‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 110 sur 205 · A CONDORCET · texte numérisé non relu

A CONDORCET

A Paris, ce 2 mai 1 774.

Quand vous seriez, Monsieur, dix fois plus actif que vous n'êtes, c'est-à-dire quarante fois plus que moi, je vous défierais de vous agiter autant que le font en ce moment tous les habitants de la fourmilière de Versailles. Vous savez ou vous apprendrez par tout le monde que le roi a la petite vérole. Elle est confluente. II est fort affaissé, et si peu à lui, qu'il n'a pas demandé les sacrements. Madame Dubarry l'a vu avant-hier, et hier pendant le souper de Mesdames ; mais il ne lui a point parlé* L'archevêque, qui lui-même est très-mal, a été malgré les chirurgiens à Versailles; il a vu le roi. Mais les douleurs de sa néphrétique l'ont pris; il a pissé du sang, a rendu une pierre, et n'a point parlé au roi de sacrements. On dit que le grand aumônier s'en est chargé. L'archevêque est revenu à Paris. A minuit et demi, le roi était très-mal ; on prétend que les boutons s'aplatissaient, on en augure très-mal (i). Cependant il n'avait point encore été question de sacrements. Mesdames, qui n'ont point eu la petite v€role, le voient toutes trois.

Vous aurez par moi ou par vos amis des nouvelles tous les jours. Madame d'Enville a été hier à Ver-

(i) Louis XY mourut huit jours après, le 11 mai 1774.

a40 CORRESPONDANCE

sailles; mais elle n'a pu que remettre à H« de Beau* veau le mémoire que nous avons fait pour une pension (i). M. de Maurepas en donnera un de son côté. Mais vous jugez bien que dans ce moment-ci tout est en l'air.

Le roi de Prusse a fait une chute, et on le dit danâ un véritable danger. Dieu veuille que les changements qui peuvent résulter des événements ne nous amènent pas la guerre.

J'écrirai demain à M. de Rhodez. Je vous embrasse. L'ambassadeur de Naples (2) a, comme de raison, retardé son départ.

Ce samedi, fin de mai 1 774.

Monsieur, quoi! vous aussi vous êtes la dupe de frère Félix (3) ! Vous consentez à boire de ce tonneau jusqu'à la lie! Vous ne savez pas qu'il n'en sortira jamais que du sang et de la boue? Nous ne sommes pas si désespérés que vous pouvez le croire. Est-ce que frère Grisel et frère Billard (4) sont morts? C'est dommage que frère Fréron se soit adonné à l'ivrognerie , au lieu de se donner entièi'e-

(1) Pour M. Suard.

(a) Le marquis de Caraccioli.

(3) Louis-Nicolas-Victor de Félix « comte du Muj, maréchal de France et ministre de la guerre en 1 774 1 dans le même ministère dont Turgot fit partie , sous Maurepas. Le maréchal da May mourut le 10 octobre 1775.

(4) Voyez la note sur ta lettre n^ la de juin 1 771, p. i85.

ment à Thypocrisie. Il y a encore Tabbe Nonotte, Tabbé Patouillet, Fabbé Bergier, Tabbé Bosco wich (i), qu on pourrait faire ministres de la guerre. Il y a labbé Caveyrac. Si tous ces honnêtes gens refusent leniinistère, alors on pourra ToArir au tonneau (a); mais ce serait un grand malheur, quoiqu'il soit un pauvre guerrier : il est encore plus accoutumé au sang que ces Messieurs, et il le verrait couler comme de Teau , pourvu que ce ne soit pas le sien , qu'il a toujours bien conservé pour la gloire de Dieu.

Si le tonneau est ministre^ nous sei*ons brûlés avec des fagots verts. Il ressemble comme deux gouttes d'eau à Jehan Chauvin, à l'esprit près; car Jehan Chauvin en avait, et beaucoup, et frère Félix est un sot. Je ne dis pas une bêle, prenez garde : bêtise exclut friponnerie, et sottise ne l'exclut pas. Au reste, l'Évangile dit qu'on ne doit pas mettre de vin nouveau dans de vieux tonneaux ; ainsi nous devons espérer qu'on ne laissera dans celui-ci que la fange qui y croupit depuis trente ans. Je suis tenté de me mettre dans une grosse colère quand je vois que vous vous rendez le protecteur d'un du Muy.

Ces petits protégés, sans place , sans mérite , Eimeinis des talents, des arts, des gens de bien, Qui se sont faits dévots de peur de n'être rien.

Que serait le frère Félix s'il n'eût dupé le Dauphin par sa dévotion (3)?

(i) Voy. p. aa6.

(i) A M. du Muid.

