enchante
Voir se réaliser l'image si touchante...
Mais je songe à l'instant qu'à tous ces chers objets
Je serai, par des nœuds, attaché pour jamais ;
Que ce qui fut d'abord un penchant volontaire
Bientôt va devenir un bonheur nécessaire :
Ce spectacle dès lors perd toute sa beauté ;
Dès lors je n'y vois plus que la nécessité ;
Et, puisque l'on ne peut, grâce à la loi sévère,
Sans cesser d'être libre, être époux, être père,
Mon cher oncle, à ce prix je ne suis point jaloux
D'acheter les beaux noms et de père et d'époux.
Ainsi l'on ne sent plus maintenant, on raisonne ! Par le raisonnement ainsi l'on empoisonne La source du bonheur, des plaisirs les plus doux ! Hé bien, j'étais né, moi, pour êlre père, époux. .. L'aspect d'un couple heureux rn'a toujours fait envie. Oui, l'hymen aurait fait le bonheur de ma vie ; A mon amour pour toi je l'ai sacrifié, Et sans toi, sans toi seul, je serais marié.
Mon oncle, je le sais et je vous en rends grâce ;
Mais faudrait-il que, moi, je me sacrifiasse?
Ce n'est pas seulement l'hymen en général
Que je redoute ici ; je crains de choisir mal.
Je le vois, Éliante est une philosophe
Qui de rien ne s'émeut, qui jamais ne s'échauffe,
Qui ne rit pas, je gage, une ifois en un jour,
Et, quand il faut aimer, disserte sur l'amour.
Elle a beaucoup d'esprit, elle est sage, elle estl^elle ;
Mais j'ai peur, entre nous, de m'ennuyer près d'elle.
M. DOLBAN.
Voilà donc tes raisons ! elles me foni pitié. De nries soins c'est ainsi que je me vois payé ! Ainsi mal à propos j'ai fait ilne demande ': On m'a donné parole, il faut que je la rende ; Et tu viens te dédire au moment du contrat ! Peux-tu donc à ce point me compromettre, ingrat ?
4 0 L INXONSTANT.
FLORIMOND
Je suis inoiiiiié Je ces démarches vaines.. .
M . DOLBAN.
Tu pourrais d'un seul mot payer toutes mes peines : Dis seulement, dis-moi que tu l'épouseras.
FLORIMOND
Je ne puis, en honneur.
Tu ne le veux donc pas ?
FLORIMOND
Mais quel acharnement, mon oncle, est donc le vôtre ? Puis-je, aimant une femme, en épouser une autre ?
M. DOLBAN.
Comment ?
FLORIMOND
Oui, pour trancher d'inutiles discours, J aime une autre, vous dis-je, et l'aimerai toujours.
M. DOLBAN.
Je ne m'attendais pas à ce trait, je l'avoue : Aimer une autre ? Ainsi de son oncle on se joue ! Quoi ! pendant que je fais des démarches pour toi, Tu cours aux pieds d'une autre, et lui promets ta foi ! Mais, à mon tour aussi, je m'en vais te confondre : Pour la dernière fois, il s'agit de répondre : Ne crois pas qu'à ton gré je consente à fléchir. Je veux bien te donner du temps pour réfléchir ; Florimond, dans une heure il faut me satisfaire ; Ou... tu verras alors ce que je saurai faire.