‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 120 sur 205 · CONDORGET A M TARGET · texte numérisé non relu

CONDORGET A M TARGET

AVOCAT AU PABLBMXNT.

Ce mercredi, avril 1775.

J'ai appris. Monsieur, qu'on avait remis en vos mains la cause de la raison et de l'humanité (3).

Vous savez comment Fatrocité hypocrite de quelques membres du parlement de Paris fit assassiner juridiquement le chevalier de La Barre, et comment ils livrèrent un innocent à la torture et à un supplice cruel, pour avoir l'honneur d'être regardés dans leur quartier comme de bonnes âmes. Il serait question non pas de réparer cette injustice j mais d'effacer le déshonneur qu'elle fait dans toute l'Europe à la nation française , mais d'empêcher que les mêmes

(i) Dupont de Nemours, secrétaire de Turgot.

(a) Voyez , p. 24^9 Ift lettre n^ 35 de Condorcet à Turgot, sur la reconnaissance dont furent payés Condorcet et mademoiselie de l'Espinasse; voyex la note p. 377,

(3) Nous rappellerons que l*idée de faire réviser le procès de La Barre appartient k Condorcet , et que ce fut lui qui poussa Voltaire. Voyes la note p. iS.

correspoudance gêu^rale. ng'i

hommes qui , à la hoDte du parlement y ont gardé leurs places, ne puissent avoir encore la même audace. J'avais imaginé que le meilleur moyen pour cela y serait de commencer par demander la réhabilitation du chevalier de La Barre. Si on l'obtenait, si Topinion publique avait flétri ses assassins, alors M. d'Étalonde pourrait se présenter sans risques. Mais on dit qu'il n'y a pas de moyen de cassation , et c'est ce que je ne puis croire. M'en est-ce pas un , Monsieur, qu'une peine de mort prononcée sans y être autorisé par une loi, sans avoir même aucun exemple? Or, nous n'avons aucune loi qui porte la peine de mort contre les blasphèmes. Celles qui pour ce crime infligeaient des peines corporelles seulement, et que saint Louis avait portées, ont été , même en ce temps de barbarie et de persécution, désapprouvées par le pape.

La déclaration de Louis XIV dit que, pour les blas^ phèmes énormes , les juges pourront ordonner de plus grandes peines que celles qui sont portées par la loi ; mais le root de peine de mort ne s'y trouve point. Le parlement croil-il avoir le droit de condamner à mort qui il lui plait? et le conseil, qui casse les arrêts lorsqu'ils sont contraires au texte de l'ordonnance pour la procédure, ne peut-il pas les casser lorsqu'ils s'écartent du texte de la loi pénale, lorsqu'ils infligent un supplice qu'elle ne prononce pas, lorsqu'au lieu d'être des juges, les magistrats ne sont plus que des assassins ? Car la loi seule, et une loi claire, précise, peut autoriser un citoyen à prononcer la mort d'un autre , et , dans tout autre cas, celui

294 GOR&fiSPONDAIïCE GENSRALE.

qui la proDODce est coupable de meurtre. 11 peut biieD I s'il est puissant , échapper au supplice; mais il ne peut échapper à Tinfaroie. Je vous ai dit que les jages de La Barre u'av^ent pas même pour eux b jurisprudence des arrêts. J'ai parcouru la liste des assassinats juridiques commis par le parlement de Paris y et je n'y ai vu aucun blasphémateur simple.

Morin était un fanatique séditieux, Petit avait fieût des chansons impies; le juif de la rue des Billettes, le cocher de l'hôtel de Guise, étaient des sacrilèges; Herbe était sorcier. Aucun de ces cas ne peut s'appliquer au chevalier de La Barre. On ne peut punir du même supplice, celui qui fait une chanson Uas* phématrice et celui qui la chante.

Ainsi y quoi qu'on en dise , l'assassinat de La Barre est un assassinat d'un genre nouveau en Franœ, une atrocité réservée à notre siècle. On objecte à M. d'Ela* londe le bris du crucifix. Eh bien , je dis encore qu'aucune loi ne prononce la peine de mort pour ce crime. Voyez la loi de Charles IX , dont on s'appuie : c'est un article de l'édit de pacification; il n'y est question que des bris d'images qui pourraient renouveler les troubles. I^ lettre le porte , et tous auires actes scandaleux et séditieux. 11 est difficile d'étendre ce texte à une insulte faite de nuit. Il n'y a point eu d'autre sédition à Abbeville, que l'impertinente procession de l'évéque d'Amiens.

Toute cette affaire a été à Âbbeville Touvrage de Tanimosité et de la haine, comme à Paris elle a été celui du fanatisme et de l'hypocrisie. Mais n'est-ce pas un moyen de cassation que d'avoir choisi pour

correspoudauce géhbiiale. 295

assesseur un gradué des derniers du siëge, à qui même on contestait cette qualité , sans que les officiers en titre et les plus anciens gradués se fussent déportés ? Combien ne serait-il pas dangereux que le lieutenant criminel d'un bailliage choisit à son gré ses assesseurs?

On vous parlera de lettres d'abolition. Je sais qu'à la place de M. d'Étalonde, je les refuserais avec horreur : M. d'Étalonde serait sauvé , et l'honneur du parlement de Paris avec lui. Voilà ce qu'on veut. On craint qu'une plume éloquente , en défendant la mémoire de La Barre, ne couvre les assassins d'un opprobre éternel ; on craint qu'un arrêt solennel comme celui de Calas, ne révèle la turpitude de notre jurisprudence. Mais je suis sûr. Monsieur, que ces craintes ne vous arrêteront pas , que tous les petits intérêts de corps disparaîtront à vos yeux devant ceux de la raison et, de l'humanité ; que vous aurez, s'il est nécessaire, le courage de déplaire aux protecteurs du fanatisme et de l'hypocrisie. Au reste, je ne sais ce qui peut arrêter même les amis des juges de La Barre ; n'ont-ils pas été cent fois dénoncés à l'Europe entière comme des assassins également féroces et absurdes? Ne les a-tron pas nommés en toutes lettres? Ne s'e&t-on pas élevé contre la faiblesse de leurs confrères qui souffrent que ces assassins siégient avec eux? Il s'agit de venger l'humanité et Thonneur du nom français; quant à celui des juges, ils n'ont rien à perdre : eux , leurs complices , leurs fauteurs , sont dévoués dès longtemps à l'opprobre et à l'exécration publique. Je vous demande en grâce ^ Monsieur, de

ag6 GORRESPORDAirCE GÉIIÉRALE.

ne pas prendre un parti décisif sur cet objet , sans avoir eu une conversation avec moi. Je compte aller demain à Versailles à onze heures ; mais si vous n'avez que demain à me donner, je sacrifierai ce voyage, quelque plaisir que j'aie à voir M. Turgot. Donnezmoi, je vous supplie, vos ordres, et comptez sur mon inviolable dévouement (i).

Le marquis de: Condorcet.

Rue Louifl-le-Grand.

Page 1