(3) n avait été roenin du Dauphin , (ils de Louis XV, qui écri- I. 16

!l4^ CORRESPOn Dh.!XCE

Mes recherches sur la force des projections n'ont pas même l'honneur d'être physiques : elles ne sont que mathématiques.

J'ai appris, par une des dernières gazettes, que

était de l'avis de M. Nèckre sur l'exportation. Est-ce que M. Nèckre lui donne à diner avec M. Le Brun» dont il est l'ami depuis longtemps? Je trouve que Marin a encore plus parlé de vertu que le comte du Muy. Ne sera-t-il pas ministre? Adieu / Monsieur ; aimez-moi toujours , et tâchez de n'avoir pas assez de vertu pour être la dupe des hypocrites. Je serai à Paris le lundi d'après la Fête-Dieu.

Ce lundi y juillet 1774*

li a paru depuis votre départ, Monsieur, un petit ouvrage intitulé Lettre et un théologien à Fauteur du Dictionnaire des Trois siècles (a). Il réussit assez bien. Je l'ai trouvé fort agréable, et j'aime l'esprit dans lequel il a été composé. Si l'on ne peut donner la chasse aux bétes féroces , il faut du moins faire du bruit pour les empêcher de se jeter sur les troupeaux. Mais toutes ces

▼it un jour sur les heures du comte cette prière : « Mon Dieo, protégez votre fidèle serviteur du Muj, afin que si vous m'obligiez à porter le pesant fardeau de la couronne , il puisse me soutenir par sa vertu , ses leçons et ses exemples. »

(i) Ministre detat. Turgot entra au ministère le 10 juillet 1774; ainsi la lettre est postérieure à cette date.

(a) Condorcet avait publié cet écrit (Y. t. IV, p. 273), laissant ignorer à tous ses amis qu'il en fût Fauteur , même à Turgoi et à Voltaire.

KICTRK TUKGOT ET COKDORCET. ^43

brochures ne sont que des coups d'épingles , que le colossede la superstition peut à peine sentir, et qui ne font qu'exciter sa fureur sans lui 6ter de ses for* ces. Votre entrée dans le ministère est un coup de foudre. Le théologien parie des sciences en homme qui a bien lu la préface des bons livres. Je voudrais que tous les littérateurs en fissent autant ; ils perdent par leur ignorance une source de grandes beautés j ou ils s'exposent à dire des choses ridicules.

On dit à Paris que vous réussissez à merveille auprès du roi; je le désire pour bien des raisons. Je ne voudrais pas que l'arrangement du parlement se fît sans vous.

Qu'il y a de choses à faire pour le bien public 1 Proscrire le fanatisme et faire justice des assassins de La Barre; assigner pour chaque crime une peine légale; supprimer la question et des supplices barbares, trop éloignés de nos moeurs; établir enfin un tribunal où le particulier insulté par un magistrat , ou qui aurait un procès avec lui , serait jugé par d'autres que par les confrères de son adversaire. C'est le défaut d'un pareil tribunal qui avait rendu les anciens parlements si insolents dans leurs capitales, et si hais dans leurs ressorts.

On m'a dit qu'il était question de disperser les régiments de cavalerie et de dragons dans les villages. C'est une source abondante de corruption et de misère pour les campagnes, et une source d'indiscipline pour les troupes. J'ai peur que l'esprit petit et étroit de cet homme ( i ) ne nous fasse beaucoup

(i) Matirepas.

de mal , et qu'à force de faire des sottises il ne vienne à bout de persuader que M. de Choiseul est un homme nécessaire. Prenez garde aux dévots! Imbéciles ou fripons , il n'y a pas de milieu dans ce siècle pour ceux qui n'ont pas toujours été confinés dans une capucinière; ils trament des méchancetés ou servent d'instruments aux méchants.

Adieu ; il me semble qu'il y a déjà bien longtemps que je vous ai quitté; je ne puis plus me consoler en attendant de longues lettres. Je commence à sentir que j'ai perdu à votre ministère, et j'ai besoin de réflexion pour me consoler, il faut que je pense à nos colonies y à leurs malheureux habitants, opprimés par des gens déshonorés en Europe, et qu'on envoie chercher la fortune aux Indes; à ces nègres que Louis XIII a abandonnés à la barbarie de leurs maîtres, dans la sainte espérance qu'on pourrait les rendre chrétiens à force de coups de fouet. Je vois d'avance le bien que vous ferez à ces infortunés. J'en jouis, et il me semble que rien ne ressemble plus à un ange envoyé du ciel pour réparer les maux de la terre, qu'un vaisseau arrivant aux colonies^ chargé de vos ordres consolateurs.

Ce dimanche, juillet 1774.

Celle-ci est , Monsieur, pour le ministre de la marine (i).

(i) Bernardin de Saint-Pierre , revenu depuis trois ans d^un voyage à l'Ile de France, sollicitait d'être envoyé par terre aux

KOITRE TURGOT ET CONDORCET. nl^D

Je crois qu'il résulterait uu grand avantage du voyage de M. de Saint-Pierre.

1^ Il vous rapporterait des plantes très-utiles.

a^ Il pourrait deviner le secret de plusieurs préparations et Torigine de plusieurs substances qui sont des objets de commerce ou qui servent aux arts.

3^ Il nous éclairerait sur l'histoire naturelle et politique de Tintérieur de l'Asie, et il pourrait en résulter de nouvelles vues pour le commerce.

4^ 11 examinerait si , actuellement que le commerce de la mer Noire est libre, il nous sera aussi utile qu'on le croit. M. de Bon prétend qu'il y aurait de l'avantage à faire venir par là nos bois de construction. Cela seul mériterait un voyage jusque-là. Le chevalier de Saint-Pierre se contenterait d'une récompense modique. Je lui disais l'autre jour que je voudrais que vous établissiez à Hyères un jardin botanique, dans lequel on cultiverait les plantes des pays chauds, afin de t&clier de naturaliser celles qui seraient le plus utiles. Il ne voudrait, m'a-t-il dit, d'autre récompense de son voyage que l'intendance de ce jardin.

Indes, pour reconnaître le golfe Persique, la mer Rouge et les bords du Gange. (Voyez, à la suite de la correspondance, sa lettre à mademoiselle de TEspinasse.) Mademoiselle de FEspinasse et Coodorcet firent tout leur possible pour faire obtenir à Bernardin ce qu'il demandait, mais ils n'y purent réussir. M. Aimé-Martin , qui a rempli un volume de la vie de M. de Saint- Pierre, n*a pas bit la plus légère mention de cette affaire; en revanche, il représente partout Condorcet et mademoiselle de l'Espinasse comme les plus cruels ennemis de son héros. Voyez la note p. ^^S.

!l46 CORRESPONDAlNGE

Lundi , juillet 1774*

Vous VOUS souvenez du livre du chevalier de Saint- Pierre (1), et quoique vous n'ayez point partagé notre enthousiasme, vous devez convenir que c'est l'ouvrage d'un homme d'esprit et d'un homme honnête. Il a même des vertus, de la noblesse, du désintéressemeut , de la reconnaissance; il souffre le malheur et la pauvreté avec courage. Il dépend de votre département, et vous pouvez le servir et l'employer. Vous avez un si grand besoin de gens honnêtes pour opposer à toute la canaille des colonies, des ports et des bureaux , que je me crois obligé de vous annoncer tout ce que je connais d'honnêtes gens.

ÂdieUy Monsieur; faites-moi dii*e quand vous pourrez me voir. Si M. Duperron se présente à votre audience , je vous prie de lui recommander FAcadé* mie des sciences.

Dimanche, juUleC 1774*

Voici, Monsieur, un mémoire dont j'ai déjà eu l'honneur de vous parler, et que vous m*avez promis de mettre dans la liste de ceux à qui vous vous proposez de faire attention dans la suite.

Je vous envoie aussi une lettre du chevalier de

(i) Le voyage à File de France.

ENTRE TURGOT £T GONDORCET. ^47

Saint-Pierre , à qui mademoiselle de TEspioasse avait écrit d'aller vous trouver ( i). il y a un peu de Jean- Jacques dans son afTaire , mais vous ne haïssez pas Jean-Jacques.

Ce jeudi, août 1774*

Le chevalier de Saint-Pierre attend une réponse. Si, comme on le dit, la paix des Turcs laisse libre la mer Noire, il s*y formera de nouvelles branches de commerce, et le voyage du chevalier de Saint-Pierre dans ces contrées sera fort utile. M. de Bori m'a dit autrefois qu'il y aurait de l'avantage à tirer des bois de construction par la mer Noire.

Je vous envoie une requête de M. de Voltaire (2) ; je n'ai pas besoin de la recommander. Je voudrais qu'elle fût discutée dans le conseil, que le roi vit que le plus grand écrivain delà nation est aussi un des hommes les. plus bienfaisants et un des meilleurs citoyens. C'est vraiment un homme bien ex traordinaire,et,quoi qu'on en puisse dire, si la vertu consiste à faire du bien et à aimer l'humanité avec passion, quel homme a eu plus de vertu ? L'amour du bien et de la gloire sont les seules passions constantes qu'il ait connues. Ces passions deviennent celles de tous les hommes éclairés, et c'est pourquoi il y a contre eux une ligue si puis-

(1) Voyez, à la fin de la correspondaDce , la réponse de Bernardin à cette lettre de mademoiselle del'Ëspiiiasse.

(a) En faveur du pays de Gex. Voyez les œuvres de Voltaire > t. XLVIII.

Sk48 CORRESPONDANCE

saute; ils ont pour ennemis tous ceux qu'agitent leurs petites passions particulières. Au reste, à Fex* ception de Timpossibilité d'être utiles, où peut*étre ne pourra-t-on pas même les réduire absolument , le reste doit leur être bien indifférent.

Adieu, Monsieur; je vous embrasse de tout mon cœur, malgré votre humeur.

Août 1774*

On commence à savoir dans le monde que le clergé ne paye point les corvées , et on en est un peu indigné. On vous accuse de faiblesse, ce qui n'est pas juste. Vous pourriez, pour réparer cela, faire imposer à la taille les fermiers d'église, proportionnellement au prix de leur bail et à la somme que la généralité où ils sont paye pour les chemins, et remettre au peuple une quantité de taille égale. Cela ne sei*ait pas injuste envers ces fermiers que vous exemptez de la corvée : vous auriez par là les déclarations des biens d'église, et vous soulageriez le peuple.

Mademoiselle de l'Espinasse est toujours souffrante; elle n'en est que plus ardente pour tirer les malheureux de peine; elle m'a reparlé du chevalier de Saint- Pierre. Tâchez donc de faire quelque chose pour lui (i), quand ce ne serait que de lui assurer les

(i) C'est la cinquième lettre de Condorcet pour solliciter en faveur de Bernardin de Saint-Pierre. La réponse de Turgpt se trouve clans une lettre d'ailleurs sans intérêt, et que l'on n'imprime

ceDt pistoles qu'on lui donne. Il sait d'ailleurs assez de mathématiques pour conduire des travaux , pour lever des plans, et vous pourriez l'employer. Car

point par ce motif : « Je ne crois pas trop possible ce que me « propose M. de Saint-Pierre ; mais je chercherai sûrement à « remployer. » (De Compiègne» le 17 août 177 4-)

II est donc hors de doute que Bernardin de Saint-Pierre eut à Condorcet des obligations et lui devait de la reconnaissance.

n est curieux de voir comment M. Aimé-Martin, dans la biographie formant le 1*'' volume des œuvres de M. de Saint- Pierre, présente les relations de Condorcet avec son héros, ou, pour mieux dire , son dieu : « Le plus dangereux de tous (les ennemis de M. de Saint- Pierre) , ce fut le marquis de Condorcet. Ce philosophe était en même temps géomètre, académicien , journaliste, représentant du peuple et président du comité d'instruction publique; le tout par amour pour Tégalité. Il fit à M. de Saint-Pierre le plus g;rand mal qu'un homme puisse faire à un autre, en l'empêchant de faire le bien. A cette époque , on parlait de détruire la ménagerie de Versailles; M. de Saint-Pierre demanda qu'elle fût transportée à Paris Condorcet répondit à ces projets d'utilité publique par la destruction de la ménagerie de Versailles : tous les animaux rares furent tués ! Cet établissement eut aussi ses septembriseurs! Mais le savant géomètre ne s'en tint pas là : l'Europe l'entendit avec surprise demander à la tribuue nationale de faire reconnaître comme incontestables les opinions scientifiques adoptées par l'Académie. Un des motifs de cette singulière proposition était d'obliger M. de Saint-Pierre d'approuver, au nom de la loi, les systèmes combattus dans les Études, Le philosophe voulait appuyer Fautorité de Newton par celle de la république; mais il n'eut pas le bonheur de réussir, etc. » Pages a6o, 261. n n'est pas impossible que M. Aimé-Martin ait rédigé cette page sur des notes de Bernardin de Saint-Pierre lui-même. Ceux qui connaissent le véritable caractère de cet homme sensible nVn seraient point surpris. Dans tous les cas, on porte à M. Aimé-

5o GORR£SPOIIDàNC£

VOUS ne devez avoir aucune confiance aux gens des ponts et chaussées : Peyronnet voulait, Tautre jour, faire l'aqueduc de l'Yvette en forme d'escalier.

Martia le défi public de prouver ses assertions relativement à la ménagerie de Versailles et à la proposition sur les opinions académiques. Ce qui a été dit à la tribune nationale , ce que l'Europe a vu et entendu^ doit avoir laissé quelque trace. Le Moniteur est là, rinflexible Moniteur; M. Aimé -Martin peut y recourir : nous l'attendons. Mais en attendant, voici quelques réflexions qui pourront aider le jugement du lecteur et le mettre à même de décider provisoirement , bien entendu.

La ménagerie de Versailles, après le lo août, avait été pillée par le peuple. M. Isidore Geoffroy Saint- Hilaire a consigné ce fait à la page 4^ de son bel ouvrage, monument de piété à la mémoire de son illustre père.

Il restait encore cinq animaux étrangers^ lorsque M. de Saint- Pierre, alors Intendant du Jardin des Plantes de Paris, demanda que ces cinq animaux y fussent apportés; ce qu'il obtint sur-lechamp. Dans cette affaire, le nom de Condorcet ne fut pas même prononcé. Cependant, à en croire M. Aimé-Martin , il y aurait eu un projet officiel de destruction : <t On parlait de détruire la ménagerie de Versailles. » Ce projet , la réclamation de M. de Saint- Pierre , l'intervention barbare de Condorcet pour la rendre inutile , enfin les massacres de septembre de la ménagerie de Versailles, tout cela s'enchaîne et se suit. C'est un roman : lorsque M. de Saint-Pierre réclama, il n'y avait déjà plus de ménagerie à Versailles.

Nous engageons M. Aimé-Martin à lire , pour s'édifier, le Mémoire de M. de Saint-Pierre sur la ménagerie ^ tome XVIII de l'édition in- 18 donnée par M.Aimé-Martin.

Nous nous en remettons ensuite à M. Aimé-Martin lui-même, pour savoir qui doit porter la responsabilité de son erreur.

Quant à la motion faite à la tribune nationale pour ériger eo dogmes, de parla loi, les opinions de l'Académie des sciences, il est superflu de réfuter des allégations de cette espèce. C'est à celui qui les publie à les prouver autrement que par le témoignage

Je VOUS embrasse en atteodant mardi. Écriveznous la letlre pour les eaux-de-vie , pour que Tenon, notre directeur, puisse nommer mercredi des commissaires.

Efes-vous content de mes vins?

Jeudi, i6 (?i774).

On dit que Tardent ne vous coule rien , quand il s'agit d'obliger vos amis. Je serais au désespoir de donner à ces propos ridicules quelque apparence de fondement. Je vous prie donc de ne rien faire pour moi dans ce moment; quoique peu ricbe, je puis attendre quelque temps. Laissez-moi faire la place de

Tigue de l'Europe surprise, car l'Europe ne saurait prendre la parole pour démentir M. Aimé-Martin. L'Europe a des occupations plus pressées. Il n'était pas besoin d'une loi du gouvernement pour faire déclarer fausse et ridicule la fameuse Théorie des marées^ de M. de Saint-Pierre. On connaît le mot de Napoléon , obsédé de la démonstration de cette théorie : « Monsieur de Saint- « Pierre, savez- vous le calcul intégral ? — Non , sire. — Eh bien, > allez rapprendre. »

On sait que M. Aimé-Martin a épousé chaudement toutes les opinions et les doctrines de M. de Saint-Pierre; mais on ne sait d'où lui vient ce zèle à noircir et rendre odieuse la mémoire d'un homme qui ne voulut jamais que le bien, qui ne fit que du bien à tout le monde en général , et à M. de Saint-Pierre en particulier. CTest apparemment le titre de philosophe qui soulevait, en i8aOy l'animosité de M. Aimé-Martin; mais il faut être juste, même envers les philosophes, et M. Aimé-Martin ne l'a été ni envers Condorcet ni envers mademoiselle de l'Espinasse. (Voyez, à la suite de cette correspondance , ime lettre de Bernardin de Haint-Pierre li mademoiselle de l'Espinasse.)

2 5a €X>RR£SPOZrDAZrCE

M. deForboDDais (i); chai^ez-moi de m'occuper du travail important de la réduction des mesures, et attendez que mon travail ait mérité quelque récompense.

Je ne me fais pas un scrupule de recevoir de l'État une aisance qui me mettrait à portée de travailler davantage, et j'ai assez de vanité pour croire que l'encouragement ne serait pas au-dessus de l'utilité de mon travail. Je ne demande donc que d'attendre un an, deux ans, si cela est nécessaire. Je n'y mettrai ni ostentation ni empressement. L'Âcaidémie attendrait avec moi, ou vous pourriez lui donner deui mille écus, et ne diflérer que ce qui me regarde.

Ne faites aucune difficulté sur les événements (a) qui pourraient faire manquer ce dont je vous propose le retard. S'ils arrivaient , vous savez bien que ce ne serait ni pour vous ni pour moi que je m'en affligerais.

Gardez-moi le secret sur ce que je vous mande , et, s'il faut que vous en parliez à M. de Maurepas , diteslui que ma reconnaissance sera toujours la même.

Ce a3 septembre 1774*

J'attends avec bien de l'impatience un édit ou arrêt sur les corvées. Cest peut-être le seul bien général, prompt, sensible, que vous puissiez faire dans ce

(i) Inspecteur général des monnaies, membre de rinstitui, inort en 1800.

(a) La sortie de Turgol du ministère.

moment. Toutes les provinces attendent de vous le même bien que vous avez fait au Limousin. Leurs transports éclateront de manière à vous faire plaisir; et peut-être Teffet que ce bien produira ne sera-t-il pas inutile à la réussite du reste. Ce mot de bien revient sans cesse, mais c'est votre faute.

Vous souvenez-vous de frère Damilaville (i) , qui, après avoir ëtë fort ennuyeux toute sa vie, a fait depuis sa mort des ouvrages remplis d'esprit (2)? I^ femme de son frère m'a conjuré, par M. de Voltaire y par M. D'Àlembert et parles mânes de frère Damilaville, de vous demander pour son mari, ou la continuation de son état, ou une direction des vingtièmes. Frère Damilaville vous a peut-être ennuyé; mais il est mort, il ne reste de lui que ses ouvrages posthumes et son frère. Si vous pouvez rendre service à ce frère, vous obligerez beaucoup M. de Voltaire (3), et moi par contre-coup.

Vous avez dû recevoir ma généalogie par la poste. Je vous prie de me la renvoyer ici. J'ai renoncé à mon projet d'être frère de l'ordre de Saint-Lazare.

Ne croyez- vous pas que, de toutes les dépenses inutiles, la plus inutile comme la plus ridicule serait celle du sacre (4) ?Trajan n'a point été sacré.

(1) Mort en 1768.

(a) Voltaire mit sons le nom de DamilaTille les Éelaireisse" ments historiques ^ réponse à un libelle de l'abbé Nonotte.

(3) Voltaire, sollicité par cette belle-sœur de Damilaville, avait recommandé Taffaire à Condorcet et à D*Âlembert. Voyez sa lettre à D'Alembert du 27 auguste 1774*

(4) Louis XVI fut sacré à Reims le 1 1 juin 1775.

^54 CORRKSPOKDANCB

Je ne me permettrai point d'autres questions pour cette fois.

Adieu , Monsieur ; faites-nous toujours du bien, et songez que cela fait le bonheur de votre ami en même temps que celui de la France. Si vous songez à son plaisir, il sera trop heureux.

Janvier 1775.

Il y a six mois que la Lettre (tun théologien (i)esl sortie des mains de son auteur, qui ne pouvait recourir après. Ainsi ce n'est pas sa faute si elle a paru mal à propos. Ce dont pourtant je ne conviens pas, il y a longtemps qu'on laisse reposer cette canaille; ils se croient protégés, ils deviennent plus insolents, ils intriguent pour faire revenir les jésuites; ils prêchent des sermons où M. de Voltaire est nommé et outragé , etc., etc. Il est utile de leur donner parfois des leçons d'humilité, quand ce ne serait que pour montrer qu'ils n'ont pas tout le crédit dont ils se vantent.

L'auteur avait envie de ne point borner là sa ca^ rière ; il avait entre autres le projet d'une tragédie en prose, au sujet d'un moine nommé saint Dunstau, qui a assassiné une reine d'Angletert^ parce qu'elle était jolie. Cela aurait pu faire un ouvrage curieux. Le fait est authentique; Hume le raconte avec beaucoup de détail , et Henri, qui en convient , trouve la

(i) Tome V, page 277 drs œuvres de Condorcet.

ENTRE TURGOT BT CONDORCET. !l55

conduite du saint assez ecclésiastique. La devise de l'auteur est : Qui midis pareil ^ bonis noce t.

Je persiste à croire qu'il n'y a aucune raison ni prétexte pour rétablir les parlements , sans les avoir assujettis à des conditions qui mettent les citoyens à l'abri de leur oppression , et avoir réformé ce qu'il y a de plus défectueux dans nos lois. Ces réformes deviendront plus difficiles après le rétablissement. A la vérité , ils ont demandé autrefois des conférences pour examiner et corriger l'ordonnance criminelle: mais quel horrible présent serait-ce faire à la nation qu'un code dressé par les assassins de Lalli, de de La Barre , etc., et quelle honte, dans un siècle éclairé, de charger d'un emploi si important des gens infé* rieurs de trois siècles à leur temps et ridicules par leurs préjugés ! Je ne vois pas que rien soit bien pressé, excepté le rappel des exilés, qu'on peut regarder comme fort indépendant du reste. 11 vaut mieux garder des tribunaux civils encore quelque temps que d'établir des tribunaux tyranniques. D'ailleurs le but secret de toutes ces intrigues est le retour de M. de Choiseul dans le ministère. C'est pour nous donner un ministre déprédateur que l'on veut nous rendre un parlement oppresseur. J'espère que vous n'êtes point la dupe de ce projet , à la tête duquel sont des gens de vos amis , d'esprit accort et souple, qui , selon le vent qui souffle, veulent nous donner tantôt les jésuites, et tantôt le parlement qui les a détruits.

Après le mal d'avoir une religion intolérante , dont la morale dirigée par les prêtres est nécessairement

abjecte et cruelle, le plus grand mal est de voir les principes de la morale publique être la risée de tous les gens éclairés. Or, c'est le point où nous en sommes. Le colosse est à demi détruit ; mais il faut achever de le briser, parce qu'il est important de mettre quelque chose à sa place. D'ailleurs , quoiqu'il ait perdu de sa funeste influence , il fait encore beaucoup de maux ; la plupart de ceux qui nous affligent sont l'ouvrage du monstre et ne peuvent finir qu'avec lui.

Le nombre des imbéciles diminue dans le clergé, et celui des dévots politiques, des intrigants, augmente tous les jours. Un de ceux-là que nous rencontrons quelquefois, et qui , pour devenir évéque, joue, selon les maisons, tantôt le rôle de dévot, tantôt celui d'homme raisonnable , disait l'autre jour qu'il fallait brûler l'auteur de la lettre à l'abbé Sabatier(i). a Monsieur l'abbé, lui répondit-on, votre « propos prouve que l'auteur a parfaitement raison. > Tfe demandez jamais d'évéché pour l'abbé de Puiségur.

Pourquoi , au lieu de s'en remettre au temps pour détruire les préventions du roi , ne ferait-on pas faire pour lui un ouvrage clair, modéré, bien muni d'autorités, qui contiendrait le récit de tous les assassinats, massacres, séditions, guerres, supplices, empoisonnements, noirceurs et scandales, qui forment depuis 1774 ans l'histoire du clei^é catholique?

(1) La Lettre d'un théologien , deCondorcet.

ENTRE TURGOT CT COJfDORCET. aSy

Je n'approuve pas du tout que le roi, qui jusqu'ici n'a montré d'autre désir que celui de faire le bien, soit réduit à l'approbation des marchands de tisane; qaonn'aitpas youIu, par exemple, que Voltaire, que les autres célébrassent le choix qu'il a fait d'un homme vertueux; qu'il vtt la différence que mettait le public éclairéeotre ce choix et les autres. Tout ce qu'on lui a dit h l'oreille du premier homme de la nation j les courtisans le lui diront d'un imbécile dont ils attendent de l'aident; au lieu que ce qu'on aurait dit de vous en prose et en vers, personne n'aurait osé l'imprimer d'un autre. Vous n'aurez à opposer à l'intrigue que vos talents, vos vertus et votre renommée; il ne fallait donc pas en étouffer l'éclat, etc.

Octobre 1775.

On veut que je vous écrive encore sur l'affiaiire de ces rats qui incommodent mon oncle (i); le clergé de Paris a pris son parti. Autrefois on savait se débarrasser des sauterelles et des rats par une simple excommunication. Â présent l'Église de Dieu a besoin d'arrêts du conseil. On vous enverra un mémoire qui mettra la justice de cette affaire dans tout son jour.

Mon oncle voudrait aussi que vous lui accordassiez vos bons offices auprès de M. le garde des sceaux. Le clergé doit demander au roi un arrêt fulminant contre une consultation que les curés du

(1) M. deCondorcet, évéque de Lisieux, qui avait quelques difficultés avec les prêtres de son diocèse.

a58 CORRESPOND AlNCI;:

diocèse de Lisieux ont opposée à une ordonnance de leur évéque. On doit surtout leur interdire de s'assembler pour défendre leurs droits quand ils seront lésés. Le clergé veut aussi que le roi lui accorde le droit de punir, à la première assemblée , les curés qui auront osé résister à leurs évéques (i). Tout cela m'a paru si juste , si noble et si chrétien , je me suis trouvé si petit personnage entre le roi et son clergé^ que j'ai répondu qu'il ne me convenait pas de me mêler d'une affaire qui intéressait en général la juridiction ecclésiastique, vu surtout que, si elle dépendait de moi, je n'aurais garde d'accorder au clei^é ou à mon oncle ce qu'ils demandent. Si cette affaire se discute au conseil , je vous prierai seulement d'empécber, autant qu'il sera en vous, que mon oncle n'ait des désagréments personnels; mais je crois qu'un des meilleurs moyens d'empêcher ce qui reste de fanatisme dans certaines têtes, de trou* bler la paix , serait de diminuer autant qu'il est possible l'autorité des évéques sur les curés, d'empêcher ces synodes que mon oncle veut établir, et qui ne servent qu'à nourrir le fanatisme, à engager les curés à mettre dans la morale des raffinements qui troublent la conscience des paysans et les rendent fous. Ce serait d'ailleurs une bien mauvaise chose que

(i) On voit que la tendance de Tépiscopat à opprimer le clen;e inférieur n'est pas nouvelle. Mais alors le bas clergé avait quelque moyen de résistance; il nVn a plus depuis que Napoléon Pen a dépouillé et Fa livré pieds et poings liés à la merci des évéques, qui abusent terriblement de leur pouvoir. UafTranchissenient du clergé inférieur est une des mesures les plus urgentes à prendre contre le jésuitisme en iaveur de la religion.

ENTRE TURGOT ET CONDORCET. ïSq

clé laisser ces assemblées du clergé, qui ne sont faites ' c|tie ^our imposer les décimes , s'ériger en tribunaux et en conciles. Je crois que les protestants du ' Hainaut ont beaucoup gagné à perdre M. de Muy (i). L'arcbevéque de Cambrai a un zèle qui n'est pas absolument selon la science , et , sans M. de Taboureau , on en aurait arrêté dès cet été.

J'espère avoir le plaisir de vous voir à Fontaine* bleau vers le 8 ; il faut que je parle à M. de Malesberbes de mes tracasseries académiques.

Fin de janvier 1776.

Vous ne revenez point à Paris, et, malgré l'intérêt personnel, je trouve que c'est un parti bien sage. Mais comme je m'étais chargé auprès de vous d'une grande affaire, il faut que je vous en écrive.

M. de Saint-Lambert , qui a pour vous une vraie passion , trouve que, dans ce moment où la voix du public , qui n'est pas la voix publique, est contre vous, oïl vos édits vont exciter cent clabauderies , il serait fort agréable aux gens de lettres de vous donner une marque de leur vénération, en vous nommant à la place de M. le duc de Saint-Âignan (a) ; que c'est peut-être la seule occasion que l'Académie puisse avoir d'élire un ministre en place, sans faire une espèce de platitude; il m'a chargé de vous en parler. Voici maintenant l'état des choses. M. de Malesberbes doit, après avoir vu M. de Maurepas , par-

(1) Ministre de la guerre, mort le 10 octobre 177$. Il fut remplacé par M. de Saint-Germain.

(a) Mort le aa janvier 1776.

1er au roi de M. de T^ Harpe. Si le roi approuve ce vœu des gens de lettres, il me parait tout simple de les laisser faire; mais s'il ne l'approuvait pas , alors vous rendriez vraiment service à l'Académie en entrant dans les vues de M. de Saint-Lambert, i^ L'Académie a envie d'élire M. de I^ Harpe, et, ne le pouvant pas, il est plus honnête pour elle d'être toujours à portée de donner à M. de La Harpe la première place d'homme de lettres; elle n'a plus l'air d'être contredite dans son vœu , et elle n'est plus forcée à choisir celui qu'elle ne croit poiut le plus digne. 7? L'Académie ferait un choix qui lui ferait honneur, qui augmenterait sa considération, au lieu que le choix de M. Colardeau, qui fait bien des vers, mais qui n'a d'autre existence morale que celle d'ami de mademoiselleyerrière(i), et d'être un bon enfant, ne fortifierait pas beaucoup l'Académie. On n'élira pas M. de Chabanon , qui , dit-on , n'a pas de talent, mais qui est du moins un homme. II ne peut être question , par différentes raisons, de M. de Guibert ni de l'abbé Raynal. Les autres choix seraient ridicules. Mettez-moi , je vous prie , en état de répondre à M. de Saint-Lambert le plus tôt possible.

On dit, dans le monde, qVie l'édit des banalités n'est pas de cette fois-ci. J'avoue que, si cela est vrai, je n'en serais peut-être point fôché, quoique j'abhorre ce genre de vexation. Vous n'auriez fait

(i) Courdsaae du grand tOD, maîtresse du maréchal de Saxe, célèbre par son luxe et son goût pour les gens de lettres. Marmontel eut avec elle une intrigue qu'il raconte dans le T' vol.de ses Mémoires d'un père ^ pour sentir à Vinstruction de ses enfants.

ENTRE TURGOT ET CONDORCET. !l6l

que les pallier; dans deux ans, vous les ôterez tout à fait^ si vous voulez. Il m'est venu sur cette matière une idée qui pourrait être utile. Je vous la donnerai une autre fois.

Page 1